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Les débuts
Question :
-" Daniel Ceppi, comment avez-vous débuté dans le dessin ? "
Daniel Ceppi :
-" J'ai suivi l'école des Arts Décoratifs, à Genève, de 1967 à 1971. D'abord une année préparatoire aux Beaux-Arts, puis quatre ans d'Arts Décoratifs, section graphiste.
Ensuite, j'ai travaillé six mois dans une entreprise américaine, où j'étais d'ailleurs le seul employé. Le patron n'était pas graphiste.
Je faisais des graphiques, des trucs techniques. De temps en temps, je pouvais faire des dessins. Mais c'était davantage de la lettre que du graphisme pur.
Au bout de six mois, le patron a fait faillite. Je me suis installé graphiste à mon compte. "
-" Comment vous êtes-vous retrouvé " branché " sur la bande dessinée ? "
-" D'abord, j'ai travaillé, quatre ou cinq ans, pour différentes entreprises, comme la Banque populaire suisse. J'essayais toujours de placer des illustrations. Parce que ce qui m'intéressait, c'était l'illustration.
Parallèlement à ce travail de graphiste, j'avais envie d'écrire un bouquin. Un roman policier, bien sûr. Alors, j'ai écrit Le guêpier.
En le relisant... D'abord, c'était un peu court. Un peu ténu, comme histoire. Je me suis dit : " Ce sera plutôt un truc pour adolescent et je vais l'illustrer. Je vais essayer de le proposer chez Gallimard Jeunesse ou Folio-Junior et d'autres éditeurs. "
D'illustration en illustration, j'ai commencé à le mettre en bandes dessinées. Mais cela m'a pris, peut-être, trois, quatre ans. Parce que c'était à temps perdu.
Une fois que ça a été fini, je me suis dit : " C'est un peu bête de le laisser dans un tiroir. Je me suis bien amusé, mais autant essayer de le proposer. "
Donc, pendant une année ou deux, avec Pascal Habegger -qui fait aussi de la BD-, on descendait régulièrement à Paris. Chaque mois, ou tous les deux mois. On faisait le tour des maisons d'édition de l'époque. Aux Humanoïdes Associés, nous étions reçus par Jean-Pierre Dionnet et Philippe Manoeuvre. Chez Dargaud, par Guy Vidal. On allait aussi chez Futuropolis, voir Etienne Robial. Une fois, chez Charlie , voir Wolinsky. Mais ça ne l'intéressait pas, parce que Charlie publiait d'autres types de BD. Pendant deux ans, nous avons fait toutes les rédactions. Chaque fois, on se faisait jeter, parce que c'était la mode de la science fiction, le fantastique, tout ça... "
-" Philippe Druillet. "
-" Voilà. C'était l'époque de Druillet. Enfin, c'était Métal hurlant. Même dans Pilote, c'était aussi le même genre. Du fantastique. Comme nous avions fait du réalisme " social ", ça ne les intéressait pas.
Et puis -allez savoir pourquoi-, deux ans plus tard, en juin, ils m'ont dit : " Pourquoi n'es-tu pas venu avant ? " Cela faisait la quinzième fois que je voyais les mêmes gens...
Et ils ont publié Le guêpier. "
-" C'était lépoque du mouvement hippie. "
-" C'était en 1976. Là, ils ont accepté d'éditer le bouquin. Et puis, voilà, j'ai continué.
Je ne m'étais pas contenté d'attendre de publier Le guêpier. J'avais aussi dessiné la suite : A l'Est de Karakulak ; et écrit Le repaire de Kolstov. Simplement parce que j'aimais bien ça. Mais sans le souci d'en faire un métier ou de gagner ma vie avec. Parce que j'avais mon boulot de graphiste, à côté. Ce n'était pas un problème économique. "
-" Depuis Le guêpier, combien dalbums y a-t-il eu ? "
-" Il y a eu sept titres édités chez Casterman et un -L'ombre de Jaïpur, que j'avais fait avec Juan Martinez- chez Dargaud. Puis le reste aux Humanoïdes Associés, qui ont repris les premiers albums. Il y a eu CD Corps diplomatique -que Paûle Ceppi a écrit-, qui se passe à Genève. Et un album avec le scénariste Pierre Christin : La nuit des clandestins. "
Le scénario
-" Quand vous écrivez un scénario, comment l'idée vous vient-elle ?
Est-ce laborieux ? Cela mijote-t-il longtemps dans votre tête, ou vous lancez-vous dans une histoire que vous inventez à mesure ? "
-" Je suis un dévoreur de journaux. Les idées viennent soit d'un fait divers -quand c'est une histoire assez légère et policière-, soit d'une enquête plus longue.
Je découpe, régulièrement, des articles qui se rapportent à tel ou tel sujet. Finalement, j'en ai une énorme pile, que je relis de temps en temps. Par exemple, sur le problème de l'eau, au Moyen-Orient.
L'article, en lui-même, tout seul, il ne veut rien dire. C'est anecdotique. Mais, quand on empile quelque chose sur trois, quatre ans, il commence à se dégager une cohérence et une démarche générale. C'est davantage qu'un fil conducteur. Cela devient une synthèse.
