Retenez-moi ... interviews ... Jacques et Lise

Jacques et Lise (prénoms fictifs), âgés d’une vingtaine d’années, s’expriment à propos de leur expérience des services sociaux genevois et de leur vision de la société

Question :

-" Pouvez-vous décrire l’itinéraire qui vous a mené à faire appel à l’aide sociale ? "

Jacques :

-" Après le cycle d’orientation (2), j’ai encore étudié pendant deux ans : une année à l’école de culture générale, puis une année dans un lycée, en France -je suis double national, Suisse et Français. Je n’avais pas envie de suivre un apprentissage, ni de suivre des études universitaires.

(2) Dans le canton de Genève, le cycle d’orientation succède à l’école primaire.

Pendant deux ans, j’ai effectué des petits boulots.

A l’âge de dix-huit ans, je me suis inscrit au chômage. Pour recevoir 2000.- FS par mois d’indemnités, il aurait fallu que j’aie travaillé pendant une année, à plein temps. Comme ce n’était pas le cas, je ne recevais que 800.- FS par mois. "

-" Quel salaire aviez-vous reçu, pour vos petits boulots ? "

-" Quand je travaillais pour l’Etat de Genève, ce n’était pas payé grand-chose... Dans une étude d’avocat, j’avais obtenu un emploi bien payé... "

-" Quel était le montant du plus gros salaire que vous avez touché ? "

-" 22.- FS de l’heure. C’était dans cette étude d’avocat. Je travaillais à temps partiel. "

-" Vos indemnités de chômage se limitant à 800.- FS par mois, receviez-vous une aide sociale complémentaire ? "

-" Non. Je vivais chez mes parents. 

A l’âge de vingt ans, j’ai quitté mes parents. J’avais obtenu une occupation temporaire à l’aéroport. Je recevais 2600.- FS par mois. "

-" Vous en avez profité pour vous installer chez vous ? Quel était le montant du loyer ? "

-" 670.- FS par mois. "

-" Jusqu'à quand cette période de chômage a-t-elle duré ? "

-" Elle n’a jamais cessé. Je n’avais pas de formation et je n’ai pas non plus cherché à travailler.

Chômeur en fin de droit

D’autres chômeurs se retrouvent en fin de droit parce qu’ils n’ont jamais obtenu un emploi. A cause de leur âge ou de leur manque de qualifications. Tandis que moi, après avoir eu un avant-goût du marché du travail, j’ai décidé de ne pas l’intégrer.

Je me suis retrouvé en fin de droit, au bout d’une année et demi. "

-" Et là, comment cela s’est-il passé ? "

-" Je me suis inscrit au Revenu minimum cantonal d’aide sociale (RMCAS). On me payait le loyer, l’assurance-maladie, et je recevais 1050.- FS par mois pour toutes les autres dépenses. "

-" Cela fait un budget de 35.- FS par jour... "

-" C’est le " minimum de survie "... "

-" Comment cela s’est-il passé, avec le RMCAS ?

Mentionnons qu’on vous consent le " minimum de survie ", tout en vous imposant une " contre-prestation " bénévole. On vous oblige à faire du " bénévolat ", ce qui est tout à fait paradoxal... "

-" Je suis resté six mois sans faire de contre-prestation. On ne m’en a pas proposé. Il n’y a pas assez de contre-prestations par rapport à la quantité de chômeurs en fin de droit.

Ensuite, on m’a proposé une contre-prestation à Radio-Zone. J’assurais la permanence. Répondre au téléphone, s’occuper du courrier, l’agenda culturel... Je faisais de la paperasserie. Je lisais les journaux. Ce n’était pas une occupation contrôlée. Je m’occupais moi-même. "

-" N’a-t-on pas essayé de vous donner une formation, de vous apprendre le métier, etc... ? "

-" Non.

J’ai passé quatre mois à Radio-Zone.

Exclu du RMCAS

Au bout d’un an et demi, on m’a exclu du RMCAS. Parce que je ne produisais pas les " preuves de recherches d’emplois ".

