Retenez-moi... > interviews > Daniel Ceppi > Daniel Ceppi (seconde partie)
-" En résumé, on peut dire que Daniel Ceppi a, avec son éditeur, des rapports de confiance et démulation, de stimulation.
Ce ne sont pas des rapports de fric, du genre : " Voyez mon avocat d'affaires ! ", etc... ? "
-" Non, non ! Jamais !... Absolument pas. Aux Humanoïdes Associés, cest une boîte qui est jeune, quand même.
Par exemple, Bruno Lecigne -le directeur de collection qui soccupe de moi et de quelques autres- ne soccupe pas de dessinateurs qui font dans lhumoristique, ou autre. Ce nest pas son truc. Il ne soccupe que de ce quil aime bien et qui lintéresse. Dautres directeurs de collection soccupent dautres dessinateurs, qui font de lhumour, ou autre chose. Cest par affinités.
Ce nest pas la même personne qui fait la conception graphique des albums pour tous les types de bouquins. Il y a des dessins quUntel aime bien, dautres quil naime pas, et il travaille avec les gens avec lesquels il sentend. "
Le guêpier
-" Comment l'idée du scénario du Guêpier vous est-elle venue ? "
-" Je nai pas beaucoup dimagination. Donc, je prends ce qui se passe autour de moi.
A lépoque -en 1974-1975-, tous les copains partaient en voyage, six mois ou une année. Moi, je ne le pouvais pas. Je sortais de lécole des Arts Décoratifs. Jétais graphiste, à mon compte. Mon amie suivait des cours à luniversité. Je ne gagnais pas assez pour économiser le coût dun voyage.
Jai inventé cette histoire dun mec qui faisait un braquage pour pouvoir partir. Le braquage rate. Du coup, le type est obligé de partir. "
-" L'histoire nest-elle pas basée sur un fait divers ? "
-" Non, non. Rien du tout.
Cest un casse minable. Stéphane aurait pu piquer le sac à main dune vieille dame, si la morale ne men avait dissuadé. A lépoque, voler un bijoutier me paraissait moins grave que de voler autre chose. Maintenant, on volerait une banque. Même à lépoque, cétait plus facile de braquer un bijoutier quune banque. "
-" Nicole, lemployée de la bijouterie, retrouve Stéphane à la ferme des Schwartzenberg. Stéphane la séquestre dans la remise. Nest-ce pas une situation sans issue ? Stéphane nenvisage pas de la relâcher. Il n'envisage pas non plus de la tuer et de la découper en morceaux. "
-" Cest lhistoire de quelques heures, ou quelques jours, le temps que la situation se calme. Après, Stéphane veut se tirer. Il ne va pas rester, alors que les flics sont déjà venus à la ferme et que le filet se resserre autour de lui... Il doit repartir. Ce nest pas sans issue.
Depuis larrivée de Nicole, à la ferme des Schwartzenberg, jusquau moment où Stéphane et Alice sen vont, il ne sécoule que trois jours. Dont une journée où Nicole est séquestrée. "
-" Comment se fait-il que Stéphane, qui a commis un braquage et une séquestration, ne soit pas recherché par Interpol ? "
-" En toute franchise, parce que ça aurait été beaucoup trop compliqué, au niveau du scénario... On aurait eu, sans arrêt, une histoire de fuite. Au bout dun moment, ça commence à bien faire... Et puis, on passe à autre chose. "
-" Combien de temps vous a-t-il fallu, pour écrire le scénario du Guêpier ? "
-" Pour lécrire, ça a dû être vite fait. En général, je nécris que quand jai lidée. Dordinaire, pour écrire un scénario, je mets dix ou quinze jours. Ce nest pas tellement le temps décriture. "
-" Vous rendiez-vous en ville, pour photographier un décor ? "
-" Non, non, non. Il ny a que la gare de la Praille, où jai vaguement effectué des repérages, un dimanche, en allant me balader. Peut-être la première image est-elle basée sur une quelconque carte postale. Pour le reste, aucun lieu de Genève nest reconnaissable. "
-" A l'époque, n'aviez-vous donc pas encore mis au point votre technique ? "
-" Non, non. Pas du tout. Le réalisme n'était pas mon but. Je situais laction à Genève, mais mon but nétait pas de montrer la ville. "
A lEst de Karakulak
Le repaire de Koslov
-" Quand vous avez dessiné Le guêpier, la suite -A lEst de Karakulak, Le repaire de Koslov- était-elle déjà comprise dans le scénario de base, ou lavez-vous imaginée après avoir réalisé Le guêpier ? "
-" Quand jai fini Le guêpier, javais une idée pour la suite, puisquà la fin de lalbum Stéphane et Alice partent en Turquie.
Entre le moment où jai écrit le scénario du Guêpier et celui où jen ai achevé les dessins, ma situation financière sétait améliorée et je métais rendu, deux mois, en Turquie. Cétait en 1974, pendant les vacances scolaires de ma copine. "
-" Vous êtes-vous rendu à Karakulak ? "
-" Non. Mais, sans doute, à quelques centaines de mètres. Jai traversé le même coin. "
-" La contamination de Seveso, en Italie, a-t-elle été la source dinspiration de cette histoire deaux contaminées ? "
-" Oui, totalement. Javais acheté un bouquin qui traitait du problème de Seveso et des multinationales suisses qui avaient des usines en Turquie. Et puis, javais assisté à des conférences sur le thème de lécologie.