Parce qu'un journaliste, qui reçoit une petite information sur son télex, peut soit la noter comme telle, soit approfondir un petit peu -un téléphone à quelqu'un, ou un reportage plus approfondi-, mais elle porte sur un fait précis. Par exemple, le barrage Ataturk, au Kurdistan.
Le problème de l'eau et le problème des Kurdes se situent au même endroit et impliquent les mêmes protagonistes.
Il y a parfois un article sur le barrage Ataturk. Après, il y aura un article sur les Kurdes qui, normalement, devraient avoir leurs terres irriguées grâce au barrage Ataturk ; alors qu'en réalité le gouvernement turc traîne les pieds et l'irrigation ne se fait pas... Là, c'est un article sur l'irrigation.
Mais, si on met le barrage, et l'autre article sur l'irrigation, ça fait déjà un élément qui est plus fouillé.
Au fil de différents articles, comme ça, au bout d'un moment, j'ai des dossiers qui sont assez fournis. Alors, je lis tout. Je reprends tout.
Mais, comme je ne suis pas journaliste, parfois, j'établis des liens hasardeux entre les éléments. Parce que mes scénarios tournent toujours autour de quelques personnages. Il n'y a pas toute une communauté. Je ne vais pas mettre en scène tous les Kurdes. J'en prends un ou deux. Plus un ou deux qui sont dans une autre démarche. Je me débrouille là autour.
A travers une histoire de fiction -le personnage de Stéphane, qui se baguenaude dans le monde pour des raisons plus ou moins futiles-, j'ai envie que le lecteur puisse découvrir une région -ça, principalement- et, éventuellement, ouvrir les yeux sur des choses qu'il ne lit pas forcément. "
-" Il faut que les personnages tiennent dans le récit. Qu'ils aient un rôle à jouer dans l'intrigue. Cela ne doit pas être du journalisme. "
-" Voilà. Pas qu'ils tombent parachutés, là au milieu. Il y a une raison.
C'est pourquoi, au fil des albums, Stéphane et Cynthia ont un métier.
Elle était la fille de bonne famille et vivait... De quoi ? De ses rentes ?
Et puis Stéphane, qui était toujours paumé, à chercher du fric, à rechercher son passeport et tout... Je me suis dit : " Cela ne va plus ! Il faut qu'il avance ! " Dans les histoires, on ne le voit jamais travailler comme il se doit, mais, soit il vient de finir un boulot, comme dans Belfast -on sait ce qu'il fait, quand même. Décorateur. Il a un métier. Dans Pondicherry, on sait qu'il allait chercher des éléments de décoration, pour son boulot, aussi.
On sait que Cynthia travaille dans une compagnie d'assurance sur l'art. Donc, qu'elle fait quelque chose.
Tout ça permet de faire évoluer les personnages.
Je n'écris jamais une histoire avant de l'avoir complètement en tête. A ce moment-là, je l'écris en dix jours. Mais je ne mets pas une ligne sur le papier tant que je n'ai pas toute l'histoire. "
-" Avant même d'écrire quoi que ce soit, vous avez imaginé les personnages, leur caractère, le rôle qu'ils auront dans l'histoire, etc... ? "
-" Oui. L'histoire est toute scénarisée. Là, je ne prends même pas de notes. Une fois que c'est clair, je sais comment ça se déroule. Après, c'est bon. En dix jours, j'écris le scénario d'un album de soixante-deux pages. "
-" De quelle manière écrivez-vous le scénario ? "
-" Je l'écris sous une forme de roman, sans les descriptions. "
-" Ne décrivez-vous ni les personnages, ni les gestes quils effectuent ? "
-" Je les décris s'ils ne sont pas habituels à l'histoire. Mais pas sils sont dans l'histoire depuis des années.
Autrement, jécris quune nana est grosse, maigre, bien habillée, ou en jeans, blonde, rousse... Je le note plutôt pour moi.
Par contre, je n'écris jamais les descriptions de lieux. Jindique : " Cest la rue Truc " ou " lhôtel Machin. " Je ne décris pas le bâtiment.
Jindique le temps quil fait, l'heure ; si c'est un vieux car de touristes, un bus, ou un pullman ultramoderne. Des trucs comme ça.
Le scénario est écrit comme un roman, mais sans la contingence du roman.
En général, il y a davantage de matière dans ce que j'écris que dans ce qu'on retrouvera dans la BD.
Je ne fais pas le découpage. Cela me laisse davantage de liberté. "
-" Dans Belfast, l'adieu aux larmes, dans La nuit des clandestins et dans Vanina Business, on remarque que vous exprimez des préoccupations sociales.
Envisagez-vous de continuer dexploiter cette forme d'engagement ? De faire découvrir des réalités sociales ? "
-" Totalement, oui.
Je prévois un scénario basé sur un bouquin que j'ai acheté : La déclaration de Berne. "
-" La déclaration de Berne est une organisation non gouvernementale (ONG). "
-" C'est un scénario -pour le dessinateur Wazem- axé sur le pillage des plantes du tiers monde.
On pique des recettes de médecins africains -des décoctions, des pommades et autres-, qui sont, ensuite, synthétisées par rapport aux plantes qu'on trouve dans ces pays-là. Et puis, on fait payer à prix dor, à ces gens -Africains ou Asiatiques-, des recettes qu'on a piquées chez eux...
