17 janvier 1779. Dès que les habitants eurent compris notre intention de mouiller dans la baie, ils arrivèrent très nombreux et exprimèrent leur joie par leurs cris et leurs chants et par toutes sortes de gestes extravagants et désordonnés.
Ils envahirent en peu de temps les flancs, les ponts et les agrès de nos deux bâtiments ; et une multitude de femmes et de garçons qui navaient pas trouvé place dans les pirogues vinrent nager autour de nous par bancs. Beaucoup dentre eux, nayant pu sintroduire à bord, passèrent toute la journée à sébattre dans leau.
Parmi les chefs qui vinrent à bord du Resolution se trouvait un jeune chef nommé Pariha ; nous ne tardâmes pas à discerner en lui un personnage important pourvu dune grande autorité.
En se présentant au capitaine Cook, il lui dit quil était jakani du roi de lîle, qui était alors engagé dans une expédition militaire à Mahouï, et dont le retour était attendu dans trois ou quatre jours. Quelques présents que lui fit le capitaine Cook le mirent entièrement dans nos intérêts, et il nous devint extrêmement utile dans les rapports avec ses compatriotes, comme nous ne tardâmes pas à en faire lexpérience.
En effet, il ny avait pas longtemps que nous étions mouillés quand on remarqua que le Discovery penchait considérablement dun côté, à cause du nombre excessif de gens qui étaient accrochés à ses flancs ; et nos hommes narrivaient pas à écarter les naturels qui continuaient à se presser en foule. Le capitaine Cook, qui redoutait que quelque accident ne sensuivît, fit remarquer le danger à Pariha, qui vint à laide aussitôt, débarrassa le navire de ses envahisseurs et éloigna les embarcations qui lenvironnaient.
Cet incident nous montra que lautorité des chefs sur les classes inférieures du peuple est très despotique. Nous en eûmes un autre exemple le même jour à bord du Resolution ; la foule y était si nombreuse quon ne pouvait plus vaquer aux besognes ordinaires, si bien que nous fûmes obligés
de recourir à laide de Karina, un autre chef qui sétait aussi attaché à la personne du capitaine Cook. Dès quil fut au courant des difficultés que nous causaient ses compatriotes, il leur donna séance tenante lordre de quitter le navire ; et nous ne fûmes pas peu surpris de les voir sauter par-dessus bord sans un moment dhésitation ; il ne resta quun homme qui sattardait en arrière et ne paraissait pas disposé à obéir ; Karina le prit à bras le corps et le jeta dans la mer.
Ces deux hommes étaient fort bien proportionnés, et dune physionomie singulièrement attrayante. En particulier Karina, dont monsieur Webber a dessiné un portrait, était lun des plus beaux hommes que jaie jamais vus. Il avait environ six pieds de haut, des traits réguliers et expressifs, avec des yeux sombres et le regard vif, le maintien aisé, assuré et gracieux.
Pendant notre longue navigation à la hauteur de cette île les habitants avaient toujours fait preuve de loyauté et dhonnêteté dans leurs procédés envers nous, et navaient pas montré la moindre disposition au vol ; ce qui nous surprenait dautant plus que nous navions eu de communications quavec ceux de la plus basse classe, serviteurs ou pêcheurs. Mais nous trouvions désormais un grand changement dans leur conduite.
Les insulaires qui en nombre immense occupaient le moindre recoin de nos vaisseaux, non seulement rencontraient de fréquentes occasions de nous piller sans risquer dêtre découverts, mais notre infériorité en nombre leur donnait lieu despérer rester impunis même au cas où ils seraient surpris. Une autre circonstance à laquelle nous attribuâmes leur changement de conduite était la présence et les encouragements de leurs chefs ; car en général nous retrouvions le butin entre les mains de quelque homme dimportance, nous avions donc les meilleures raisons de croire que les larcins étaient commis à leur instigation.
