Retenez-moi ... interviews ... Vadim Kadar
Vadim Kadar (nom ficitif) sexprime à propos de son expérience de requérant dasile en Suisse
Question :
-" M. Kadar, à la suite de quelles circonstances avez-vous décidé de demander lasile politique en Suisse ? "
Vadim Kadar :
-" Je suis originaire de lex-Yougoslavie. Je suis né en Croatie, mais je suis dorigine serbe.
Javais déjà quitté ma ville natale pour aller suivre des études darchitecture, à luniversité de Belgrade, où jétais en troisième année.
Bruits de bottes
Je suis parti de Yougoslavie en décembre 1991. Latmosphère était à la guerre, mais ce nétait pas encore la guerre. Il existait une très forte tension.
Javais effectué quinze mois de service militaire, dans larmée yougoslave.
Je ne voulais pas être enrôlé à nouveau, pour faire la guerre, en Croatie, contre les Croates. Je ne voulais pas tuer des gens simplement parce quils sont dune autre ethnie, dune autre religion ou dune autre nationalité. Des membres de ma famille, mes voisins, mes meilleurs amis étaient croates, et on voulait que je fasse la guerre contre eux...
Dans ma ville natale, larmée mavait déjà réclamé quatre fois.
En pleine nuit, la police militaire pouvait entrer dans nimporte quel immeuble. Ils frappaient à votre porte, ils vous trouvaient en pyjama et ils vous emmenaient dans leur camion. Vous vous retrouviez sur la première ligne du front, parce que vous aviez refusé de vous présenter spontanément.
Chez nous, les soldats des premières lignes sont appelés " la chair à canon ". Ceux qui sy trouvent ne reviennent jamais.
Projets de fuite
Je pressentais que, dès la première moitié de 1991, il me faudrait me cacher et faire très attention quand je sortirais, si je voulais éviter de me faire attraper par la police militaire.
Comme je cherchais le meilleur moyen pour quitter la Yougoslavie, jai fait une série dexcursions dans le pays. Je faisais semblant dêtre en vacances et jobservais la situation. Il aurait suffi quon me demande mes papiers et jétais cuit.
Je faisais très attention. Je mhabillais de façon chic, avec des fourrures, un complet cravate. Je frimais. Parce que je savais que ça impressionnait les hommes en uniforme. Ils me classaient dans la catégorie des gens influents. Ils me saluaient, mais ils ne mimportunaient jamais.
Je suis dabord allé à Sarajevo, mais jai senti que, depuis là, ce serait très risqué.
Ensuite, jai fait une excursion vers la frontière de Macédoine. Là, le passage vers la Grèce était vraiment une question de chance.
Par contre, depuis Skopje, la capitale macédonienne, il existait une possibilité de fuite sérieuse, en avion. Des avions en provenance de Bulgarie faisaient escale à Skopje et continuaient sur Zurich, en Suisse.
A lorigine, je pensais aller à Paris et, de là, continuer jusquà Londres ou à New-York. Jenvisageais aussi de demander lasile au Canada.
A Skopje, jai fait la connaissance dune personne qui ma accompagné dans une agence de voyage. Elle avait travaillé clandestinement en Suisse, pour un commerce de peinture. Cest elle qui ma suggéré de demander lasile politique à la Suisse.
Nous avons pris le même avion, pour Zurich. Javais 5000 DM sur moi. Jai acheté un billet aller et retour. A lépoque, la Suisse nexigeait pas encore de visa des ressortissants de lex-Yougoslavie.
Arrivée en Suisse
A Zurich, le commerçant en peinture ma invité à passer quelques jours chez lui, à Lausanne, où il ma indiqué comment procéder pour déposer une demande dasile. A partir de là, jai dû me débrouiller.