Le thème principal du scénario de Karakulak était limplication des Occidentaux par rapport au fait de faire nimporte quoi dans les pays du tiers monde. Davantage cela que la pollution du village. Car les ouvriers ont besoin de cette usine, pour bouffer. Ils se fichent bien quelle pollue, du moment quils gagnent un salaire leur permettant de bouffer.
Cest toujours le même dilemme. Stéphane joue les grands seigneurs, en disant : " On va fermer lusine ! Il faut arrêter tout ça ! " Mais les villageois ne le voient pas du même il. Autant les gens de lusine sont des fumiers, par rapport à ce quils font, autant nous provoquons une autre merde en disant : " Arrêtez tout ! " On suscite un problème économique, même à l'échelle dun village. "
-" Dans A lEst de Karakulak, apparaît lusine Haussmann-Stone, qui intervient, à nouveau, dans Le repaire de Koslov, mais, cette fois, le directeur y est impliqué dans une affaire d'espionnage... "
-" Non. Il pense quun savant russe a trouvé un produit " miracle "... "
-" Dont une inhalation est censée faire perdre la raison. "
-" Cela, cest ce que pensent dautres intervenants. Mais les gens de lusine voient là un médicament révolutionnaire qui permettra de gagner de largent. Il sagit de piquer un procédé de fabrication à quelquun. Mais, effectivement, cest lié à une affaire despionnage. "
-" En écrivant A lEst de Karakulak, aviez-vous déjà prévu ce développement ? "
-" Par force. Jai écrit Karakulak et Koslov ensemble.
A lépoque, les albums de BD ne devaient pas excéder un certain nombre de pages. Jai dû scinder lhistoire en deux volumes, comme pour plusieurs autres récits, pour des raisons éditoriales. "
-" Dans A lEst de Karakulak et Le repaire de Koslov, il y a les hommes en blanc.
Quand on les voit agir, on suppose quils font partie des services secrets turcs -parce quils se comportent comme en terrain conquis-, mais, dans Le repaire de Koslov, on apprend quils font partie dune organisation clandestine plutôt mafieuse... "
-" Ah non ! Pas du tout ! Ils sont dans les services secrets turcs, mais un service spécial. "
-" Ce nest pas dit, quils sont dans un service secret officiel. "
-" Si, si, cest dit !...
Parlez-vous de la première version, en noir et blanc, ou de lautre, en couleurs ? Parce que jai modifié le texte, justement pour le rendre plus compréhensible. "
-" Est-ce léditeur, qui vous a demandé cela ? "
-" Non, non. Pas du tout. "
-" Est-ce vous qui lavez décidé, à la relecture ? "
-" Oui, oui. Tout à fait.
Parce quil fallait le redessiner, pour la version en couleurs. Alors, autant en profiter pour modifier aussi le texte. "
-" Avez-vous dû tout redessiner ? Ne suffisait-il pas de supprimer les trames grisées et de les remplacer par les couleurs ? "
-" Non, parce que les trames étaient collées sur les planches originales. Impossible de les enlever, sans arracher tout le papier. "
-" Avez-vous décalqué vos anciens dessins ? "
-" Non. Jai tout redessiné : Le guêpier, Karakulak, Kolstov. "
-" Je ne lavais pas remarqué... "
-" Ah bon ? "
-" Jai remarqué quil y avait une édition en couleurs... "
-" Parce que le découpage est quasiment le même. Surtout pour Le guêpier. Moins pour Karakulak et plus du tout pour Kolstov.
Jai dû refaire... Entièrement. Ne les avez-vous lus quen noir et blanc ? "
-" Il me semble. "
-" En couleurs, cela a un peu changé. Ce nest pas vraiment le même texte.
Comme la première version est devenue confidentielle, autant se référer aux albums disponibles. Lédition en noir et blanc est devenue quasiment introuvable. "
Les routes de Bharata
La malédiction de Surya
-" Quy a-t-il derrière le scénario des Routes de Bharata ?
Y a-t-il quelque chose de vrai, derrière cette histoire du raja de Mysore ? "
-" Non.
Il y a plusieurs choses qui sont, plus ou moins, vraies.
Jai passé à côté de mon sujet. Mon sujet existe vraiment, dans ce récit. Mais je voulais raconter, un peu, lhistoire de lindépendance de lInde. Parce que cétait le premier très long voyage que jeffectuais en Inde et le passé de ce pays est fascinant.
A Jaïpur, il y a un magnifique observatoire astronomique, et javais pris connaissance de la manière dont la planète Pluton a été découverte, en 1933, par le raisonnement.
Je suis parti de lidée quun savant, Naik C. Singh, à la cour du maharadjah de Mysore, aurait deviné lexistence dune dixième planète du système solaire.
Richard Stanford est fils dastrophysicien et lui-même astrophysicien. Toute sa démarche vise à semparer de la thèse de Naik C. Singh, afin de " découvrir " cette dixième planète. Cela a dû, à la lecture, vous paraître complètement anecdotique, mais toute lhistoire tient là-dessus. "
-" Pour le lecteur, ne sagit-il pas d'une chasse au trésor ? "
-" Parce quil y a le trésor. Mais Richard ne cherche pas le trésor. "
-" Nest-il pas invraisemblable que Richard Stanford, pour retrouver le temple, dans la jungle, recrute Stéphane, au lieu dembaucher un Indien de la région ?
