Retenez-moi ... interviews ... Rui Nogueira
Rui Nogueira, directeur du Centre danimation cinématographique (CAC), à Genève, sexprime à propos de sa passion pour le cinéma et de son activité professionnelle
Question :
-" M. Nogueira, vous souvenez-vous du premier film que vous ayez vu ? "
Rui Nogueira :
-" Je me souviens de quelques images. Je devais avoir quatre ou cinq ans. Cétait un film drôle, mais laction se déroulait dans un hôpital. Dans la salle, tout le monde riait, et moi je pleurais...
Le premier film dont je me souvienne était un film de pirates mexicain : La vengeance du corsaire noir, avec Pedro Armendariz.
Au Mozambique -ex-colonie portugaise-, où jai fait mon éducation cinématographique, nous étions de grands consommateurs de films américains et hispanophones.
Jaimais énormément le comique mexicain Cantinflas. "
-" Cantinflas na-t-il pas joué dans Le tour du monde en quatre-vingt jours, de Michael Anderson ? "
-" Exactement.
Les comiques
Cétait un grand comique. Mon comique préféré. Très populaire, au Portugal, en Espagne et dans les pays latino-américains.
Il travaillait sur la dérision et le verbe. Il parlait beaucoup, pour ne rien dire. Il passait cinq minutes pour dire bonjour... Mais ses phrases étaient très construites.
Son comique fonctionnait sur ça, et sur sa façon de shabiller : très mal, comme un vagabond. Les pantalons tombaient ; il était toujours en train de les rajuster. Toujours pauvre.
Dans lun de ses films, avec son compagnon dinfortune, il devait partager un fromage avec des trous, et il lui disait : " Moitié-moitié, comme des frères ! Je te laisse les trous et je me contente du fromage... "
Pour ladolescent que jétais, cétait plus drôle que Laurel et Hardy, dont je nai dailleurs jamais été un fan.
Un autre comique très populaire, cétait Toto. Je ne sais pas si, aujourdhui, jaimerais encore Cantinflas, mais jadore toujours Toto. Quand je vais en Italie et quon diffuse un Toto à la télévision, je marrange pour ne pas le rater.
Je suis complètement insensible à lhumour de Louis de Funès, dans les films où il tient le rôle principal. Mais je le trouve formidable dans de petits rôles. Là, bien dirigé, cétait un grand acteur. Dans La traversée de Paris, où il joue le rôle dun trafiquant du marché noir, il est formidable. Dans des films de Sacha Guitry, aussi.
Je suis beaucoup plus sensible à lhumour de Bourvil. Peut-être parce que je lai connu. Jai vu cet homme évoluer. Cétait un homme simple, dune grande gentillesse, dune grande élégance. Humble.
Jétais sur le tournage du Cercle rouge, le film de Jean-Pierre Melville, avec Alain Delon, Gian-Maria Volonté, Yves Montand, François Périer... A la compagnie de ces grands noms, Bourvil préférait celle des techniciens : les électriciens, les accessoiristes, les machinistes, les gens qui exerçaient de petits métiers. Par exemple, il demandait à lélectricien des conseils pour faire pousser des roses dans son jardin. Cétait ça qui intéressait Bourvil. Pas du tout le côté mas-tu vu, star, autographes... Cétait son jardin, ou des recettes de cuisine régionale.
Aujourdhui, je considère Charles Chaplin comme lun des grands créateurs du 7ème art. Même La comtesse de Hong-Kong -qui marque ses adieux au cinéma et que la critique a massacré lors de sa sortie- mérite toute notre admiration. Dans le rôle dun milliardaire américain qui tombe amoureux dune taxi-girl incarnée par Sophia Loren, Marlon Brando nous offre là sa dernière grande interprétation. Cest un grand film crépusculaire, sur un monde en voie de disparition.
Pendant des années, je nai pas aimé Chaplin. Je lui préférais Buster Keaton. Jusquau jour où jai dû admettre quils étaient grands tous les deux. Deux génies.
Vous savez, quand on est jeune, on aime toujours quelquun au détriment de quelquun dautre. Et quand on déteste quelquun, cest toujours à lavantage de quelquun dautre.
Les pionniers
Pour moi, le premier grand cinéaste reste Georges Méliès. Il réalisait ses films dans son atelier de photographe. Cest linventeur de la fiction. Dans le cadre du cinéma fantastique, Méliès a tout fait. Avec les moyens du bord. Mais cétait la base de tout.
Tout ce qui a trait au documentaire nous vient de Lumière et tout ce qui a trait à la fiction nous vient de Méliès. Tout le cinéma nous vient de ces deux auteurs.