Des sujets de cette nature, bien sûr que ça mintéresse. "
-" Le piratage de scenarii se fait-il beaucoup, dans le milieu de la bande dessinée ? "
-" Moi, on me la fait une fois. Alors... Je ne dirai pas par qui, mais quand même... "
-" Quest-ce que cétait, comme scénario ? "
-" Cétait un scénario qui touchait les jeux déchecs.
Par rapport à une partie d'échecs, toutes les situations périphériques se déroulaient en même temps que les coups sur l'échiquier.
Alors, moins je parle de projets et mieux je me porte... "
-" Y a-t-il des exemples connus d'histoires qui ont été piquées par quelquun ? "
-" Non. Parce quune fois que ça sort, comment voulez-vous savoir si ça a été piqué ou pas par quelquun ? Mais ça doit arriver.
Il y a tellement peu didées qui traînent. Tout le monde dit quil y a une crise de scénaristes. Alors, quand on a une bonne idée, il faut la garder.
Avant, on amenait les planches finies et l'éditeur n'avait jamais lu le scénario. Maintenant, vous ne faites plus un album sans que l'éditeur, que plusieurs personnes aient lu le scénario et vous aient dit : " Oui " ou : " Est-ce que tu ne penses pas que... ? "
-" Toutes ces interventions nont-elles pas tendance, finalement, à massacrer lhistoire originale ? "
-" Non. Elles sont bénéfiques. "
-" Ne va-t-on pas vous dire : " Il faut que tu rajoutes une belle nana dans telle scène ! Il faut une scène de cul toutes les quatre pages ! ", etc... ? "
-" Non. Ils ne disent jamais ça. Dabord, ce sont toujours des suggestions. Ce ne sont jamais des ordres. " Là, ce passage, on ne comprend pas bien ce qui se passe... "
Si vous ne voulez pas, parce que vous dites que c'est bien comme ça, ils acceptent. Il est rare qu'un travail soit refusé.
En général, quand on écrit un scénario, on le fait lire à plusieurs personnes.
Pourtant, beaucoup dauteurs travaillent au jour le jour. Ils ont une vague idée du scénario, mais ils travaillent directement sur la planche. Ils font le dialogue sur la planche. Ils ne partent pas dune histoire construite et écrite. "
-" Ne se " plantent "-ils pas, à la fin, sur les quarante-huit ou soixante-deux pages, pour achever le récit ? "
-" Certains, peut-être. Dautres, sans doute non.
Je ne connais pas la méthode de travailler de tout le monde. Mais jen connais certains qui travaillent comme ça, sur une vague idée. Ils commencent et amènent leur histoire au bout, sans ligne générale. Certains réussissent, oui. Dautres, un peu moins bien.
Ce nest pas un carcan. Quand un éditeur fait tout ça, vous vous sentez, d'abord, en confiance. Parce que vous vous dites que si eux -qui sont du métier autant que vous-même- trouvent que cest bon et vous disent : " Vas-y, cest bien ! ", ça signifie, normalement, que ça doit être bon.
Et puis, dans le fond, on na pas la science infuse. Il faut être à l'écoute.
Les sujets, comme la manière de les traiter... Si ça nintéresse personne... C'est avant de commencer, quil faut en prendre conscience.
Par exemple, pour mon projet de scénario sur Tamerlan, en discutant avec Bruno Lecigne -mon directeur de collection- ou Fabrice Giger -le patron des Humanoïdes Associés-, ils me disent : " Bon, mais cest un truc historique... Tu ne fais pas dans le genre " Vécu " de Glénat ? Ce n'est pas ce quon édite. " Alors, je dis : " Non, non, histoires parallèles, et tout... Ce n'est pas une biographie de Tamerlan. " " Bon, alors fais-le. On verra. "
De toute façon, les risques sont pris par le scénariste, au départ. Vous nêtes pas payé pour écrire un scénario. Vous le faites et, si ça plaît, il est édité. Sinon, vous avez travaillé pour rien.
Jen ai plein mes tiroirs, des scenarii qui n'ont jamais été dessinés. Soit parce quils ont vieilli, soit parce quils ne tenaient pas la route, soit parce que ça ne me plaisait plus... "
-" Un éditeur ne préfère-t-il pas quon lui propose une série ?
Il peut se dire : " Cela sera le filon. Au début, je perds peut-être du fric mais, par la suite, je vais récupérer ma mise. "
Tandis que, si on vient avec une histoire tout à fait neuve, qui va se perdre dans la masse de ce qui est édité... Un album individuel, qui na pas de suite. "
-" Je ne le crois pas, parce que tous les éditeurs ont des séries, quand même.
Par exemple, les Humanoïdes Associés ont Bilal, avec Nicopol ; Margerin, avec Lucien ; Ceppi, avec Stéphane... Quont-ils dautre ? Ils en ont deux ou trois.
Ils aiment bien, aussi, les albums individuels. "
-" Dans la narration de vos bandes dessinées, au lieu décrire : " Un peu plus tard... ", ou : " Peu après... ", vous aimez bien écrire : " 08h34 ", " 10h47 "...
Nest-ce pas moins évocateur ? Parce que le lecteur ne mémorise pas lheure indiquée deux pages plus tôt et se rend moins compte du temps écoulé que si on indique : " Deux heures après... "
-" Cest par choix. Depuis CD Corps diplomatique, j'ai refusé de faire des textes narratifs. Cela ménerve, décrire : " Stéphane sort de la maison. La nuit vient de tomber. " Des trucs comme ça. "
-" Vous avez adopté un découpage très cinématographique. "
-" Oui.
