Retenez-moi ... interviews ... Joël Dupont, contaminé par l’amiante, s’exprime à propos de son expérience de travail

Question :
-« M. Dupont, les agissements dont vous avez été victime, de la part de votre employeur, sont constitutifs d’homicide par négligence.

Le 30 mars 2002, on pouvait lire une dépêche de l’AFP, à propos d’une affaire de contamination par l’amiante.

Quarante-cinq des anciens employés de l’entreprise suisse Eternit sont morts d’un mésothéliome, c’est-à-dire un cancer de la plèvre et du péritoine, provoqué par l’inhalation de poussière d’amiante.

Dans votre, comment tout cela a-t-il débuté ? »

Joël Dupont :
-« Je suis de nationalité belge et j’avais obtenu un emploi en France, à proximité de la frontière suisse genevoise. Comme je me trouvais dans une situation financière difficile, j’étais bien content d’avoir du travail.

Une patronne irresponsable

Le 6 novembre 2001, j’ai donc commencé à travailler pour l’entreprise Erni, 12 rue des Biches, à Ville la Grand. Cette entreprise nettoie et révise des cuves à mazout. Sa directrice, Mme Blondeau, occupe une demi-douzaine d’employés.

Quelques semaines après mon arrivée, j’ai appris que la cuve principale de déchets de mazout fuyait et polluait la nappe phréatique. »

-« Comment l’avez-vous appris ? »

-« Tout le personnel était au courant, mais personne ne réagissait. »

-« Pouvez-vous raconter ce qui vous est arrivé sur le chantier ? »

-« Début décembre 2001, Mme Blondeau nous a ordonné de démolir le bâtiment d’une ancienne carrosserie, située rue du 18 août, à Gaillard, entre Annemasse et la frontière genevoise. Aucun d’entre nous n’avait reçu la formation requise pour ce travail.

Quand on joue à la roulette russe avec les travailleurs

On m’a fait monter sur des poutres, à quinze mètres de hauteur, sans harnais ni aucune espèce de sécurité.

Environ une semaine après le début de ces travaux de chantier, on nous a distribué des massettes et des pied-de-biche et on nous a ordonné de démolir une toiture d’une superficie de 400 m2, en éternit. Ce travail provoquait des nuages de poussière. Quelques jours plus tard, certains de mes collègues m’ont signalé que l’éternit contient de l’amiante et qu’il s’agit d’une matière cancérigène. Pourtant, nous n’avions aucune protection.

Environ une semaine après le début de ce chantier, on nous a distribué des petits masques en carton, similaires à ceux que portent certains manifestants. Deux semaines après cette distribution, on nous a suggéré de mettre les masques à mazout. Pourtant, leurs filtres ne sont pas conçus pour la poussière d’amiante.

Mme Blondeau, qui m’employait sur ce chantier, m’a donc délibérément exposé à une contamination à la poussière d’amiante, d’abord sans me fournir aucun moyen de protection, puis en me proposant des moyens de protection dérisoires et manifestement insuffisants. De plus, je n’ai reçu aucune information, de sa part, à propos des risques mortels qu’elle me faisait courir. Elle ne s’est pas davantage préoccupée de mon sort depuis qu’elle sait m’avoir fait respirer, durant des semaines, de la poussière d’amiante.

Danger public

Par-dessus le marché, les débris d’éternit étaient emportés avec les déblais de béton et jetés dans une décharge publique, sans aucune espèce de précaution à l’égard des personnes ou de l’environnement. Comme si la pollution de la nappe phréatique ne suffisait pas...

Le 10 janvier 2002, j’ai été victime d’un accident de travail, sur ce chantier. Je me suis coincé le pouce entre deux planches. Le lendemain, j’ai été mis en arrêt de travail. »

-« Et c’est alors que vous avez décidé de réagir ? »

-« Je ne savais pas très bien quoi faire et je redoutais le coût d’une consultation d’avocat.

Que fait la police ?

D’abord, je me suis présenté à la police d’Annemasse. La policière de l’accueil m’a dit que la police ne s’occupait pas de ce genre d’affaire. On n’a même pas accepté d’enregistrer ma plainte.

Les syndicats

Aux alentours du 20 janvier 2002, je suis allé demander l’assistance d’un syndicat, à Annemasse. Le secrétaire syndical qui m’a reçu n’a absolument pas réagi.

L’Inspection du travail

J’ai alors téléphoné à Mme Desbrée, à l’Inspection du travail, à Anneçy, pour lui révéler toute cette affaire, et elle m’a fixé un rendez-vous pour la fin du mois. L’Inspection du travail dépend du Ministère de l’emploi et de la solidarité.