Les deux géants du cinéma sont David Wark Griffith et Orson Welles.
Griffith a été le premier cinéaste à faire du cinéma vraiment un art de masse. Il a inventé la mise en scène : gros plan, travelling, flash-back, intrigues parallèles. Cest le premier grand conteur. "
-" Peut-on établir une comparaison entre Griffith et Abel Gance ? "
-" Oui. Entre deux génies. Griffith est le maître dAbel Gance, comme il fut le maître dEisenstein. Ils ont été tous deux victimes de lindustrie, du commerce. Ils étaient au-delà de ces valeurs. Trop grands pour des esprits étriqués.
Préserver linnocence du regard
Il mest arrivé de décortiquer un film, pour des raisons professionnelles.
Par exemple, en collaboration avec ma femme, Nicoletta Zalaffi, jai fait le découpage, plan par plan, du film Les visiteurs du soir, de Marcel Carné. Cétait pour un livre édité par André Balland.
Mais le livre a été massacré par le graphiste. Il ma enlevé des photos. Des mouvements de mise en scène ont été éliminés, raccourcis.
Ma femme et moi, nous avons vu ce film environ cent cinquante fois. A cause de ça, je ne peux plus supporter Les visiteurs du soir. Cest pourquoi jévite de décortiquer un film. Jessaie de préserver linnocence du premier regard.
Quand cest nécessaire, pour un public détudiants, je fais venir des profs qui décortiquent un film, mais je nassiste pas à ça. Quand on décortique, on analyse. Quand on analyse, on tue. "
-" Quel est le film qui vous a le plus " flashé " ? "
-" Un film que jadore, cest Seuls les anges ont des ailes, dHoward Hawks, avec Cary Grant et Jean Arthur.
Cest un film sur des pilotes qui assurent des liaisons postales. Le goût de laventure, du danger... "
-" Lépopée de Jean Mermoz. "
-" Oui. Laéropostale comme toile de fond. Pour moi, cest lun des films les plus extraordinaires. Il correspond à ce que jaimerais avoir comme conception de la vie, de la mort, de laventure... Cest un chef-duvre absolu.
America, America !
Un autre film, cest America, America !, dElia Kazan. Cest autobiographique. Comment il vient dArménie jusquaux Etats-Unis, etc...
Jai été très ami dOtto Preminger, le réalisateur dExodus, Carmen Johns, Laura -un policier-, La rivière sans retour, avec Marilyn Monroe et Robert Mitchum... Un de ses meilleurs amis était Kazan. Quand je lui disais quAmerica, America ! est le plus beau film du monde, il me répondait : " Comment pouvez-vous vous intéresser à mes films, quand vous avez si mauvais goût ? Cest un ami, mais il faut admettre quAmerica, America ! est tellement ennuyeux... "
Ce qui est important, ce nest pas daimer les mêmes films, mais davoir le même respect du cinéma.
Jean Renoir
Jean Renoir est mon cinéaste préféré. "
-" La grande illusion. "
-" Ce nest pas le film que je préfère.
Celui que je préfère, cest Partie de campagne. Cest daprès Guy de Maupassant. Une journée à la campagne, un dimanche dété, en 1860. Une femme a une aventure, avec un type quelle ne revoit plus jamais. Cest un film bucolique, magnifique, qui ne dure que quarante minutes. A chaque vision de ce joyau, lémotion est toujours présente.
Cinéma américain
Jaime beaucoup le western et la comédie musicale. "
-" Cela ne vous agace-t-il pas que, tout à coup, au milieu dune séquence, les acteurs se mettent à chanter ? "
-" Non. Pas du tout.
Lopéra magace, mais pas la comédie musicale. Il faut quil y ait un grain de folie, dans la comédie musicale. Comme dans Un jour à New-York, Un Américain à Paris, Chantons sous la pluie, Tous en scène ou Les sept femmes de Barberousse.
Pour pénétrer dans cet univers de folie joyeuse, il faut accepter les règles du genre. Si vous êtes réfractaire à ces règles, vous ne pourrez jamais épouser le film. "
-" Quest-ce qui distingue les divers cinémas -américain, italien, français, etc...- les uns des autres ? "
-" Dès le départ, le cinéma américain voulait toucher le plus grand nombre possible de gens et devenir une industrie.
Il y a de grands cinéastes dans tous les pays, mais cest aux Etats-Unis quil y a eu un esprit déquipe, un esprit commun.
Chaque studio avait sa politique et un style qui lui était propre. On identifiait aux premières images dun film le studio dont il était sorti. La photo et les décors dun film Metro-Goldwyn-Mayer étaient complètement différents de ceux dun film de la Warner.
