Retenez-moi ... interviews ... Gérard Cuttat
Gérard Cuttat, président du Syndicat interprofessionnel des travailleurs (SIT), sexprime à propos de la taxation des mouvements financiers, les syndicats et la situation socio-économique
Question :
-" M. Cuttat, pouvez-vous indiquer quelles sont vos fonctions au sein de lUnion de Banques Suisses (UBS) ? "
Gérard Cuttat :
-" Je suis chargé de conseils en placement auprès de la clientèle. "
-" Placements boursiers, etc... "
-" Oui. Lensemble des placements. Que ce soit la gestion des liquidités, en placement à court terme ; que ce soient des obligations. Ou dautres placements en bourse. "
-" Vous estimez que lidée de taxer les mouvements financiers -versements, payements, virements-, lesquels ne se limitent pas à la bourse, est une cause perdue davance et que sa réalisation est impossible pour des raisons techniques. "
-" Il y a longtemps quon parle de la taxation des mouvements de capitaux. Cest une idée de léconomiste James Tobin. Et je crois quil a raison. "
-" Mais, pour James Tobin, la finalité dune taxation des mouvements financiers serait de freiner la spéculation.
En loccurrence, dans le projet qui vous est soumis, la finalité de la taxation est deffectuer une redistribution des richesses au profit de la population -la clientèle de masse de léconomie locale.
La logique interne de lidée veut quil en résulte une augmentation des dépenses de cette clientèle, donc une amélioration du chiffre daffaires des entreprises locales et des commandes passées aux fournisseurs. Cest-à-dire une reprise économique saine, qui se nourrit automatiquement delle-même.
Laugmentation des dépenses intensifie les mouvements financiers et accroît le produit de la taxe, cest-à-dire le revenu de chacun. Au lieu de sappauvrir, les clients senrichissent en proportion de ce quils dépensent au profit de léconomie locale... "
-" Dans le cadre de mon activité, je passe, par exemple, des ordres de bourse, directement depuis mon bureau sur des places financières comme Zurich.
Voyez-vous, à la Bourse électronique suisse, tout est centralisé. Cest là que se trouve le principal obstacle pour une taxation des mouvements financiers.
Volatilité
De nos jours, grâce à linformatique, on peut faire apparaître des mouvements de capitaux dans le monde entier. "
-" Mais ne pourrait-on pas assimiler lordre lui-même à un mouvement financier ?
Cest-à-dire quà partir du moment où lordre part du canton de Genève, on lassimile légalement à un mouvement financier et on le taxe en fonction du montant sur lequel il porte. "
-" On peut limaginer, certainement.
Mais je suppose que, dans ce cas-là, la place financière de Genève, ce sera fini. On nen parlera même plus. Tous les mouvements passeront ailleurs.
Le problème, cest que ces gens-là sont extrêmement mobiles. Ils déplacent les entreprises dune région à lautre, sans aucun scrupule. Que ce soit au niveau de la recherche. Que ce soit au niveau des transactions financières...
Malheureusement, on assiste à une volatilité, au niveau de lemploi, au niveau des entreprises. "
-" Laccord AMI... "
-" Ce sera encore pire !... Si laccord AMI venait à être signé dans les circonstances quon connaît, ça pourrait être catastrophique. "
-" Il y a toujours le chantage : " Si on introduit une taxation des mouvements financiers, tous les mouvements -en fait spéculatifs- vont fuir ailleurs ", etc...
Mais, de toute façon, dans lhypothèse où on laisserait les événements suivre leur logique actuelle, il arrivera un moment où, en faisant jouer la concurrence fiscale entre les pays, les banques auront un intérêt quelconque à délocaliser leurs mouvements financiers. Et elles le feront, nest-ce pas ? "
-" Cest déjà largement le cas, cest vrai... "
-" Nest-il pas absurde dentrer en matière, de se laisser piéger par cette logique ?
Le gouvernement fédéral dit toujours : " La Suisse gagne un franc sur deux à lexportation ". Ce constat sert de prétexte pour subventionner les multinationales -qui sont, en fait, les entreprises exportatrices. Et on a complètement sacrifié les PME en provoquant, à cause du dumping salarial, leffondrement du marché intérieur. Le dumping salarial était censé dissuader les multinationales de délocaliser leur production, alors quil na rien dissuadé du tout.
Et on continue de dire : " Il faut faire ceci, il ne faut pas faire cela, sinon les multinationales vont délocaliser ! "
De toute façon, elles délocaliseront aussitôt quelles y auront un intérêt quelconque, quels que soient les sacrifices que la population de tel pays aura consentis pour elles. "
-" Elles le font déjà. "
-" Alors, ne sagit-il pas de raisonner plus loin ?
Si on introduit la taxation des mouvements financiers, il restera toujours lactivité économique liée à la clientèle de masse locale. Les multinationales ou les banques ne pourront rien vendre à cette clientèle sans être soumises à la taxe.
Si telle société renonce à la clientèle locale, un concurrent semparera aussitôt de sa part de marché... "
-" Mais les emplois liés à lactivité de la place financière genevoise seraient perdus. Donc, les difficultés de léconomie locale saggraveraient.
Chômage
On multiplierait le nombre des chômeurs. Cest malheureux à dire, mais cest bien de cela quil sagit.
Si on narrive pas à une forme dharmonisation, effectivement... Sans harmonisation, il est évident quon assisterait à des exportations demplois. Ce sont là les limites de lindépendance de nos autorités.
Il y a, actuellement, une crainte terrible de laccroissement du chômage. Cette crainte empêche le peuple denvisager un changement -surtout un changement aussi radical.
Les chômeurs -jen fréquente pas mal- sont obnubilés par la recherche demploi. "
-" Ne fait-on pas tout pour susciter cette obnubilation ? "
-" Cest un fait. "
-" Et puis, cest un chantage : ça ou la misère. "
-" Oui, il y a une forme de chantage.
On a encore entendu, récemment, un haut fonctionnaire fédéral affirmer que les chômeurs sont des fainéants, des drogués ou des alcooliques.
Il faudrait se demander pourquoi les gens se mettent à boire. Ils perdent la tête, parce quils sont confrontés à... Ils en deviennent malades.
