Michel Guillot, employé postal et syndicaliste, s’exprime à propos de l’évolution de la situation dans sa profession

 

Question :

-« M. Guillot, vous êtes employé de la poste, à Genève, et membre du comité genevois du Syndicat de la communication.

 

Pouvez-vous nous résumer votre itinéraire ? »

 

Michel Guillot :

-« Je suis entré à la poste en octobre 1991.

 

Formation

 

J’ai aussitôt suivi la formation pour devenir facteur. A l’époque, la poste engageait le personnel au fixe. Elle n’avait pas pris l’habitude d’embaucher des gens avec des contrats de trois mois éternellement renouvelables.

 

Actuellement, la formation que j’ai suivie se perd. La poste engage du personnel payé au lance-pierre. 3200.- FS par mois, pour commencer. Même la chaîne de supermarchés Migros fait mieux. Pourtant, les vendeuses des supermarchés n’ont jamais eu la réputation d’être bien payées. La poste a réussi à faire pire. Il n’y a vraiment pas de quoi être fier.

 

J’ai donc effectué six mois de formation, puis j’ai travaillé quelques mois comme facteur colis d’appoint. Je distribuais du courrier, des mandats et des colis. Suite à cela, j’ai abouti à la poste du quartier de Plainpalais, rue Pictet-de-Bock.

 

Les aventures d’une lettre

 

Le client qui glisse une lettre dans la boîte jaune aperçoit, éventuellement, le postier qui retire les lettres de la boîte, les enfourne dans un sac et met le sac dans sa voiture. Et puis, le client voit le facteur qui lui apporte une lettre. On n’imagine pas le nombre de personnes qui travaillent dans l’ombre.

 

En fait, le courrier retiré de la boîte jaune est emmené au centre de tri le plus proche. Là, on trie le courrier A -prioritaire- et le courrier B. Parfois, il y a un recommandé, ou un express, et il faut ajouter les étiquettes, inscrire le recommandé, etc…

 

Ensuite, il y a un deuxième tri, entre ce qui est mécanisable et ce qui ne l’est pas. Les machines de tri peuvent lire les caractères typographiques. Tout le courrier standard, qui peut passer dans la lecture optique des machines, est mécanisable. Le courrier manuscrit, ou encombrant, ou les formats spéciaux sont triés par des femmes appelées les trieuses.

 

Le plus souvent, ces dames ont des horaires de travail très irréguliers. En moyenne, elles sont censées trier mille huit cents lettres par heure. Cela fait deux secondes par lettre. C’est de la folie !… On appelle ça de l’esclavage industriel.

 

Le courrier est trié par code postal et mis en liasses, puis en sacs, puis mené à la gare et chargé dans le train.

 

Le courrier est expédié au centre de tri correspondant au code postal en question. Pendant le trajet, les employés du fourgon postal procèdent à un tri préliminaire, afin d’avancer le travail de l’équipe suivante.

 

Quand le train est à destination, dans le centre de tri local, on ouvre les sacs et on retrie le courrier, mais de façon plus précise, en fonction des bureaux de distribution.

 

A ce moment-là, le courrier est acheminé, en camion, jusqu’à la place de tri du facteur, dans un bureau de poste.

 

Uniquement au niveau du tri, actuellement, huit mille cinq cents personnes sont employées par la poste, en Suisse.

 

Dictateurs d’opérette

 

Avant, à la poste de Plainpalais, au goût de la direction, le travail s’effectuait dans une ambiance trop sympathique. Quand ils sont partis à la retraite, l’administrateur du bureau de poste et son chef de service ont été remplacés par des « jeunes loups ». Quand le nouvel administrateur s’est présenté, il nous a annoncé qu’il allait diriger ce bureau de poste comme une compagnie de l’armée… La nouvelle cheffe de service s’est montrée tout aussi dure. Ces deux-là se comportaient comme des  dictateurs.

 

Du statut de la fonction publique à la Loi sur le personnel fédéral

 

L’ancien statut des fonctionnaires -remplacé, en janvier 2002, par la Loi sur le personnel fédéral et l’introduction d’une convention collective de travail durement négociée- s’était construit sur une durée d’un siècle. Il était très complet, très détaillé. Il donnait beaucoup de possibilités à l’employé. La Loi sur le personnel a restreint les droits de l’employé.

 

Le nouvel administrateur et la nouvelle cheffe de service avaient tendance à ne considérer que les obligations et à dédaigner les droits de l’employé. J’ai fait remarquer que cette attitude n’était pas normale, et c’est à partir de là que mes ennuis ont commencé.

 

Mobbing

 

Comme il m’arrivait de défendre mes collègues et que je n’étais pas encore syndiqué, cela n’a pas contribué à améliorer mes conditions de travail personnelles. Cela m’a même valu de subir du mobbing. »

 

-« Comment ce mobbing a-t-il débuté ? »

 

-« Premièrement, on m’a fait savoir que j’avais intérêt à rentrer dans le rang…

 

Comme je n’ai pas tenu compte du message, on s’est mis à « chercher la petite bête » dans la manière dont j’effectuais mon travail. Par exemple, j’ai dû m’expliquer, par écrit, parce que j’avais oublié de parapher une lettre expédiée au rebut de la poste… Des âneries de ce genre. J’étais quasiment suivi pas à pas. Alors que, normalement, un employé n’est contrôlé qu’une fois tous les six mois, j’étais systématiquement contrôlé, les jours de Bestad. »

 

-« De quoi s’agit-il ? »

 

-« La Bestad est une méthode visant à estimer la charge de travail du facteur. Vingt-quatre fois par année, le facteur doit compter toutes ses lettres, ses colis, ses mandats, etc… A partir du résultat, la poste tient des statistiques et établit une moyenne du volume de travail de tel facteur.

