Retenez-moi ... interviews ... Jacques et Lise
Jacques et Lise (prénoms fictifs), âgés dune vingtaine dannées, sexpriment à propos de leur expérience des services sociaux genevois et de leur vision de la société
Question :
-" Pouvez-vous décrire litinéraire qui vous a mené à faire appel à laide sociale ? "
Jacques :
-" Après le cycle dorientation (2), jai encore étudié pendant deux ans : une année à lécole de culture générale, puis une année dans un lycée, en France -je suis double national, Suisse et Français. Je navais pas envie de suivre un apprentissage, ni de suivre des études universitaires.
(2) Dans le canton de Genève, le cycle dorientation succède à lécole primaire.
Pendant deux ans, jai effectué des petits boulots.
A lâge de dix-huit ans, je me suis inscrit au chômage. Pour recevoir 2000.- FS par mois dindemnités, il aurait fallu que jaie travaillé pendant une année, à plein temps. Comme ce nétait pas le cas, je ne recevais que 800.- FS par mois. "
-" Quel salaire aviez-vous reçu, pour vos petits boulots ? "
-" Quand je travaillais pour lEtat de Genève, ce nétait pas payé grand-chose... Dans une étude davocat, javais obtenu un emploi bien payé... "
-" Quel était le montant du plus gros salaire que vous avez touché ? "
-" 22.- FS de lheure. Cétait dans cette étude davocat. Je travaillais à temps partiel. "
-" Vos indemnités de chômage se limitant à 800.- FS par mois, receviez-vous une aide sociale complémentaire ? "
-" Non. Je vivais chez mes parents.
A lâge de vingt ans, jai quitté mes parents. Javais obtenu une occupation temporaire à laéroport. Je recevais 2600.- FS par mois. "
-" Vous en avez profité pour vous installer chez vous ? Quel était le montant du loyer ? "
-" 670.- FS par mois. "
-" Jusqu'à quand cette période de chômage a-t-elle duré ? "
-" Elle na jamais cessé. Je navais pas de formation et je nai pas non plus cherché à travailler.
Chômeur en fin de droit
Dautres chômeurs se retrouvent en fin de droit parce quils nont jamais obtenu un emploi. A cause de leur âge ou de leur manque de qualifications. Tandis que moi, après avoir eu un avant-goût du marché du travail, jai décidé de ne pas lintégrer.
Je me suis retrouvé en fin de droit, au bout dune année et demi. "
-" Et là, comment cela sest-il passé ? "
-" Je me suis inscrit au Revenu minimum cantonal daide sociale (RMCAS). On me payait le loyer, lassurance-maladie, et je recevais 1050.- FS par mois pour toutes les autres dépenses. "
-" Cela fait un budget de 35.- FS par jour... "
-" Cest le " minimum de survie "... "
-" Comment cela sest-il passé, avec le RMCAS ?
Mentionnons quon vous consent le " minimum de survie ", tout en vous imposant une " contre-prestation " bénévole. On vous oblige à faire du " bénévolat ", ce qui est tout à fait paradoxal... "
-" Je suis resté six mois sans faire de contre-prestation. On ne men a pas proposé. Il ny a pas assez de contre-prestations par rapport à la quantité de chômeurs en fin de droit.
Ensuite, on ma proposé une contre-prestation à Radio-Zone. Jassurais la permanence. Répondre au téléphone, soccuper du courrier, lagenda culturel... Je faisais de la paperasserie. Je lisais les journaux. Ce nétait pas une occupation contrôlée. Je moccupais moi-même. "
-" Na-t-on pas essayé de vous donner une formation, de vous apprendre le métier, etc... ? "
-" Non.
Jai passé quatre mois à Radio-Zone.
Exclu du RMCAS
Au bout dun an et demi, on ma exclu du RMCAS. Parce que je ne produisais pas les " preuves de recherches demplois ".
Quand jétais au chômage, je faisais de fausses recherches demplois, et jen ai eu marre. "
-" Vous vous êtes donc retrouvé sans ressource. "
-" Voilà. Cétait en 1997. "
Litinéraire de Lise
Lise :
-" Cest à cette époque que jai rencontré Jacques. Il avait vingt-deux ans. "
-" Quel a été votre itinéraire, Lise ? "
-" Jai quitté le domicile de mes parents à dix-sept ans et demi. Ils mont payé le loyer et ils me donnaient de largent de poche pour vivre.
Jai eu ma maturité à dix-huit ans et demi.