Il faisait très froid. Jétais accablé par le poids et la quantité de mes bagages. Comme jétais étudiant, javais emporté énormément de livres... Les bouquins sont très lourds. Javais aussi des quantités de sous-vêtements de rechange, pour ne pas être obligé de les laver tous les jours. Et il y avait encore dautres vêtements. Javais énormément de mal pour me déplacer en traînant tout ça.
A lépoque, je ne parlais ni le français, ni lallemand, ni langlais. A lécole, javais appris la signification de certains mots anglais, mais jétais incapable de mexprimer.
Policiers lausannois
Dabord, je me suis présenté seul dans un poste de police, à Lausanne. Les policiers lausannois se sont montrés corrects.
On ma posé quelques questions et on ma dit daller à Genève, au Centre denregistrement des requérants dasile, près de laéroport.
Le Centre denregistrement des requérants dasile
A laéroport de Genève, les baraquements destinés aux requérants dasile étaient dans un tel état que je ne pouvais dabord pas croire que cétait bien là que je devais me présenter... Jai continué de marcher un moment, avant de comprendre que je devais revenir sur mes pas.
Le bois des baraquements était pourri. A lintérieur, il faisait très froid. Très humide. Il ny avait pas de chauffage. Beaucoup de courants dair. Les baraquements étaient aménagés comme des dortoirs de caserne : à cinquante dans la même chambrée.
Les conditions dhygiène étaient insuffisantes. Il y avait des douches, mais pas tout le temps leau chaude. Même quand il y avait leau chaude, la pièce nétait pas chauffée.
Par contre, la nourriture était correcte.
Foyer daccueil
Au bout de trois jours passés dans les baraquements de laéroport, on ma transféré, en voiture cellulaire, jusquà une maison située à la rue de Lausanne.
Actuellement, là-bas, il y a un vestiaire de vêtements usagés. Ceux qui nont pas beaucoup dargent peuvent sy adresser.
A lépoque, cétait un foyer daccueil de lAssociation genevoise des centres daccueils pour candidats à lasile AGECAS. Cette association soccupait des requérants dasile, pendant la première année de leur séjour. Ensuite, lHospice général -le service social du canton de Genève- prenait le relais.
Dans ce foyer de la rue de Lausanne, on nous posait quelques questions. On nous baladait un peu dans la ville, pour nous montrer certaines choses.
Auditions par la police de laéroport
Ensuite, nous avons été auditionnés une première fois par la police de laéroport. Un collaborateur de Caritas ou du Centre social protestant assistait à ces auditions. Les policiers se comportaient correctement.
Mais on nous fouillait. Les policiers cherchaient tout et nimporte quoi. Une arme, du matériel destiné aux cambriolages, quelque chose de volé...
Certains requérants dasile dissimulaient de largent dans leurs sous-vêtements. Moi, jai montré mon argent. Et pour cette raison, pendant plusieurs mois, je nai pas reçu daide sociale.
Les policiers ont pris mes pièces didentité. Pendant plusieurs années, ils ont gardé mon passeport. Ils ont gardé loriginal de mon acte de naissance. Ils ont tout photocopié. Les diplômes, et tout ça... Ils ont examiné tous mes vêtements, déballé toutes mes affaires... Ils mont restitué le permis de conduire.
Les clés
Javais des clés qui me restaient de lépoque de mes études à Belgrade. Tout en poursuivant mes études, javais travaillé dans un night-club. Mon employeur mavait remis une copie de certaines clés et elles étaient toujours à mon trousseau. Je ne les avais pas restituées, parce que je ne voulais pas annoncer mon départ. Mon employeur risquait de me poser des tas de questions embarrassantes, et un simple ragot pouvait avoir de graves conséquences sur mon projet de fuite.
Ces clés navaient pas été fabriquées en Yougoslavie. Cétaient des clés très sophistiquées. Je crois quelles avaient été faites à Londres.