 

Le jour de la Bestad, chaque facteur compte son courrier. Avant le moment du départ en tournée, un numéro de tournée est tiré au hasard. Avant que le facteur concerné quitte la poste, tout son courrier est vérifié par l’administrateur. Il faut que les deux calculs coïncident.

 

Le Sop

 

La Bestad est liée à un système d’évaluation que nous appelons le Sop. Il détermine de combien de temps l’employé dispose pour effectuer une opération. Par exemple, le facteur dispose d’une seconde et demi pour glisser une lettre dans la boîte aux lettres…

 

En fait, on prend le nombre moyen d’envois sur vingt-quatre jours répartis dans l’année, on le multiplie par ces Sop -qui correspondent à des délais spécifiques pour chaque opération-, et on obtient le nombre d’heures dont le facteur dispose pour effectuer sa tournée. Si ce nombre d’heures est trop élevé, on supprime des immeubles de la tournée du facteur. Si le nombre d’heures est trop bas, le facteur reçoit des tâches supplémentaires.

 

Suite du mobbing

 

En ce qui me concerne, on m’a quasiment chaque fois contrôlé. Vous savez que vous êtes dans le collimateur de la hiérarchie…

 

Après coup, ils ont adopté une mesure beaucoup plus dure, qui m’a d’ailleurs fait craquer.

 

Un remplaçant est censé connaître huit à dix tournées de facteurs. Moi, on m’a obligé à apprendre tout le secteur No 6, qui correspondait à dix-neuf services, plus quatre services de bureau, c’est-à-dire l’équivalent de vingt-trois tournées… Et, comme tout le monde, je remplaçais en fonction des maladies et des vacances.

 

A partir du moment où j’ai connu toutes ces tournées, on a commencé à me faire gicler d’un endroit à l’autre.

 

Pendant huit mois, cela a été la folie, parce que, chaque jour, cinq fois dans la semaine, je faisais systématiquement cinq tournées différentes.

 

Comme je ne pouvais pas connaître, par cœur, toutes les boîtes aux lettres de toutes ces tournées, il en résultait des pertes de temps et je finissais toujours après l’heure normale.

 

D’autre part, quand on sait qu’on a toujours quelqu’un sur le dos, qui guette l’erreur, on ralentit le rythme du travail, pour éviter toute erreur, ce qui fait enfler encore davantage les journées de travail.

 

Au lieu de faire sept heures, je faisais neuf heures, neuf heures et demi d’affilée. Bien entendu, ces heures supplémentaires n’étaient ni payées, ni compensées par des jours de congé, car on me reprochait de ne pas être aussi rapide que le facteur titulaire de la même tournée…

 

Au bout de huit mois, je n’en pouvais plus et j’ai craqué. Je suis allé voir ma cheffe de service, et je lui ai dit :

-« Okay, je me rends ! Vous voulez me déplacer ? J’accepte. J’irai à la distribution des lettres, j’irai aux colis, j’irai où vous voulez, mais je pars d’ici, parce qu’il y en a marre. »

Avec un sourire un peu ironique, elle s’est tournée vers moi, et elle m’a dit :

-« M. Guillot, vous n’avez pas compris. Je ne veux pas votre départ de la poste de Plainpalais. Je veux votre départ de la poste. »

-« Je ne comprends pas très bien ce que vous me dites… »

-« Je veux votre lettre de démission. »

Cela m’a fait un choc, car je ne m’attendais pas du tout à ça. Je suis sorti, avec le moral dans les chaussettes. Je ne savais pas trop quoi faire.

 

Réaction

 

J’en ai parlé avec des collègues. L’un d’eux m’a conseillé de m’adresser à M. Eric Schwapp, du Syndicat de la communication. C’est comme ça que je suis entré en relation avec Eric Schwapp.

 

Je lui ai téléphoné, un dimanche après-midi. Ce n’était sûrement pas le meilleur moment. Mais il a été sensationnel. Il m’a accordé quarante minutes de son temps. Il m’a bien écouté. Un ou deux jours plus tard, nous nous sommes vus. Il a rédigé une lettre, il a passé un appel téléphonique, et les pressions que je subissais ont aussitôt cessé. C’était impressionnant.

 

Adhésion au Syndicat de la communication

 

A ce moment-là, je me suis syndiqué. Mais, au cours des deux années suivantes, j’ai adopté un profil bas. J’avais pas mal subi et j’avais besoin de respirer un peu.

 

En 1997, un événement un peu particulier m’a remis dans la course.