Donc, il faut, effectivement, désacraliser le travail. Cest cela, lidée.
Mais lêtre humain a, quand-même, besoin de se rendre utile. Il a besoin de se valoriser, à travers une forme daction utile, économiquement parlant. Il a été éduqué comme ça. Je ne pense pas quon arrivera, dun jour à lautre, à lui enlever ça de lesprit. "
-" Il ne faudrait quand-même pas oublier que, depuis de nombreuses années, les médias, les syndicats, les partis politiques -y compris de gauche- ont tenu le discours du " fainéant de chômeur, parasite social, avec son oreiller de paresse, sa mentalité dassisté ", etc...
La finalité de ce discours est de culpabiliser le chômeur. De le contraindre à accepter nimporte quel emploi, pour nimporte quel salaire. De transformer le citoyen en esclave quémandant lesclavage... "
-" Sans parler du fait quon le contraint daller chercher un emploi qui implique quatre heures de déplacements par jour. Ce qui est absolument scandaleux. "
-" Le salarié est considéré comme un esclave, dont la raison dêtre est de se faire pressurer par le patronat. Et, sil nest pas daccord, on le traite de profiteur...
Cest de la manipulation. Ce nest pas un discours rationnel. "
-" Regardez ce qui sétait passé, en France, en 1981, quand la gauche a pris le pouvoir. Il y a eu un grand espoir.
Le gouvernement socialiste a, effectivement, mis en pratique ses promesses. On a créé des emplois... "
-" Oui, mais des emplois payés combien ? "
-" Je ne dis pas que les salaires étaient mirobolants... "
-" On a créé des emplois de livreurs de pizzas... "
-" Cela, cest la politique à laméricaine. Cest comme ça quon arrive à diminuer le nombre des demandeurs demplois. "
-" On manipule les statistiques du chômage, dans un but électoraliste. "
-" On peut, aussi, discuter du plein emploi en RDA. On dit que cétait du chômage déguisé. Mais, au moins, chacun avait un boulot. Maintenant, ils ont, en tout cas, 20 % de chômeurs.
Je dis que les gens ont besoin dun travail. Ils ont besoin dun salaire. "
-" Voulez-vous dire quune vendeuse a besoin de trimer dans un grand magasin ? Quun ouvrier de chantier a besoin de trimer sur un chantier ? Quun balayeur de rues a besoin de balayer les rues ? "
-" On a besoin de nettoyeurs. On a besoin de... "
-" Quon en ait besoin, cest une chose. Considérons leur point de vue à eux... "
-" Cest clair quil faut améliorer les conditions de travail. Cest clair quil faut améliorer les salaires. Il faudra bien diminuer le temps de travail. Il y a toute une série de mesures qui doivent être prises au niveau de lemploi. Il faut mener à bien ces réformes.
La majorité de la population se compose de salariés. Ils devraient se livrer à un minimum de conversion intellectuelle : tentons quelque chose de nouveau.
Les syndicats
Mais il y a un conservatisme ambiant effarant. Je suis peut-être encore plus sensible à ce conservatisme, dans le milieu bancaire. Parce que je constate à quel point mes collègues refusent toute idée de syndicat.
Seuls, ils sont foutus. Ils nont aucune chance de sen tirer. Faire un mouvement collectif, cest la seule solution possible. Eh bien, je nai pas planté un clou depuis des années... Ils ne veulent pas payer de cotisation. Ils ne veulent pas... Il y a un repli sur soi qui est quelque chose deffarant. Alors même que nous avons perdu des emplois par centaines, ici, dans cet établissement.
Il y a quelques années, on était trois mille. Ca va bientôt descendre à mille cinq cents. Il est prévu neuf cents cinquante postes de travail à échéance relativement proche.
Et croyez-vous que les gens se mettent en mouvement ? Croyez-vous que les gens essaient de sorganiser, de se syndiquer, dadhérer à quoi que ce soit ? "
-" Mais il faut dire que les syndicats se sont discrédités. Qui a encore confiance dans les syndicats ? "
-" Je crois que les syndicats sont ce quon veut bien en faire.
Et peut-être que lAssociation suisse des employés de banque (ASEB) -qui est une organisation strictement corporatiste et se comporte comme telle- correspond à la mentalité des gens que nous avons aujourdhui.
Ce nest pas une vision généreuse. Bien au contraire. Cest une vision extrêmement sectorielle.
Il est vrai que le milieu dans lequel jévolue est un milieu hyper, hyper-conservateur. Personnellement, je nen attends rien... "
-" M. Cuttat, quand, depuis des années, on milite dans la mouvance de gauche -gauche syndicale, partis, etc...-, on a le sentiment davoir été continuellement manipulé par les apparatchiks syndicaux, par les apparatchiks politicards, lesquels veulent subordonner notre intérêt de salarié exploité ou de chômeur à des considérations électoralistes.
Ceux qui prétendent sexprimer au nom des chômeurs pleurnichent à propos de telle ou telle sanction arbitraire -ce qui est une manière dadmettre le principe des sanctions, comme si les chômeurs étaient coupables de leur situation, tandis que lemployeur nest jamais coupable de licencier- ou se contentent de revendiquer des emplois. Alors que, bien souvent, le salaire de lemploi quon cherche à vous imposer est inférieur au montant de vos indemnités de chômage...
Dans une réunion de syndicalistes, etc..., vous dites : " Mais enfin, ce dont les gens ont besoin -quils soient chômeurs ou salariés-, cest dune amélioration de leur pouvoir dachat ! Quest-ce que ça peut bien faire, pour les chômeurs, dobtenir un emploi, si, non seulement ils resteront dans la misère, mais ils sy enfonceront encore davantage ? "
Et vous constatez que les syndicats, comme les partis de gauche, font systématiquement obstruction à ce genre de revendication. Ils vous opposent toute linertie dont ils sont capables. Ils prétendent savoir mieux que vous ce qui est bon pour vous...