Stéphane nest quun routard paumé, qui exige 2000 dollars davance et tente aussitôt de fausser compagnie à Richard Stanford... "
-" Richard veut le secret le plus total. Sil embauche un interprète indien, ça ne va pas jouer. Stéphane se fiche de la thèse et de qui a découvert quoi. Cest en-dessus de ses préoccupations de lépoque. Par contre, Cynthia nest pas du tout dupe. "
-" Et Conway, ce fou, qui se prend pour le dieu Rama, l'avez-vous inventé ? "
-" Oui.
En Inde, quand j'ai rencontré Juan Martinez -le scénariste de Lombre de Jaïpur-, je lui ai demandé sil pouvait mécrire, dans le style de lépoque, une sorte de légende qui figurerait sur les murs du temple.
A un certain moment, Cynthia lit une partie de cette légende, dans la maison de Conway. Par la suite, elle reconnaît le texte, gravé sur les murs du temple.
Dans cette légende, un déluge est prévu. Cest pourquoi Conway, qui a perdu la raison, vit dans une arche...
Dernièrement, jai relu cette histoire, parce quelle va être rééditée, et je suis reparti dans le truc. Si on se laisse aller dedans, ça passe.
Bizarrement, Bharata et Surya sont les deux albums les plus vendus. Jen ai vendu cinquante mille exemplaires de plus que nimporte quel autre titre de la série... "
-" Lanecdote de lexpédition militaire, qui transporte le trésor jusquau temple, a-t-elle été inventée ? "
-" Cest inventé. Il ny a rien de vrai. Cest, éventuellement, crédible. En 1947, les maharadjahs craignaient de perdre leurs richesses.
Il faut prendre cette histoire comme une parenthèse entre les premiers albums et les albums ultérieurs. "
-" A la lecture, on suppose quil sagit dune anecdote authentique, sur laquelle vous auriez brodé... "
-" Non, non. Pas du tout.
Comme jai, presque toujours, travaillé avec des détails précis, je me suis aperçu -par exemple, en lisant les romans de John Le Carré- que leur accumulation donne une impression dauthenticité, même sils sont inventés. Comme de nombreux éléments sont documentés, tout semble finalement lêtre.
Dans Belfast, je mets en scène un " service F4 " qui est inventé. On croit quil existe, parce que des quantités de détails visuels de lalbum existent réellement. "
Létreinte d'Howrah
-" Parlons de Létreinte dHowrah.
Y a-t-il une anecdote authentique, derrière cette histoire de prostitution ? "
-" A lépoque où jai écrit ce scénario, javais lu un article de presse mentionnant quen Inde des nanas, au bout du rouleau, droguées, navaient plus dautre solution que de se prostituer. Mais elles le faisaient pour elles-mêmes ; pas pour des proxénètes.
Mais là, jai traité un sujet qui me tient à cur, parce que ça me dérange, que des gens en soient réduits à cela pour survivre. Il y a dautres solutions : se faire rapatrier par lambassade, ou nimporte quoi, avant den passer par là.
Comme jai traité un sujet, par rapport à la dope, dont je ne connais rien, ça doit se sentir. Ce nest pas tellement du vécu. "
-" Le scénario nest pas invraisemblable. "
-" Ce qui est, peut-être, invraisemblable, ce sont les réactions d'Alice, par rapport à la dope et sa manière de le vivre. Nayant jamais vécu avec quelqu'un qui est " accro ", je ne sais pas comment ça se passe. "
-" Ce qui est davantage surprenant, cest quune nana, qui manifestait tellement de caractère, dans les albums précédents, ait pu déchoir à un degré pareil : tapiner pour une cloche comme Roland ou Yves... "
-" Cela, par contre, elle lexplique, dans lalbum. "
-" Oui. Petit à petit, on la rendu dépendante, puis maintenu à la limite du manque, et elle devait se prostituer pour obtenir sa dose. "
-" Elle était soit hors du groupe, soit dans le groupe.
Comme, à cet âge-là, on a envie de sassimiler au groupe, Alice ne sera ni la première, ni la dernière, à faire des conneries, pour sintégrer dans un groupe. Quelle que soit la force de caractère, je crois que nimporte qui peut tomber dans la dope, par amour -quand vous vivez avec un camé- ou par imitation. Je ne crois pas que ce soit une question de caractère.
Mais, pour le reste, je ne connais aucun des personnages de lhistoire. "
-" Et la scène finale de laccident, sur le pont dHowrah ? "
-" En étant sur place, jai trouvé étonnant que, dans une grande ville, comme Calcutta, il y ait autant de chars à bufs, autant de circulation. Cela ma inspiré cette petite scène... "
-" Quand un accident de la circulation se produit, les policiers ont-ils lhabitude de matraquer, avant de poser des questions ? "
-" Cela tape pas mal, quand même... Dès quil y a une mini manif, ou un truc... Suivant où, il suffit dêtre avec un appareil photo et quil y ait dix Indiens autour pour que les flics surgissent avec un stick, afin que les gens sen aillent. "
Captifs du chaos
-" Captifs du chaos est un scénario qui sort tout à fait de la norme et, surtout, un scénario vraiment excellent.