Les policiers genevois ont fait une fixation sur ces clés. Ils ne voulaient pas croire que lune était la clé de lentrée du night-club, lautre la clé du monte-charge, et la troisième la clé de la cave. Les policiers affirmaient que je devais avoir un appartement en Suisse : " Vous habitez quelque part !... "
Sentiment de confusion
Les policiers nous demandaient doù on venait, qui on était, quest-ce qui sétait passé dans notre pays...
Les interprètes se contentaient de traduire le sens général des propos, de manière très résumée, comme pour en finir le plus vite possible.
Moi-même je nexpliquais pas les événements en détails. Jétais désorienté par tous les changements que je vivais et javais du mal à me concentrer.
On ne connaît pas la langue. On ne connaît pas les habitudes locales. On ne pense pas à invoquer des arguments juridiques relevant du droit international. On énonce des banalités sur la guerre et on omet de mentionner ce qui est important pour justifier la demande dasile. Personne ne nous conseillait.
Les abris antiatomiques
A la suite de cette première audition, on nous a ramené aux baraquements de laéroport, pour que nous y récupérions nos bagages, et on nous a transféré dans un bunker antiatomique mis à disposition par la Protection civile. Jai passé deux ou trois mois dans ce bunker souterrain.
Nous étions très nombreux, dans les chambres. Une puanteur de chaussures, de chaussettes. Les gens ne se lavaient pas assez souvent. Cette promiscuité nétait pas évidente à supporter.
Très tôt le matin, on nous secouait les pieds, pour nous réveiller. Tour à tour, nous étions de corvée de nettoyage.
On nous servait le petit déjeuner et, à 10h00, nous devions avoir quitté le bunker, jusquau soir. On nous indiquait, en ville, un lieu daccueil où nous pouvions passer nos journées et prendre un repas.
Parfois, lun des requérants dasile " pétait les plombs ". Une fois, à minuit, un homme sest mis à fracasser, à coups de poing, les catelles du plafond...
Une autre fois, jai été pris à partie par un requérant dasile Kosovar, mais ses compatriotes lont calmé.
Une villa
Au bout de deux ou trois mois de bunker, on ma transféré dans une villa proche de la frontière française. Là, nous étions une demi-douzaine par chambrée.
Cours de français
Pendant les trois premiers mois consécutifs à notre demande dasile, nous navions pas le droit de travailler et on suivait des cours de français. Nos cours ont dû être reportés de trois mois et ça nous a empêché de travailler pendant six mois.
Je progressais en français, plus vite que la moyenne des élèves. Dautres passaient toute la journée à répéter " merci ", sans jamais parvenir à comprendre que ça voulait dire " thank you "...
Pendant un mois, jai régulièrement suivi les cours. Après, jai perdu ma motivation. Japprenais plus rapidement le français par mes propres moyens. Jarrivais en retard, je partais en avance. Je tournais parfois autour du bâtiment, sans y entrer. Finalement, quand jai dit que jaimerais arrêter les cours, ils ont tout de suite été daccord : " De toute façon, il nest pas là ! "...
Je voulais un emploi fixe.
Quand un requérant dasile obtenait un emploi, il quittait la villa et était transféré au centre des Tattes, sur la commune de Vernier. Cest plus près du centre ville et les bus pour y aller sont beaucoup plus fréquents.
Jallais séjourner six mois au centre des Tattes.
Steward-plongeur
Le premier emploi quon mait proposé était " steward-plongeur ", dans un grand hôtel, près de laéroport. Il y avait une journée dessai et je pouvais être embauché dès le jour suivant.
Steward, je savais ce que ça voulait dire, mais pour plongeur jai dû consulter mon dictionnaire. Jai cru comprendre quun plongeur faisait de la plongée sous-marine...
Il sagissait de laver la vaisselle de lhôtel. Malheureusement, à la suite dune opération des yeux, jétais devenu allergique aux produits chimiques. Et puis, il fallait sortir des containers de détritus attachés lun à lautre, derrière un petit tracteur qui devait suivre un virage penché, le long dune rampe. Par la suite, celui qui occupait ce poste a eu un accident facilement prévisible. Le petit tracteur sest retourné, déséquilibré par le poids des containers, et le type sest fait écraser. Plusieurs mois dhôpital.