Pendant très longtemps, les syndicalistes ont déclaré aux salariés : " Estimez-vous heureux davoir un emploi ! Inutile de demander une augmentation de salaire ! Ce nest pas réaliste ! Il faut être compétitif pour sauver des emplois ! "
Ce sont les dirigeants syndicaux eux-mêmes qui tenaient ce discours. Et lUnion syndicale suisse (USS) continue de tenir ce discours... "
-" La marge de manoeuvre apparaît parfois très étroite...
Mais je ne dirais pas que, systématiquement, on dit aux gens de se taire, de se contenter de leur salaire, etc...
Luttes syndicales
Voyez, par exemple, les luttes que nous avons menées, au SIT, dans lhôtellerie et la restauration. Mais il fallait faire du travail de mobilisation. Et les résultats obtenus ont été à la hauteur de la mobilisation des travailleurs du secteur. Là, on a pu faire du bon travail.
Mais ces accords sont constamment remis en cause, dans la durée. Il faut constamment se livrer à de nouvelles luttes.
Cest là, la difficulté : maintenir un niveau de lutte, en permanence, dans la durée, et dans les secteurs où cest le plus difficile.
Il vaut mieux défendre les secteurs qui sont les plus exposés : lhôtellerie, la restauration, la vente. Je crois quil faut dabord défendre ces gens-là. Cest ça qui est important. "
-" Cest en défendant les plus défavorisés quon défendra tous les autres simultanément. "
-" Tout-à-fait.
On a 75 % détrangers, dans nos syndicats. Je pense quil vaut mieux défendre ces gens que défendre les employés de banque.
On a toujours limpression que tout est à recommencer. Rien nest jamais gagné.
On saperçoit que beaucoup de gens renoncent à lutter. Ils critiquent, certes. Ils sont extrêmement critiques, cest clair.
Mais, quand je dis à des gens : " Vous gueulez contre les syndicats ! Mais avez-vous essayé de faire quelque chose ? "
Le chewing-gum du capital
Si les employés de banque se mobilisent moins, cest, bien sûr, parce quils ont conscience dêtre les serviteurs du capital. Et ça annihile leur capacité danalyse et de résistance ; de se poser en travailleuses et travailleurs.
Dans le secteur bancaire, ils ont tendance à être collés au capital, comme un chewing-gum sous une table. On narrive pas, intellectuellement, à faire apparaître quelque chose.
Mais reconnaissons, aussi, que ces gens ont des revenus qui sont, malgré tout, dun certain niveau. Et il est évident que, dans un tel contexte, les gens ne bougent pas. Même sils ont un sentiment de grande injustice.
Jai essayé de faire de lentrisme, à lASEB. On sest cassé la figure.
On a essayé de rendre cette organisation syndicale, dans les années 1970, à Genève. On a un petit peu réussi et, après, on sest fait récupérer.
Quand on disait -on allait hurler- : " 4 %, minimum, daugmentation de salaire ! On accepte 2 %... " Nos représentants revenaient ; ils avaient signé à 0 % !...
Jai dit : " Ce nest plus possible ! Moi, je quitte ! " Je suis parti, en claquant la porte.
Mais, au moins, on a essayé, à un moment donné, de faire quelque chose. Et puis, voilà. Là, cétait léchec. Il faut le reconnaître.
Manifestations
On organise une manifestation, pour les employés de banque. Il y a une centaine de personnes, dont une bonne partie de gens qui ne sont pas de la banque... "
-" Des syndicalistes ? "
-" Voilà. "
-" Dans une manif, dordinaire, la moitié des manifestants se compose de syndicalistes. Ils viennent à toutes les manifs, pour " faire la foule ", comme des figurants de cinéma...
Nest-il pas frappant de constater à quel point les syndicats sont coupés de leur base ?
Le problème fondamental des syndicats nest-il pas dêtre noyautés politiquement ? "
-" Le SIT nest pas noyauté politiquement. "
-" Mais dautres syndicats sont noyautés. Ce sont des fiefs du parti socialiste ou de tel autre parti. Et ils mènent une politique de complicité avec le patronat... "
-" En ce qui nous concerne, au SIT, on a toujours voulu être indépendants des partis politiques.
Moi-même, qui suis membre du parti socialiste, je ne veux pas apparaître, publiquement, dans une manifestation socialiste, en tant que président du SIT. "
-" Dailleurs, les statuts des syndicats ne sont-ils pas apolitiques ? "
-" Absolument. Au SIT, cest absolument clair. "
-" Combien demployés de banque y a-t-il, actuellement, dans le canton de Genève ? "
-" Je crois quil y en a dans les quatorze mille. "
-" Si les banques perdaient une partie de leurs affaires spéculatives, à la suite de linstauration dune taxation de 1 % ou 2 % sur les mouvements financiers, à votre avis, combien demployés devraient-elles absolument garder sous peine de devoir carrément fermer leurs établissements genevois ?
Il est difficile de concevoir que, du jour au lendemain, les banques arrêtent toute espèce de transaction. Que plus un centime naboutisse dans leurs caisses... Cela ne vous paraît-il pas incroyable, comme perspective ? "
-" Il y a dautres places financières, comme Zurich... Cest quand-même là que se trouve le siège de la finance suisse. Eux, évidemment, ils collaborent avec des succursales à létranger. Que ce soit à New-York, Londres ou ailleurs.
Le centre de commandement de la finance suisse est à Zurich. Il y a une reprise en main totale.
Une fois encore, ces capitaux sont extrêmement fluides. "
-" Daccord, mais, quoi que fassent les banques, lEtat devra payer les fonctionnaires. Les chômeurs continueront de toucher des indemnités. Les salariés continueront de toucher leur salaire. Les clients continueront daller dans les magasins pour dépenser cet argent. Les commerçants continueront de passer des commandes à leurs fournisseurs.
Il demeure quand-même tout un aspect des mouvements financiers qui ne cessera pas, quoi que fassent les banques.
Dautre part, les mouvements financiers susceptibles de fuir sont essentiellement des mouvements spéculatifs, et donc parasites. Ils provoquent licenciements massifs et chute des salaires. Ils causent un préjudice à lactivité économique locale. "
-" Jessaie de réfléchir... Comment faire en sorte quon puisse, dans une certaine mesure, taxer ces mouvements, sans pour autant assister à des mouvements majeurs ?