 

J’étais engagé en qualité d’employé fixe, mais la poste -tout comme d’autres administrations- avait commencé à engager des auxiliaires, avec des contrats de trois mois perpétuellement renouvelables. Certains de ces collègues auxiliaires effectuaient un excellent travail, parfois meilleur que celui d’employés beaucoup plus anciens. Lorsqu’un nouveau programme de restructuration a été introduit, la poste a décidé de ne plus renouveler le contrat des auxiliaires.

 

Une résistance s’est organisée, au niveau du personnel. Tout le monde a signé une pétition. La direction de la poste s’est montrée imperturbable :

-« C’est comme ça. Vous n’avez rien à dire. »

 

Le facteur masqué

 

Sur le conseil d’Eric Schwapp, j’ai donc écrit un article, dans le journal syndical. Mon article était intitulé : « Mais tout va très bien à la poste ». Dans cet article, je décrivais les conditions de travail à la poste de Plainpalais. Cette situation de dictature, où les droits étaient à peine respectés, où les chefs pouvaient se livrer au mobbing, traiter les gens comme des pions, des kleenex. Et je dénonçais le fait que toute la hiérarchie fermait les yeux sur cette situation. A ce moment-là, je le reconnais, je n’ai pas eu le courage de signer mon article. J’ai utilisé un pseudonyme : Le facteur masqué.

 

Le résultat a dépassé toutes mes espérances. J’ai constaté que le journal syndical était lu par la hiérarchie de la poste.

 

Départ des mobbeurs

 

Berne a téléphoné à la direction régionale de Lausanne, qui a téléphoné à Genève, qui a téléphoné à Plainpalais. Les responsables de la direction régionale sont venus à Plainpalais.

 

A cette époque, j’étais président de la commission de bureau du personnel. Eric Schwapp était à côté de moi. Il y avait les deux personnes responsables de l’office de Plainpalais. Il y a eu un grand déballage.

 

L’administrateur de la poste de Plainpalais et la cheffe de service ont été déplacés. Leurs successeurs ont veillé à se comporter correctement.

 

Comme Eric Schwapp avait beaucoup apprécié la manière dont j’avais présidé la commission, il m’a demandé de m’engager davantage au sein du syndicat et d’entrer au comité, en qualité de représentant du personnel remplaçant. »

 

-« En qualité de facteur et de syndicaliste, comment pouvez-vous avaler le fait que l’employé dispose d’une seconde et demi pour mettre une lettre dans une boîte, alors que ce laps de temps ne permet même pas de lire le nom inscrit sur l’enveloppe ? »

 

-« Ah ! Ah ! Ah !…

 

Délire de technocrate

 

Techniquement, c’est du délire. Une seconde et demi, ce n’est pas possible. Mais, par contre, on nous donne davantage de temps qu’il n’en faut pour la préparation de la tournée.

 

Et il y a toutes sortes de temps d’appoint. Par exemple, il y a un délai pour les trajets entre deux immeubles, un délai pour aller porter le recommandé. Le délai n’est pas le même selon que l’immeuble est équipé ou non d’un ascenseur, etc… L’un dans l’autre, on s’y retrouve.

 

Tout est basé sur un faux calcul. C’est une série d’additions de chiffres faux, qui donnent, de toute façon, un résultat faux…

 

Au fond, on oublie l’aspect social du métier de facteur. Il n’y a plus que les chiffres. On oublie le passant qui vous aborde pour demander un renseignement. Nous ne sommes pas censés dire bonjour à nos clients, leur demander comment ils vont ou engager une conversation. Pour les technocrates qui dirigent la poste, tout ça n’existe pas. Pourtant, ça se fait.

 

Selon la méthode de calcul de la poste, chaque fois qu’on discute avec une cliente -parce qu’on est la seule personne qu’elle voit dans la journée-, c’est du temps qui n’existe pas. C’est du temps que le facteur devrait prendre à sa charge, sans être payé. C’est totalement aberrant.

 

Le facteur a tellement pris l’habitude d’être stressé qu’il arrive à effectuer son travail plus vite que prévu. La direction de la poste s’efforce donc toujours d’accroître sa charge de travail.

 

Conséquences du stress

 

Actuellement, à cause du stress, les facteurs ont de plus en plus tendance à faire des dépressions nerveuses et se retrouvent en congé maladie pour six mois… C’est ce que la direction de la poste appelle « les dégâts collatéraux ». C’est un peu comme à la guerre. Nous sommes vraiment considérés comme des pions. Aussi longtemps que nous tenons le coup, ils augmentent la pression. Jusqu’au point de rupture.

 

Ce point de rupture a été atteint. Les facteurs, dans leur majorité, en ont assez d’accumuler des heures supplémentaires qui ne sont pas censées exister, selon les calculs fumeux de la direction de la poste.

 

En 1984, la poste a inauguré le centre de tri de Montbrillant, à Genève. Ce bâtiment a coûté 250 millions de francs. Une voie de chemin de fer y aboutit directement. Moins de vingt ans plus tard, les technocrates ont décidé de le fermer, au nom du profit. »

 

-« N’est-on pas frappé par le contraste entre l’image du fonctionnaire pépère et la réalité actuelle ? »

 

-« Quand j’ai commencé à la poste, c’était déjà l’époque de l’unique tournée quotidienne. Avant, il y en avait deux. Dans les années 1940, il y avait encore trois, voire quatre tournées par jour.