Ensuite, jai travaillé, pendant huit mois, comme vendeuse. Je travaillais à 50 % et mon salaire était de 2200.- FS par mois. Jéconomisais une partie de mon salaire.
A lâge de vingt ans, jai commencé luniversité. Jai étudié sciences politiques, pendant deux ans. Cela ne me plaisait pas. Je nai pas réussi. En 1997, jai commencé des études de lettres. Javais vingt-deux ans.
Comme largent de poche que me donnaient mes parents était insuffisant pour vivre, je puisais dans mes économies. "
-" Jacques, quavez-vous fait, après quon vous ait exclu du RMCAS ? "
Jacques :
-" Je me suis rendu à lHospice général (3), au bureau daide sociale du quartier de Saint-Jean, où javais mon domicile.
(3) Le service social du canton de Genève.
LHospice général
Jai demandé lassistance. On me la refusée. Selon eux, il ny avait pas de motif pour que je bénéficie dune aide sociale. Lassistante sociale qui ma reçu ma dit que laide sociale nest pas un droit. Il ne suffit pas dêtre sans ressource pour lobtenir. "
-" Vous a-t-on laissé sans rien ? "
-" Exactement.
Jai écrit une lettre au président de la Commission de recours de lHospice général, pour me plaindre du comportement de cette assistante sociale, qui me manifestait du mépris et menvoyait me faire foutre. Jestimais quelle navait pas lattitude à laquelle on est en droit de sattendre de la part dune assistante sociale. Puis jai écrit au chef du Département de laction sociale. Le directeur de laction sociale ma répondu.
Par la suite, lattitude de lassistante sociale sest modifiée.
Je suis allé voir un psychiatre, que je connaissais, et je lui ai expliqué que javais besoin dun certificat dincapacité de travail, pour avoir un motif qui me donne droit à lassistance sociale... Et là, ensuite, je lai obtenue.
On me payait le loyer, lassurance maladie, et on me donnait 1000.- FS par mois pour vivre... "
-" Combien de temps sest-il écoulé entre le premier refus dassistance et le moment où vous lavez obtenue ? "
-" Trois semaines, un mois. "
-" Vous a-t-on donné largent rétroactivement ? "
-" Non. "
-" Donc, pendant trois semaines, vous navez pas pu payer le loyer de votre logement, etc... "
-" Oui. Une fondation, financée par les montres Rolex, a payé mes retards de loyer.
Retour au RMCAS
Après trois ou quatre mois dassistance publique, on ma fait réintégrer le RMCAS. Pour réintégrer le RMCAS, il me fallait un certificat de reprise du travail. Je lai obtenu.
Au début du mois de mai 1998, jai quitté mon logement, pour vivre avec Lise.
Comme elle touchait à peine 500.- FS par mois, le RMCAS a également pris Lise en charge. On nous payait le loyer, lassurance maladie, et on nous donnait 1600.- FS par mois pour vivre à deux...
Cela a duré deux mois. Ensuite, les fonctionnaires du RMCAS se sont aperçus quils sétaient trompés. "
-" Comment se fait-il que lHospice général vous ait réintégré au RMCAS, alors que vous aviez produit un certificat dincapacité de travail ? "
-" Parce quon voulait se débarrasser de moi. "
-" Ny a-t-il pas des aberrations, dans cette histoire ?
Pour vous accepter à lassistance sociale, on vous demande un certificat dincapacité de travail. Et, ensuite, alors que vous lavez fourni, on vous réintègre au RMCAS, où vous êtes censé être apte au travail...
Pourquoi avez-vous fourni un certificat de reprise du travail ? "
-" Parce que je préférais retourner au RMCAS. "
-" Est-ce donc à la suggestion de lHospice général que vous avez accepté de retourner au RMCAS ? "
-" Oui. "
-" Vous a-t-on expliqué que, pour retourner au RMCAS, il vous fallait un certificat de reprise du travail ? "
-" Oui. "
-" Et au RMCAS, comment cela sest-il passé, la seconde fois ? "
-" Au RMCAS, cétait comme la première fois. Je nai pas rempli les conditions exigées. Evidemment, les recherches demplois. Mais je nai pas non plus effectué les contre-prestations quils me proposaient.
Javais proposé une contre-prestation dans une association dont je suis membre et qui édite un périodique. Ils ont refusé.
