Retenez-moi... articles ... Frank Brunner, épris de justice
Pour fêter ses vingt ans, «LHebdo» retrouve les figures de 1981. Cette semaine, un Genevois alors emprisonné en Thaïlande et aujourdhui candidat au Conseil dEtat.
Le 16 août 2001
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«Caurait dû être le dernier voyage. Jaurais loué une ferme dans le Jura et, peinard, jaurais terminé une bande dessinée dont jai déjà écrit le scénario.» Pour Frank le bourlingueur, cette aventure thaïlandaise sera bien la dernière. Comme il le confiait à notre confrère Yves Lassueur entre les murs de la sinistre prison de Chiangmai, ce jour de septembre 1981. A lorée du Triangle dOr, ce Genevois de 24 ans a risqué de payer très cher quelques grammes de poudre clandestine. Comme six ou sept autres Suisses, plus en quête de paradis artificiels que valets dun trafic, Frank a pu éprouver le sens de «peine» de prison. De larbitraire et de linjustice aussi, dans un pays où la drogue est interdite, mais où même les gardiens trafiquent. Pour celui qui est décrit alors comme «une intelligence supérieure», lenfer aurait pu séterniser. Mais Frank, qui nest encore quun prénom, a eu de la chance
Vingt ans plus tard, il a fallu le retrouver, Frank Brunner. Son dossier a quitté les ministères concernés pour finir scellé aux Archives fédérales. Son adresse nest pas connue des renseignements. Et même au troquet du coin, au bas de son immeuble, on sait à peine qui il est, «il garde des chats». Mais lhomme laisse des traces, politiques et judiciaires, et publie tous les deux mois son journal «Retenez-moi ou je fais un malheur». Rendez-vous fut retenu.
Du bas de son immeuble, il savance en souriant. Une banane autour du ventre, des «boots» montantes, la moustache et, encore, un petit air de baroudeur. «Venez, jconnais un café plus tranquille.»
Frank Brunner naime pas parler de la prison. Dautant moins quà Genève, il se porte candidat à lélection au Conseil dEtat de cet automne. Avec son accent genevois (de chez «Genevois» comme lon dit), il se lamente dabord un peu. «Chaque fois cest pareil. Mes adversaires aiment rappeler mon passé pour me discréditer.» Mais comme pour sen affranchir, il daigne se souvenir un peu. «A lépoque, ce que je voulais, cétait vivre des aventures. Javais fait 1500 kilomètres en dromadaire au Soudan, jétais parti en Turquie, en Afghanistan, en Inde. Je traficotais surtout pour couvrir les frais de voyage. Mon but dans la vie cétait pas de bosser dans une usine ou de faire carrière.» Il ladmet volontiers, il y avait chez lui une part didéalisme et de naïveté sur ce que représente lengrenage de la prison celle quil a connue dabord en Suisse pour de petits délits linfluence des autres détenus, voyez-vous. «Quand vous avez 20 ans, ces gens vous apparaissent comme des caïds de romans policiers.»
Le coup de la farine
Lengrenage aurait pu très mal finir en Thaïlande. Mais Frank Brunner est sorti après trois mois. Sa famille a payé la libération 30 000 francs, «une partie pour le chef du labo, qui écrira un rapport comme quoi lhéroïne était en fait de la farine. Une autre part pour le directeur de la prison, afin quil me restitue mon passeport et enfin pour le chef de limmigration pour un visa de sortie.»
Enfermer un innocent trafiquant de farine: se sont-ils excusés au moins? La boutade fait bien rigoler Frank, pour la première fois de lentretien: «Faut quand même pas pousser.»
Sans formation particulière, fier dêtre «autodidacte», Frank a fait depuis son retour toutes sortes de petits boulots «avant tout alimentaires»: aide-infirmier, magasinier, employé de bureau. «Dans les années 80, on trouvait facilement du travail.» Il nen va plus de même aujourdhui et «pour le moment», Frank est en fin de droit. Il a dautres rêves.
La bande dessinée? Et ce projet de BD quil caressait voici vingt ans? «Cest un récit de 48 pages, colorié à laquarelle. Cela ma pris quatre ans.» Lhistoire se passe sur un navire démigrants anglais vers le Canada en 1768. «Mais mon scénario, trop documenté historiquement, se perd un peu dans les détails. Aucun éditeur nen a voulu.»