Quand j’étais au chômage, je faisais de fausses recherches d’emplois, et j’en ai eu marre. "

-" Vous vous êtes donc retrouvé sans ressource. "

-" Voilà. C’était en 1997. "

L’itinéraire de Lise

Lise :

-" C’est à cette époque que j’ai rencontré Jacques. Il avait vingt-deux ans. "

-" Quel a été votre itinéraire, Lise ? "

-" J’ai quitté le domicile de mes parents à dix-sept ans et demi. Ils m’ont payé le loyer et ils me donnaient de l’argent de poche pour vivre.

J’ai eu ma maturité à dix-huit ans et demi.

Ensuite, j’ai travaillé, pendant huit mois, comme vendeuse. Je travaillais à 50 % et mon salaire était de 2200.- FS par mois. J’économisais une partie de mon salaire.

A l’âge de vingt ans, j’ai commencé l’université. J’ai étudié sciences politiques, pendant deux ans. Cela ne me plaisait pas. Je n’ai pas réussi. En 1997, j’ai commencé des études de lettres. J’avais vingt-deux ans.

Comme l’argent de poche que me donnaient mes parents était insuffisant pour vivre, je puisais dans mes économies. "

-" Jacques, qu’avez-vous fait, après qu’on vous ait exclu du RMCAS ? "

Jacques :

-" Je me suis rendu à l’Hospice général (3), au bureau d’aide sociale du quartier de Saint-Jean, où j’avais mon domicile.

(3) Le service social du canton de Genève.

L’Hospice général

J’ai demandé l’assistance. On me l’a refusée. Selon eux, il n’y avait pas de motif pour que je bénéficie d’une aide sociale. L’assistante sociale qui m’a reçu m’a dit que l’aide sociale n’est pas un droit. Il ne suffit pas d’être sans ressource pour l’obtenir. "

-" Vous a-t-on laissé sans rien ? "

-" Exactement.

J’ai écrit une lettre au président de la Commission de recours de l’Hospice général, pour me plaindre du comportement de cette assistante sociale, qui me manifestait du mépris et m’envoyait me faire foutre. J’estimais qu’elle n’avait pas l’attitude à laquelle on est en droit de s’attendre de la part d’une assistante sociale. Puis j’ai écrit au chef du Département de l’action sociale. Le directeur de l’action sociale m’a répondu.

Par la suite, l’attitude de l’assistante sociale s’est modifiée.

Je suis allé voir un psychiatre, que je connaissais, et je lui ai expliqué que j’avais besoin d’un certificat d’incapacité de travail, pour avoir un motif qui me donne droit à l’assistance sociale... Et là, ensuite, je l’ai obtenue.

On me payait le loyer, l’assurance maladie, et on me donnait 1000.- FS par mois pour vivre... "

-" Combien de temps s’est-il écoulé entre le premier refus d’assistance et le moment où vous l’avez obtenue ? "

-" Trois semaines, un mois. "

-" Vous a-t-on donné l’argent rétroactivement ? "

-" Non. "

-" Donc, pendant trois semaines, vous n’avez pas pu payer le loyer de votre logement, etc... "

-" Oui. Une fondation, financée par les montres Rolex, a payé mes retards de loyer.

Retour au RMCAS

Après trois ou quatre mois d’assistance publique, on m’a fait réintégrer le RMCAS. Pour réintégrer le RMCAS, il me fallait un certificat de reprise du travail. Je l’ai obtenu.

Au début du mois de mai 1998, j’ai quitté mon logement, pour vivre avec Lise.

Comme elle touchait à peine 500.- FS par mois, le RMCAS a également pris Lise en charge. On nous payait le loyer, l’assurance maladie, et on nous donnait 1600.- FS par mois pour vivre à deux...

