Retenez-moi ... élections au Conseil d'Etat genevois ...
Frank Brunner sexprime à propos de son projet de taxe sociale et de sa candidature pour lélection du Conseil dEtat genevois de 2001. Une interview réalisée par Nicolas GRANGIER pour ONE FM.

Question :
-" Frank Brunner, vous vous êtes déclaré candidat, pour le Conseil dEtat de 2001, et, notamment, dans votre programme, il y a un projet de taxation qui est assez neuf. Pouvez-vous exposer le principe que vous défendez, à travers ce projet ? "
Frank Brunner :
-" Pour bien comprendre le fonctionnement du projet, il faut dabord comprendre par rapport à quoi il réagit.
Un phénomène de fuite en avant
Actuellement, comme vous le savez, nous sommes dans une logique qui fait que la plus grande partie de la fortune du monde est accaparée par un nombre très réduit de personnes.
Le même phénomène se produit au niveau des supermarchés, qui accaparent la clientèle du petit commerce ; et au niveau des multinationales, qui accaparent la clientèle des PME.
Cest toujours le plus gros et le plus riche qui ramasse tout.
Le résultat, cest que la clientèle de masse voit son pouvoir dachat qui seffondre continuellement. En fait, quand on vous dit que votre salaire augmente de 1 %, vous constatez que votre prime dassurance maladie a augmenté de bien davantage. Donc, le pouvoir dachat continue de seffondrer.
Leffondrement du pouvoir dachat fait que les gens sont contraints daller dans les supermarchés. Ils sont contraints de déserter les petits commerces.
Même dans les supermarchés, on crée des gammes de produits -genre Budget, à la Migros- qui sont conçus pour les pauvres.
Cest un phénomène de fuite en avant dans lequel le patron, qui voit quil vend de moins en moins, rogne sur les salaires, et la clientèle de masse sappauvrit toujours davantage.
Une logique qui aboutit à lesclavage
Cest une logique qui aboutit à lesclavage, purement et simplement. Parce quon peut se demander dans quelle mesure un salarié qui trime toute la journée sur un chantier, ou une vendeuse dans un magasin, dans quelle mesure leur statut se distingue de celui dun esclave, puisquils sont, finalement, payés au minimum vital.
Un esclave, il faut lui donner de la nourriture, il faut lui donner des vêtements, il faut le loger ; ça représente aussi un minimum vital.
Finalement, cest la démocratie elle-même qui, à terme, perd carrément son sens.
Vous avez une minorité de nantis qui gouvernent en fonction de leurs intérêts à eux et qui, à leurs intérêts, sacrifient limmense majorité de la population.
Inverser la logique du phénomène
Ce projet de taxe sociale vise à inverser complètement la logique du phénomène.
Alors, concrètement, comment ça se passe ?
Il sagit de taxer absolument tous les mouvements financiers. Cest-à-dire aussi bien les mouvements financiers au niveau du boursicotage -mais pas seulement ça ; parce que ça, ce serait la taxe Tobin. On va plus loin, avec ce projet de taxe sociale ; on va taxer même lachat dun carambar : absolument tout ce qui est acheté.
Daprès le projet que jai conçu, le produit de la taxe aboutirait dans un compte commun de lEtat et, de là, chaque habitant recevrait un chèque mensuel, sans aucune condition ni aucune discrimination.
Le but est daccroître le pouvoir dachat de chacun, dune façon complètement indépendante du salaire.
Ensuite, quand les gens ont ce supplément de pouvoir dachat et quils le dépensent localement, dans la zone taxée -par exemple, si la zone taxée est le canton de Genève- : vous dépensez votre pouvoir dachat localement, donc vous intensifiez les mouvements financiers, la taxe rapporte davantage et, de ce fait, la part de chacun augmente continuellement.
Dans cette logique, on va démarrer plus ou moins modestement, avec quelques milliers de francs de supplément de pouvoir dachat par an et par personne, mais on va arriver, au bout de X mois ou de X années -ça dépendra de la masse des mouvements financiers qui seront taxés-, à une situation où le revenu provenant de la taxe vous permettra de vivre dune manière indépendante du travail.
Vous ne serez plus du tout à la merci dun employeur qui vous diminue votre salaire et qui vous dit : " Si vous nêtes pas
content, il y a cinquante chômeurs derrière la porte ! "
-" Mais pourquoi ce système, qui paraît bien ingénieux, na-t-il pas été évoqué auparavant, par les politiciens ? Est-ce parce que cest un système qui a des limites, ou qui dérange, dune manière ou dune autre ? "
-" Tout ce que je peux vous dire, cest que jai rencontré, depuis des années, de la part du milieu politico-syndical, une volonté de censure.
Dans un premier temps, je leur ai communiqué ce projet de taxe sociale à travers ma publication. Jai essayé dorganiser des conférence-débats. Jai vraiment fait tout ce que jai pu, pendant des années, pour tenter dobtenir des soutiens du milieu politico-syndical.
Tout ce que jai obtenu de leur part, cest du dédain. Ils ne veulent absolument pas en entendre parler.
Finalement, cest pour briser cette espèce de blocus, de censure, que jai décidé de me porter candidat au Conseil dEtat, de sorte quau moins la population puisse dire : " Est-ce que, oui ou non, on veut tenter le coup ? " Pas que ce soit une espèce doligarchie de nantis qui décide, à la place des exploités : " Non, non ! Pour vous, cest bien de continuer de vous faire exploiter ! "
-" Mais, si vous étiez élu, comment arriveriez-vous à faire passer ce genre de projet ? Parce que le Conseil dEtat est quand même un collège. Il faudrait sentendre avec dautres personnes. Vous pensez que lidée peut être reçue de plusieurs bords politiques ? "
-" Ce quil faut voir, cest que ce projet est conçu dans lintérêt général de la population.