Alors que, dhabitude, on voyage et on change de décor quasiment toutes les deux pages, là c'est un huis clos, avec une atmosphère oppressante. "
-" Moi aussi, jaime bien ce scénario. "
-" Comment lidée vous est-elle venue ? "
-" Lidée mest venue parce que, depuis le nombre dalbums... Mais, quand je parle d'albums, en ce qui me concerne, ce sont des années. Parce que, le temps de les écrire, de les dessiner... Il y a toujours un délai dune année, entre lécriture et la réalisation, pour pouvoir les relire, corriger, etc...
Javais parlé de voyages, et beaucoup parlé de touristes étrangers, mais très peu des Indiens. Comme lInde est un pays que jadore, je me suis dit : " Je vais quand même aussi mettre, un peu, en place laspect intérieur de ce pays, avec ses différentes communautés, les conflits... Arrêter de toujours mettre en avant le pacifisme des Indiens. Entre eux, il y a des rapports internes violents.
Il ma semblé que la seule solution, pour soccuper de ça pendant tout un album, était de faire un huis clos, avec deux Occidentaux -plus une mère malade, qui nintervient pas dans le scénario-, et de faire une histoire sur la tolérance et lintolérance. Il y a un médecin ; un conducteur de taxi, plutôt brute et bête ; le directeur dune banque locale, cultivé, mais mal dans sa peau et mal à laise ; un catholique, etc... Tous les groupes qui composent la société indienne.
Pour le reste, ce sont des rapports humains classiques, entre des gens qui se méprisent. "
-" Comment avez-vous développé ce scénario ? "
-" Il y a une logique du scénario.
Il fallait trouver un prétexte pour quil y ait un village évacué et que les protagonistes aient un motif pour y rester.
Depuis Bharata, on savait que Cynthia avait une mère âgée. Comme on connaissait déjà la maison, le lecteur nallait pas se demander : " Mais quest-ce quils foutent, ici ? " Là, ils sont bêtement chez eux. La mère est malade, intransportable. Le village a été évacué, à cause dune crue. Un orage de mousson. Une histoire de quelques jours. Comme la maison de Cynthia est solide, comme on ne risque pas grand-chose, on reste sur place.
Et, comme les Indiens profitent de lévacuation du village pour cambrioler la banque, mais que la panne de leur véhicule les incite à se réfugier dans la maison la plus solide, ils sy rendent, en la croyant abandonnée, alors quil y a quelquun...
Ce qui compte, cest ce qui se passe à lintérieur. "
-" Et cest absolument fou... Latmosphère, les relations entre ces gens, qui ont participé au même cambriolage et qui, en fait, se détestent. Ils sont continuellement en train de se menacer réciproquement, ou de sassassiner... Quand ils ne sentretuent pas, cest davantage par lâcheté que par scrupules... "
-" Et les éléments font le reste... "
-" Même si on considère la BD dans son ensemble, cest un scénario qui sort complètement du lot. "
-" Il y a eu dautres huis clos. Les bijoux de la Castafiore... "
-" Oui, mais ce nest pas le même genre de scénario.
Il y a des journalistes extérieurs qui interviennent, léquipe de télévision, les Romanichels, etc... Les personnages ne sont pas enfermés. Le capitaine Haddock est immobilisé et cest un prétexte pour maintenir laction autour de Moulinsart. "
-" Il est vrai que Captifs du chaos tient bien la route.
Pourtant, autant Bharata et Surya ont été les plus grandes ventes, autant, avec Captifs du chaos, cela a été léchec le plus total...
Quand vous achetez un bouquin littéraire, soit vous connaissez lauteur, soit vous êtes intéressé par le titre, soit vous lisez le dos de la couverture.
Un album de BD, vous louvrez, vous lexaminez, vous vous tapez une page, et vous vous dites : " Oh là là ! Tout se passe au même endroit ! Cela ne bouge pas ! Il ne se passe rien ! " Vous refermez lalbum et vous le reposez.
Cest ça, le problème du huis clos, en BD. Ce nest pas chatoyant !... "
-" Mais les lecteurs qui ont lu les albums précédents ? "
-" Là, ils ont complètement décroché.
Pour prendre une série de BD au hasard, jaime bien Blueberry. Mais certains albums me sont tombés des mains. Parce que le scénario ne tient pas la route. Néanmoins, je les ai achetés et je les ai lus... Parce quil y a toujours le dessin. Vous vous dites : " Cest génial ! "
Mais, avec Captifs du chaos, les gens ont dû se dire : " Cest hors série ! " Allez savoir pourquoi... Je lignore.
Il est vrai que, quand vous ouvrez Bharata et Surya, vous avez des cocotiers partout, des palais de maharadjahs, des gens enturbannés... Vous vous dites : " Tiens ! Je vais me faire ma soirée exotique ! " Alors que ce récit est largement moins intéressant que Captifs du chaos.
Peut-être aussi que Captifs du chaos demande davantage à réfléchir. "
-" On ne peut même pas établir une comparaison, car ce sont des histoires complètement différentes. "
-" Mais il y a quand même une série.