Cela a duré deux mois. Ensuite, les fonctionnaires du RMCAS se sont aperçus qu’ils s’étaient trompés. "

-" Comment se fait-il que l’Hospice général vous ait réintégré au RMCAS, alors que vous aviez produit un certificat d’incapacité de travail ? "

-" Parce qu’on voulait se débarrasser de moi. "

-" N’y a-t-il pas des aberrations, dans cette histoire ?

Pour vous accepter à l’assistance sociale, on vous demande un certificat d’incapacité de travail. Et, ensuite, alors que vous l’avez fourni, on vous réintègre au RMCAS, où vous êtes censé être apte au travail...

Pourquoi avez-vous fourni un certificat de reprise du travail ? "

-" Parce que je préférais retourner au RMCAS. "

-" Est-ce donc à la suggestion de l’Hospice général que vous avez accepté de retourner au RMCAS ? "

-" Oui. "

-" Vous a-t-on expliqué que, pour retourner au RMCAS, il vous fallait un certificat de reprise du travail ? "

-" Oui. "

-" Et au RMCAS, comment cela s’est-il passé, la seconde fois ? "

-" Au RMCAS, c’était comme la première fois. Je n’ai pas rempli les conditions exigées. Evidemment, les recherches d’emplois. Mais je n’ai pas non plus effectué les contre-prestations qu’ils me proposaient.

J’avais proposé une contre-prestation dans une association dont je suis membre et qui édite un périodique. Ils ont refusé.

A la fin du mois de mai 1998, ils m’ont, de nouveau, viré du RMCAS. "

Encore l’Hospice général

Lise :

-" Après que Jacques se soit fait virer du RMCAS, j’ai continué de puiser dans mes économies et nous sommes arrivés au moment où nous n’avions plus rien.

A ce moment-là, début juillet 1998, nous sommes allés au bureau d’aide sociale de Champel, le quartier où j’habite. On nous a fixé un rendez-vous. "

Jacques :

-" Nous avons été reçus par une secrétaire, qui nous a demandé des renseignements. Elle nous a fixé un rendez-vous avec une assistante sociale, à laquelle nous avons expliqué notre situation. Lise recevait 500.- FS par mois de ses parents, tandis que, pour ma part, j’étais sans ressources.

L’assistante sociale a répondu qu’elle ignorait si l’Hospice général pouvait nous prendre en charge. Elle devait se renseigner. Elle nous a dit qu’elle nous rappellerait une semaine plus tard.

Dix jours plus tard, comme nous étions toujours sans nouvelle, je l’ai rappelé. Elle m’a dit : " Si vous croyez que j’avais le temps de vous téléphoner !... " Elle nous a fixé un rendez-vous pour la fin du mois de juillet.

La meilleure façon que j’ai de vous aider, c’est de ne pas vous aider...

Là, elle m’a dit qu’elle ne pouvait pas nous prendre en charge et que je n’avais qu’à me débrouiller. Elle m’a dit : " La meilleure façon que j’ai de vous aider, c’est de ne pas vous aider... " Selon elle, je n’avais qu’à aller m’inscrire dans les agences de travail temporaire. Là-dessus, elle nous a fixé un nouveau rendez-vous, pour le 31 août 1998. D’ici là, elle partait en vacances...

A son retour, elle m’a déclaré qu’elle ne pouvait toujours pas me prendre en charge. Elle m’a affirmé que mon cas était trop compliqué et que, désormais, c’est son chef de secteur qui s’en occuperait.

Quelques jours plus tard, nous l’avons rencontré, en compagnie de son chef de secteur. Ils étaient hautains, méprisants. Le chef de secteur m’a répété que l’assistance n’est pas un droit et que je dois me débrouiller. "

Lise :

-" Pourtant, je lui ai dit que, dans la Constitution genevoise, à l’article 168, il est écrit que : " L’assistance publique est destinée à venir en aide aux personnes qui ont des difficultés sociales ou sont dépourvues des moyens nécessaires pour satisfaire leurs besoins vitaux et personnels indispensables. "

L’assistante sociale a répondu : " Dans notre règlement interne... " Alors, je dis : " Est-ce qu’on pourrait l’avoir, le règlement interne ? " On n’a jamais réussi à l’avoir... Elle a commencé à chercher, dans son règlement interne, quelque chose qu’elle n’a pas trouvé. D’ailleurs, c’est la Constitution qui fait foi. "

Jacques :

-" La Constitution genevoise n’affirme pas que l’assistance publique est un droit.