Je l'avais fait, avant, mais je vois que, dans la série télévisée X-Files, par exemple, on indique toujours le lieu et lheure : " Sacramento, 27 janvier, 10h10. "
Cest une manière sympathique de situer le lieu, et ça a même un aspect vérité quon n'obtient pas avec un truc narratif. Sil pleut, on voit bien qu'il pleut. Pas besoin d'indiquer " Il pleut ", comme dans Blake et Mortimer. "
-" Comment un scénariste fait-il pour trouver un bon dessinateur qui soit motivé pour faire de la bande dessinée ?
Souvent, les illustrateurs aiment faire un dessin bien léché sur tel sujet, et puis passer à autre chose. Dessiner quinze fois le même décor sous divers angles de vue, cela ne les motive pas. "
-" Depuis vingt-cinq ans que je suis dans ce métier, je connais beaucoup de dessinateurs. Jai des affinités avec certains. Japprécie leur travail en général, et vice versa.
Avant décrire pour eux, je leur propose lidée. Ils me disent : " Ah oui, ça a lair intéressant ! " Tel dessinateur me dit : " A priori, oui. " Il ne me dit pas : " Banco, on y va ! " A priori, il est d'accord. Mais cest parce que je le connais bien. Je ne proposerais pas une histoire à nimporte qui. A quelquun qui se dirait : " Cela me fera du boulot. " Jai envie qu'on entre un peu en osmose.
Il va de soit que, si la collaboration marche, je voudrais voir des dessins finis. Mais je ne vais pas mettre mon grain de sel dans le boulot du dessinateur. Jimagine à quel point ça doit être chiant : " Ah, jaurais vu la scène plutôt comme ci, comme ça... "
-" Alors dessinez-la vous-même... "
-" Voilà ! Soit je lui fais le découpage, et je lembête. Peut-être avec des trucs quil na pas envie de dessiner. Ou alors, je lui fais confiance, parce quil est un crack et quil a besoin de liberté. "
Les repérages
-" Au cours de vos voyages de repérage, vous est-il arrivé des aventures ?
Par exemple, tout à coup, vous vous trouvez pris dans une histoire complètement inattendue. Vous enquêtez sur un sujet et on vous prend pour un espion, un flic, ou je ne sais quoi "
-" Non, ça ne m'est jamais arrivé. Ah ! Ah ! "
-" En fait, vous ne venez que pour les images des illustrations... "
-" Oui. Mais jenquête quand même.
Pour Belfast, par exemple, tous les éléments qui sont dits par Jason -le républicain irlandais...
Et puis, jai rencontré un type du Comité international de la croix-rouge (CICR) qui visitait les prisons de Belfast depuis huit ans. Je suis allé manger avec lui. Si javais été journaliste, il ne m'aurait pas raconté ce quil ma raconté. Comme je fais de la BD et que je lui posais des questions en mangeant, il ma raconté plein de trucs qui sont dans le bouquin, mais qui ne sont pas connus de tout le monde.
Par exemple, il massurait que les terroristes protestants sont des hooligans recrutés dans les terrains de football pour " casser du catho ". Mais sans idéologie. Simplement pour semer la merde.
Il ny a pas eu de recensement, à Belfast, depuis une dizaine dannées, et les catholiques prétendent toujours quils sont minoritaires, alors qu'ils sont 50 %-50 % avec les protestants. Comme les catholiques sont contre lavortement, ils ont tendance à faire davantage denfants que les protestants.
Par contre, il est vrai que les catholiques sont marginalisés, socialement et au niveau des emplois. Le chômage les frappe plus lourdement. "
-" Combien de temps consacrez-vous aux voyages de repérage ?
Pour vous, est-ce que ce sont des vacances ? "
-" Cela dépend où.
Belfast, ce ne sont pas des vacances. Jy suis allé une semaine. Sans le scénario, ce nest pas vraiment le coin où jai envie de mettre les pieds.
Quoique je ne regrette pas. Parce que, non seulement c'est très beau, mais cest sympathique, comme ville. En-dehors de ce que je raconte, c'est plutôt sympathique.
Et puis, quand on y est, on a un petit peu lesprit daventure. Parce qu'il y a une tension. On sent que c'est électrique. "
La motivation
-" Qu'est-ce qui vous choque le plus, dans le monde actuel, dans la société actuelle ? "
-" Pour enfoncer des portes ouvertes : évidemment, linégalité entre les êtres, qui se creuse toujours davantage. Cela, cest un vrai problème.
Et le fait que les politiques de tous bords et de tous pays soient incapables de vouloir faire comprendre -ou plutôt de dire- aux gens que le plein emploi, c'est fini. Il faut arrêter de rêver, de dire qu'on se bat contre le chômage... "
-" Nest-il pas paradoxal de constater que, depuis le néolithique, lhumanité a toujours rêvé du jour où elle pourrait se libérer de laliénation du travail et, maintenant que nous avons atteint ce jour, les politiciens, en fait, nous présentent quasiment lesclavage comme le rêve idéal ?...