Peut-être les lecteurs ont-ils envie que Stéphane crapahute et quil se fasse poursuivre par la police. Par contre, à partir du moment où il se trouve dans une maison de bourgeois, pépère, à allumer ses lampes à pétrole... Le reste, les propos des Indiens, les gens sen foutent. "
Pondicherry, filiation fatale
-" Quy a-t-il de vrai derrière le scénario de Pondicherry, filiation fatale ? "
-" Ce quil y a de vrai, cest le voyage et les repérages que jai effectués, évidemment, comme dhabitude.
Il y a assez longtemps que je mintéresse aux dons dorganes, et tout ça. Beaucoup de mes connaissances ont été malades et une greffe aurait pu les sauver. Je mintéresse à la pénurie dorganes par rapport aux personnes qui ont besoin dune transplantation.
Jai découpé de nombreux articles mentionnant que des charters entiers dItaliens allaient en Inde pour y chercher des organes. Non seulement les Indiens sont " pointus ", en matière de chirurgie, mais il y a une telle masse de gens prêts à vendre leurs reins que ce nest pas un problème.
De plus, un copain de football ma raconté quil avait lu, dans un journal hollandais, que des gens se faisaient attaquer, dans la rue, et se réveillaient, dix jours plus tard, dans une autre rue, avec un organe en moins...
En me documentant, jai constaté que le sujet ne se limitait pas à un roman policier dans lequel on vous aurait volé un rein... Il y avait quelque chose de plus gros, là-dedans. "
-" On sattend à ce quen Inde il ny ait que des hôpitaux pouilleux, dans lesquels la famille doit nourrir le malade, pour quil ne meure pas de faim... "
-" Il y en a aussi. "
-" Et, dans votre album, on voit cette clinique ultramoderne... "
-" Il y en a beaucoup.
Voici quelques années, Paûle, qui était malade, dans le Sud de lInde, a été soignée, dans un hôpital universitaire haut de gamme. Ces hôpitaux sont, en fait, réservés aux riches. "
-" Un détail frappant, dans Pondicherry, filiation fatale, cest cette église devant laquelle le trottoir est hérissé de tessons, afin dempêcher les sans abri dy dormir... "
-" Cela, cest vrai... Elle existe. De plus, elle sappelle " Eglise du bon secours "... "
-" Comment les Indiens réagissent-ils, quand ils voient cela ? "
-" Ils sen foutent, parce que cest dans la ville " blanche ", le quartier riche. Ce nest pas lendroit où on trouve le plus de gens qui dorment sur le trottoir... Je nen ai jamais vu. Ils vont dans la ville " noire ". Un canal sépare les deux villes. Comme par hasard, la ville " blanche " est au bord de lOcéan et la ville " noire " à lintérieur des terres... Dans la ville " noire ", des milliers de gens dorment sur les trottoirs.
Dans cet album, des quantités de détails sont vrais.
Lerreur daddition, où le restaurateur rembourse le lendemain, ça nous est arrivé. A lépoque, ils venaient démettre des billets de 500 roupies imprimés du même bleu que les billets de 100 roupies. Je nen avais jamais vus. Un jour, nous avons payé avec un billet de 500 roupies, en croyant que cétait un billet de 100. Le lendemain, le type nous dit : " Hier, vous vous êtes trompés ! Vous avez payé avec un billet de 500 roupies ! " On lui dit : " Mais non, cest impossible ! " Le surlendemain, il avait retrouvé le serveur qui avait encaissé, et qui nous a juré : " Oui, oui, je
me souviens, vous avez payé avec un billet de 500 roupies ! "
Quand vous insistez pour dire : " Mais non ! Mais non ! ", le type pourrait se les garder. Pour nous, 500 roupies représentaient quatre ou cinq repas. Pour les Indiens, ça représentait cent repas.
Dans lalbum, jai introduit cette anecdote pour démontrer que les gens ne sont pas des voleurs parce quils sont pauvres dans un pays pauvre. Il y a des gens honnêtes et des gens malhonnêtes partout. Quels que soient les kilomètres parcourus, vous avez autant de " chances " de tomber sur des salauds que sur des gens prêts à vous donner leur chemise. "
-" Vous a-t-on déjà signalé loreille de la vache, dans Pondicherry, filiation fatale ? "
-" Non. "
-" Figurez-vous que vous avez oublié de dessiner les oreilles de la vache quon voit au début de lalbum... "
-" Ah oui ? "
-" Oui. "
-" Il faudra que je vérifie... "
-" Même sur la planche crayonnée, la vache na pas doreille. "
-" Je ne le savais pas... Pourtant, elles ont de grandes oreilles, ces vaches !... "
Belfast, ladieu aux larmes
-" Quy a-t-il derrière le scénario de Belfast, ladieu aux larmes ? "
-" Lidée de Belfast est très ancienne. Elle date de 1986.
A lépoque, jétais allé à Berlin et je voulais établir un parallèle entre deux villes qui vivent entourées de murs.
A Belfast, il y a aussi un mur, mais à langlaise, cest-à-dire plus transparent.
En 1987, je me suis rendu à Berlin, pour les repérages. Mais, en 1989, le mur est tombé. Le scénario aussi...
Comme je voulais, également, parler du terrorisme, jai gardé lidée de Belfast. Est-ce du courage et de la lutte, ou est-ce de la lâcheté, de combattre quelque chose en mettant une bombe nimporte où et en se tirant ? Je voulais faire un scénario par rapport à ça : le bon droit, la bonne cause... "
-" Comment le récit se serait-il articulé ? Parce qu'avec Belfast, ladieu aux larmes, vous avez déjà beaucoup de matière... "
-" A l'origine, cétait semblable à lhistoire du peintre, sauf que ce nétait pas un peintre.