Le Resolution fut à peine au mouillage que nos deux amis, Pariha et Karina, amenèrent à son bord un troisième chef nommé Koha, qui, nous dit-on, était prêtre, et qui, dans sa jeunesse, sétait distingué comme guerrier. Cétait un petit vieillard au visage émacié ; ses yeux très rouges paraissaient douloureux, et il avait le corps couvert de croûtes lépreuses, effet dun usage immodéré de lava.
Ayant été introduit dans la chambre, il sapprocha du capitaine Cook avec les signes du plus grand respect, et lui jeta sur les épaules un morceau détoffe rouge quil avait apporté. Ensuite, ayant reculé de quelques pas, il présenta en offrande un petit cochon, quil tenait entre ses mains, tandis quil prononçait une harangue qui dura fort longtemps.
Cette cérémonie se renouvela plusieurs fois durant notre séjour à Hawaï, et divers signes nous firent comprendre que cétait une sorte dadoration religieuse. Leurs idoles étaient toujours parées dune étoffe rouge pareille à celle quils avaient mise sur le capitaine Cook ; et leur offrande habituelle à lIhatouha était un petit cochon. De même la volubilité et luniformité de leurs harangues montraient quils récitaient des formules connues davance.
Quand cette cérémonie fut achevée, Koha dîna avec le capitaine Cook et mangea copieusement de tout ce quon lui servit ; mais il ne témoigna pas plus de goût que les autres insulaires de ces mers pour nos vins et nos liqueurs, dont il ne voulut pas reprendre.
Dans la soirée, le capitaine Cook, monsieur Bailey et moi nous le raccompagnâmes à terre. Nous débarquâmes sur la grève, où nous fûmes reçus par quatre hommes qui portaient des baguettes garnies à leur extrémité de poils de chien, et qui ouvrirent la marche en prononçant dune voix forte une courte phrase dans laquelle nous ne distinguions que le mot orono. Les naturels, qui jusque-là étaient massés sur le rivage, se dispersèrent à notre approche, excepté quelques-uns qui sommeillaient couchés sur le sol près des huttes du village voisin, et on ne voyait plus âme qui vive.
24 janvier 1799. Il ny eut aucun changement jusquau 24 ; nous eûmes ce jour-là la surprise de nous apercevoir quaucune pirogue navait la permission de séloigner du rivage et que les naturels demeuraient aux alentours immédiats de leurs habitations.
Après plusieurs heures dincertitude, nous apprîmes que la baie était devenue tabou, et que toute relation avec nous était interdite, à cause de larrivée de Tirrïobou, le principal chef du groupe des îles Hawaï. Comme nous navions pas prévu cette éventualité, les équipages des deux bâtiments furent obligés de passer la journée sans leur ration habituelle de vivres frais.
Le lendemain matin, nos hommes, usant à la fois de promesses et de menaces, tentèrent dattirer les naturels à nos côtés ; et comme quelques-uns finissaient par se disposer à venir on vit un chef qui essayait de les retenir. A linstant, on déchargea un fusil par-dessus leurs têtes ; il renonça à insister, et peu après on put se procurer des vivres frais comme dhabitude.
Dans laprès-midi, Tirrïobou arriva, il visita les navires sans apparat, accompagné dune seule embarcation où se trouvaient sa femme et ses enfants ; il resta à bord jusqu'à près de dix heures et retourna alors au village de Kaourooua.
Le lendemain, vers midi, le roi partit du village, sembarqua dans une grande pirogue suivie de deux autres et se dirigea vers le navire, en grande pompe.
Cétait une apparition pleine de grandeur et de magnificence : dans la première embarcation se trouvaient Tirrïobou et ses chefs ; leurs manteaux et leurs casques étaient richement ornés de plumes, et ils
étaient armés de longues piques et de dagues. Dans la seconde venaient des prêtres avec le vénérable Kaou, leur chef, au milieu de leurs idoles, exposées sur des étoffes rouges. Ces idoles sont des bustes gigantesques en vannerie dosier, et bizarrement couvertes de petites plumes de différentes couleurs, travaillées de la même manière que celles des vêtements. Leurs yeux étaient faits avec de grandes huîtres perlières, au milieu desquelles on avait placé lamande dun fruit de couleur noire ; la bouche était garnie dune double rangée de crocs de chien, et elle était tordue ainsi que les autres traits de ces étranges figures. La troisième pirogue était remplie de porcs et de diverses sortes de vivres frais. En savançant, dans la pirogue placée entre les deux autres, les prêtres mettaient dans leur chant une grande solennité, et après avoir fait le tour des navires, au lieu de remonter à bord comme on sy attendait, ramèrent vers la grève où je me trouvais avec mon détachement.