Alors ses talents de dessinateur, Frank les emploie à illustrer son périodique «Retenez-moi
». Une tribune politique sur papier photocopié et sur Internet, où Frank ne se retient pas. Car son rêve, à Frank, cest la politique. Pas celle «des politicards», mais lesprit de la chose publique qui animait des «Tocqueville, de Gaulle, Churchill et Roosevelt», ses modèles.
Concernant les politiciens contemporains, le jugement est des plus sévères: «Je nai jamais vu de gens aussi malhonnêtes. Ce qui me frappe, cest quils ont la même tournure desprit que les escrocs». Et en posant la voix: «Lescroc, cest quelquun qui cherche à gagner votre confiance dans le but de la trahir et quand cela est fait, il semble éprouver un sentiment de supériorité puisque cest vous qui vous êtes fait avoir.» Frank Brunner estime avoir été trompé. «Avant, je pensais que nous étions dirigés par des gens dévoués au bien public. Jai vraiment dû passer pour un imbécile.»
Frank sengage en politique en 1993, au début de la crise, ému par le sort réservé à certains. «Autrefois des gens jouaient de la musique dans les trams, mais cétait pour se faire de largent de poche. Maintenant, ils jouent parce quils nont pas de quoi bouffer! On nous parle de reprise tout en déplorant que les écarts sociaux se creusent. Les politiques se félicitent de la baisse du chômage mais se plaignent de laugmentation du budget social. Pourquoi? Parce que les pauvres nont pas disparu. On les a sortis des statistiques.»
Franc-tireur
Contre la pauvreté et les problèmes socio-économiques, Frank Brunner a mis au point ce quil considère comme une solution concrète: un projet de «taxe sociale» quil tente de promouvoir depuis bientôt dix ans. Alors voilà: il sagirait de prélever 2% de toutes les transactions financières (achats, ventes, paiements, virements, etc.) faites dans le canton. «Le produit de cette taxe serait ensuite redistribué à la population sans condition ni discrimination.» Les gens possédant plus consommeraient davantage, faisant ainsi augmenter le revenu de la taxe. Doù cercle vertueux. Si vertueux, selon son promoteur, que les sommes dégagées pourraient «se substituer un jour aux assurances sociales». Et puis les petits revenus, assurés de rentrées supplémentaires, seraient moins dépendants des caprices patronaux.
Mais jusquici «aucun parti ni syndicat ne ma donné loccasion dexposer mon projet». Frank sest bien engagé un temps au Parti du Travail (PdT) en 1994, mais il a dû déchanter et léclipse partisane sera brève. Encore aujourdhui, il se dit écuré par «les calculs, la politique des petits copains, jusque dans les rangs de cette gauche caviar qui prétend défendre les plus pauvres. Cest de limposture.»
Alors depuis 1994, lex-taulard est devenu franc-tireur «bénévolement» et à plein temps, dénonçant tous azimuts les «magouilles politiques», les injustices et cédant volontiers au «tous pourris». Don Quichotte se retourne surtout contre ces moulins «rouges» qui en ont fait une bête noire. En 1996, par exemple, «Encre rouge», la revue interne du PdT, laccuse notamment dêtre un «calomniateur». Alors Frank portera plainte et, avec persévérance, obtiendra réparation en 1999. «Si la calomnie est un délit, le fait de vous en accuser à tort est aussi un délit», argue Frank. «Ce que je nadmets pas, cest que des gens qui votent les lois trahissent la confiance des gens. Cest bien plus grave quun vol à létalage, mais ce nest jamais puni.»
Alors la sanction peut prendre lallure dune tarte à la crème. «Vous voyez la boulangerie en face? Cest là que jai entarté Alberto Velasco» (député socialiste et président dATTAC Genève, ndlr).
Une tarte à la crème de cette boulangerie?
Ils nen avaient plus, jai dû me rabattre sur un baba au rhum.
Rires, puis un silence. Pour cet acte le Tribunal de police le condamnera à dix jours de prison ferme. Seul contre tous, Frank veut aller jusquau bout. «Mon seul rêve aujourdhui est de faire passer mon projet de taxe sociale, malgré la censure des partis et de la presse contre moi. Ce serait la chose la plus importante que jaie faite pendant toute ma vie». Frank lex-taulard, Frank le bourlingueur, lautodidacte, le publiciste, le pourfendeur de tartuffes, capable de lancer avec brio des propos moralement justes au risque dinexactitudes, Frank le tenace ne nie pas les obstacles quil aura à surmonter. Mais son projet, il veut le faire sortir de lombre.
Michel Beuret