Cynthia avait croisé un ex-copain de luniversité et, subjuguée par ce mec, qui lui parlait de la lutte armée, elle cédait à une sorte de romantisme et partait avec lui, à Berlin Est. Le type voulait lui montrer que la République démocratique allemande (RDA) nétait pas ce quen disaient les journaux occidentaux. Stéphane était à Belfast et il y avait ce déplacement, mais vers Berlin Est au lieu des îles Borromées.
Ce nétait donc pas la même histoire, mais le même principe. "
-" Ainsi, à lorigine, Stéphane allait chercher Cynthia à Berlin Est ? "
-" Oui, à Berlin Est. "
-" Mais la Stasi nintervenait-elle pas ? "
-" Si, si !... Le mec était terroriste pour le compte de la RDA et agissait, sur contrat, contre d'autres pays. Pour les Libyens, les Palestiniens, nimporte qui.
A lépoque, pour les bombes, c'était l'internationale terroriste. "
-" Et le peintre ? "
-" Je lai inventé, après coup, quand jai voulu reprendre cette histoire, que j'aimais bien. "
-" Lhistoire du missile navait donc pas été prévue, à lorigine, puisque le peintre nexistait pas. "
-" Non. Lhistoire était différente.
Si on analyse Belfast, ce sont des histoires d'amour.
Il y a lamour de Jason pour sa cause irlandaise. Mais avec des oeillères, parce que lamour rend aveugle.
Il y a lamour de Stéphane pour Cynthia, puisquil se démène afin de la retrouver.
Il y a lamour du peintre pour sa femme et son fils disparus. Un amour qui a détruit sa vie, puisquil est devenu paumé, alcoolo, foutu, incapable de peindre. Une vie totalement brisée.
Et puis, il y a l'amour fou de Cynthia pour la peinture de ce mec, avec un petit côté vaniteux chez Cynthia, puisquelle veut absolument quil se remette à peindre et quelle veut organiser une exposition de ses oeuvres. Elle veut devenir sa muse. Ce nest pas une motivation vénale, mais égocentrique.
Ce qui est chiant, avec la BD, cest que, bien souvent, les gens ne lisent que la surface dune histoire. "
-" Mais ny a-t-il pas beaucoup de non-dit, dans vos scenarii ? "
-" Là, cest dit, mais parfois seulement dans une phrase. "
-" On est pris par lintrigue et on ne fait pas attention à la phrase... "
-" Pourtant, tout est étayé. "
-" Le policier anglais qui intervient dans Belfast est-il complètement imaginé ? "
-" Lui, oui. Leur présence, non.
Comme dhabitude, jai écrit lhistoire avant de me rendre sur place. Au retour, jai affiné.
En arrivant à Belfast, jimaginais bien que cétait fliqué, mais pas à ce point-là.
Lhistoire de lhélicoptère qui est au-dessus de votre tête, toute la journée -dans le quartier catho ; pas ailleurs !-, cest vrai. "
-" Les habitants ne le ressentent-ils pas comme de la provocation ? "
-" Evidemment. Et il est vrai que cest insupportable.
Et puis, quand on passe des quartiers mixtes au quartier catho, les quartiers mixtes sont propres, jolis ; le quartier catho, il y a des papiers partout, des bouteilles dans tous les coins. Ce nest indiqué dans aucun reportage de journaux. On ne peut pas le deviner. Il faut y être allé.
Le cimetière de Milltown, qui est bardé de caméras... Il faut aussi y aller. On a déjà vu des reportages sur le cimetière de Milltown, mais personne ne sattardait sur le fait quil y a des caméras partout.
Il y a ces fameux grillages, partout. Cest pire que le mur de Berlin. Parce que là, ce sont des grillages de cinq mètres de haut. Deux cents mètres plus loin, il y a dautres grillages, qui séparent les quartiers catholiques et protestants. On voit à travers.
Si on veut aller du quartier catholique au quartier protestant, il faut repasser par le centre de Belfast. "
-" Y a-t-il des points de contrôle, où on fouille les gens ? "
-" Pas quand jy suis allé. Mais avant, oui.
Vous avez le quartier mixte de Belfast (Daniel Ceppi déplace un cendrier et des verres sur une table). Là, il y a les cathos. Là, il y a les protestants. Et là, au milieu, il y a un no mans land. Des barrières, tout. On ne peut pas passer par là. A Berlin, il y avait des check points. Là, il ny a pas douverture. Incroyable !...
Et puis, quand je suis allé à Belfast, les barrières étaient ouvertes. Cétait en plein processus de paix. Mais -comme je le fais dire à Jason, dailleurs- il suffit de refermer les barrières et de tourner la clé, hein ?... Tout est en place.
Les voitures de police et de militaires, qui passent toutes les dix minutes... Numéro de téléphone gratuit pour la délation. Cest vrai.