Dès que je les vis approcher, jordonnai à ma petite troupe de se préparer à recevoir le roi ; et le capitaine Cook, sétant aperçu quil se disposait à débarquer, le suivit et arriva presque en même temps que lui.
Nous le fîmes entrer dans la tente et à peine assis le roi se leva et, dun geste gracieux, jeta sur les épaules du capitaine Cook son propre manteau, lui mit sur la tête un casque orné de plumes et entre les mains un curieux éventail. Il étendit aussi à ses pieds cinq ou six autres manteaux tous extrêmement beaux et dun très grand prix. Ses suivants apportèrent alors quatre grands porcs, des cannes à sucre, des noix de coco et du fruit à pain ; et pour achever cette partie de la cérémonie le roi changea de nom avec le capitaine Cook, ce qui, parmi tous les insulaires de locéan Pacifique, est considéré comme un principal gage damitié.
Une procession de prêtres, avec un vénérable vieillard à leur tête, parut alors ; et derrière elle une longue suite dhommes qui conduisaient de gros porcs, dautres qui portaient des bananes, des patates, etc...
Le regard et les gestes de Kaïrikïa me firent comprendre tout de suite que ce chef était le chef des prêtres dont les largesses assuraient depuis si longtemps notre subsistance. Il avait à la main un morceau détoffe rouge dans lequel il enveloppa les épaules du capitaine Cook, après quoi il fit don dun petit cochon, dans les formes habituelles. On lui prépara ensuite un siège à côté du roi, après quoi Kaïrikïa et ses suivants commencèrent leurs cérémonies, Kaou et les chefs unissant leurs voix pour les répons.
26 janvier 1799. La conduite inoffensive et pacifique des naturels avait fait disparaître toute crainte de danger et nous nhésitions pas à nous mêler quotidiennement à eux en toute confiance, et dans des occasions très diverses.
Les officiers des deux vaisseaux allaient tous les jours, par groupes ou isolément, parcourir le pays, et restaient souvent absents toute la nuit.
On nen finirait pas de rapporter toutes les marques damitié ou de politesse dont ils nous comblèrent dans ces occasions. Partout où nous allions, le peuple se rassemblait autour de nous, et chacun nous proposait avec empressement tout ce quil était en son pouvoir de faire pour nous être agréable, et se considérait comme très honoré dêtre admis à nous rendre service. Ils usaient de diverses petites ruses pour attirer notre attention ou pour retarder notre départ. Quand nous traversions un village, les garçons et les filles couraient
en avant de nous, et sarrêtaient pour nous retenir dès quil y avait assez de place pour former un groupe de danseurs. Une fois on nous invitait à boire du lait de coco, ou quelque autre boisson rafraîchissante, à lombre dune hutte ; une autre fois un cercle de jeunes filles nous entouraient, et nous divertissaient par des chants et des danses dans lesquels elles déployaient leurs talents et leurs grâces.
Mais la propension au vol que ces insulaires ont en commun avec tous ceux de ces mers troublait souvent le plaisir que nous retirions de leur hospitalité et de leurs aimables dispositions. Cétait dautant plus contrariant que cela nous obligeait parfois à recourir à des moyens de répression sévères, dont nous nous fussions volontiers passés, si le cas neût été de ceux qui en imposent la nécessité.