Ce nest pas un projet qui, par exemple, est contre le patronat. Parce quà partir du moment où le pouvoir dachat de la clientèle de masse saméliore, il est clair que lépicier du coin va en bénéficier immédiatement.
Actuellement, le petit épicier, le petit boulanger voient tous leurs clients foutre le camp à la Migros. Ces clients-là, ils les verront revenir. Le restaurateur aura de nouveau, à midi, un restaurant rempli. Les salles de cinéma vont récupérer leurs spectateurs.
La raison dêtre de lexclusion
Actuellement, on parle toujours de la lutte contre lexclusion. On prétend que le fait de créer des emplois payés au lance-pierre contribue à la lutte contre lexclusion.
En fait, cest un leurre, parce que lexclusion résulte essentiellement de la pauvreté. A partir du moment où vous êtes exclu, vous navez plus accès à aucun endroit dont lentrée est payante.
Lexclusion, elle est faite par ça.
Je ne vois pas en quoi un salarié payé au minimum vital est moins exclu quune personne à lassistance publique. "
-" Vous êtes un candidat qui défend des idées de droite -léconomie, qui est soutenue au niveau local, en remettant du dynamisme dans le circuit-, mais, en même temps, il y a ce côté plus social, plus, peut-être, de gauche, pour noublier personne. Comment est-ce que vous vous situeriez ? "
-" Je ne me situe pas du tout daprès des étiquettes partisanes. Parce que ma connaissance du milieu politique fait que je ne crois pas du tout que les gens qui affichent des convictions -" Je suis marxiste ", ou " Je suis ceci, je suis cela "-, je ne crois pas du tout que ce soit vrai.
Parce quon constate, par exemple à Genève, où, depuis quatre ans, la gauche est majoritaire aussi bien à la ville quau Grand Conseil, quils nont absolument rien fait. Même pour les SDF, ils nont pas levé le plus petit doigt
Aucun soutien du milieu politico-syndical
Là, ce projet, qui a pour but déradiquer linjustice sociale de manière définitive, et qui devrait emporter ladhésion enthousiaste des milieux syndicaux, on constate quil ne reçoit aucun soutien.
Cest-à-dire que vous organisez une conférence-débat, vous invitez des dirigeants syndicaux à venir participer, en qualité dintervenants ; ils vous boycottent
Alors que jai eu des petits patrons dentreprises qui se sont déplacés et dont lun a même abrégé ses vacances pour venir !
Vous comprenez ?
Alors, je regarde les individus. Ce nest pas parce quon me dit : " Untel, il est de tel parti, ou de tel autre ", que " Celui-là, il ne faut pas lui adresser la parole ", et puis " Celui-ci, cest un philanthrope "
"
-" Y a-t-il un électorat type que vous voulez séduire ? Par exemple, ceux qui ne vont jamais voter, ceux qui sont déçus par ce qui se passe ? Y a-t-il quand même des cibles que vous visez plus particulièrement ? "
-" Je ne vise pas une cible en particulier.
La course des lemmings
Je madresse, finalement, à tous ces gens qui se rendent bien compte quon est lancé dans une fuite en avant, que cette fuite en avant vide la démocratie elle-même de son sens. Cest une espèce de course des lemmings vers la falaise.
Chacun, au fond de soi, se rend bien compte que ça ne peut pas continuer comme ça. On sen rend aussi bien compte dans les milieux patronaux que dans les milieux ouvriers.
Cela ne peut pas continuer comme ça, où limmense majorité de la population devient toujours plus pauvre, plus pauvre, plus pauvre, pour quune infime minorité puisse accumuler des richesses toujours plus grandes. Cest de la folie, cette histoire
Ce sont ces gens-là, auxquels le milieu politique ne propose absolument rien du tout, à part " Continuez de me réélire,
pour que je puisse avoir le pouvoir pour le pouvoir ".
Je pense que la solution nest plus du tout dans des réponses partisanes, avec des idéologies et des trucs comme ça.
Cest inéluctable !
On a des problèmes concrets à résoudre. Il faut regarder la réalité telle quelle est et pas simplement dire : " Ah, mais cest inéluctable ! On ne peut rien faire ", etc
Et que la seule " solution " est de truquer les statistiques pour faire diminuer le chômage. Un type qui bosse quelques heures par mois, ça y est, ce nest plus un chômeur
" Voyez les résultats quon a obtenus ! On a fait diminuer le chômage ! Cest une prouesse ! On a créé des emplois ! ", parce que là où il y avait une personne avec un salaire décent, maintenant il y en a trois qui bossent, payées au lance-pierre
Parce que, le chômage, on peut le supprimer demain : il suffit de rétablir lesclavage. Il ny aura plus de chômeurs ; il ny aura que des esclaves. Tout le monde aura du travail. Si cest simplement ça, le but
Seulement, le but que je me fixe -jai quand même une opinion de lêtre humain qui est plus élevée
Lydas
Cela me fait penser à Carthage, dans lAntiquité. Il y avait un type qui sappelait Lydas. Cétait un chercheur. Il avait inventé une machine à vapeur. Il voulait révolutionner le transport et supprimer le travail servile. Cest le gouvernement de Rome qui lui a interdit de poursuivre ses recherches, parce que, lesclavage, ça convenait très bien
"
Propos recueillis par Nicolas GRANGIER pour ONE FM
les intertitres sont de la rédaction