Le plein emploi, à nimporte quel prix, pour nimporte quel salaire, aussi bas soit-il... Arbeit macht frei. "
-" Oui. Pour des raisons dites économiques. Alors que, socialement, ça ne joue pas.
Quand on a enlevé lhumain, par rapport à ce genre de préoccupations, on fout en lair une société. Cela ne peut plus jouer. Cela ne marche plus. "
-" Trouvera-t-on, dans vos prochains albums, ce sentiment quon arrive devant un mur, à la fin dune histoire, et que cest limpasse ? "
-" Si je trouve le biais, oui. Mais je ne sais pas par quel bout le prendre. Parce que c'est tellement enfoncer des portes ouvertes...
Si on fait un bouquin là-dessus, soit c'est vraiment un bouquin de politique... On ne peut pas faire une fiction. "
-" Pourquoi dénoncer linjustice sociale à lautre bout du monde, plutôt que de la dénoncer dans sa propre ville ? "
-" Parce que ça fait partie du même processus.
Quand une multinationale pique des remèdes aux Africains, pour les leur revendre au prix fort... Cest pareil quici. Métaphoriquement, cest le même genre de truc. "
-" Cherchez-vous lexotisme au niveau graphique ? "
-" Non. Il ne sagit pas de chercher lexotisme. Il sagit de faire comprendre.
Cest plus frappant, pour montrer le fossé, si on compare le tiers monde à une société riche, comme la nôtre, que de comparer, dans notre société, quelquun qui nest pas richissime -mais quand même privilégié, par rapport à un Africain- avec un riche dici. Au niveau du privilège et de la vie en général, cest moins probant, en dessin. Il faudrait vraiment comparer le SDF et le banquier. Cela devient caricatural. Mais, symboliquement, et dans le principe, cest pareil. "
Les dessins
-" On na pas toujours le feeling, pour dessiner. Cela vient quand ça vient...
Comment travaillez-vous ? Plutôt la nuit ? Plutôt le jour ? Vous fixez-vous un horaire du genre 08h00-12h00, 14h00-18h00 ? "
-" Pour pouvoir bien travailler, jai besoin d'un carcan horaire.
Je travaille de 09h00 à 12h00. Vers 13h30-14h00, je me remets en route. Le soir, cest plus élastique. Parfois, à 17h00, jen ai marre. Alors, jarrête. Ou jarrête à 19h30 et je recommence à 21h00.
En fin dalbum, je suis, de toute façon, toujours " à la bourre ". Il me faut bosser la nuit. Sinon, je narrive jamais à finir dans les temps.
Mais jai besoin de ce carcan. Travailler régulièrement. "
-" Visualisez-vous les images sous forme de dessins, ou sous forme de cinéma ? "
-" Sous forme de dessins arrêtés. De découpage. "
-" Avec le cadrage et tout ? "
-" Pas toujours. Parce que là, pour le Moyen-Orient, je ne suis pas encore allé sur les lieux du récit. Je nimagine pas dimages avant dêtre allé sur place. Mais je vois assez bien comment ça se déroule. "
-" Les dessins sont-ils toujours basés sur des photos prises sur place ? "
-" Toujours. "
-" Quand on prend des photos, il y a des distorsions dimage, dues à lobjectif. Les verticales sinclinent, etc... Corrigez-vous ces distorsions, au niveau du dessin ? "
-" Je les corrige, si c'est dans une pièce close : un appartement, etc... Mais, autrement, ça donne une dynamique intéressante, par rapport à larchitecture. A ce moment-là, je ne les corrige pas. Sauf exception. "
-" Est-ce que la photo est simplement décalquée et vous ajoutez vos personnages dans la foule ? Ou est-ce redessiné ? "
-" Il y a un peu de tout. Souvent, la photo est décalquée, pour avoir lensemble des perspectives. Mais, de toute façon, tout est redessiné. Jai des points de fuite et je corrige certains éléments disgracieux. Jenlève des enseignes, des fils électriques... Je ne garde pas tout. Mais jessaie, quand même, d'être le plus fidèle possible.
Je nai pas un beau dessin. Jessaie dêtre efficace. Je sais que je ne suis pas un grand dessinateur. Mais je crois que la symbiose, entre ce que je raconte et le dessin, va bien.
A la limite, si je pouvais... Ce qui mintéresse davantage que le dessin, cest le scénario.
Le scénario, cest une création. Après, faire les dessins, cest tâcheron. Mes albums de soixante-deux pages, jessaie de les faire en un an et demi. "
-" A partir du moment où vous commencez à dessiner les crayonnés ? "
-" Oui. Après avoir écrit le scénario, effectué les repérages. Découpage fait.
Il faut compter un an et demi. Mais, jai aussi du boulot, à côté. Je ne refuse pas des illustrations pour Gallimard, des travaux publicitaires, etc... Quand je dis un an et demi, cest avec ces à-côtés. "
-" Pendant que vous dessinez un album, dautres histoires ne se bousculent-elles pas dans votre tête ? "
-" Si. Quand je dessine un album déjà découpé. Jai déjà imaginé le dessin. On recopie dans la case ce quon a dans la tête. Cest sans intérêt.
Mais, une fois que le résultat est fini, cest visualisé plus nettement. "
-" Ne vous est-il jamais arrivé davoir une superbe idée de dessin, mais de ne pas parvenir à lexécuter comme vous laviez imaginé ? "
-" Bien sûr.