Quelques-uns de leurs plus habiles nageurs furent découverts un jour sous les navires, desquels ils retiraient les clous de bordage, ce quils exécutaient avec beaucoup de dextérité, au moyen dun petit bâton muni à lun de ses bouts dune pierre à fusil. Pour mettre fin à cette pratique, qui mettait en danger lexistence même des vaisseaux, nous avions dabord tiré du menu plomb sur les coupables, mais ils se mettaient facilement hors datteinte en plongeant sous la cale. Il fallut, pour faire un exemple, administrer le fouet à lun deux à bord du Discovery.
11 février 1799. Nous fûmes occupés toute la journée du 11 et une partie de celle du 12 à déplacer le mât de misaine et à lenvoyer à terre avec les charpentiers. Non seulement la tête du mât était endommagée, mais nous le trouvâmes extrêmement pourri au pied, dans lequel il y avait un trou assez grand pour y faire tenir quatre ou cinq noix de coco. On ne jugea pas néanmoins quil fallût le raccourcir, et heureusement les morceaux de bois de toa rouge embarqués à Eïmïo purent être utilisés pour le remplacement des parties qui avaient éclaté.
Comme il était vraisemblable que ces réparations prendraient plusieurs jours, nous conduisîmes, monsieur Bailey et moi, les instruments astronomiques à terre et nous dressâmes nos tentes sur le moraï, où elles furent gardées par un caporal et six soldats de marine.
Nous reprîmes nos relations amicales avec les prêtres, qui pour mieux assurer la sécurité des outils et de ceux qui sen servaient, déclarèrent tabou le terrain sur lequel on avait déposé le mât, et, comme précédemment, plantèrent leurs petits bâtons tout autour.
On envoya à terre tous les voiliers pour réparer les dommages subis par la voilure lors des dernières tempêtes. On les logea dans une maison voisine du moraï, que les prêtres nous prêtèrent.
Telles furent les dispositions prises à terre.
Je vais maintenant raconter les choses qui se passèrent entre les naturels et nous, qui amenèrent par degrés la funeste catastrophe du 14 février.
En arrivant au mouillage, nous fûmes surpris de trouver la réception très différente de ce quelle avait été lors de notre première arrivée : pas de cris de joie, de mouvement, de manifestations bruyantes ; mais une baie déserte, dans laquelle on napercevait que de rares pirogues qui se glissaient le long de la côte. La curiosité, qui avait été au commencement un si puissant mobile, pouvait avoir maintenant cessé de les pousser. Mais lhospitalité dont nous avions reçu tant de marques, lamitié
réciproque qui sétait manifestée lors des adieux nous donnaient tout lieu de croire que les naturels nous accueilleraient de nouveau à notre retour par de joyeux rassemblements.
Nous nous livrions à des suppositions variées au sujet de ces apparences inattendues, quand le retour dun bateau que nous avions envoyé à terre mit un terme à notre inquiétude, en nous apportant la nouvelle que Tirrïobou était absent, et quil avait mis le tabou sur la baie.
Bien que cette explication parût satisfaisante à la plupart dentre nous, dautres étaient davis (ou peut-être ont plutôt été conduits par les événements qui suivirent à imaginer) quil y avait dès ce moment quelque chose de très suspect dans la manière dêtre des naturels ; et que linterdiction des relations avec nous, sous prétexte de labsence du roi, nétait destinée quà lui donner le temps de se concerter à notre sujet avec les chefs. Nous ne pûmes jamais résoudre la question de savoir si ces soupçons étaient fondés, ou si la version que nous donnèrent les naturels était véridique. Il est vrai que notre retour soudain, dont la cause nétait pas apparente à leurs yeux, et dont nous eûmes ensuite les plus grandes difficultés à leur faire comprendre la nécessité, pouvait à bon droit les alarmer quelque peu.
Mais la conduite de Tirrïobou, qui ne trahissait pas la moindre méfiance, le lendemain matin, quand il vint, dès sa soi-disant arrivée, rendre visite sur lheure au capitaine Cook, et le retour des naturels à des relations amicales avec nous qui sensuivit, sont des preuves sérieuses quils nenvisageaient pas de changer dattitude, ni ne redoutaient un changement de notre part.