Autrefois, les gens apportaient leur argent en Suisse, parce que les traditions, le franc suisse... Cest toujours valable.
Leuro
Mais, maintenant, au niveau de lUnion européenne, par exemple, on a une stabilisation. Malheureusement, très souvent, la population en fait les frais.
Mais, au niveau financier, on na plus un franc français qui seffondre face aux autres monnaies. On a une évolution parallèle, dans le cadre de cette future monnaie européenne : leuro.
Donc, certains flux financiers, qui faisaient paraître la Suisse comme une oasis, ont tendance, maintenant, à être remis en question. "
-" Pourtant, certains affirment que lintroduction de leuro fera, à nouveau, affluer des capitaux en Suisse. "
-" Si leuro réussit, ce ne sera pas le cas. Sil y a une difficulté importante, effectivement, la Suisse sera à nouveau considérée comme une monnaie refuge.
Je me souviens de lépoque où on avait des taux dintérêt qui étaient rédhibitoires, pour limiter lafflux de fonds étrangers en Suisse.
Vous savez, même les banquiers privés ont ouvert des succursales à létranger. Même la Banque cantonale vaudoise développe ses activités à létranger. Cest donc bien dans ce contexte de mouvements internationaux de capitaux... Rien narrête ces implantations-là. Et cest vrai que ça donne à réfléchir.
Eviter de tarir la source
Moi, je vous dirais franchement que je suis favorable à une taxation des mouvements financiers. Mais il faut voir comment ça peut se faire, pour éviter de tarir leur source... "
-" Exactement. Alors, que pouvez-vous suggérer à ce niveau-là ? "
-" Je nai pas de recette toute faite.
Bon, la distribution dans la poche de chaque individu... Cest un aspect des choses... "
-" Nest-ce pas ce quil y a de plus pragmatique, pour réamorcer la pompe et assurer lamplification continuelle du phénomène ? "
-" Les gens réagiraient-ils favorablement ? Est-il nécessaire daller jusque là ?
Cest assez lourd, comme système. Encore que... "
-" Pourquoi trouvez-vous que cest " assez lourd " ?
Distribuer automatiquement, à tous les habitants, un chèque par mois, ou tous les deux mois, cest lourd ? "
-" Non, mais enfin, quand-même... Le système est relativement complexe.
Je suis daccord avec vous quil faut développer le pouvoir dachat des gens. Il y a des capacités inutilisées, pour le moment.
Le principal obstacle réside dans le détournement des opérations financières. "
-" Vous aurez, peut-être, une grande partie des capitaux spéculatifs qui sen ira.
Dun autre côté, dès le moment où le pouvoir dachat des gens saméliore, où lactivité économique locale saméliore, où le chiffre daffaires et les bénéfices des entreprises locales saméliorent, na-t-on pas une situation qui, logiquement, attire les capitaux au lieu de les inciter à fuir ? "
-" Ce que je crains, cest que, dès linstant où on introduit une telle taxe... Quon nait pas le temps den voir les retombées positives. Que, demblée, il y ait une dispersion des mouvements financiers à létranger. Quon nait jamais le bénéfice de la taxe. Quon nait que les inconvénients. Cest cela qui me préoccupe.
Les multinationales
Il y a un impérialisme américain qui est une forme de totalitarisme financier incroyable. Dans la mesure où ils détiennent une forme de pouvoir gigantesque. Malheureusement, on fait trop de cadeaux aux Américains. Et tout le monde !...
Les jeunes vont bouffer au Mac Donald. Cest significatif. On ne parle même pas de manger. Dans une espèce de cadre qui est encore plus moche que ce bureau... Et ils sagglutinent là-dedans !... Des jeunes qui devraient avoir un esprit libre. Je ne dis pas des révolutionnaires, mais une tournure desprit différente.
Les bénéficiaires du libre-échange
Dès linstant où on vit dans un système de libre-échange -qui ne profite quau plus riche...
Dailleurs, on sest aperçu que les pays favorables au libre-échange sont ceux qui, économiquement parlant, se sentent prêts à envahir les autres. Un pays qui est dans une position difficile ne prône pas le libre-échange. "
-" Quand on dit " un pays ", il faudrait plutôt parler des multinationales. On fait une assimilation avec le pays lui-même. Mais, bien souvent, il ne sagit pas de lintérêt du pays, de mener ce genre de politique. Il sagit dune politique imposée par les multinationales. "
-" Les multinationales qui suppriment les emplois, qui asservissent une large partie de la population...
Nous sommes de plus en plus tributaires de ces entreprises, qui changent leur site de production en fonction du prix de la main duvre, sans autre considération.
Nous devenons victimes dune forme desclavage économique.
Accords internationaux
Il faudrait arriver à des accords, au niveau international. Il faut que lensemble des forces populaires fasse quelque chose. Mais comment coordonner tout cela, pour éviter cette transhumance de capitaux ? "
-" Comment voulez-vous obtenir ces accords, alors que tous les gouvernements sont favorables à une politique ultra-libérale et que les négociateurs sont eux-mêmes des ultra-libéraux ?
Ces accords à léchelle mondiale, que vous suggérez, nest-il pas très facile dempêcher quils puissent se conclure ?
La plupart des pays ont des gouvernements corrompus. On pourrait facilement les acheter et les inciter à voter contre laccord.
Dautre part, il y aurait de telles possibilités pour bloquer les négociations elles-mêmes, pour prendre des mesures dilatoires, que laboutissement serait porté aux calendes grecques.
La gauche suggère toujours de répondre à la mondialisation des marchés par une mobilisation des exploités à léchelle mondiale. Mais cela paraît complètement chimérique.
Tant mieux si, dans labsolu, on arrive, un jour, à organiser quelque chose au niveau mondial. Mais, si on attend sur cela pour agir, on ne fera jamais rien du tout. "
-" Je suis conscient que mettre en place cette taxation des mouvements financiers au niveau international...