 

Depuis que la tournée unique a été introduite, en 1985, le facteur a commencé à courir. Il n’avait plus le temps d’aller boire un verre au bistro. »

 

-« Comment se fait-il que la diminution du nombre de tournées quotidiennes se traduise par un surcroît de travail pour le facteur ? »

 

-« Le volume du courrier a augmenté et le nombre de facteurs a diminué. La charge de travail individuelle a donc augmenté.

 

Politique néolibérale

 

En 1990, le socialiste Jean-Noël Rey a débarqué au sommet de la poste. Avec lui ont débuté les restructurations.

 

Le Conseil fédéral avait décidé de séparer la poste et les télécoms. Jusqu’alors, les bénéfices des télécoms avaient compensé les déficits de la poste. Jean-Noël Rey a reçu pour mandat de préparer cette séparation et de faire le nécessaire pour rendre la poste financièrement viable.

 

En dix ans, nous sommes officiellement passés d’un déficit de 500 millions de francs suisses à un bénéfice de 200 millions. Mais huit mille emplois sont passés à la trappe.

 

Néanmoins, en comparaison de ses successeurs, Jean-Noël Rey était socialement respectable. Tout ce qu’il a fait l’a été en concertation avec les syndicats. Il y a eu des plans sociaux et personne n’a été licencié. Les emplois étaient supprimés à la suite de départs volontaires, de départs à la retraite, et parfois de retraites anticipées.

 

Par contre, les successeurs de Jean-Noël Rey -d’abord M. Reto Braun, puis M. Ulrich Gygi- n’ont pas eu de scrupule à envisager des milliers de licenciements.

 

Le Syndicat de la communication

 

Auparavant, le Syndicat de la communication avait toujours pu discuter avec la direction de la poste. Il n’a jamais cessé de défendre le personnel, mais il ne le faisait pas avec de grands éclats. Le syndicat ronronnait.

 

Avec l’arrivée de Jean-Noël Rey à la direction, le syndicat a dû apprendre à négocier des plans sociaux, mais le dialogue demeurait possible. C’est même Jean-Noël Rey qui venait à la rencontre des syndicats, pour dégager des solutions acceptables. Il y avait un esprit de concertation.

 

Le premier successeur de Jean-Noël Rey, Reto Braun, est resté quatorze mois. Il était issu de « l’école américaine », alors je vous laisse imaginer les idées qu’il pouvait avoir… Il estimait que les syndicats avaient trop de poids et l’empêchaient de gérer la poste comme il le voulait.

 

Et puis il y a eu Ulrich Gygi, qui se dit socialiste, mais qui ferait mieux d’adhérer au parti libéral. »

 

-« De qui se compose le comité du Syndicat de la communication ? »

 

-« Ce sont des hommes du terrain. Les membres du comité représentent les divers secteurs d’activités de la poste. On a deux facteurs colis, deux facteurs lettres, un buraliste, un chef de service, une dame qui vient du tri, etc… »

 

-« A quoi ressemble l’ordre du jour d’une réunion de votre comité ? »

 

-« Les séances du comité sont consacrées à la politique syndicale.

 

Actuellement, il s’agit de réorganiser le syndicat et de l’adapter à l’attitude anti-sociale de la direction.

 

Et puis, il y a le forum, où les gens décrivent les problèmes qu’ils rencontrent à leur niveau, sur le terrain. Cela permet à chacun de savoir ce qui se passe, à côté, et de coordonner des actions communes, en cas de besoin.

 

On reste donc dans un syndicalisme de proximité. »

 

-« N’est-il pas remarquable de constater que les membres de votre comité sont choisis en fonction de critères professionnels ; pas en fonction de relations de copinage et d’appartenances politiques ?

 

Cela devrait être normal. Pourtant, au sein du syndicalisme suisse, vous êtes une exception qui confirme la règle du noyautage politique. »

 

-« Jusqu’à présent, le Syndicat de la communication n’a jamais été affilié à un parti politique. »

 

-« Officiellement, les syndicats ne se prétendent-ils pas toujours indépendants des partis ? »

 

-« Le syndicat Transfert est le syndicat des démocrates-chrétiens. Et ils en sont fiers.

 

Les syndicats ouvriers sont proches des partis de gauche. »

 

-« Les syndicats ouvriers sont annexés et manipulés par les partis de gauche. Quand le syndicat convoque une assemblée générale, pour élire le comité, les apparatchiks rameutent leurs petits copains du parti. Ils sont assurés d’un bloc de voix dont ne dispose aucun candidat indépendant provenant de la base. Grâce à ce bloc de voix, ils parviennent à se faire systématiquement réélire, et ils s’incrustent pendant des dizaines d’années, en signant, avec les patrons, des conventions collectives de travail plus pourries les unes que les autres. Tous les postes rémunérés du syndicat sont réservés aux petits copains du parti. »

 

-« Pour ce que j’ai vu du Syndicat de la communication, ce n’est pas le cas.

 

La première raison, c’est qu’il n’y a pas d’affiliation politique. Le Syndicat de la communication ne se dit pas communiste ou socialiste. C’est un syndicat. Il est à gauche, mais il défend ses membres.