Et même -ça, ce nest pas dans lalbum-, quand on fait Genève-Londres-Belfast, à Londres, on est en Grande-Bretagne. Belfast, cest aussi en Grande-Bretagne. Eh bien, on repasse une frontière... On vous demande pourquoi vous allez à Belfast. Comme argument, jai répondu : " Pourquoi pas ? " On vous demande : " Chez qui vous allez ? A quel hôtel ? " Je savais à quel hôtel jallais, mais jai répondu que je ne savais pas : " On verra bien sur place. " " Est-ce que vous connaissez quelquun, là-bas ? "
-" Ne vous a-t-on pas suivi, pendant que vous étiez à Belfast ? "
-" Non, non ! Cest anglais, quand même ! Ce nest pas parano à ce point. Personne ne vous emmerde. Vous faites toutes les photos que vous voulez, partout, sans vous cacher. Aucun problème. Mais on sent que cest fliqué et tendu. "
-" Et le missile tiré depuis la mer dIrlande ? "
-" Non, ça, ce nest pas vrai. Cest une fiction. "
-" Comment envisagez-vous la suite des aventures de Stéphane ? "
-" Tant que le monde naura pas changé, jaurai toujours des histoires à me mettre sous la dent... "
-" Quand vous imaginez un scénario, lintrigue sert-elle de prétexte pour faire passer un message ? "
-" Non, pas un message. Une réflexion sur la géopolitique, au sens large du terme. Cela ne concerne pas seulement deux pays acteurs, mais aussi tout ce qui gravite autour. Surtout par rapport à lhumain.
Je crois que, quil sagisse dun pays ou dun être humain, on doit agir de la même façon. Pour un pays, cest plus lent, parce quil y a un gouvernement, des freins, des oppositions... Mais nous-mêmes, en tant quhumains, nous avons une démarche similaire, parce que nous avons notre morale, nos inhibitions : " Quen dira-t-on ? Cela ne se fait pas ! Nous nen avons pas les moyens... "
Si on introduit, dans un scénario, une réflexion qui met en jeu des pays divers, on a aussi une réflexion sur nous-mêmes, en tant quhumains. Aide, rejet, etc... Un pays pauvre est handicapé, par rapport à un pays riche. Symboliquement, tout semboîte de la même façon. "
Vanina business
-" Comment lidée de Vanina Business vous est-elle venue ? "
-" Lidée est venue dun article publié dans Le Nouveau Quotidien, où on reproduisait la fiche de paie dune de ces entraîneuses russes, avec les déductions : 100.- FS pour une absence, 100.- FS pour le permis de travail, 1000.- FS pour le prix de la chambre, etc...
Je me suis dit que, comme exploitation, cétait assez fou. On promet, à ces nanas, 2500.- FS ou 3000.- FS de salaire mensuel, alors quen réalité elles ne reçoivent que 70.- FS par mois.
En loccurrence, dans cet article, il ne sagissait pas de la mafia russe, mais dune quelconque boîte de nuit, à Lausanne ou à Genève, qui exploitait totalement ces nanas et les poussait à la prostitution. On les plaçait dans un malheur psychologique et physique, pour pouvoir les gruger.
Peut-être les tenanciers de ces boîtes de nuit ont-ils eu des ennuis. Je lignore.
Comme jai impliqué le frère de Stéphane, qui est fonctionnaire et magouille là-dedans, le scénario de Vanina Business met en cause lEtat.
Encore récemment, des fonctionnaires dun office cantonal pour les étrangers ont été arrêtés parce quils avaient fait de fausses lettres, pour que des Serbes puissent obtenir je ne sais plus quoi -des allocations, ou des permis de séjour. Ces fonctionnaires ont été acquittés. "
-" Cette exploitation est-elle habituelle, dans tous les cabarets ? "
-" Dans les cabarets haut de gamme, les strip-teaseuses sont des professionnelles. Elles ne se prostituent pas.
Par contre, dans dautres cabarets, même à Genève, en fin de soirée, pour une somme dargent, vous pouvez carrément vous faire " tailler une pipe " sous la table...
Dans ce que raconte Vanina, il y a des choses qui sont plausibles, et d'autres qui sont authentiques, comme lanecdote de la nana non consentante, dont la grand-mère a reçu la tête dans un colis postal... Cela se fait vraiment, dans ce milieu.
Jai compilé des quantités darticles de presse, notamment à propos de la mafia russe -même dans dautres pays européens. Ensuite, jai fait une synthèse, pour situer toute laction à Genève.
Il y avait un article sur des prostituées thaïlandaises qui senduisaient le bout des seins avec des poisons à base de métaux lourds, pour dévaliser leurs clients. Si vous êtes un peu fragile du cur, vous mourez. "
-" Nest-ce pas toxique, pour la prostituée ? Ce poison ne passe-t-il pas dans son propre système circulatoire ? "
-" Non. Il faut que ça passe par les muqueuses : les yeux, le nez ou la bouche. Sur la peau, la nana ne risque rien.
A part ça, jai lu La seringue et le marteau, un bouquin écrit par deux journalistes du Monde, qui traitaient des ex-agents du KGB. Comme ils navaient plus dargent, ils se sont engagés dans des mafias quelconques.
La mafia dAzerbaïdjan soccupe de tout ce qui est cul. La mafia de Moscou soccupe de tout ce qui est finance, etc... Ils ne sont pas, comme les Italiens, à se taper sur la gueule et avoir leurs territoires. Ils ont chacun leur domaine. Tout baigne.