A la fin du mois de mai 1998, ils mont, de nouveau, viré du RMCAS. "
Encore lHospice général
Lise :
-" Après que Jacques se soit fait virer du RMCAS, jai continué de puiser dans mes économies et nous sommes arrivés au moment où nous navions plus rien.
A ce moment-là, début juillet 1998, nous sommes allés au bureau daide sociale de Champel, le quartier où jhabite. On nous a fixé un rendez-vous. "
Jacques :
-" Nous avons été reçus par une secrétaire, qui nous a demandé des renseignements. Elle nous a fixé un rendez-vous avec une assistante sociale, à laquelle nous avons expliqué notre situation. Lise recevait 500.- FS par mois de ses parents, tandis que, pour ma part, jétais sans ressources.
Lassistante sociale a répondu quelle ignorait si lHospice général pouvait nous prendre en charge. Elle devait se renseigner. Elle nous a dit quelle nous rappellerait une semaine plus tard.
Dix jours plus tard, comme nous étions toujours sans nouvelle, je lai rappelé. Elle ma dit : " Si vous croyez que javais le temps de vous téléphoner !... " Elle nous a fixé un rendez-vous pour la fin du mois de juillet.
La meilleure façon que jai de vous aider, cest de ne pas vous aider...
Là, elle ma dit quelle ne pouvait pas nous prendre en charge et que je navais quà me débrouiller. Elle ma dit : " La meilleure façon que jai de vous aider, cest de ne pas vous aider... " Selon elle, je navais quà aller minscrire dans les agences de travail temporaire. Là-dessus, elle nous a fixé un nouveau rendez-vous, pour le 31 août 1998. Dici là, elle partait en vacances...
A son retour, elle ma déclaré quelle ne pouvait toujours pas me prendre en charge. Elle ma affirmé que mon cas était trop compliqué et que, désormais, cest son chef de secteur qui sen occuperait.
Quelques jours plus tard, nous lavons rencontré, en compagnie de son chef de secteur. Ils étaient hautains, méprisants. Le chef de secteur ma répété que lassistance nest pas un droit et que je dois me débrouiller. "
Lise :
-" Pourtant, je lui ai dit que, dans la Constitution genevoise, à larticle 168, il est écrit que : " Lassistance publique est destinée à venir en aide aux personnes qui ont des difficultés sociales ou sont dépourvues des moyens nécessaires pour satisfaire leurs besoins vitaux et personnels indispensables. "
Lassistante sociale a répondu : " Dans notre règlement interne... " Alors, je dis : " Est-ce quon pourrait lavoir, le règlement interne ? " On na jamais réussi à lavoir... Elle a commencé à chercher, dans son règlement interne, quelque chose quelle na pas trouvé. Dailleurs, cest la Constitution qui fait foi. "
Jacques :
-" La Constitution genevoise naffirme pas que lassistance publique est un droit.
Il est écrit que le droit au logement est garanti. En réalité, on voit bien quil nest pas garanti, puisquil y a des SDF.
La Constitution mentionne quil existe une assistance sociale, mais elle ne précise pas explicitement que lassistance est un droit.
Dautre part, cest lHospice général qui assure lassistance publique. Mais lHospice général est une institution autonome de lEtat de Genève. Il sagit dune administration parapublique. En fait, cest à la discrétion de lHospice général, de prendre ou de ne pas prendre en charge une personne.
Pour en revenir à notre histoire, nous avons rencontré le chef de secteur a plusieurs reprises. Il ne nous prenait toujours pas en charge. "
-" Quel a été lintervalle entre les rencontres ? "
Lise :
-" Une semaine. En juillet 1998, chaque semaine. Ensuite, rien de fin juillet à fin août.
Je récapitule. Fin juin 1998, on va sinscrire à lHospice général. On nous fixe un rendez-vous pour début juillet, avec lassistante sociale. On la revoit chaque semaine, jusquà fin juillet. Là, elle nous dit quelle ne peut pas nous prendre en charge. On doit se débrouiller tout seuls. Elle nous fixe un rendez-vous pour fin août, parce quelle part en vacances. Fin août, quand on la revoit, elle ne veut pas prendre la responsabilité toute seule. Il faut quon revienne la semaine suivante, pour la revoir en compagnie du chef de secteur. A partir de ce moment-là, début septembre, on va les revoir, les deux, chaque semaine. "
-" Ne vous donnait-on pas dargent ? "
Lise :
-" Pendant deux mois, nous navons pas reçu dargent, à lexception de deux fois 200.- FS, à une semaine dintervalle, en septembre. Pas 200.- FS par personne. 200.- FS pour nous deux...