A l’occasion de cette entrevue, Mme Desbrée s’est montrée choquée par cette histoire et elle m’a affirmé que, dès le vendredi de cette semaine-là, elle interviendrait sur ce chantier et le ferait stopper immédiatement, si elle y décelait la moindre trace d’amiante. Avant que nous nous quittions, elle s’était engagée à me téléphoner au plus vite, pour m’informer du résultat de son intervention.

Trois semaines plus tard, vers la mi-février 2002, étant toujours sans nouvelles de Mme Desbrée, j’ai pris l’initiative de lui téléphoner, mais elle ne prenait pas mes appels. Finalement, l’une de ses collègue m’a déclaré qu’elle avait été malade la semaine précédente, qu’elle n’avait toujours pas inspecté le chantier de Gaillard, mais qu’elle devait s’y rendre à la fin de cette semaine-là. Je n’ai plus, dès lors, obtenu la moindre information de ses services, jusqu’à sa lettre du 14 mars 2002.

Cette lettre du 14 mars témoigne d’une grande passivité dans la manière dont Mme Desbrée mène son enquête, puisqu’à cette date elle ne fait état que de deux courriers expédiés, l’un à l’entreprise Erni et l’autre aux services de la DRIRE, que Mme Desbrée estime compétents et sur lesquels elle rejette la responsabilité d’une intervention. »

-« Qu’est-ce que c’est, « la DRIRE » ? »

-« C’est une administration qui dépend du Ministère de l’environnement.

Mme Blondeau m’a dit être entrée en possession d’un rapport officiel français, datant de 2000, et attestant qu’il n’y avait pas d’amiante sur le chantier incriminé.

Mais il faut savoir que l’amiante était intégrée à l’éternit d’une toiture ondulée. Sous cette forme, l’amiante n’était pas dangereux. La poussière d’amiante n’a été libérée qu’au moment de la destruction de l’éternit, sur ordre de Mme Blondeau, deux ans après la rédaction du rapport auquel elle se réfère pour nier la présence d’amiante sur le chantier. Il est normal qu’à l’époque on n’ait pas constaté un problème d’amiante, puisque l’éternit n’avait pas été réduite en poussière et n’avait donc pas libéré l’amiante.

En date du 5 mars 2002, j’ai encore personnellement observé des résidus d’éternit sur le chantier de Gaillard.

Analyse d’un échantillon d’éternit

Le 13 mars 2002, j’ai apporté un échantillon d’éternit, provenant de ce chantier, au Service cantonal de toxicologie industrielle et de protection contre les pollutions intérieures, à Genève. Je voulais que l’échantillon soit analysé.

Quelques jours plus tard, ce service genevois a rendu un rapport, dans lequel il est écrit : « L’échantillon que nous avons analysé contient entre 12 et 14 % d’amiante de type chrysotile. »

-« Il n’y a donc aucun doute ? »

-« Concrètement, ça veut dire que, d’ici un certain nombre d’années, je développerai très probablement un cancer des poumons ou quelque autre maladie respiratoire. Il en ira de même pour mes collègues de travail. J’estime que Mme Blondeau est responsable du préjudice que j’ai subi et que je dois m’attendre à subir jusqu’à la fin de ma vie.

Inertie

Mme Desbrée, la fonctionnaire de l’Inspection du travail, bien qu’elle ait parfaitement compris la gravité de la situation au sein de l’entreprise Erni -ainsi que je l’ai constaté lors de notre entrevue-, et bien qu’elle se soit alors engagée à réagir au plus vite et avec la plus grande énergie, n’a, en réalité, manifesté que de la désinvolture, n’en faisant que le moins possible, laissant s’écouler des semaines avant de se rendre sur le chantier, et ne prenant alors aucune mesure concrète. De toute évidence, elle ne s’est même pas souciée d’informer les autres employés de l’entreprise Erni des conséquences d’une exposition à la poussière d’amiante.

J’estime qu’au vu de la gravité de la situation -puisque les ouvriers étaient exposés à un danger mortel-, Mme Desbrée aurait dû ordonner l’arrêt immédiat du chantier, faire procéder aussitôt à un prélèvement d’échantillon à fins d’analyse, prendre l’initiative d’alerter aussitôt tous les autres services de l’Etat concernés, et, surtout, avertir les employés contaminés, afin qu’ils puissent se faire examiner par des médecins.

Or, dans la pratique, Mme Desbrée a choisi de « couvrir » l’entreprise Erni. Elle a attendu comme si elle avait tout son temps, comme si la situation ne présentait aucun caractère d’urgence. L’entreprise Erni a pu achever son chantier et répandre tranquillement tout son poison dans la nature, avec la bénédiction de Mme Desbrée…

Procédure judiciaire

Le 26 mars 2002, j’ai décidé de déposer plainte, contre Mme Blondeau, la patronne de l’entreprise Erni, et contre l’Etat français, à travers la personne de Mme Desbrée. »

Propos recueillis par Frank BRUNNER

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