Jai un dossier qui compte plus dune cinquantaine darticles de presse. Mais jai tout résumé autour de Vanina, Stéphane et son frangin.
Je me suis dit : " Autant faire une histoire de famille, plutôt que dimpliquer un fonctionnaire inconnu, qui na rien à foutre dans lintrigue. "
-" En combien de temps avez-vous rédigé le scénario de Vanina Business ? "
-" Comme pour les précédents, la gestation a été très longue. Mais, une fois toutes mes idées en place, la rédaction a pris une semaine.
Si on pouvait dessiner à la vitesse où on écrit, jen serais à quatre cents albums... "
-" Le frère de Stéphane est déjà mentionné dans Le guêpier. Cest lui qui expédie le passeport de Stéphane à Milan. Mais on ne sait pas, alors, quil est fonctionnaire. "
-" Je ne le savais pas non plus !... Heureusement que je ne lai pas fait plombier !... Jaurais été ennuyé...
Il y a une autre allusion à lui dans Létreinte dHowrah. Alice ne sait pas où joindre Stéphane et lui écrit à ladresse de son frère. "
-" Envisagez-vous de faire réapparaître ce personnage, par la suite ? "
-" Je ne peux pas vous répondre catégoriquement. Mais je ne le pense pas, non.
Ce quil y a de sûr, c'est quil ne va rien risquer, pour son rôle dans Vanina Business. "
-" Nest-ce pas un personnage quon aura longtemps attendu, avant de le voir ? "
-" Il existe depuis vingt ans, mais on ne lavait jamais vu...
Je lui ai dessiné le même visage que Stéphane, mais en changeant la coiffure. "
-" Pourquoi avez-vous décidé de situer l'action à Genève, plutôt quà Moscou ? "
-" Quand on dénonce un système dexploitation, autant dénoncer des choses dans sa propre ville, dans son propre pays, plutôt que daller ailleurs pour dénoncer quelque chose qui existe aussi chez soi.
Dans les boîtes de nuit, à Genève, au moins la moitié des nanas qui proviennent des pays de lex-URSS sont dans le strip-tease et dans la prostitution. "
-" Ce qui est frappant, dans Vanina Business, cest le sentiment que cette mafia russe opère en toute impunité. "
-" Il y a, sans doute, des nanas qui sont consentantes. Il y en a certainement qui font leur boulot, un mois à Anvers, un mois à Bruxelles, un mois à Paris, un mois à Genève, etc... Il y a des gens consentants, dans ce métier. Il ny a pas que des gens piégés ; même sils sont piégés par la vie ou par dautres psychologies. Mais pas forcément par un souteneur ou la mafia. Cela existe aussi.
Ce qui mintéressait, cétait de suivre la trajectoire d'une seule de ces personnes, pour savoir comment ça se passe.
Nous vivons dans un monde où la fracture sélargit toujours davantage entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui nont rien.
Je voulais montrer que quelquun peut aider quelquun dautre, dune manière désintéressée, sans espérer un avantage personnel ; simplement par bonté dâme ; par solidarité par rapport au monde.
Certains lecteurs mont demandé pourquoi Vanina et Stéphane ne se tutoient-ils pas ?
Par rapport à un scénario comme celui-là, on est obligé de laisser une énorme distance.
Sils deviennent amis, pourquoi ne coucheraient-ils pas ensemble ?
Cela foutrait en lair tout le scénario ; ça ne jouerait plus. Si vous gueulez parce que Vanina est prostituée par la mafia russe, quelle est obligée de se mettre nue dans le lit du frère de Stéphane, et quensuite Stéphane la saute... Franchement, vous pouvez déchirer le scénario. Vous navez plus rien à raconter... "
-" Dans Vanina Business, la police genevoise est complètement en-dehors du coup... "
-" Avez-vous déjà vu un Stéphane dans lequel la police intervient ?
Il ny a jamais de police, dans les Stéphane. Je déteste. Je ne mets jamais en scène la police. "
-" Même si ce nest pas Stéphane qui fait intervenir la police, il pourrait y avoir une enquête en cours, sur la mafia russe... "
-" Il y a un entrefilet, à la fin de lalbum, mentionnant que " Viktor Sadykov faisait lobjet dune information judiciaire pour divers délits ".
Mais je ne voulais pas quil y ait les flics dans mon histoire. "
-" Pourtant, la police nintervient-elle pas, dans CD Corps diplomatique ? "
-" Ce nest pas moi qui lai écrit et cest une enquête policière. "
-" Nest-il pas invraisemblable quà aucun moment la police nintervienne, dans une histoire où une nana prend la fuite, après avoir été tabassée par les sbires de son employeur. On mentionne une affaire de tête coupée. Des coups de feu sont tirés contre Stéphane, dans limmeuble où il loge...
Même si on admet que Stéphane ne réagisse pas, ceux qui ont fait le coup ne peuvent pas sattendre, a priori, à ce quil sabstienne de contacter la police. La réaction logique de Stéphane ne devrait-elle pas être de téléphoner immédiatement à la police ?
On tire sur un type, dans son appartement, à Genève. On ne tue même pas le type. On le laisse vivant. Et on continue le business, comme si de rien nétait, comme si Stéphane nétait pas censé réagir ?... "
-" Contre qui ?
Il ny a pas eu mort dhomme... "

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