Pour qui vous prenez-vous ?
Dabord, les travailleurs sociaux se sont fâchés contre moi, parce quà la fin de cette journée dessai jai refusé lemploi de steward-plongeur.
On a insinué que javais demandé un emploi dans le seul but dobtenir mon transfert au centre des Tattes. On sestimait " roulé par mon attitude ". On ma affirmé que je me comportais " comme un salaud ". On était scandalisé par ce requérant dasile qui semblait se croire tout permis en refusant un emploi de steward-plongeur.
Employé polyvalent
Je suis allé mexpliquer avec la cheffe du personnel de lhôtel. Elle ma rappelé, deux semaines plus tard, et jai commencé à travailler.
Jétais " employé polyvalent ". Je me suis occupé du mini bar, jai été garçon détage, jai parfois remplacé le chauffeur de lhôtel, pour conduire les clients à laéroport, ou pour aller les y chercher. Le salaire était médiocre, mais il était compensé par dimportants pourboires.
Au bout de mes trois mois dessai, la saison touristique était achevée et lhôtel diminuait alors leffectif de son personnel.
On ma expliqué que le seul poste disponible pour moi était celui de chauffeur dhôtel, mais un client sétait déjà inquiété de mon inexpérience. Javais passé le permis sur une petite voiture, je nen avais jamais possédé aucune, je manquais de pratique, et lhôtel disposait de deux gros minibus. Les risques daccident étaient trop élevés.
Jai trouvé un nouvel emploi dans le service détage dun autre grand hôtel. Jy ai travaillé pendant environ deux ans. "
-" Sur le plan administratif, comment votre demande dasile a-t-elle été traitée ? "
-" Six mois après avoir formulé ma demande dasile, jai obtenu une réponse négative. Je pouvais rester en Suisse jusquà la fin de lannée, mais ensuite je devais quitter le pays.
Permis F
Trois mois avant lexpiration de ce délai, on ma accordé un permis F. Cétait une décision politique, liée à lévolution de la guerre dans les Balkans.
Le permis F vous interdit de quitter la Suisse pour y revenir. Je navais même pas le droit dhabiter ou de travailler hors du canton de Genève.
Quand ma première année passée en Suisse sest achevée, mon dossier a été transmis de lAGECAS à lHospice général.
Instabilité psychologique
Un requérant dasile est constamment maintenu dans une situation dinstabilité psychologique. Les permis peuvent ne pas être renouvelés, on vit toujours dans lattente de telle décision bureaucratique...
Même si on essaie de ne pas y penser, on fréquente dautres requérants dasile, qui ne parlent que de recours, de permis ou dexpulsions. Quand ils ne parlaient pas de ça, ils commentaient lévolution de la guerre, en Yougoslavie.
Je voulais me dégager de la " tutelle " des services sociaux et minstaller dans lun des logements que lhôtel tenait à la disposition de son personnel.
Problèmes de santé
Pendant la durée de mon travail dans cet hôtel, ma santé sest détériorée. Je faisais de lanémie. Ma pression sanguine variait brutalement. Javais une sinusite chronique, une hernie discale. Tout le temps mal au dos. Et javais des ennuis gastriques susceptibles dévoluer en ulcères. Cétait la totale.
Jachevais mes journée de travail groggy dépuisement. Je mendormais sur ma table.
Un médecin ma prescrit quatre mois darrêt de travail.
Jai démissionné de lhôtel et jai trouvé un petit appartement indépendant.
Javais envie de mintégrer, en Suisse. Au début de mon séjour ici, je louais tout. Ensuite, je métais mis à acheter.