A lappui de cette opinion je peux citer un autre épisode qui est précisément tout à fait semblable, et qui survint lors de notre première visite, la veille de larrivée du roi. Un naturel avait vendu un porc à bord du Resolution, et reçut le prix convenu. Pariha, qui passait par là, lui conseilla de ne pas livrer le porc sans en avoir obtenu un prix plus élevé, et nos hommes lui firent de vifs reproches et le chassèrent ; comme peu après le tabou fut mis sur la baie, nous ne doutâmes pas dabord que la cause en fût loffense reçue par le chef.
Ces deux occasions montrent à quel point sont incertaines les conclusions que lon tire quand on connaît imparfaitement les coutumes et la langue du peuple auquel on a affaire ; les difficultés dans les rapports avec ces sauvages ne sautent peut-être pas aux yeux, mais de telles occasions les mettent en évidence, puisquelles montrent que des fautes en apparence insignifiantes dans la façon de se conduire peuvent avoir des conséquences fatales.
Quoi quil en soit de nos conjectures, le cours habituel de la vie se poursuivit tranquillement jusquà laprès-midi du 13 février.
Vers la fin de ce jour, lofficier qui commandait le détachement chargé dapprovisionner en eau le Discovery vint me dire que plusieurs chefs sétaient réunis au puits voisin de la grève et avaient emmené les naturels que nous avions engagés pour aider les matelots à rouler les futailles jusquau bord de la mer. Il me dit aussi que leur conduite lui paraissait très suspecte et quils avaient certainement lintention de lui susciter dautres difficultés. A sa demande, jenvoyai donc avec lui un soldat de marine, mais je ne lui permis pas demporter des armes à feu.
Au bout dun moment lofficier revint et mapprit que les insulaires sétaient armés de pierres, et quun véritable tumulte
sélevait ; je me rendis donc sur place accompagné dun soldat de marine muni de son fusil.
En nous voyant approcher, ils abandonnèrent leurs pierres, et dès que jeus parlé à quelques-uns des chefs ils éloignèrent de nous la populace et ceux qui voulurent furent admis à nous aider à remplir les futailles.
Ayant rétabli la tranquillité, jallai au-devant du capitaine Cook, que nous vîmes justement dans la pinasse sapprêtant à débarquer. Je lui rapportai ce qui venait de se passer, et il mordonna, au cas où les insulaires recommenceraient à nous lancer des pierres, ou à devenir insolents, de tirer à balle sur les coupables à linstant même. Je donnai donc lordre au caporal de faire charger à balles au lieu de plomb les armes des sentinelles.
Peu après notre retour aux tentes, un feu nourri des fusils du Discovery, dirigé sur une pirogue que nous vîmes pagayer en grande hâte vers le rivage, poursuivie par une de nos petites embarcations, nous donna de linquiétude. Nous pensâmes tout de suite quun vol avait été loccasion de ces coups de fusil, et le capitaine Cook mordonna de le suivre avec un soldat de marine armé, et dessayer de me saisir des occupants de la pirogue quand ils arriveraient à terre. Nous courûmes donc à lendroit où nous supposions que lembarcation accosterait, mais nous arrivâmes trop tard, les naturels lavaient déjà quittée, et sétaient sauvés à lintérieur du pays.
Nous ignorions à ce moment que nos biens nous avaient déjà été restitués, et comme ce que nous avions vu depuis le début nous donnait lieu de croire que leur valeur était considérable nous ne voulions pas renoncer à lespoir de les recouvrer. Nous demandâmes donc de quel côté les voleurs avaient fui.
Nous les poursuivîmes jusquà la nuit ; mais estimant alors être à environ trois milles des tentes, et soupçonnant les naturels qui nous entraînaient souvent dans des poursuites de vouloir endormir notre vigilance par de fausses informations, nous jugeâmes quil était vain de continuer nos recherches plus longtemps, et nous revînmes à la grève.
Pendant notre absence, un différend plus sérieux et dune nature plus inquiétante séleva. Lofficier qui était parti dans le petit bateau, et qui retournait à bord avec les objets quon lui avait restitués, sapercevant que le capitaine Cook et moi poursuivions les coupables, crut de son devoir de semparer de la pirogue échouée sur le rivage.