 

C’est aussi, jusqu’à présent, un syndicat de milice. Ce sont des gens de la base qui le font fonctionner. Actuellement, sur quarante mille membres, une vingtaine de personnes sont rétribuées. 85 % du travail est effectué par des bénévoles, comme moi, à côté de leur boulot. Il faut vraiment être passionné, pour faire du bénévolat. Les gens ne se bousculent pas au portillon, pour prendre ces places et faire face aux patrons. »

 

-« Pouvez-vous nous parler de la genèse du projet REMA et la réaction du personnel de la poste ? »

 

-« La direction de la poste souhaitait introduire des machines de tri beaucoup plus performantes. Elle voulait remplacer la moitié du personnel de tri par des machines. Elle voulait supprimer les dix-huit centres de tri et regrouper le travail sur trois super-gros centres ultra-performants. Ce projet REMA impliquait la suppression de la moitié du personnel travaillant dans les centres de tri actuels, c’est-à-dire le sacrifice de quatre à cinq mille emplois . »

 

-« A priori, ne pourrait-on pas penser que l’idée de confier un travail stressant et monotone à des machines est une bonne idée ?

 

Cela ne libère-t-il pas du personnel pour soulager les secteurs où il y a surcharge de travail ? »

 

-« Ce n’est pas du tout là l’intention de la direction de la poste.

 

La problématique du projet REMA

 

Les nouveaux centres de tri emploieraient de quatre à quatre mille cinq cents personnes, au lieu de huit mille cinq cents. Les employés en surnombre, la direction voulait s’en débarrasser. Il n’était pas question de les recycler ailleurs, dans l’entreprise.

 

L’idée de la direction était de diminuer la masse salariale, pour améliorer le bénéfice de l’entreprise, en vue d’une future privatisation. Comme la baisse des salaires est un sujet délicat, la direction préférerait carrément licencier, sans négocier un plan social digne de ce nom. Elle ne parlait que de réduction d’emplois.

 

70 % des personnes qui travaillent dans les centres de tri sont des femmes. Leurs horaires de travail sont très irréguliers. Le tri s’effectue vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. De 50 % à 60 % de ce personnel travaille à temps partiel, de trois à quatre heures par jour. C’est-à-dire qu’une femme considère généralement cet emploi comme un salaire d’appoint pour son ménage.

 

On prend les gens pour des imbéciles

 

Selon la direction de la poste, dans l’hypothèse de la fermeture des dix-huit centres de tri, les trieuses genevoises étaient censées se déplacer jusqu’à Fribourg. La direction de la poste estime raisonnable que les employés effectuent une heure et demi de déplacement pour se rendre à leur travail. Cela représente, pourtant, trois heures de déplacements dans la journée.

 

De la gare de Genève à celle de Fribourg, il y a une heure et  demi de train. Mais de la gare de Fribourg au centre de tri, c’est encore un trajet supplémentaire. Pour le personnel genevois, un déplacement jusqu’au centre de tri de Fribourg impliquait plus de trois heures de trajet par jour.

 

Si vous travaillez trois ou quatre heures par semaine, vous voyez-vous vraiment effectuer une ou deux heures de déplacement pour travailler trois ou quatre heures ? De plus, entre minuit et 04h00, il n’y a pas de train. C’est-à-dire que les employées auraient passé autant de temps à se déplacer qu’à travailler…

 

Proposer cela, c’est prendre les gens pour des imbéciles. D’autant plus que les frais de déplacements et de repas sont mis à leur charge. La direction de la poste savait fort bien qu’il s’agissait de licenciements larvés, parce que le personnel ne pouvait pas accepter de tels déplacements et, à défaut d’alternative, il était pratiquement contraint de démissionner.

 

Commission REMA

 

Dans la convention collective de travail qui a succédé à la Loi sur le personnel, il est stipulé que les syndicats s’engagent à ne pas faire la grève, pour autant que le droit à la consultation soit respecté.

 

Ulrich Gygi a mis en place une « commission REMA », dont étaient membres des syndicalistes, mais cette commission n’a jamais été informée, ni consultée. Les syndicats n’ont pris connaissance du projet REMA que douze heures avant qu’il soit annoncé au reste du pays. Aucune des huit mille cinq cents personnes employées dans les centres de tri n’avait la garantie de trouver un emploi.

 

Nous avons eu le sentiment qu’Ulrich Gygi se moquait de nous. Cela a été l’explosion.

 

La base se révolte

 

Le 22 octobre 2002, dans toute la Suisse, les employés ont spontanément manifesté devant les dix-huit centres de tri. Pour la poste et le Syndicat de la communication, cela a été un événement extraordinaire. C’est la première fois que les collègues ont bougé.

 

Très vite, le Syndicat de la communication a dû s’adapter à cette situation. Nous sommes subitement passés d’un esprit de concertation à un esprit de lutte. On se retrouvait confronté à un patron qui refusait de discuter et qui menaçait ceux qui oseraient rouspéter !…

 

C’est ainsi que les séances d’information -prévues par le syndicat pour parler du projet REMA dans tous les centres de tri- ont été utilisés pour consulter le personnel. Le syndicat voulait connaître la position du personnel par rapport au projet REMA et définir les mesures de lutte que le personnel était prêt à prendre, ou ce qu’il proposait.