Chômage
Jai vécu une période de chômage. Jai obtenu une occupation temporaire dans ladministration. Jétais surveillant dans un musée. Ensuite, il y a eu une nouvelle période de chômage.
En 1997, jai reçu une lettre officielle qui me fixait un délai pour quitter la Suisse. A partir de là, plus aucun employeur na voulu de moi. Cest la raison pour laquelle je me suis mis à dépendre des services sociaux.
Aide sociale
Au début, à titre daide sociale, on mallouait environ 650.- FS par mois, loyer et assurance maladie payés. Mais cette somme a été diminuée par la suite, à cause du durcissement, au fil des années, de la politique suisse dasile.
Actuellement, lHospice général me remet environ 470.- FS par mois. Les assistants sociaux reconnaissent que les requérants dasile ne peuvent pas vivre avec ce quon leur donne, mais ils se justifient en disant quils se contentent dappliquer les directives fédérales.
Dans certains cas, selon ce quon leur déduit, les versements effectivement perçus par les requérants dasile sont inférieurs à 400.- FS par mois.
Pour survivre, chacun se débrouille à sa façon.
Dix-sept années de misère
Je connais un requérant dasile afghan qui est ici depuis dix-sept ans. Toujours dans la précarité. Il va mal, et je crains quil finisse par perdre la raison. Ses compatriotes laident financièrement. Eux, ils ont obtenu le permis C ou la nationalité suisse. Ils ont monté une entreprise quelconque. On lui confie de petits travaux de bricolage, de peinture...
Sur mes 470.- FS, je dois payer les factures délectricité, de téléphone, la nourriture, etc... Je vends peu à peu ce que javais acheté avec mes salaires. Il me reste le lit, une table, des chaises. Chez lui, lami afghan na plus rien. "
-" En résumé, pendant environ une année, vous avez dû vivre avec 650.- FS par mois. Et depuis, vous vivez avec 470.- FS par mois. "
-" Oui.
De temps en temps, je faisais un extra. Ces jobs moccupaient un ou deux jours par mois et je mabstenais de les déclarer aux services sociaux. Je payais des impôts et des cotisations sociales, sur cet argent. Je ne travaillais pas clandestinement.
Jessayais toujours dobtenir un emploi fixe, dans lhôtellerie ou la vente.
Jaimerais pouvoir travailler à titre dindépendant. Pas pour un hôtel. Pas pour un patron. Pour pouvoir aider ma famille et mes amis. "
-" Durant toutes ces années, comment les relations avec votre famille ont-elles évoluées ? "
-" Ma famille a dû quitter la Croatie et aller se réfugier en Serbie. Ils sont cinq. Ma ville natale a été détruite. 300000 personnes sen sont enfuies. Dautres habitants sont venus sy installer. Durant certaines périodes, les communications avec les Balkans étaient interrompues. Les colis narrivaient plus. Les lettres narrivaient plus. Parfois, on ne pouvait même plus téléphoner.
Solidarité familiale
De toute façon, jaide ma famille, dans la mesure de mes moyens. Selon les périodes, jenvoyais de largent ou des colis. Parfois, je ne pouvais rien envoyer.
Quand jobtenais un emploi dextra et que je gagnais 2000.- FS en un mois, jexpédiais tout de suite 1000 DM à ma famille. Mais voilà bien une année et demi que je nai pas pu envoyer dargent.
Depuis que je dépends des services sociaux, je dois me contenter denvoyer des colis : un kilo de café, des médicaments, etc...
Mes factures sont payées, mais mes dettes privées saccumulent. Je me suis endetté auprès de plusieurs amis, pour payer des traitements médicaux que les services sociaux refusaient de prendre en charge. Le peu dargent que jai est consacré à payer ces frais et assurer les besoins vitaux. "
-" Estimez-vous avoir été traité de façon inhumaine, dans la mesure où, tout en se montrant très poli avec vous, on vous place dans une situation invivable ? "
-" Oui.