Voilà vingt-cinq ans que je fais de la BD et, pourtant, il y a plein de trucs que je narrive pas à dessiner, à maîtriser. Des expressions. La gestuelle. Les mains. Il y a tout ce que je déteste dessiner. Les voitures. Si je nai pas les photos, je suis incapable de dessiner une voiture. "
-" Concevez-vous vos scenarii en fonction de ce que vous aimez ou naimez pas dessiner ? "
-" Non.
En ville, on est obligé davoir des voitures. Je fais tellement de repérages et de photos que je peux avoir une voiture sous tous les angles.
Pour le récit sur leau, je suis obligé de dessiner plein de véhicules militaires et un hélicoptère russe M24 -cest celui que possède larmée turque. Jai acheté un modèle réduit, jai construit mon hélicoptère et je lai photographié, sous tous les angles, pour pouvoir recopier les photos. "
-" Même avec le modèle réduit sous les yeux, vous ne pouvez pas le dessiner ? "
-" Vous perdez un temps fou, avec les raccourcis. Il ny aura jamais les mêmes proportions. En dessinant daprès photos, je gagne du temps. "
-" Quel objectif utilisez-vous ? "
-" Jai un zoom 28-150 mm. Il faut assez de lumière, pour pouvoir fermer le diaphragme à 8 ou à 11 et avoir une bonne profondeur de champ. Sinon, le premier plan est net, tandis que larrière plan est flou. Je choisis un film de 400 ASA, pour être sûr davoir assez de lumière. "
-" Quand vous écrivez un scénario, vous vous interdisez donc de tenir compte de vos faiblesses graphiques et vous assumez les difficultés. "
-" Oui. Je n'ai pas le choix. "
Lédition
-" Quand léditeur vous a donné le feu vert pour dessiner un album, ne le revoyez-vous plus avant un an et demi ? "
-" Je le revois régulièrement.
Chaque fois que jai fait dix pages, je les envoie. Jexpédie des photocopies laser des dessins au trait.
A partir du dessin au trait, léditeur fait " les bleus ", sur lesquels je fais la couleur. Comme ça, à mesure, ils peuvent tirer les clichés couleur.
" Le bleu " est limpression de la page au format de parution du bouquin, imprimée en bleu ou en gris, sur du carton à dessin qui permette de tenir la couleur du dessin sans trop déformer le papier. "
-" La couleur est mise au format de publication ? Pas plus grand ? Pourquoi, pas plus grand, alors que les dessins sont réalisés plus grands ? "
-" Parce que ça ne sert à rien. "
-" Mais on obtiendrait, peut-être, une concentration des pigments à la réduction. Peut-être est-ce plus facile à travailler. Les risques de débordements, par-dessus un trait de dessin plus épais, sont amoindris... "
-" Plus vous peignez en grand format et plus il y a de risques, à la réduction, que les films couleur et le film noir ne se superposent pas exactement.
Et puis, autant faire la couleur en petit, au format des originaux.
C'est tâcheron. Comme je bosse de plus en plus avec des documents, il faut, de plus en plus, leur être fidèle. Il ne faut pas que lenseigne, qui est rouge, devienne bleu. Si les documents sont précis, il faut être précis.
Si jai passé du noir et blanc à la couleur, cest parce quà partir de Karakulak et Kolstov, quand vous parlez de plein soleil, de pleine lumière, de chaleur, il est vrai que le noir et blanc avec la trame grise ne font pas tellement rêver.
Heureusement que jai fait mes premiers albums en noir et blanc, parce que, la couleur, je ny connaissais rien.
A lépoque, jaurais sans doute fait des couleurs directes. Jignorais complètement comment ça se faisait. Donc, ça aurait été inimprimable. En noir et blanc, ça a pu être imprimé. Maintenant, avec le règne de lordinateur et les scanners, ça aurait joué, mais pas à lépoque. "
-" Ce que vous appelez les " couleurs directes ", nest-ce pas quand le dessinateur met les couleurs sur la planche originale ? "
-" Oui. "
-" Il faut mentionner pourquoi ça pose un problème dimpression.
Quand on imprime une BD, il y a un film offset pour le trait noir, un pour le jaune, un pour le rouge et un pour le bleu. Le papier subit donc quatre impressions successives. Les superpositions ne sont pas toujours parfaites, notamment parce que le papier se dilate, plus ou moins, selon le taux d'humidité.
Le trait noir est imprimé en dernier et couvre l'imperfection des surimpressions précédentes, là où il peut y avoir un décalage.
Par contre, si les couleurs figurent sur la planche originale, le trait noir figurera sur chacun des clichés offset et sera donc imprimé quatre fois de suite, en quatre couleurs différentes, au lieu de napparaître quune seule fois. Des superpositions imparfaites ont alors pour effet dépaissir le trait et peuvent, notamment, nuire à la lisibilité des textes. "
-" Moins maintenant, parce que la technique est au point. Mais, à lépoque, cétait, sans doute, casse-gueule...
Au fur et à mesure que la BD avance, léditeur prépare les films couleur, parce quon est toujours " à la bourre ", à la fin. En général, les dix dernières pages sont envoyées à léditeur dix jours avant la sortie du bouquin. "
-" Parce que la date de publication est déjà fixée ? "
-" Par rapport à l'imprimeur, ils sont obligés.