Et toujours la situation bloquée. Le chantage, pour nous contraindre deffectuer des démarches. "
Jacques :
-" Le chef de secteur voulait mobliger de minscrire dans des agences de travail temporaire, mais elles nont rien pour les gens qui ne sont pas qualifiés.
Il voulait aussi que je minscrive au chômage et que je contacte des associations de réinsertion. "
-" Ny est-on pas payé au lance-pierre ? Quelque chose comme 5.- FS de lheure... "
Jacques :
-" Oui. Et puis, on y effectue des travaux complètement débiles. "
Lise :
-" Dans -ce quils appellent- ces associations de réinsertion, toutes les places ne sont pas occupées. Or, ces associations sont subventionnées en proportion du nombre de personnes quelles occupent. Pour quelles puissent tourner, il faut que ce soit plein. Et cest dans lintérêt du personnel dencadrement quon voudrait envoyer Jacques y faire du bricolage, pour 5.- FS de lheure... Il na pas besoin de cela ! Il est très bien intégré. "
Jacques :
-" Je me suis donc inscrit au chômage, mais je nai pas contacté ces associations. Alors, toujours pas de prise en charge.
Nous avons écrit une lettre au président de la Commission de recours de lHospice général. On se plaignait de ne pas recevoir dassistance, de la négligence et de lincompétence de nos interlocuteurs.
A loccasion du rendez-vous suivant, nous leur avons montré une copie de cette lettre. Ils ont aussitôt changé dattitude à notre égard. Nous avons alors obtenu la prise en charge.
864.- FS par mois, pour deux personnes...
Selon leurs dires, ils ne prennent pas en charge les étudiants. Ils ont donc établi un barème de 1600.- FS par mois, pour deux personnes, et nous nen recevons que la moitié, parce que Lise est étudiante...
Je reçois donc 864.- FS par mois. Ils payent nos deux assurances maladie, mais ils ne paient pas le loyer, parce que le loyer est payé par le père de Lise.
En fait, je reçois moins que si jétais seul, et nous devons pourtant vivre à deux avec cette somme... Cest complètement absurde.
Voilà où nous en sommes. "
Lise :
-" Il faut dire que notre situation est toujours précaire, renouvelable de mois en mois, et on nous impose, à chaque fois, des démarches. Cest un chantage permanent. "
-" On constate que lHospice général vous maintient délibérément dans une situation de précarité et dextrême misère. On peut même parler de famine, puisque vous vous retrouvez à deux avec la moitié du " minimum de survie " destiné à une seule personne... "
Lise :
-" Exact. Et ils nous dissimulent lexistence de prestations complémentaires, comme, par exemple, le budget prévu pour les vêtements. Nous sommes censés deviner que ces budgets existent... "
Jacques :
-" Ils nont même pas un imprimé à fournir aux usagers. Nous ne pouvons pas leur faire confiance, car nous savons quils sont malveillants à notre égard.
Jai demandé les directives du Grand Conseil relatives à lapplication de la loi sur lassistance publique. Le chef de secteur a refusé de me les communiquer. Il ma dit que je navais quà consulter la Feuille dAvis Officielle dans une bibliothèque publique. Cest vraiment pratique... "
-" Comment vit-on le fait davoir vingt ans et de se retrouver quasiment clochardisé, au " minimum de survie " ? "
-" Je nétais pas démoralisé, parce que je navais jamais été intégré au monde du travail. "
-" Pourtant, vous ne semblez pas avoir dautre perspective que celle de végéter, au " minimum de survie ", jusqu'à lâge de la retraite... Nest-ce pas cela, votre " plan de carrière " ? "
-" Je préfère ce " plan de carrière "-là à un plan de carrière traditionnel. "
-" Ce qui surprend, cest quà vous entendre la jeunesse actuelle semble ne rien ambitionner. En guise dambition, cest : " Je me contente dun emploi pourri ; je me contente du " minimum de survie " ; je me contente dune miette quon voudra bien me jeter. "
On ne perçoit pas le sentiment quon est en droit dexiger bien davantage. On est content parce quon a obtenu un petit truc ici et un petit truc là, mais il ny a pas de véritable ambition... "
-" Tous les jeunes ne sont pas pareils. Certains ont des ambitions professionnelles... "
-" Mais ne peut-on pas aussi avoir lambition de voyager, de mener une existence décente, de ne pas tirer le diable par la queue pendant toute sa vie ? "
-" Bien entendu. Mais ce nest pas parce que les gens ne manifestent pas ces ambitions quils ne les ressentent pas. "
-" A vous entendre, on a pourtant limpression que vous vous contentez de ce quon vous donne... "