Ils sont très polis, très corrects, mais vos conditions de vie se dégradent. Lévolution des événements va toujours dans un sens qui vous est défavorable. Heureusement, je viens de trouver un emploi. Ce sera de toute façon mieux que laide sociale.
Ladministration
Les relations des requérants dasile avec ladministration paraissent toujours lentes et compliquées. Cest toujours : " Revenez demain. "
Quand vous voudriez vous intégrer, mais que vous êtes titulaire dun permis F, toutes les portes vous sont fermées. Sil veut vous embaucher, lemployeur potentiel doit demander une autorisation à Berne. Il na pas envie dattendre cette autorisation pendant un mois, ou un mois et demi, alors quil peut facilement engager un chômeur en règle.
Parfois, quand on demande un travail, lemployeur nous dit : " Revenez quand vous aurez un permis B, et je vous engagerai ", mais, quand on demande le permis, les autorités exigent quon ait dabord un emploi. On se fait renvoyer dun côté à lautre.
Quand un fonctionnaire me dit : " Ne vous inquiétez pas ! ", je minquiète. Cest dû à mon expérience personnelle. Si on me dit : " Ne vous inquiétez pas ! ", ça veut dire que cest grave...
Nouvel espoir
Jespère que ma situation va se stabiliser.
Au début de lannée 2000, le gouvernement fédéral a annoncé sa décision de régulariser la situation des requérants dasile arrivés en Suisse avant 1993 et actuellement titulaires dun permis F. Ils devraient obtenir un permis de séjour.
Mais il y a des conditions draconiennes : il ne faut pas dépendre de laide sociale ; il faut avoir un emploi fixe, il faut que lemployeur soit satisfait ; pas de casier judiciaire, ni de dettes aux poursuites. Il faut que votre séjour en Suisse ait toujours été régulier. Jamais comme saisonnier ou travailleur clandestin. "
-" Quelles améliorations concrètes souhaitez-vous en faveur des requérants dasile ? "
-" Jestime quune demande dasile devrait être acceptée ou rejetée définitivement dans des délais plus rapides.
Si on ne veut pas de nous, quon le dise et quon nous explique dans quels pays nous pouvons aller. Mais quon ne nous laisse pas mijoter, pendant dix ans, à coups de permis provisoires, dans la précarité et lincertitude. Quon ne nous fasse pas perdre tant dannées à coups de faux espoirs.
Au début de mon séjour en Suisse, je pouvais être daccord avec ce traitement. On me disait : " Mais quest-ce que vous croyez ? Pour qui vous prenez-vous ? " Je naimais pas la manière, mais je comprenais ce point de vue.
Plus daccord avec cette discrimination
Par contre, au bout de neuf ou dix ans, je ne suis plus daccord avec cette discrimination. Je revendique les mêmes droits quun Suisse. Je suis un être humain. Je paie mes impôts ici. Jestime avoir le droit de vivre comme nimporte qui dautre autour de moi.
Parce que, désormais, le motif pour lequel je suis arrivé en Suisse na plus dimportance. Jai vécu ici une partie importante de ma vie. Cela compte. Cela change tout. Au bout de deux ans, on commence à senraciner. On apprend la langue. On se fait des amis. On shabitue. On a des racines peu profondes, mais on a déjà des racines. Plus longtemps vous restez et plus vous vous enracinez. Après dix ans à Genève, vous vous sentez Genevois.
Où quil arrive, un requérant dasile doit repartir de zéro, et il accepte lidée de devoir mener une existence difficile pendant les deux premières années, si ça contribue à son intégration ultérieure.
Mais il nest pas acceptable de nous maintenir, pendant de nombreuses années, dans une situation de famine, avec 400.- FS par mois.
Il faut arrêter de toujours vouloir faire des économies sur le budget des réfugiés. Toujours couper, enlever, supprimer. Voyez où nous en sommes arrivés... "
Propos recueillis par Frank BRUNNER
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