Spéculation
Si on considère quil ny a, en gros, que 5 % des transactions financières qui ont pour support une opération commerciale réelle... Tout le reste, cest des transferts de capitaux, spéculatifs ou autres. Cest dramatique. "
-" Avec 5 %, vous êtes optimiste. Dautres sources disent 1 %. "
-" Oui. Mais 5 %, cest déjà dérisoire.
Ces mouvements financiers, on sait bien que beaucoup napportent pas grand-chose à léconomie. Au contraire. Ils gonflent simplement le volume des transactions, sans pour autant apporter des richesses supplémentaires. Il ny a pas de création de richesse dans lexplosion des cours en bourse. On est bien daccord.
Le cours du franc suisse est beaucoup trop élevé, face au mark allemand. Le mark allemand, à 80 centimes, est beaucoup trop bon marché. Cest clair.
La politique de la Banque nationale, cest, dabord, diminuer les taux dintérêt. Ce nest pas pour autant quon regonfle lactivité économique.
Alors, ces capitaux, ils vont dabord se loger en bourse. Et là, effectivement, il ny a pas de création de richesse. "
-" Ny a-t-il pas une relation directe entre lamélioration des cours de la bourse -la prétendue " croissance économique " dont nous bassinent les " experts " économistes- et la paupérisation de la population ? "
-" Hélas ! Dans la mesure où, systématiquement, les entreprises rationalisent en diminuant leurs effectifs. "
-" Et tout cela pour augmenter le dividende des actionnaires. "
-" Tout-à-fait. "
-" Nest-il pas aberrant de vouloir subordonner lintérêt général de la population à lintérêt particulier de la finance internationale, puisque les deux sont contradictoires ? "
-" Bien sûr quil y a des contradictions.
Fiscalité
Regardez le projet dimposition des bénéfices immobiliers, dans le canton de Genève. Cest le rétablissement dun impôt qui existait auparavant... Cest aussi simple que ça.
On a besoin de ressources supplémentaires. Tout le monde le dit. Enfin, tous ceux qui ont quelques idées de gauche.
Eh bien, que se passe-t-il ? On saperçoit que le peuple, chaque fois quon lui propose un nouvel impôt, dit non. Même si cest un impôt modéré. "
-" Oui, mais ce ne sont jamais des impôts qui aboutissent dans la poche des gens.
Ce sont toujours des impôts qui aboutissent dans la caisse de lEtat. Et, avec le produit de ces impôts, que fait-on ? On subventionne les bénéfices dun multimilliardaire comme Martin Ebner.
De facto, ses bénéfices sont subventionnés par le fisc, puisquil va pouvoir se mettre 200 millions de francs suisses dans la poche à la suite de la fusion entre lUnion de banques suisses et la Société de banque suisse. Ces 200 millions, doù proviennent-ils ? Ils proviennent de la masse salariale des employés quon a licencié. La collectivité va assumer le coût social de ces chômeurs et les bénéfices de Martin Ebner sont subventionnés par le fait quon assume cela, au lieu de le lui faire payer. "
-" Tout-à-fait.
On saperçoit que notre économie -dite libérale- est largement subventionnée par le contribuable. "
-" Par le pillage de la population.
Le manque à gagner au niveau du pouvoir dachat, les augmentations de salaire quon vous refuse, le fait quon diminue votre salaire ou votre niveau de vie, tout cela aboutit dans la poche des spéculateurs. "
-" On a fait différentes propositions daméliorations... Certaines taxes écologiques... Souvenez-vous du projet de bonus écologique que certains milieux avaient proposé... "
-" Comment devait-il fonctionner ? "
-" On prélevait une taxe sur la consommation dénergie -par exemple, sur ceux qui consommaient beaucoup- et on redistribuait le profit à ceux qui consommaient moins.
On na jamais abouti à quelque chose, une idée concrète.
On revient toujours à lidée de prélèvement, certes, redistribution, mais selon des principes qui naboutissent pas directement dans la poche des gens.
Pourquoi naugmenterait-on pas certains impôts ? On peut le faire ! Je suis persuadé que cela ne mettrait pas en péril léconomie.
On parle dune taxe poids lourds, proportionnelle aux kilomètres parcourus. On dit que ça va supprimer des tas demplois, dans le secteur des transports. Mais, cela, cest un a priori qui nest absolument pas démontré. A mon avis, cest un grossier mensonge. De lintoxication.
Regardez lessence !... On nose pas augmenter le prix du litre de 5 centimes pour financer les nouvelles transversales alpines. Parce quon a peur dun rejet populaire. Parce que les gens sont complètement victimes de lobbies, comme le Touring club suisse, etc...
Alors quaujourdhui, en valeur relative, on paie lessence moins que la moitié de ce quon payait pendant les crises pétrolières. On payait 1,30 FS le litre, déjà à lépoque. Maintenant, il est toujours autour de 1,30 FS le litre. Alors que les salaires ont davantage que doublé. Ils ont doublé à triplé, pendant la même période. "
-" Les salaires de qui ? "
-" Pour moi, lessence devrait coûter 3.- FS le litre.
Là, cest les pieds au mur. On ne veut rien changer. Cest enraciné dans la population.
Pourtant, ça ne coûterait rien, au contraire. On aurait un air plus pur. On pourrait trouver dautres formules. On trouverait enfin, à ce niveau de prix-là, des énergies renouvelables.
Aspects politiques
Le gouvernement socialiste français de 1981 a honoré ses promesses électorales. Très rapidement, il y a eu un effondrement du franc français. Ensuite, il y a eu toute une série daléas politiques qui ont conduit ce gouvernement à changer sa politique économique. "
-" Le gouvernement français de 1981 et ceux qui lui ont succédé nont pas augmenté le pouvoir dachat de la population.
Je vous rappelle que le projet de taxation des mouvements financiers dont nous discutons a pour but daugmenter le plus massivement et le plus rapidement possible le pouvoir dachat de la clientèle de masse de léconomie locale. Cela na jamais été fait auparavant, nulle part dans le monde.
Vous peignez un tableau pessimiste. Mais, en fait, nest-ce pas le tableau de la psychologie du personnel bancaire et le tableau des préjugés de la population, en général, par rapport aux impôts habituels ?
Vous redoutez que, dans lhypothèse dune taxation des mouvements financiers, les capitaux fuient instantanément.