Il est écrit que le droit au logement est garanti. En réalité, on voit bien qu’il n’est pas garanti, puisqu’il y a des SDF.

La Constitution mentionne qu’il existe une assistance sociale, mais elle ne précise pas explicitement que l’assistance est un droit.

D’autre part, c’est l’Hospice général qui assure l’assistance publique. Mais l’Hospice général est une institution autonome de l’Etat de Genève. Il s’agit d’une administration parapublique. En fait, c’est à la discrétion de l’Hospice général, de prendre ou de ne pas prendre en charge une personne.

Pour en revenir à notre histoire, nous avons rencontré le chef de secteur a plusieurs reprises. Il ne nous prenait toujours pas en charge. "

-" Quel a été l’intervalle entre les rencontres ? "

Lise :

-" Une semaine. En juillet 1998, chaque semaine. Ensuite, rien de fin juillet à fin août.

Je récapitule. Fin juin 1998, on va s’inscrire à l’Hospice général. On nous fixe un rendez-vous pour début juillet, avec l’assistante sociale. On la revoit chaque semaine, jusqu’à fin juillet. Là, elle nous dit qu’elle ne peut pas nous prendre en charge. On doit se débrouiller tout seuls. Elle nous fixe un rendez-vous pour fin août, parce qu’elle part en vacances. Fin août, quand on la revoit, elle ne veut pas prendre la responsabilité toute seule. Il faut qu’on revienne la semaine suivante, pour la revoir en compagnie du chef de secteur. A partir de ce moment-là, début septembre, on va les revoir, les deux, chaque semaine. "

-" Ne vous donnait-on pas d’argent ? "

Lise :

-" Pendant deux mois, nous n’avons pas reçu d’argent, à l’exception de deux fois 200.- FS, à une semaine d’intervalle, en septembre. Pas 200.- FS par personne. 200.- FS pour nous deux...

Et toujours la situation bloquée. Le chantage, pour nous contraindre d’effectuer des démarches. "

Jacques :

-" Le chef de secteur voulait m’obliger de m’inscrire dans des agences de travail temporaire, mais elles n’ont rien pour les gens qui ne sont pas qualifiés.

Il voulait aussi que je m’inscrive au chômage et que je contacte des associations de réinsertion. "

-" N’y est-on pas payé au lance-pierre ? Quelque chose comme 5.- FS de l’heure... "

Jacques :

-" Oui. Et puis, on y effectue des travaux complètement débiles. "

Lise :

-" Dans -ce qu’ils appellent- ces associations de réinsertion, toutes les places ne sont pas occupées. Or, ces associations sont subventionnées en proportion du nombre de personnes qu’elles occupent. Pour qu’elles puissent tourner, il faut que ce soit plein. Et c’est dans l’intérêt du personnel d’encadrement qu’on voudrait envoyer Jacques y faire du bricolage, pour 5.- FS de l’heure... Il n’a pas besoin de cela ! Il est très bien intégré. "

Jacques :

-" Je me suis donc inscrit au chômage, mais je n’ai pas contacté ces associations. Alors, toujours pas de prise en charge.

Nous avons écrit une lettre au président de la Commission de recours de l’Hospice général. On se plaignait de ne pas recevoir d’assistance, de la négligence et de l’incompétence de nos interlocuteurs.

A l’occasion du rendez-vous suivant, nous leur avons montré une copie de cette lettre. Ils ont aussitôt changé d’attitude à notre égard. Nous avons alors obtenu la prise en charge.

864.- FS par mois, pour deux personnes...

Selon leurs dires, ils ne prennent pas en charge les étudiants. Ils ont donc établi un barème de 1600.- FS par mois, pour deux personnes, et nous n’en recevons que la moitié, parce que Lise est étudiante...