Malheureusement elle appartenait à Pariha, qui arriva au même moment venant du Discovery, et réclama sa propriété avec force protestations dinnocence. Lofficier refusa de la rendre, et léquipage de la pinasse, qui attendait le capitaine Cook, layant rejoint, une bagarre sensuivit pendant laquelle Pariha fut renversé dun violent coup de rame sur la tête.
Les naturels, réunis sur le terrain, qui jusque-là navaient été que spectateurs, attaquèrent immédiatement nos hommes en leur faisant pleuvoir dessus une telle grêle de pierres, quils les forcèrent à une retraite précipitée et à gagner à la nage un rocher situé à quelque distance du bord.
Les insulaires sempressèrent de saccager la pinasse, et sans lintervention de Pariha, qui paraissait sêtre remis du coup et lavoir oublié au même instant, elle eût été entièrement démolie. Ayant éloigné la foule, il fit signe à nos hommes de venir
reprendre possession de la pinasse et leur fit comprendre quil allait essayer dy faire revenir les choses quon en avait emportées.
Après leur départ, il les suivit dans sa pirogue avec une casquette de midshipman et quelques autres bagatelles sauvées du pillage. Il paraissait très contrarié de ce qui était arrivé, et il demanda avec inquiétude si lorono le tuerait, et sil lui permettait de venir à bord le lendemain. On lui assura quil serait bien reçu, il toucha de son nez celui des officiers (suivant la coutume des insulaires) en gage damitié, et sen retourna en pagayant au village de Kaourooua.
Quand le capitaine Cook apprit ce qui sétait passé, il manifesta beaucoup dinquiétude, et pendant que nous retournions à bord il me dit : " Je crains bien que ces gens ne me forcent à des mesures violentes, car il ne faut pas leur laisser croire quils ont pris lavantage sur nous. "
Néanmoins, comme il était trop tard pour rien entreprendre le soir même, il se contenta dordonner que lon chassât immédiatement du navire tous les naturels, hommes et femmes, qui sy trouvaient.
Aussitôt que cet ordre fut exécuté, je retournai à terre ; et, notre première confiance dans les naturels étant bien ébranlée par les événements de la journée, je postai une double garde autour du moraï, en laissant lordre de mappeler si lon voyait des hommes rôder sur la grève.
Vers onze heures on vit cinq insulaires qui rampaient au pied du moraï ; ils paraissaient approcher avec beaucoup de circonspection, et finirent, se voyant découverts, par se retirer hors de vue.
Vers minuit, lun deux sétant aventuré jusqu'à lobservatoire, la sentinelle tira sur lui ; là-dessus ils senfuirent tous et nous passâmes le reste de la nuit tranquilles.
Le lendemain matin, 14 février, à la pointe du jour, jallai à bord du Resolution pour la surveillance de la montre, et le Discovery me héla sur ma route pour mapprendre que pendant la nuit les insulaires avaient volé le cutter qui était amarré à une bouée.
Quand jarrivai à bord, je trouvai les soldats de marine en train de sarmer et le capitaine Cook qui chargeait son fusil à double canon. Je lui rapportai ce qui nous était arrivé pendant la nuit, et il minterrompit avec une certaine précipitation pour mannoncer la perte du cutter du Discovery et me parler des préparatifs quil faisait dans le dessein de le recouvrer.
Il avait toujours employé le moyen, sur les îles de cet océan, quand quelque objet important disparaissait, de prendre le roi ou lun des principaux iris à bord et de ly garder comme otage jusqu'à restitution. Ce procédé avait toujours réussi et son intention était dy avoir recours dans le cas présent ; et en même temps il avait donné lordre darrêter toutes les embarcations qui essaieraient de quitter la baie, avec le dessein de sen emparer et de les détruire sil ne pouvait rentrer en possession du cutter par des moyens pacifiques.
On plaça donc les chaloupes des deux navires, bien armées et bien équipées, en travers de la baie, et avant que jeusse quitté le vaisseau deux canons de gros calibre avaient fait feu sur les pirogues qui essayaient de séchapper.