Vous nimprimez pas trente mille bouquins de soixante-deux pages, en couleurs, en disant à limprimeur : " On vient demain ! "
Il ny a pas beaucoup dimprimeurs qui font des albums de BD. Ils sont trois ou quatre, toutes éditions confondues. Ils font déjà tous les trois huit, ces imprimeurs. Cela débite à pleins pots ! "
-" Le rendez-vous avec limprimeur est-il pris une année à lavance ? "
-" Non, pas autant. Parce que léditeur prévoit une sortie de tant de bouquins par année. Je parle des Humanoïdes Associés, parce que c'est ce que je connais le mieux.
Supposons, par exemple, que, deux fois par mois, un bouquin des Humanoïdes Associés va être imprimé. Ils peuvent les permuter. Si tel auteur na pas fini, ils en prennent un autre, à la place. Limprimeur sait que, tel jour, il aura un bouquin Humanoïdes Associés dimprimé.
Dans les contrats, ils sont obligés dindiquer une date de parution. A partir du moment où le bouquin sort de limprimerie, le diffuseur a besoin dun mois de battement pour organiser la mise en vente. Donc, régulièrement, léditeur me demande : " Ten es où ? Tes dans les temps ? Tes pas dans les temps ? " Si je dis : " Là, jai un problème -maladie, ou autre- et je ne suis pas dans les temps ", ils permuteront avec un autre album.
On ne vous fait pas un procès parce que vous nêtes pas dans les délais. Il peut y avoir un problème quelconque mais, en règle générale, on sen tient aux délais. "
-" Quand léditeur dit : " Okay, on va éditer ton machin ", le dessinateur se met au travail.
Lui verse-t-on une avance sur ses droits dauteur, ou doit-il se contenter de salutations distinguées ? "
-" Cela dépend des personnes.
Moi, je suis un vieux, dans ce métier et, avant, on était payé à la page, par les mensuels qui assuraient la prépublication. Pour les personnes de ma génération, par force, les éditeurs ont continué sur ce principe de nous payer à la page. "
-" Parce que cest dans le contrat ? "
-" Oui, maintenant, cest dans le contrat.
Mais je veux dire que cest une acceptation de leur part. En théorie, ils pourraient dire : " Tu ne reçois que des avances sur les droits du bouquin. "
Mais, les gens de ma génération, on a toujours bossé différemment. Les éditeurs ont poursuivi, pour garder ces gens qui, autrement, risquaient de se tirer ailleurs. "
-" Pour les autres, pourquoi a-t-on changé ? "
-" Pour les gens qui débutent, souvent, cest une avance sur les droits dauteur du bouquin. Une avance beaucoup moindre que pour les gens de ma génération.
Nous sommes payés à la page, mais il sagit quand même dune avance, parce que ce prix par page est déduit des droits dérivés : traductions étrangères. Suivant les personnes, les droits dérivés peuvent porter sur des T-Shirts, des figurines, des adaptations radiophoniques, disques, cinéma, etc...
Vous ne toucherez pas dargent sur les droits dérivés, jusquau pro rata de la moitié de la somme quon vous a payée, puisque ces droits sont partagés à raison de 50 %-50 % entre lauteur et léditeur. "
-" Les relations entre scénaristes -ou dessinateurs- et éditeurs sont-elles loyales, ou les éditeurs ont-ils tendance à arnaquer, à jouer sur la naïveté du créateur ? "
-" Cela fait vingt-cinq ans que je suis dans le métier.
Alors, non seulement je suis aguerri par rapport à ça -je ne vais pas me faire rouler... Mais le problème, quand on est jeune et qu'on débute, cest que cest déjà un tel cadeau de simplement se faire publier, quon a tendance... Je lai fait, moi, à mes débuts.
Le premier contrat que jai signé, ce n'était pas une volonté délibérée darnaque de la part de l'éditeur. Mais le résultat, après dix ans de carrière, quand vous relisez le contrat, ça ne joue plus. Cest devenu hors de proportion par rapport à vos débuts, où le contrat était normal, au départ, tel que vous lavez signé.
Mais, une fois que vous avez signé un contrat, vous ne pouvez plus le changer. Pour renégocier un contrat, c'est le bordel. "
-" Les contrats sont-ils à durée indéterminée ? "
-" Si vous faites un album unique, vous avez un contrat unique. Mais, si vous faites une série, cest sûr que vous signez un contrat pour la série. "
-" Mais alors, finalement, le seul moyen dont lauteur dispose, pour se tirer de là, nest-il pas de dire : " Ecoutez, je nai plus didées... Ce contrat, ces conditions de travail me démotivent complètement. " ? "
-" Non. Il y a, quand même, aussi, des possibilités de discussion. Tous les éditeurs ne sont pas complètement bornés. On peut réussir à modifier les contrats. Cest difficile et long.
On va toujours vous faire comprendre que : " Oui, mais les espoirs qu'on a mis en toi ne donnent pas vraiment le résultat quon pouvait en attendre... " Pour ça, il y a toutes les combines possibles et imaginables...