 

Partout, la réaction a été : « Non au projet REMA ! ». Cela, c’était clair et net. Dans quatre centres de tri, la grève a rapidement été votée, à l’unanimité.

 

La direction renonce à l’épreuve de force

 

La direction de la poste a été totalement surprise. A priori, ils supposaient que leur projet passerait comme une lettre à la poste. Subitement, la direction se trouvait confrontée à une menace de grève dans les centres de tri, juste avant Noël -car nous avions fixé un ultimatum au 25 novembre 2002.

 

La direction de la poste a alors annoncé qu’elle bloquait le projet REMA et qu’elle était prête à discuter, avec les syndicats, d’un « redimentionnement » de ce projet.

 

Réaction du Syndicat de la communication

 

Le Syndicat de la communication a aussitôt fait savoir qu’il acceptait la discussion et suspendait les mesures de lutte jusqu’au prochain ultimatum. D’ici là, la direction de la poste devait proposer une solution viable.

 

Le syndicat ne s’oppose pas à une modernisation des centres de tri. Mais nous refusons le sacrifice des régions périphériques. Nous voulons que ces nouveaux centres soient répartis sur deux axes géographiques au lieu d’un seul. Et tout cela doit se faire sans licenciements.  

 

Une assemblée du Syndicat de la communication a décidé de dire, à la direction de la poste, que nous ne voulons plus entendre parler des Sop -ces fumeux critères de quantités et de délais de travail. Nous préférons faire nos heures, comme à la timbreuse. Nous préférons tenir compte du temps de travail effectif, plutôt que de dépendre de chiffres faux. La direction de la poste ne s’attendait pas du tout à cette revendication syndicale. »

 

-« N’est-ce pas le bon moment pour dire : « Puisque la suppression des centres de tri va libérer du personnel pour d’autres tâches, nous exigeons une diminution de la charge de travail des facteurs, une augmentation des effectifs là où le travail est effectué par des êtres humains » ? »

 

-« Ce serait, effectivement, une solution.

 

Des dizaines de projets de restructurations

 

Mais le problème, avec la direction de la poste, c’est qu’elle a saucissonné les différents projets sur lesquels elle travaille.

 

A l’heure actuelle, la direction étudie un grand nombre de projets de restructurations différents. Techniquement, ils sont coordonnés entre eux, mais chacun est différencié dans sa présentation.

 

Pour gérer tous ces projets, la direction ne manque pas de monde. Par contre, en face, les syndicats se retrouvent à courir toutes les balles à la fois. Quand on se retrouve avec des dizaines de projets simultanés, cela devient pénible. »

 

-« La direction ne risque-t-elle pas d’accepter la suppression des Sop, mais pour, ensuite, introduire le salaire « au mérite » ?

 

C’est-à-dire que, si le facteur n’a pas réussi à distribuer toutes ses lettres, cela lui fait un « mauvais point ». Pour éviter les « mauvais points », il est censé finir sa tournée après les heures de travail. »

 

-« Tout à fait. C’est un truc qu’ils sont déjà en train de nous mettre. Mais nous allons les tenir à l’œil.

 

Notre but est d’arrêter de faire des heures supplémentaires qui ne sont même pas reconnues pour telles. »

 

-« Quand on est dans une logique de confrontation, quand on constate que la partie adverse ne respecte pas les accords et traite le personnel par le mépris le plus complet, n’est-ce pas l’occasion de procéder à une révision globale ?

 

L’occasion de dire : « Jusqu’à présent, nous avions accepté ceci et cela, parce que vous vous comportiez correctement. Mais, étant donnés vos procédés conflictuels, nous nous estimons déliés des accords que vous ne respectez plus. »

 

-« C’est dangereux, pour le syndicat.

 

Le directeur a voulu tenter un coup de force, en s’imaginant que le syndicat s’abstiendrait de réagir. Mais notre employeur demeure la confédération. Ulrich Gygi ne peut pas se permettre de nous refaire le même coup.

 

Le Syndicat de la communication a montré les dents. Il a montré qu’il était combatif, capable d’influencer le milieu politique et de faire plier la direction de la poste. Car c’est le Conseil fédéral qui a dit à Ulrich Gygi de se calmer.

 

Changement d’attitude

 

Désormais, le syndicat de la communication sera beaucoup plus exigeant, dans ses revendications et dans toutes les négociations en cours.

 

Parce que nous avons constaté que la base bouge. Nous avons constaté qu’en face ils ne sont pas aussi solides que ça, et notre propre force est bien présente. »

 

-« A quoi sert-il d’être fort, si on n’utilise pas sa force ?

 

Avez-vous prévu des revendications concernant les salaires et, prioritairement, les plus bas salaires ? »

 

-« Cette question devrait être négociée à partir de la fin 2003.

 

Les revendications salariales

 

Nous avons demandé l’adaptation complète au renchérissement du coût de la vie, ainsi qu’une augmentation de salaire de 2 % pour tout le monde. En tout, cela fait 3 %. La direction de la poste propose 0,6 % en tout et pour tout…

 

On se moque du personnel. Notre délégation syndicale a quitté la table de négociations. »

 

-« Pour les membres du conseil d’administration, une augmentation de salaire de 5 % ne serait-elle pas la moindre des choses, alors même qu’ils refusent d’en entendre parler au profit de la base ? »

 

-« Voilà ! Tout à fait. Cela vous donne une idée de cette problématique.

