Bien des gens, en Europe, croient sans le dire, ou disent sans le croire, quun des grands avantages du vote universel est dappeler à la direction des affaires des hommes dignes de la confiance publique.
Le peuple ne saurait gouverner lui-même, dit-on, mais il veut toujours sincèrement le bien de lEtat, et son instinct ne manque guère de lui désigner ceux quun même désir anime et qui sont les plus capables de tenir en main le pouvoir.
Pour moi, je dois le dire, ce que jai vu en Amérique ne mautorise point à penser quil en soit ainsi.
Des dirigeants médiocres
A mon arrivée aux Etats-Unis, je fus frappé de surprise en découvrant à quel point le mérite était commun parmi les gouvernés, et combien il létait peu chez les gouvernants.
Cest un fait constant que, de nos jours, aux Etats-Unis, les hommes les plus remarquables sont rarement appelés aux fonctions publiques, et lon est obligé de reconnaître quil en a été ainsi à mesure que la démocratie a dépassé toutes ses anciennes limites. Il est évident que la race des hommes dEtat américains sest singulièrement rapetissée depuis un demi-siècle.
Causes
On peut indiquer plusieurs causes de ce phénomène.
Il est impossible, quoi quon fasse, délever les lumières du peuple au-dessus dun certain niveau. On aura beau faciliter les abords des connaissances humaines, améliorer les méthodes denseignement et mettre la science à bon marché, on ne fera jamais que les hommes sinstruisent et développent leur intelligence sans y consacrer du temps.
Le plus ou moins de facilité que rencontre le peuple à vivre sans travailler forme donc la limite nécessaire de ses progrès intellectuels. Cette limite est placée plus loin dans certains pays, moins loin dans certains autres ; mais pour quelle nexistât point, il faudrait que le peuple neût point à soccuper des soins matériels de la vie, cest-à-dire quil ne fût plus le peuple.
Il est donc aussi difficile de concevoir une société où tous les hommes soient très éclairés, quun Etat où tous les citoyens soient riches ; ce sont là deux difficultés corrélatives.
Des charlatans
Jadmettrai sans peine que la masse des citoyens veut très sincèrement le bien du pays ; je vais même plus loin, et je dis que les classes inférieures de la société me semblent mêler, en général, à ce désir moins de combinaisons dintérêt personnel que les classes élevées ; mais ce qui leur manque toujours, plus ou moins, cest lart de juger des moyens tout en voulant sincèrement la fin.
Quelle longue étude, que de notions diverses sont nécessaires pour se faire une idée exacte du caractère dun seul homme ! Les plus grands génies sy égarent, et la multitude y réussirait ! Le peuple ne trouve jamais le temps et les moyens de se livrer à ce travail. Il lui faut toujours juger à la hâte et sattacher au plus saillant des objets. De là vient que les charlatans de tous genres savent si bien le secret de lui plaire, tandis que, le plus souvent, ses véritables amis y échouent.
Le désir et le goût
Du reste, ce nest pas toujours la capacité qui manque à la démocratie pour choisir les hommes de mérite, mais le désir et le goût.
Il ne faut pas se dissimuler que les institutions démocratiques développent à un très haut degré le sentiment de lenvie dans le cur humain. Ce nest point tant parce quelles offrent à chacun des moyens de ségaler aux autres, mais parce que ces moyens défaillent sans cesse à ceux qui les emploient.
Les institutions démocratiques réveillent et flattent la passion de légalité sans pouvoir jamais la satisfaire entièrement. Cette égalité complète séchappe tous les jours des mains du peuple au moment où il croit la saisir, et fuit, comme dit Pascal, dune fuite éternelle ; le peuple séchauffe à la recherche de ce bien dautant plus précieux quil est assez près pour être connu, assez loin pour nêtre point goûté. La chance de réussir lémeut, lincertitude du succès lirrite ; il sagite, il se lasse, il saigrit. Tout ce qui le dépasse par quelque endroit lui paraît alors un obstacle à ses désirs, et il ny a pas de supériorité si légitime dont la vue ne fatigue ses yeux.
Beaucoup de gens simaginent que cet instinct secret qui porte chez nous les classes inférieures à écarter autant quelles le peuvent les supérieures de la direction des affaires ne se découvre quen France ; cest une erreur : linstinct dont je parle nest point français, il est démocratique ; les circonstances politiques ont pu lui donner un caractère particulier damertume, mais elles ne lont pas fait naître.
Aux Etats-Unis, le peuple na point de haine pour les classes élevées de la société ; mais il se sent peu de bienveillance pour elles et les tient avec soin en dehors du pouvoir ; il ne craint pas les grands talents, mais il les goûte peu. En général, on remarque que tout ce qui sélève sans appui obtient difficilement sa faveur.
Milieu politique avilissant
Tandis que les instincts naturels de la démocratie portent le peuple à écarter les hommes distingués du pouvoir, un instinct non moins fort porte ceux-ci à séloigner de la carrière politique, où il leur est si difficile de rester complètement eux-mêmes et de marcher sans savilir.
Cest cette pensée qui est fort naïvement exprimée par le chancelier Kent. Lauteur célèbre dont je parle, après avoir donné de
grands éloges à cette portion de la constitution qui accorde au pouvoir exécutif la nomination des juges, ajoute : " Il est probable, en effet, que les hommes les plus propres à remplir ces places auraient trop de réserve dans les manières, et trop de sévérité dans les principes, pour pouvoir jamais réunir la majorité des suffrages à une élection qui reposerait sur le vote universel. " Voilà ce quon imprimait sans contradiction en Amérique dans lannée 1830.
Il mest démontré que ceux qui regardent le vote universel comme une garantie de la bonté des choix se font une illusion complète. Le vote universel a dautres avantages, mais non celui-là.
Alexis de TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique
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