-" Je nai pas dit que je suis content. Jai dit que je ne suis pas démoralisé. "
-" Donc, vous concevez que, jusqu'à lâge de la retraite, vous allez vous contenter du " minimum de survie " ? "
-" Oui. En tout cas, je compte bien ne pas travailler pour un salaire médiocre. "
-" Si nous faisons la synthèse de cette histoire, on constate quon a là deux jeunes, âgés dune vingtaine dannées. Lun est dépourvu de formation professionnelle et na pas envie daccepter nimporte quel emploi pour nimporte quel salaire. Après une période de chômage, il se retrouve en fin de droit. Lautre suit des études universitaires et reçoit une aide de ses parents parce que lEtat de Genève ne fait rien. Dans les deux cas, lHospice général est manifestement prêt à invoquer nimporte quel prétexte pour vous refuser laide financière dont vous avez besoin ou, à défaut, la réduire à une somme insignifiante... "
Lise :
-" Ils me disent que je nai quà demander des allocations détude pour étudiants. Mais ces allocations ont été conçues par rapport à un cadre familial, alors que la plupart des étudiants ne vivent plus avec leurs parents, ou nont même plus de rapports avec eux. On fait comme si tel nétait pas le cas... Cest toujours le revenu des parents qui est pris en compte, même si létudiant nen reçoit rien. Donc, quand je demande des allocations, on me les refuse, sous prétexte que mes parents ont un revenu supérieur au barème.
LHospice général refuse de maider, en me disant que je dois madresser au service des allocations détude, et là on refuse de maider, à cause du revenu de mes parents... "
-" Alors que vous êtes majeure et que vos parents nont aucune obligation de vous entretenir. "
-" Cela fait cinq ans que je vis sans eux. "
Institutions sclérosées
Jacques :
-" Les assurances sociales versent des montants insuffisants. Par exemple, lAVS de base ou le revenu minimum sont insuffisants. Ces assurances ne sont pas adaptées à lévolution de la société. "
Lise :
-" Les institutions sont sclérosées, complètement en retard. Elles ont été mises en place il y a de nombreuses années et narrivent pas à sadapter au rythme où la société évolue. "
-" Navez-vous pas le sentiment quil existe une politique délibérée visant à dissuader les gens dobtenir laide sociale, alors même que leur situation financière justifie cette aide ? "
-" Il y a plein de gens qui auraient droit à laide sociale. Ils ne savent même pas quils y ont droit. De plus, même quand ils savent quils ont droit à laide sociale, et quils vont la demander, on leur oppose de tels obstacles... On leur affirme quils ny ont pas droit. Il faut quils luttent, quils envoient des papiers, quils remplissent des formulaires, quils effectuent des démarches auprès de plein de gens... Si le demandeur nest pas capable décrire une lettre, de se défendre, quil ressent cela comme une humiliation, ou quil a des problèmes psychiques, il laisse tomber... "
Jacques :
-" Parce quune personne qui souffre de problèmes psycho-sociaux ne va pas le déclarer spontanément à une assistante sociale. Elle sera traitée comme une personne tout à fait normale. "
Lise :
-" Ce que les assistants sociaux ne supportent pas, surtout, cest que nous aurions les capacités physiques et mentales de travailler, et on ne travaille pas.
A moi, ils me disent : " Mais vous avez six mois de vacances par an, à luniversité ! " Jai beau leur dire que je travaille comme une folle pour une association qui ne me rémunère pas ; ils me disent : " Moi, quand jétais à luniversité, je travaillais pour gagner de largent. Donc, vous devez faire pareil ! Moi, si, le matin, je nai pas envie daller travailler, jy suis obligée ! "
Ils essaient de nous culpabiliser : " Vous croyez que le monde vit comment ? On est obligé de travailler ! Comment pouvez-vous imaginer quà votre âge vous pourriez vous passer de travailler et vivre sur le dos de la collectivité ? " Cela, ils ne le supportent pas. "
-" Ne vous traite-t-on pas comme des parasites ? "
Jacques :
-" Quand bien même on voudrait travailler, lOffice cantonal de lemploi est incapable de nous fournir une offre demploi de manutentionnaire... Il y a plus de vingt mille chômeurs, à Genève. Admettons que je veuille travailler, et que je compte sur lOffice cantonal de lemploi, je nobtiendrais pas un travail. "
Lise :
-" LOffice cantonal de lemploi a communiqué trois offres à Jacques. Lune demandait une personne âgée de plus de trente ans, la seconde demandait une femme, et le troisième emploi était déjà pourvu depuis un mois...