Il ne faut quand-même pas oublier quil y a aussi des aspects politiques à prendre en considération.
Par rapport au reste du monde, actuellement, la Suisse offre un niveau de stabilité politique.
Vous pouvez transférer vos capitaux dans tel ou tel paradis fiscal mais, si cela se trouve, là-bas, la population est au bord de linsurrection, une guérilla tient le maquis, etc...
Tant quà faire, si le spéculateur doit payer 1 % ou 2 % sur ses mouvements financiers pour être tranquille... Il va peut-être préférer payer cette taxe, plutôt que de vouloir léconomiser, placer ses capitaux Dieu sait où et, demain, sil y a un putch militaire, une révolution, les cours seffondrent et il perd tout... "
-" Moi, jai des clients qui opèrent directement avec les succursales britanniques. Ils dirigent, dors et déjà, un certain flux daffaires à Londres, parce quils estiment quils y ont des conditions qui leur sont plus favorables. "
-" Leurs capitaux sont-ils à Genève ou à Londres ? "
-" Ils ont des capitaux là-bas et ils ont des capitaux ici. "
-" Mais les ordres, quand ils partent de Genève, cest : " Veuillez transférer telle somme dici à là-bas " ? "
-" Souvent, les capitaux restent sur place. A Londres, par exemple.
Logique de compétitivité
Souvenez-vous du droit de timbre sur les opérations sur les titres. Nous avons voulu être davantage compétitifs face aux places boursières étrangères. On a diminué ce droit de timbre. En raison de ce problème de mouvements de capitaux. "
-" Et le résultat, où est-il ? "
-" Le résultat, effectivement, cest que les places étrangères sont toujours plus attractives. "
-" Le but na donc pas été atteint. "
-" Le but nest pas totalement atteint.
Les entreprises travaillent au plan international. Elles placent une partie de leurs capitaux ici et une autre sur des places étrangères.
Il faudra bien augmenter certains impôts. Les gens doivent se rendre compte quon ne pourra pas, éternellement, faire davantage avec moins. "
-" Actuellement, si on laisse les événements suivre leur logique interne, que se passe-t-il ?
La population se paupérise toujours davantage. Le pouvoir dachat seffondre, que ce soit en raison du chômage ou de la baisse des salaires.
Il en résulte que le chiffre daffaires de léconomie locale seffondre aussi : PME, petit commerce, épiceries, restaurants, cinémas, etc...
Comme le chiffre daffaires seffondre, léconomie locale licencie et diminue les salaires. Et cette logique saggrave. Elle saccélère et samplifie.
Donc, si on ne fait rien, cest comme une sorte dexplosion thermonucléaire, avec une réaction en chaîne, qui va samplifier toujours davantage, dont les effets seront toujours plus désastreux.
Il faut absolument inverser cette logique.
Il faut absolument que le pouvoir dachat de M. et Mme Tout-le-monde se remette à augmenter. Et comme, en raison de lamplification du chômage, il ne peut pas augmenter au niveau du salaire, il faut quil augmente à côté du salaire.
Parce que, sinon, cest lanéantissement complet de léconomie locale à court terme... "
-" Je suis daccord avec vous quil faudrait que les gens bénéficient de davantage de revenu. On ne peut pas, constamment, peser sur les salaires et diminuer le pouvoir dachat effectif. "
-" Sans compter que, lorsque les syndicats feignent de revendiquer 1 % daugmentation de salaire, cela ne compense même pas la hausse du coût des primes dassurance maladie... "
-" Exact. Tout-à-fait. Absolument.
Dailleurs, il est scandaleux que ces primes dassurance maladie ne soient pas intégrées dans lindice du coût de la vie.
Une des difficultés, hélas, cest la concurrence internationale. Les appels doffre, même pour les grands travaux publics, se font au niveau international.
Il faut prévoir un moyen pour que les entreprises qui viennent dailleurs soient soumises aux mêmes Conventions collectives de travail (CCT) que les entreprises locales, pour éviter la sous enchère sociale.
Actuellement, de plus en plus, cest le moins disant qui obtient le marché. Que ce soit pour linstallation dun central téléphonique, dans le domaine de la construction, ou dans celui des services bancaires, certains clients disent : " Vos tarifs sont trop élevés. Nous obtenons mieux ailleurs ", etc...
On vit dans une société qui se veut de plus en plus concurrentielle. "
-" Cest une fuite en avant. "
-" Cest vrai que cest une fuite en avant. A un moment donné, il faudra pouvoir dire non. "
-" Mais, ce " moment donné ", nest-il pas arrivé ? Ce nest pas en le repoussant à la semaine prochaine, ou à lannée prochaine, quon améliorera la situation. Bien au contraire.
Il faut se ressaisir tout de suite, parce quil y aura, de toute façon, un délai de réaction. Une espèce dinertie entre le moment où on prend une décision et le moment où elle est opérationnelle. Plus vous attendrez et plus cette phase dinertie se traduira par une aggravation de la situation, puisque le phénomène de paupérisation de la clientèle de masse ne cesse de saccélérer et de samplifier.
Le préjudice ne cesse de saggraver, et il saggrave de plus en plus vite. On ne peut plus attendre. "
-" Je discutais avec mon père...
Le cervelas du travailleur
Il travaillait aux chemins de fer. On diminuait les salaires, dans ladministration fédérale. En 1937, son salaire a passé en-dessous de 200.- FS par mois. Parce quil y avait des restrictions, etc.. En gros, mon père payait de 50.- FS à 70.- FS par mois de loyer. Un travailleur devait se contenter de manger un cervelas.
Quand on me dit quà lépoque les travailleurs tenaient le couteau par le manche, ce nest pas vrai. Ils nont jamais tenu le couteau par le manche.
Quand le patron augmentait ses prix, il acceptait des hausses de salaire. Il augmentait ses prix et maintenait ses marges de bénéfice. Pas de problème.
Labîme
Depuis la chute du mur de Berlin, il y a eu une mise au pas. Cest fini. Ce sont les travailleurs qui trinquent.