Je reçois donc 864.- FS par mois. Ils payent nos deux assurances maladie, mais ils ne paient pas le loyer, parce que le loyer est payé par le père de Lise.

En fait, je reçois moins que si j’étais seul, et nous devons pourtant vivre à deux avec cette somme... C’est complètement absurde.

Voilà où nous en sommes. "

Lise :

-" Il faut dire que notre situation est toujours précaire, renouvelable de mois en mois, et on nous impose, à chaque fois, des démarches. C’est un chantage permanent. "

-" On constate que l’Hospice général vous maintient délibérément dans une situation de précarité et d’extrême misère. On peut même parler de famine, puisque vous vous retrouvez à deux avec la moitié du " minimum de survie " destiné à une seule personne... "

Lise :

-" Exact. Et ils nous dissimulent l’existence de prestations complémentaires, comme, par exemple, le budget prévu pour les vêtements. Nous sommes censés deviner que ces budgets existent... "

Jacques :

-" Ils n’ont même pas un imprimé à fournir aux usagers. Nous ne pouvons pas leur faire confiance, car nous savons qu’ils sont malveillants à notre égard.

J’ai demandé les directives du Grand Conseil relatives à l’application de la loi sur l’assistance publique. Le chef de secteur a refusé de me les communiquer. Il m’a dit que je n’avais qu’à consulter la Feuille d’Avis Officielle dans une bibliothèque publique. C’est vraiment pratique... "

-" Comment vit-on le fait d’avoir vingt ans et de se retrouver quasiment clochardisé, au " minimum de survie " ? "

-" Je n’étais pas démoralisé, parce que je n’avais jamais été intégré au monde du travail. "

-" Pourtant, vous ne semblez pas avoir d’autre perspective que celle de végéter, au " minimum de survie ", jusqu'à l’âge de la retraite... N’est-ce pas cela, votre " plan de carrière " ? "

-" Je préfère ce " plan de carrière "-là à un plan de carrière traditionnel. "

-" Ce qui surprend, c’est qu’à vous entendre la jeunesse actuelle semble ne rien ambitionner. En guise d’ambition, c’est : " Je me contente d’un emploi pourri ; je me contente du " minimum de survie " ; je me contente d’une miette qu’on voudra bien me jeter. "

On ne perçoit pas le sentiment qu’on est en droit d’exiger bien davantage. On est content parce qu’on a obtenu un petit truc ici et un petit truc là, mais il n’y a pas de véritable ambition... "

-" Tous les jeunes ne sont pas pareils. Certains ont des ambitions professionnelles... "

-" Mais ne peut-on pas aussi avoir l’ambition de voyager, de mener une existence décente, de ne pas tirer le diable par la queue pendant toute sa vie ? "

-" Bien entendu. Mais ce n’est pas parce que les gens ne manifestent pas ces ambitions qu’ils ne les ressentent pas. "

-" A vous entendre, on a pourtant l’impression que vous vous contentez de ce qu’on vous donne... "

-" Je n’ai pas dit que je suis content. J’ai dit que je ne suis pas démoralisé. "

-" Donc, vous concevez que, jusqu'à l’âge de la retraite, vous allez vous contenter du " minimum de survie " ? "

-" Oui. En tout cas, je compte bien ne pas travailler pour un salaire médiocre. "

-" Si nous faisons la synthèse de cette histoire, on constate qu’on a là deux jeunes, âgés d’une vingtaine d’années. L’un est dépourvu de formation professionnelle et n’a pas envie d’accepter n’importe quel emploi pour n’importe quel salaire. Après une période de chômage, il se retrouve en fin de droit. L’autre suit des études universitaires et reçoit une aide de ses parents parce que l’Etat de Genève ne fait rien. Dans les deux cas, l’Hospice général est manifestement prêt à invoquer n’importe quel prétexte pour vous refuser l’aide financière dont vous avez besoin ou, à défaut, la réduire à une somme insignifiante... "

Lise :

-" Ils me disent que je n’ai qu’à demander des allocations d’étude pour étudiants. Mais ces allocations ont été conçues par rapport à un cadre familial, alors que la plupart des étudiants ne vivent plus avec leurs parents, ou n’ont même plus de rapports avec eux. On fait comme si tel n’était pas le cas... C’est toujours le revenu des parents qui est pris en compte, même si l’étudiant n’en reçoit rien. Donc, quand je demande des allocations, on me les refuse, sous prétexte que mes parents ont un revenu supérieur au barème.