Il était entre sept et huit heures quand nous quittâmes le navire ensemble, le capitaine Cook dans la pinasse, ayant avec lui monsieur Philipps et neuf soldats de marine, et moi dans une des petites embarcations. Les derniers ordres que je reçus de lui furent de dire aux naturels qui se trouvaient de notre côté de la baie davoir lesprit en repos, en leur affirmant quils ne seraient pas inquiétés, de maintenir mes hommes groupés ensemble, et de rester sur mes gardes. Nous nous séparâmes alors, le capitaine prit la direction de Kaourooua où résidait le roi ; et je me rendis à la grève.
Mon premier soin en y arrivant fut de donner aux soldats de marine lordre absolu de rester sous leurs tentes, de charger leurs armes à balles et de ne pas sen dessaisir un seul instant.
Après quoi jallai à pied aux huttes du vieux Kaou et des prêtres, et je leur expliquai aussi bien que je pus lobjet de ces préparatifs hostiles, qui les avaient vivement inquiétés. Je vis quils connaissaient déjà le vol du cutter, et je leur affirmai que, bien que le capitaine Cook fût décidé à se le faire restituer, et à punir les auteurs du vol, ni eux ni aucun des habitants du village de notre côté navaient à redouter de nous le moindre mal. Je priai les prêtres de donner ces explications aux habitants, et de leur recommander de navoir nulle inquiétude, et de conserver leur calme et leur tranquillité. Kaou me demanda avec le plus grand sérieux si Tirrïobou serait molesté. Je lui affirmai que non, et il parut, ainsi que les prêtres de sa confrérie, tranquillisé par mes assurances.
Pendant ce temps, le capitaine Cook, ayant appelé la chaloupe qui stationnait à la pointe nord de la baie, la fit venir avec lui à Kaourooua et débarqua avec le lieutenant et neuf soldats de marine. Il se rendit tout de suite au village où il fut reçu avec les habituelles marques de respect : les habitants se prosternèrent devant lui et lui apportèrent de petits cochons en offrande. Il saperçut que lon navait aucun soupçon de ce qui lamenait, et il demanda alors Tirrïobou et ses deux fils, qui étaient tous les jours ses invités à bord du Resolution.
Les deux enfants arrivèrent tout de suite avec les naturels qui étaient allés les chercher, et conduisirent aussitôt le capitaine Cook à la maison où le roi avait couché.
Le vieil homme venait de se réveiller et après un bref entretien au sujet de la perte du cutter, à laquelle le capitaine Cook était convaincu quil navait pris aucune part, il linvita à revenir dans le bateau à bord du Resolution pour y passer la journée. Le roi accepta cette proposition avec empressement et se leva sur-le-champ pour laccompagner.
Nos affaires prenaient cette tournure favorable, les deux garçons étaient déjà dans la pinasse, et le reste de la petite troupe descendait au bord de leau, quand une femme dâge assez avancé, nommée Kanikabarïa, mère des deux garçons, qui était lune des épouses favorites du roi, arriva derrière lui et le supplia avec des larmes et dinstantes prières de ne pas aller à notre bord. Au même moment, deux chefs qui étaient venus avec elle retinrent le roi, en insistant pour quil nallât pas plus loin, et le firent asseoir de force.
Les naturels, qui affluaient sur le rivage en nombre prodigieux, effrayés probablement par le tir du grand canon et laspect général dhostilités ouvertes dans la baie, commencèrent à se presser autour du capitaine Cook et de leur roi.
Le lieutenant de marine, qui vit ses soldats serrés par la foule au point de ne pouvoir se servir de leurs armes si le besoin sen faisait sentir, proposa au capitaine de les ramener le long des rochers, tout au bord de leau ; et, la foule les ayant laissés passer sans difficultés, on les aligna à environ trente yards de lendroit où le roi était assis.