 

Je crois qu’en face ils n’ont pas tout compris. »

 

-« En vous écoutant, n’a-t-on pas le sentiment que les mesures que vous envisagez sont toujours des mesures purement défensives ?

 

C’est-à-dire qu’il suffit à la direction de la poste d’abandonner son projet REMA pour que tout s’arrête et qu’on se retrouve sur la case précédente.

 

Or, quand on constate que le personnel est prêt à se mobiliser, qu’on voit que, partout, les employés sont prêts à réagir ensemble, qu’il y a une force réelle… »

 

-« Oui, mais, par rapport au personnel, nous nous trouvons dans une situation ambiguë.

 

Situation ambiguë

 

C’est-à-dire que le personnel est capable de se mobiliser pour se défendre, mais nous ignorons dans quelle mesure il le fera, car il n’en a jamais eu l’occasion. Depuis la création de la poste fédérale, en 1878, il n’y a jamais eu de grève du personnel à l’échelle nationale.

 

Et puis, la direction de la poste nous répondrait qu’elle n’a pas un mandat lui permettant de négocier notre projet. Elle nous répondrait que c’est une question relevant du Conseil fédéral. Et, si on s’adresse au Conseil fédéral, il renvoie la balle au parlement fédéral ou à quelqu’un d’autre…

 

Pour bien faire, il faudrait une révolution. Comme ce sont les milieux économiques qui dirigent ce pays, il faudrait faire la grève générale.

 

Mais, pour faire la grève générale, il faut que la base ait une bonne motivation. »

 

-« Ne faut-il pas des enjeux importants ?

 

La base ne doit pas avoir le sentiment que la grève a pour but de permettre aux apparatchiks syndicaux de retourner s’asseoir à la table des patrons. Si c’est juste pour cela, les grévistes se sentent floués. »

 

-« Il faudrait contraindre le milieu politique à réfléchir à propos du rôle de la poste, en tant que service public, par rapport au pays et par rapport à la population. Mais il s’agit là essentiellement d’un problème de lobbying. Je ne suis pas certain qu’une grève puisse amener le gouvernement à un tel débat. »

 

-« Une grève ne sert pas à discuter. On fait la grève parce que la discussion est impossible ou qu’elle ne mène à rien. Une grève sert à imposer une volonté. Elle sert à faire prévaloir l’intérêt des exploités contre l’intérêt des exploiteurs.

 

Si vous revendiquez une augmentation de 500.- FS par mois des plus bas salaires… »

 

-« Ils nous répondront qu’ils ne sont pas mandatés pour entrer en matière. »

 

-« M. Guillot, à partir du moment où le personnel est en grève, que cette revendication est sur la table et que la grève ne cessera pas avant que cette revendication ait été satisfaite, vos adversaires devront s’arranger entre eux pour savoir qui discute avec vous et qui prend la décision. Cela, ce n’est pas le problème du syndicat. C’est leur problème. »

 

-« La grève pose un problème juridique au syndicat.

 

En Suisse, les syndicats peuvent appeler à la grève sur un sujet particulier, précis, après que toutes les possibilités de discussion aient été utilisées. C’est dans la constitution fédérale.

 

On ne peut pas commencer par se mettre en grève et ne décider qu’ultérieurement de nos revendications. »

 

-« Mais si, en face de vous, vous avez un interlocuteur qui vous dit qu’il ne peut pas discuter, parce qu’il n’est pas mandaté, cela ne signifie-t-il pas qu’il n’y a pas de discussion possible, pas de véritable interlocuteur ? »

 

-« Oui. »

 

-« N’est-il pas un peu trop facile de commencer par dire : « Il faut dialoguer », puis, quand vous voulez dialoguer, de vous dire : « Ah non ! Ce n’est pas à moi qu’il faut vous adresser ! C’est à l’autre ! » ? »

 

-« Voilà exactement la situation actuelle.

 

Nous avons un autre problème, au niveau de nos membres. Au niveau des collègues de travail.

 

Ils bougeront, s’ils risquent leur peau. On l’a vu, à propos de la menace de supprimer les dix-huit centres de tri. Mais si l’épée de Damoclès n’est pas suspendue au-dessus de leur tête, ils n’ont pas une motivation suffisante pour bouger. »

 

-« Mais s’il s’agit d’avoir 500.- FS de plus sur la paie, à la fin du mois ? »

 

-« Nous ne parvenons pas à obtenir 3 % d’augmentation de salaire, alors vous imaginez bien que 500.- FS… »

 

-« Vos 3 %, si vous pleurnichez, vous ne les obtenez pas. Si vous vous mettez en grève, vous les obtenez. »

 

-« Si nous sommes dix, sur cinquante, à nous mettre en grève, ça ne sert à rien. Nous serons dix à nous faire virer !…

 

Combien de grévistes ?

 

Le jour où la direction de la poste a annoncé son projet REMA, à Genève, quatre cents collègues ont réagi. Quatre cents, sur deux mille cent employés. Cela ne fait de loin pas la majorité.