L’Hospice général refuse de m’aider, en me disant que je dois m’adresser au service des allocations d’étude, et là on refuse de m’aider, à cause du revenu de mes parents... "

-" Alors que vous êtes majeure et que vos parents n’ont aucune obligation de vous entretenir. "

-" Cela fait cinq ans que je vis sans eux. "

Institutions sclérosées

Jacques :

-" Les assurances sociales versent des montants insuffisants. Par exemple, l’AVS de base ou le revenu minimum sont insuffisants. Ces assurances ne sont pas adaptées à l’évolution de la société. "

Lise :

-" Les institutions sont sclérosées, complètement en retard. Elles ont été mises en place il y a de nombreuses années et n’arrivent pas à s’adapter au rythme où la société évolue. "

-" N’avez-vous pas le sentiment qu’il existe une politique délibérée visant à dissuader les gens d’obtenir l’aide sociale, alors même que leur situation financière justifie cette aide ? "

-" Il y a plein de gens qui auraient droit à l’aide sociale. Ils ne savent même pas qu’ils y ont droit. De plus, même quand ils savent qu’ils ont droit à l’aide sociale, et qu’ils vont la demander, on leur oppose de tels obstacles... On leur affirme qu’ils n’y ont pas droit. Il faut qu’ils luttent, qu’ils envoient des papiers, qu’ils remplissent des formulaires, qu’ils effectuent des démarches auprès de plein de gens... Si le demandeur n’est pas capable d’écrire une lettre, de se défendre, qu’il ressent cela comme une humiliation, ou qu’il a des problèmes psychiques, il laisse tomber... "

Jacques :

-" Parce qu’une personne qui souffre de problèmes psycho-sociaux ne va pas le déclarer spontanément à une assistante sociale. Elle sera traitée comme une personne tout à fait normale. "

Lise :

-" Ce que les assistants sociaux ne supportent pas, surtout, c’est que nous aurions les capacités physiques et mentales de travailler, et on ne travaille pas.

A moi, ils me disent : " Mais vous avez six mois de vacances par an, à l’université ! " J’ai beau leur dire que je travaille comme une folle pour une association qui ne me rémunère pas ; ils me disent : " Moi, quand j’étais à l’université, je travaillais pour gagner de l’argent. Donc, vous devez faire pareil ! Moi, si, le matin, je n’ai pas envie d’aller travailler, j’y suis obligée ! "

Ils essaient de nous culpabiliser : " Vous croyez que le monde vit comment ? On est obligé de travailler ! Comment pouvez-vous imaginer qu’à votre âge vous pourriez vous passer de travailler et vivre sur le dos de la collectivité ? " Cela, ils ne le supportent pas. "

-" Ne vous traite-t-on pas comme des parasites ? "

Jacques :

-" Quand bien même on voudrait travailler, l’Office cantonal de l’emploi est incapable de nous fournir une offre d’emploi de manutentionnaire... Il y a plus de vingt mille chômeurs, à Genève. Admettons que je veuille travailler, et que je compte sur l’Office cantonal de l’emploi, je n’obtiendrais pas un travail. "

Lise :

-" L’Office cantonal de l’emploi a communiqué trois offres à Jacques. L’une demandait une personne âgée de plus de trente ans, la seconde demandait une femme, et le troisième emploi était déjà pourvu depuis un mois...