Pendant tout ce temps, le vieux roi resta assis par terre, dans une attitude qui exprimait avec force la frayeur et laccablement. Le capitaine Cook, qui ne voulait pas renoncer à mener à bien son dessein, continuait à le presser avec insistance de le suivre, tandis que, dautre part, dès que le roi paraissait sy disposer, les chefs qui lentouraient sinterposaient dabord par des prières et des supplications, ensuite par la force et la violence, pour le contraindre de rester où il était.
Le capitaine Cook, voyant alors que lalarme était trop générale et quil ny avait plus à espérer emmener le roi sans effusion de sang, renonça enfin à obtenir gain de cause ; et il fit remarquer à monsieur Philipps quil serait impossible de décider le roi à venir à bord sans courir le risque de tuer un grand nombre dhabitants.
Bien que lentreprise qui avait amené le capitaine Cook à terre eût échoué, et fût désormais abandonnée, sa personne navait pas semblé être le moins du monde en danger, jusqu'à ce quun accident se produisît, qui fit prendre à cette affaire une tournure fatale.
Les hommes montés sur les bateaux qui étaient placés en travers de la baie tirèrent sur quelques pirogues qui essayaient de sortir, et tuèrent malheureusement un chef du plus haut rang.
La nouvelle de sa mort arriva au village où se trouvait le capitaine Cook au moment où il venait de quitter le roi et sacheminait lentement vers la mer.
Le mouvement que cette nouvelle souleva fut très apparent, on renvoya les femmes et les enfants et les hommes revêtirent leurs nattes de combat et sarmèrent de piques et de pierres.
Un des naturels, muni de pierres et dune longue pique en fer (quils appellent
pahoua), savança vers le capitaine Cook en brandissant son arme pour le défier, et en menaçant de lui jeter sa pierre. Le capitaine le pria de cesser ses menaces, mais lhomme sobstina à le provoquer avec insolence, et le capitaine finit par tirer sur lui une petite charge de menu plomb.
Comme lhomme était protégé par sa natte, dans laquelle ces projectiles ne pénétraient pas, le seul effet fut de tous les irriter et de les encourager à continuer. Ils jetèrent plusieurs pierres aux soldats de marine, et lun des iris essaya de transpercer monsieur Philipps avec son pahoua, mais il ny réussit pas, et reçut de lui un coup de crosse.
Le capitaine tira alors à balle et tua lun des plus considérables parmi les naturels. Une attaque générale à coups de pierres sensuivit aussitôt, à laquelle les soldats répondirent par une décharge de mousqueterie. Les insulaires, contrairement à toute attente, subirent le feu avec beaucoup de fermeté, et sans que les soldats de marine eussent le temps de recharger leurs armes ils se précipitèrent sur eux avec des cris et des hurlements terribles. Ce qui suivit alors fut une scène effroyable de carnage et dhorreur.
Quatre de nos soldats postés sur les rochers se virent couper leur retraite, et furent immolés à la fureur de lennemi ; trois autres furent grièvement blessés, et le lieutenant, qui avait reçu un coup de pahoua entre les épaules, tua lhomme qui lavait blessé à linstant où il allait renouveler son attaque.
Notre infortuné commandant, la dernière fois quon le vit distinctement, était debout au bord de leau et criait aux chaloupes de cesser le feu et dapprocher du rivage. Sil est vrai, selon ce quavancèrent quelques-uns des témoins, que les soldats de marine et léquipage des chaloupes avaient tiré sans son ordre, et quil voulait éviter de nouvelles effusions de sang, il se peut que ce soient ses sentiments dhumanité qui lui aient coûté la vie. Car on remarqua que tant quil faisait face aux naturels aucune violence ne fut exercée sur lui, mais dès quil eut tourné le dos pour donner ses ordres aux bateaux il fut poignardé par derrière et tomba le visage dans la mer. En le voyant tomber, les insulaires poussèrent un cri général, et tirèrent aussitôt son corps sur la grève, où ses ennemis le cernèrent en nombre, et, sarrachant les uns aux autres leurs dagues, chacun sacharna avec une ardeur sauvage à participer au meurtre.
Capitaine KING
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