On vit dans un système absolument uniformisé. Tout le monde va sabreuver aux mêmes fontaines. Aux mêmes recettes. "
-" Ne vous semble-t-il pas que nous sommes au bord de labîme ? "
-" Je pense quon sen approche. On a un peu limpression, parfois, quon fonce dans un mur.
A partir de quel moment les gens diront-ils : " Ca suffit ! On arrête ! " ? "
-" Il semble que nous allions vers une guerre civile. Le seul moyen dempêcher cette guerre civile, cest de mettre un terme à linjustice sociale.
Certains tiennent le raisonnement suivant lequel il faut une guerre civile pour mettre un terme à linjustice sociale.
Lorsque la population se révoltera, cela ne sera-t-il pas épouvantable ? Les gens ne vont pas se révolter pour hurler un slogan et rentrer chez eux... "
-" On sachemine vers des troubles sociaux graves. Jen suis persuadé. A partir de quel moment ?
Jusquà présent, on a réussi à contenir cela, parce quil y a quand-même eu une politique de redistribution -même timide, faute de mieux.
Toujours en accroissant le fossé entre les riches et les pauvres. On est bien daccord. Ca, cest scandaleux.
Mais on a quand-même eu cette politique darrosoir. On na pas complètement laissé tomber ceux qui sont en difficulté, comme les marginaux. "
-" On sest contenté de marginaliser ceux qui ne létaient pas... "
-" Pour introduire une taxation des mouvements financiers dans un pays, il faudrait, dabord, convaincre suffisamment de gens. "
-" Cest le travail des médias. "
-" Alors là, ce nest pas une partie facile.
Lesprit des gens
Je pense que ne pourraient sy résoudre, peut-être, que ceux qui sont prêts à accepter une certaine baisse de niveau de vie.
Parce que, une fois encore, un détournement automatique des flux financiers se mettrait en place.
Alors, on peut très bien se dire : " Nous savons très bien que nous avons raison et nous allons mettre cela en pratique. "
Mais, je pense que, très rapidement, on serait en bute à des difficultés considérables. "
-" Cest-à-dire ? "
-" Des pertes demplois très importantes. Je suis persuadé que la population ne franchira pas ce pas-là.
Vous savez, les gens sont extrêmement prudents. Chaque fois quon a essayé de proposer de timides -parce quil faut y aller par touches successives... "
-" Avec le projet dont nous discutons, les gens recevront leur chèque mensuel. Ce sera très concret.
Si on propose ce projet sous forme dinitiative populaire, chacun y verra aussitôt son intérêt personnel. "
-" Je vais vous dire franchement ce que je pense.
Face à ce genre dinitiative... Il y a une large part dutopie : il faut faire confiance aux gens, il faut changer la société... Votre projet implique une conversion considérable, voire totale, dans lesprit des gens. "
-" Quand vous parlez de ce projet avec une vendeuse, un chômeur, ou même avec le directeur de la Chambre genevoise dagriculture, ils réagissent positivement.
En raison des fusions et des restructurations continuelles, il y aura de moins en moins de salariés dans le secteur bancaire. Ce milieu représentera une part dinfluence électorale de plus en plus insignifiante.
Ce qui est déterminant, cest que, dans quasiment chaque famille, vous avez un chômeur. Dans la plupart des familles, vous avez soit un père qui trime sur des chantiers, soit une mère qui est vendeuse, ou infirmière dans un hôpital.
Dautre part, vous avez les fonctionnaires, continuellement menacés dune baisse de pouvoir dachat ou dune réduction des effectifs.
Dans ce contexte-là, dun point de vue politique, lécrasante majorité de la population se sent directement menacée par lévolution actuelle. Les illusions, les promesses de reprise économique et compagnie, plus personne ny croit. "
-" Néanmoins, je constate que très peu de gens sont disposés à franchir un pas, aussi modeste soit-il. Cest cela qui, personnellement, minquiète beaucoup.
Intoxication médiatique
A la radio, les premières nouvelles diffusées le matin se rapportent au sport. Et puis, les nouvelles sur la circulation... Il y a une demande pour cela.
Il faut voir, aussi, que cette population se passionne pour beaucoup de choses qui sont des futilités. "
-" On ne lui parle que de cela, dans les médias. "
-" Il y a quand-même interaction.
Il est évident quon nous amuse avec un certain nombre de nouvelles totalement ridicules. Si vous écoutez la radio, le matin, on vous parle daffaires accessoires, sans aucune importance. Les problèmes de cur de la princesse Machin. "
-" Pendant quon parle de cela, on névoque pas les vrais problèmes... "
-" Absolument. On noie la population sous une avalanche de nouvelles vraiment ridicules.
Autrefois, on nous donnait dabord les nouvelles politiques. Ensuite, les nouvelles générales. Le sport venait à la fin.
Mais on constate, aussi, que la population a une propension à se laisser amuser et cherche à se faire amuser. Malheureusement, je dois bien le dire aussi.
Moi, je me rends compte à quel point, ici, dans cette banque, dans ce milieu-là...
La commission du personnel
Par exemple, la commission du personnel. On réunit la commission du personnel. On nous annonce que, lautomne prochain, il y aura une élection, pour la commission du personnel. "
-" Cette commission est-elle censée sexprimer, au nom du personnel, vis-à-vis de la banque ? "
-" Tout-à-fait.
Alors, à cette commission du personnel, on nous livre un matériel à distribuer, etc... Je nai pas vu un seul bulletin de vote. Rien du tout.
Puis, on mannonce quil y a eu une élection... Alors, je minquiète : " Mais enfin, cest quoi, cette histoire ? " On me répond : " Vous comprenez, il ny avait quun seul candidat, dans votre section. Il a eu les dix signatures dappui. Alors, il a été élu, tacitement... " Jai dit : " Je regrette, mais jaurais voulu voter blanc. Je ne voulais pas voter pour ce monsieur. Mais je nai pas pu le faire. "
Alors, je regrette autant les manipulations de la direction que lapathie du personnel. Parce quil y a une coresponsabilité directe.
Jai essayé dinterroger mes collègues. Personne ne sintéressait. Ils sen foutent complètement. Il y a, aussi, quelque chose à dire de ce côté-là.