Tout fonctionne mal. Le système est complètement sclérosé. Ils sont incapables de répondre à la demande des gens. "

-" N’a-t-on pas surtout l’impression qu’ils ne cherchent même pas à y répondre ?

N’a-t-on pas le sentiment que l’esprit qui anime les administrations est un esprit répressif visant, par la contrainte et une paupérisation délibérée des citoyens, à les obliger d’accepter absolument n’importe quel emploi pour n’importe quel salaire, sous peine de crever de faim et de se retrouver sans abri ? "

Jacques :

-" Ces assistants sociaux ne veulent pas soutenir les plus démunis contre la classe dominante. "

Lise :

-" Ils luttent pour leur propre classe, la classe moyenne. S’ils veulent rester la classe moyenne, il faut qu’il y ait des gens plus pauvres au-dessous d’eux...

Ils font preuve d’une hypocrisie hallucinante. Parce qu’ils savent que nous ne voulons pas travailler, mais, chaque fois qu’on les voit, ils nous disent : " Vous cherchez du travail, n’est-ce pas ? " Et nous devons leur répondre : " Oui, on cherche du travail. "

Jacques :

-" Il y a une véritable incompétence de l’institution. Ce n’est pas vraiment une aide sociale. C’est de la foutaise.

Dans mon cas, on devrait tout reprendre depuis le début : " Vous n’avez pas de formation, donc il faut que vous suiviez une formation, etc... " Cela, ce serait vraiment une aide sociale.

On dépense plein d’argent pour des assistants sociaux... "

Lise :

-" En fait, ce ne sont pas des assistants sociaux, parce que, quand on les rencontre, la tension est exacerbée. Ils nous perçoivent quasiment comme des ennemis.

Ce ne sont pas du tout des gens à l’écoute, qui auraient, au moins, la capacité intellectuelle de comprendre que nous ne voulons pas travailler. Ils sont sur la défensive. Ils ne réfléchissent que par rapport à leur propre modèle de société, leur propre mode de fonctionnement. "

Jacques :

-" Ils s’identifient à leur fonction et leur marge de manoeuvre est très limitée. On leur dit de faire ceci, et comme cela. "

Lise :

-" Ils ne sont pas du tout ouverts. "

Jacques :

-" Ils votent pour le parti socialiste, dans l’espoir de défendre leur salaire, mais ils ne sont pas socialistes. "

-" Quand le Conseil d’Etat genevois affirme : " Nous avons préservé l’Etat social ", ne constate-t-on pas que c’est une tartuferie ?

L’Etat social n’existe que sur le papier et dans le blabla des politicards. "

Lise :

-" Ils font la distinction entre " les bons pauvres " et " les mauvais pauvres. "

C’est la société qui crée les gens comme nous

Jacques :

-" Il ne faut pas oublier que c’est la société qui crée les gens comme nous. Au lieu de lutter contre la situation qui est la nôtre, on fait comme si nous étions génétiquement prédestinés à la subir. Comme si nous étions des handicapés de naissance.

Nous sommes devenus des " cas sociaux " à cause de l’absurdité de la société et de son inhumanité. Nous ne pouvons pas vivre humainement et normalement, comme nous devrions pouvoir l’espérer. "

Lise :

-" Ils ne supportent pas de voir un chômeur heureux ! Cela les fait trop chier ! Eux, qui s’emmerdent à bosser comme des abrutis !... Ils se disent : " Quelqu’un qui ne bosse pas et qui est heureux !... "

Jacques :

-" Il faut essayer de vivre en accord avec ses principes et de lutter, selon ses moyens, pour des droits individuels qui s’inscrivent dans des droits collectifs. "

-" Comment envisagez-vous votre avenir ? "

-" De toute façon, nous resterons ensemble et nous continuerons nos activités subversives, indépendantes et culturelles, en essayant de participer au progrès du monde et de vivre notre bonheur. "

Propos recueillis par Frank BRUNNER

Note : Contacté par téléphone, le chef de secteur en question a affirmé que son attitude est motivée par le souci de faire respecter les droits de Jacques et Lise.

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