 

Si nous faisons une grève, il faut que 80 % du personnel cesse de travailler. Là, la grève sera efficace. Si les grévistes sont moins de 40 %, ils se retrouveront marginalisés.

 

Je travaille sur le terrain. Je discute avec mes collègues. Ce n’est pas si simple.

 

Dans le secteur du bâtiment, sur 93000 ouvriers, il y a eu 15000 grévistes. Pourtant, ce qui était en cause, c’était la retraite anticipée. Des accords que le patronat venait de signer et qu’il bafouait aussitôt !

 

A la poste, nous avons énormément de collègues étrangers. Une quarantaine de nationalités différentes sont représentées. Ces étrangers ont peur de se mettre en grève, bien qu’ils aient les mêmes droits que les Suisses. Ils n’ont pas raison d’avoir peur, mais ils ont peur, et nous ne pouvons pas le leur reprocher.

 

Tout le monde est d’accord de parler de la grève. Mais s’il faut signer un sondage, pour savoir qui est prêt à débrayer, on a déjà des collègues qui se défilent. S’ils s’agit de passer à la grève, ils seraient capables de tous tomber malades ! Ah, ah, ah !…

 

Je force le trait, mais je ne suis pas loin de la vérité. Il y a des gens qui changent de couleur, quand on leur dit que le moment de se mettre en grève est arrivé. Et ce sont souvent les mêmes qui, auparavant, nous tenaient de grands discours… Le gars change de couleur et vous dit :

-« Je ne serai peut-être pas là… »

-« Comment ça, tu ne seras pas là ? »

 

Les syndicats ont encore du pain sur la planche.

 

Nous sommes passés d’un extrême à l’autre. Pendant un siècle, le syndicat de la poste n’a rien fait d’autre que de discuter gentiment. Tout à coup, il faut faire la grève. C’est un événement extraordinaire.

 

Mais il faut informer les gens, leur expliquer que la masse les protège et qu’ils ne doivent pas avoir peur. »

 

-« L’impact médiatique et politique de la mobilisation contre le projet REMA ne démontre-il pas aux employés à quel point ils sont forts, pour peu qu’ils s’unissent ?

 

A l’occasion d’une assemblée syndicale, comme celles qui ont été tenues, avec le personnel, pour connaître sa position sur le projet REMA, il a été voté que le personnel se mettrait en grève si ce projet n’était pas retiré.

 

Le syndicat n’aurait-il pas pu ajouter, dans « le panier de la ménagère » : « Deuxième revendication, nous estimons scandaleux que les plus bas salaires soient comparables à ceux des vendeuses de supermarchés et nous exigeons une augmentation de 500.- FS par mois pour les plus bas salaires » ? 

 

N’auriez-vous pas obtenu la même approbation massive pour cette revendication-là que pour le refus du projet REMA ? La même salle n’aurait-elle pas voté sur toute la ligne ? »

 

-« J’en suis convaincu. »

 

-« A partir de là, la direction de la poste était débordée et perdait complètement l’initiative.

 

Au départ, quand elle a voulu vous imposer son projet REMA, la direction pensait avoir tout prévu et se croyait très forte. Non seulement le truc ne marche pas, mais, par-dessus le marché, il déclenche un effet boomerang. »

 

-« Là, d’accord !… Le Syndicat de la communication manque d’ambition. »

 

-« En Suisse, les syndicalistes estiment raisonnable de pleurnicher quand les exploités prennent des baffes, mais ils estiment toujours déraisonnable de contre-attaquer.

 

Le rapport de forces est à sens unique. On se contente d’attendre le prochain coup, la prochaine baffe, et la prochaine occasion de pleurnicher.

 

Un syndicat a pour raison d’être d’améliorer la situation des exploités ; pas seulement de défendre des acquis. »

 

-« Il va falloir se jeter à l’eau, tôt ou tard. »

 

-« En vous écoutant, n’est-on pas frappé par le fait que la base se méfie des syndicalistes -soupçonnés d’être toujours disposés à signer n’importe quoi- ; et que les syndicalistes se méfient de la base, en redoutant de ne pas être suivis s’ils se mettent à revendiquer d’authentiques progrès sociaux ? »

 

-« Si nous ne sommes pas assez suivis, on s’en fiche. Nous recommencerons, jusqu’à ce que ça passe.

 

Mais il ne faut pas s’imaginer que 80 % du personnel se croisera les bras dès la première grève.

 

On n’a pas fini d’entendre parler des postiers

 

L’avantage de notre syndicat, c’est que le comité n’est pas politiquement noyauté. Sa faiblesse, c’est que nous ne sommes pas des syndicalistes professionnels et que nous manquons d’ambition. Mais nous allons apprendre.

 

J’ai confiance dans le Syndicat de la communication. J’ai confiance dans le personnel de la poste. Il a montré que, quand il s’énerve, il peut s’énerver très fort et faire beaucoup de bruit.

 

A l’avenir, nous apprendrons à travailler ensemble, à réagir encore plus vite, à être plus ambitieux et plus agressifs, s’il le faut.

 

On n’a pas fini d’entendre parler des postiers. Ils ne sont pas d’accord de se faire plumer. »

 

Propos recueillis par Frank BRUNNER