Tout fonctionne mal. Le système est complètement sclérosé. Ils sont incapables de répondre à la demande des gens. "
-" Na-t-on pas surtout limpression quils ne cherchent même pas à y répondre ?
Na-t-on pas le sentiment que lesprit qui anime les administrations est un esprit répressif visant, par la contrainte et une paupérisation délibérée des citoyens, à les obliger daccepter absolument nimporte quel emploi pour nimporte quel salaire, sous peine de crever de faim et de se retrouver sans abri ? "
Jacques :
-" Ces assistants sociaux ne veulent pas soutenir les plus démunis contre la classe dominante. "
Lise :
-" Ils luttent pour leur propre classe, la classe moyenne. Sils veulent rester la classe moyenne, il faut quil y ait des gens plus pauvres au-dessous deux...
Ils font preuve dune hypocrisie hallucinante. Parce quils savent que nous ne voulons pas travailler, mais, chaque fois quon les voit, ils nous disent : " Vous cherchez du travail, nest-ce pas ? " Et nous devons leur répondre : " Oui, on cherche du travail. "
Jacques :
-" Il y a une véritable incompétence de linstitution. Ce nest pas vraiment une aide sociale. Cest de la foutaise.
Dans mon cas, on devrait tout reprendre depuis le début : " Vous navez pas de formation, donc il faut que vous suiviez une formation, etc... " Cela, ce serait vraiment une aide sociale.
On dépense plein dargent pour des assistants sociaux... "
Lise :
-" En fait, ce ne sont pas des assistants sociaux, parce que, quand on les rencontre, la tension est exacerbée. Ils nous perçoivent quasiment comme des ennemis.
Ce ne sont pas du tout des gens à lécoute, qui auraient, au moins, la capacité intellectuelle de comprendre que nous ne voulons pas travailler. Ils sont sur la défensive. Ils ne réfléchissent que par rapport à leur propre modèle de société, leur propre mode de fonctionnement. "
Jacques :
-" Ils sidentifient à leur fonction et leur marge de manoeuvre est très limitée. On leur dit de faire ceci, et comme cela. "
Lise :
-" Ils ne sont pas du tout ouverts. "
Jacques :
-" Ils votent pour le parti socialiste, dans lespoir de défendre leur salaire, mais ils ne sont pas socialistes. "
-" Quand le Conseil dEtat genevois affirme : " Nous avons préservé lEtat social ", ne constate-t-on pas que cest une tartuferie ?
LEtat social nexiste que sur le papier et dans le blabla des politicards. "
Lise :
-" Ils font la distinction entre " les bons pauvres " et " les mauvais pauvres. "
Cest la société qui crée les gens comme nous
Jacques :
-" Il ne faut pas oublier que cest la société qui crée les gens comme nous. Au lieu de lutter contre la situation qui est la nôtre, on fait comme si nous étions génétiquement prédestinés à la subir. Comme si nous étions des handicapés de naissance.
Nous sommes devenus des " cas sociaux " à cause de labsurdité de la société et de son inhumanité. Nous ne pouvons pas vivre humainement et normalement, comme nous devrions pouvoir lespérer. "
Lise :
-" Ils ne supportent pas de voir un chômeur heureux ! Cela les fait trop chier ! Eux, qui semmerdent à bosser comme des abrutis !... Ils se disent : " Quelquun qui ne bosse pas et qui est heureux !... "
Jacques :
-" Il faut essayer de vivre en accord avec ses principes et de lutter, selon ses moyens, pour des droits individuels qui sinscrivent dans des droits collectifs. "
-" Comment envisagez-vous votre avenir ? "
-" De toute façon, nous resterons ensemble et nous continuerons nos activités subversives, indépendantes et culturelles, en essayant de participer au progrès du monde et de vivre notre bonheur. "
Propos recueillis par Frank BRUNNER
Note : Contacté par téléphone, le chef de secteur en question a affirmé que son attitude est motivée par le souci de faire respecter les droits de Jacques et Lise.
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