La démocratie reste un idéal
On vit dans un système qui est pseudo-démocratique. La démocratie nexiste pas. La démocratie, cest le pouvoir dans les mains dun peuple informé et responsable. Il nest ni lun, ni lautre. Donc, on ne vit pas en démocratie. Ca reste un idéal.
Mais on a un système qui exige des citoyens quils sinforment un minimum. Et je crains que, malheureusement, on ne cherche pas toujours à le faire. Même si on a souvent le sentiment dêtre trompé. Il y a cet effort à faire. Et beaucoup de gens renoncent à faire un minimum defforts. Je trouve cela dommage.
On a lutté, par exemple, pour le droit de vote des étrangers. Il figure dans la Constitution du canton du Jura, mais parce que cette Constitution a un esprit de lutte. Moi, je suis Jurassien dorigine. Cest le canton qui a été le plus ouvert, à une certaine époque, au droit de vote des étrangers.
Mais il faut bien reconnaître que, dans la durée, cet esprit daccueil sest étiolé. Il y a eu la montée du chômage.
Il y a eu des régions, comme les Franches-Montagnes -qui sont uniquement des régions agricoles-, qui avaient voté oui pour le droit au logement. Mais ça, cest parce quil y a un esprit de lutte.
Je me souviens quen France on disait toujours : " A trois cents mille chômeurs, ce sera la révolution ! " Eh bien, on a multiplié ce chiffre par dix et il ny a pas eu de révolution.
Bon, maintenant, les chômeurs commencent à descendre dans la rue. Ils ont décidé de certaines actions.
Léthargie
Il y a comme un endormissement. Et, quand vous discutez, les gens vous donnent raison, certes, mais cest : " Débrouille-toi tout seul ! On te suit ! "... Mais il ny a rien qui bouge.
Pour simplement distribuer un tract devant la banque... Seuls les gens du syndicat le lisent.
Cest tellement ancré dans les esprits... Il faut une conversion.
Cest clair quil faut des projets. Des projets utopiques.
Mais il faut essayer de faire, avec les gens, ce quon peut faire. Il faut essayer de les amener à changer un peu les choses. On saperçoit, très rapidement, quon a énormément de peine à les convier à des gestes simples. Comme la présence à une manifestation, à une assemblée de protestation, etc... Un effort de mobilisation est déjà difficile, pour beaucoup de gens. Et cest là que jen viens. Alors, les grands projets...
On a un peu limpression que les gens bêtifient de plus en plus. "
-" Lintroduction de leuro saccompagnera des critères de Maastricht. Ils sont draconiens. Ils imposent, de facto, une politique délibérément antisociale aux Etats, puisque tout est subordonné à lassainissement du déficit et que, dans le même temps, la ruine de léconomie locale tarit les ressources fiscales.
Avec lintroduction de leuro, on peut sattendre à une explosion de linjustice sociale, partout en Europe, et à une aggravation de toutes les tensions sociales.
Dernièrement, en France, un universitaire toulousain déclarait quactuellement on en est à la dernière étape avant Le Pen... Parce quil faut bien voir que la population française éprouve un profond dégoût pour le milieu politique. Gauche, droite, tous pourris, etc... A juste titre, dailleurs.
En Suisse, si vous discutez avec la population, vous constatez que les gens néprouvent plus aucun sentiment de respect pour les politiciens. Le mot " politicien " est devenu une insulte... "
-" Pourtant, je suis persuadé que, parmi les politiciens, il y a des gens honnêtes. "
-" Oui, mais ils saplatissent devant les autres. "
-" Effectivement, même dans les syndicats, on a beaucoup plus de peine à avoir un discours original. On a limpression que la marge de manoeuvre est plus étroite quauparavant. Doù, peut-être, une baisse du niveau de lidéalisme, dans le discours de la gauche... "
-" Considérons le discours de la gauche, actuellement, dans le canton de Genève...
Alors que la moitié de la population a besoin dune aide de lEtat pour payer sa prime dassurance maladie, alors quon a des centaines de sans-abri, de SDF, vingt mille chômeurs -dont plusieurs milliers sont au " minimum de survie "-, la gauche genevoise essaie de nous faire croire que les grands problèmes qui doivent mobiliser les militants sont le parking de la place Neuve et laménagement de la place des Nations... Pour ces vétilles, on lance des référendums, on organise des stands de récoltes de signatures...
Par rapport aux esclaves des diplomates, que fait la gauche genevoise ? Elle ne fait rien du tout. Elle se tait. Alors même quil y a deux prétendus " socialistes " au Conseil dEtat... Si, à chaque séance du Grand Conseil genevois, ou du Conseil national, il y avait une intervention parlementaire à ce propos, le problème serait réglé depuis longtemps. Mais il ny a pas dintervention.
Par rapport aux chômeurs en fin de droit, la gauche ne fait rien du tout. Elle se tait.
Par rapport aux agriculteurs, en voie de clochardisation, que fait la gauche ? Elle les poignarde dans le dos...
Tous les vrais problèmes -qui prennent la population à la gorge- sont purement et simplement évacués du discours. Et on vous fait de lagitation sur des trucs totalement insignifiants, comme un parking ici ou laménagement dune place là-bas. Cest vraiment prendre les gens pour des imbéciles. Cest du nimporte quoi, une gauche pareille. Des nullités intégrales.
Comment voulez-vous que la population se sente encore concernée par lactivité politique ? "
-" Je suis extrêmement inquiet de voir à quel point les gens sont apathiques. Ce repli sur eux-mêmes... Ils renoncent à assumer.
Je veux bien que tout soit extrêmement discutable, critiquable. Quon vit dans une société pourrie, daccord. Mais quest-ce quon fait pour changer cela ?
Alors, votre proposition de taxer les mouvements financiers pour distribuer largent à la population, effectivement, est foncièrement révolutionnaire. Il faut bien le dire... "
-" Elle est très pragmatique.
Y a-t-il un message que vous souhaiteriez faire passer ? "
-" Je pense quil faut être vrai dans ses démarches. Eviter les tricheries. Etre sincère. Avoir un peu de cohérence. "
Propos recueillis par Frank BRUNNER
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