Mais -ce que jai entendu à Angoulême, et qui est intéressant-, avec les nouvelles techniques dimpression, grâce à linformatique, au scanner, etc..., bientôt, les albums, que vous en éditiez cinq mille ou cent mille, le coût unitaire sera presque le même. Cela ne passera plus par des films offset. Ce sera un système de photocopies améliorées. Ce sera numérisé. Les imprimeries nauront plus cette lourdeur...
Actuellement, imprimer mille exemplaires dun bouquin, ça ne vaut pas la peine den parler. Ce nest pas rentable. A moins de quinze mille exemplaires vendus dun album, actuellement, léditeur ne rembourse même pas ses frais.
Dans quelques années, ça va terriblement changer. Dans ce sens, ce sera intéressant. Cela permettra à de jeunes auteurs de publier ou de sauto-publier. "
-" Ce sera moins risqué pour léditeur. "
-" Certainement. Et peut-être que les albums seront moins chers. Mais je n'en suis pas persuadé. On pourrait, à la limite, avoir un coût qui soit bien inférieur.
Il faut combattre ce cliché de léditeur qui sen met plein les poches dès quil édite.
Au départ, bien souvent, lauteur gagne davantage dargent que léditeur.
Je ne parle pas d'un album qui se vend à trois cents mille exemplaires. Dans ce cas-là, léditeur s'en met autant dans la poche que les auteurs.
Mais, proportionnellement, quand on vend peu dalbums -ce qui est mon cas : je vends toujours autour des vingt mille, trente mille exemplaires par titre, avec la série des Stéphane-, lauteur est payé pour les premiers quinze mille, tandis que léditeur nest pas encore remboursé.
Il se rembourse sur le solde. Mais, en même temps, il a pris des risques pour dautres auteurs quil vend peut-être moins. Donc, ce nest pas là-dessus quil risque de faire fortune.
Je dois faire au maximum soixante-deux planches par album. Sauf Pondicherry, qui a été accepté avec septante-huit planches. Cela, cest un gouffre économique, pour léditeur. Je ne le ferai plus. Ils lont accepté, parce qu'on ne peut pas enlever des pages.
Ils sont obligés de vendre un album moins de 100.- FF. Sinon, cest prohibitif, pour la vente. Si vous vendez un bouquin de septante-huit pages au même prix qu'un bouquin de soixante-deux pages, léditeur a un surcoût qui est énorme. La rentabilité nest plus à quinze mille exemplaires, mais à vingt-cinq mille ou davantage...
Par-dessus le marché, jai oublié quen imprimerie les cahiers font seize pages. Quand on fait une histoire en septante-huit planches, lalbum comporte plein de pages inutiles. "
-" L'éditeur a dû vous maudire... "
-" Non, pas me maudire. Sur le moment, ils nont rien dit. Ils ont attendu que le bouquin sorte.
Ensuite, léditeur ma expliqué quil vaudrait mieux, la prochaine fois, rester dans un carcan de soixante-deux pages. "
-" A-t-il ajouté des dessins, sur les feuilles inutiles ? "
-" Il y a une page de garde blanche. Après, il y a la page de titre. Une autre page de titre, avec un dessin. A la fin, il y a deux pages qui ne servent à rien. Cela représente un supplément de quatorze pages et un surcoût de papier, par rapport à un album habituel.
Je préfère être auteur quéditeur. Dailleurs, tous les gens qui vendaient beaucoup, comme Fred, et qui se sont auto-édités, ont arrêté. Ils se sont cassés la gueule. Cétait beaucoup moins rentable quon le pensait.
Il faut avoir un diffuseur. Un diffuseur -quand vous êtes chez Dargaud, aux Humanoïdes Associés, ou ailleurs- prend tous les bouquins de la maison dédition.
Quand vous êtes tout seul -Editions Daniel Ceppi-, le diffuseur doit vous rentrer dans un ordinateur. Il doit vous faire des comptes personnels. Cela lennuie.
C'est un autre métier et cest une autre machine.
Ou alors, vous vendez deux millions dalbums, comme Astérix, et vous avez du personnel. "
-" Dans Histoire d'un retour, à propos de la réalisation de Laffaire Francis Blake -de la série Blake et Mortimer-, Ted Benoit raconte quau départ il avait prévu de dessiner lalbum en deux ans et que ça lui a pris une année supplémentaire.
Les avances consenties à Ted Benoit ne suffisaient pas. Il sest retrouvé aux poursuites, avec les huissiers qui venaient sonner à sa porte. Il devait travailler à côté de la bande dessinée. Ce projet a failli tourner à la catastrophe...
Tant que le succès n'est pas là, la rétribution du dessinateur et ses conditions de travail sont quand même restées très précaires... "
-" Je ne connais pas cette anecdote. Mais cest comme tout travail.
Si vous êtes tapissier-décorateur et que vous demandez 200.- FS pour recouvrir un siège ; si vous mettez deux ans pour le faire, cest votre problème.
Il y a soixante-six pages, dans Laffaire Francis Blake. Si Ted Benoit met trois ans pour le faire, cest son problème. Si je mets quatre ans -au lieu dun an et demi- pour faire un album, cest mon problème. Je ne vais pas demander un supplément à léditeur.
Vous travaillez régulièrement ou vous ne travaillez pas régulièrement. On sait combien la page est payée. En fonction de ce quon est payé, on se débrouille pour le faire dans tel délai. Quitte à travailler dix heures par jour, plutôt que huit. Mais cest un problème personnel. "

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