La grande force du cinéma américain, cest quon sidentifiait toujours à quelquun. On partait dans lhistoire. On était avec les personnages du film.
Au départ, le cinéma était un spectacle de cirque. Un art de forains. Conçu et fait par des analphabètes.
Les problèmes du cinéma ont commencé à partir du moment où ces analphabètes ont eu des enfants. Quest-ce quun analphabète souhaite pour son enfant ? Quil devienne docteur, avocat. Lentreprise a donc été reprise par des avocats, qui ont apporté lesprit universitaire, lesprit fonctionnaire. Cest là que les choses ont commencé à mal tourner.
Maintenant, le cinéma américain est devenu une aberration. On tourne des remakes des vieux succès. Au lieu de traiter un problème américain, on achète les droits dun film français qui a bien marché et on le refait aux Etats-Unis. Ils nont plus didées. Ils nont plus rien. Cest un cinéma qui tourne en rond. "
-" Comment expliquez-vous que le cinéma suisse soit tellement insignifiant ? "
-" En Suisse, un type qui veut faire du cinéma doit sexpatrier.
Maintenant, à Lausanne, il y a une tentative décole du cinéma. Mais cest beaucoup plus théorique que pratique. "
-" Est-il vrai que le milieu des producteurs est un milieu de requins ? "
-" Cest un cliché. Il ny a pas de règle. Le milieu du cinéma nest ni meilleur ni pire que les autres milieux.
Les producteurs
Aujourdhui, il ny a plus de producteurs. De nos jours, un producteur est un bailleur de fonds. Cest quelquun qui utilise largent des autres. Pour un film qui coûte 1 million, il obtient 1,5 million. Il dépense 800000 et il garde 700000.
A la grande époque, un producteur, cétait autre chose.
Drôle de drame, de Marcel Carné, ne pouvait pas se terminer, faute dargent. Comme le producteur était coureur automobile, il na pas hésité, le dimanche suivant, à sinscrire pour la course de Monte-Carlo. Il la gagne et, avec le prix obtenu, il termine le film. Cétait ça, un producteur.
Ils allaient jusquau bout. Ils prenaient des risques. Ils se ruinaient. Cétait leur argent. "
-" Avez-vous vu Les rapaces, dErich von Stroheim ? "
-" Oui. Plusieurs fois, même. Un chef-duvre. "
-" Est-il vrai que ce film a été massacré par le producteur ? "
-" Oui, comme beaucoup dautres. Lhistoire du cinéma est jonchée de films mutilés, amputés, massacrés. Mais, souvent, ce nest pas seulement la faute du producteur.
Dans le cas dErich von Stroheim, il porte, lui aussi, sa part de responsabilité. Cétait un génie, mais aussi un mégalomane. Si on lavait laissé faire, il nous aurait peut-être donné deux ou trois chefs-duvre supplémentaires, mais il aurait mené à la faillite la plupart de ses producteurs.
Il voulait faire des films de huit, dix, douze heures... Il voulait que les scènes aient une durée réelle.
Et si, par exemple, pour une scène, le script prévoyait un lit Louis XIV, il voulait que les acteurs jouent sur un vrai lit Louis XIV !... Il prétendait que sur un faux lit Louis XIV lacteur ne pourrait pas bien jouer la scène. Sa conception du cinéma était ingérable. "
-" Même si les acteurs jouent sur un vrai lit Louis XIV, ny a-t-il pas les projecteurs, les micros, les caméras ?... "
-" Mais bien sûr !
Il est compréhensible quà un certain moment les producteurs aient décidé de fermer le robinet.
Orson Welles était, lui aussi, un peu comme Erich von Stroheim. Les producteurs avaient toujours peur dOrson Welles, parce quil dépensait sans compter.
Nicholas Ray a même réussi à jouer le budget dun film au casino, tellement il avait peur de le tourner. Il ne se sentait pas inspiré et il préférait préserver son statut de grand metteur en scène, victime du système capitaliste, plutôt que de tourner son film !
Cest trop facile, de dire que cest toujours la faute du " méchant " producteur... "
-" Lun des problèmes de la création cinématographique ne réside-t-il pas dans le fait quun film va coûter tant, que les acteurs exigent des cachets exorbitants et que les obstacles financiers deviennent toujours plus importants ?
Finalement, à chaque fois, il faut investir 100 ou 200 millions de dollars, sur la base dun scénario. Or, on ne sait jamais si, au bout du compte, ce scénario sera un succès commercial ; ou sil sera un succès au niveau des critiques, mais un fiasco financier... "
-" Le cinéaste Jean-Pierre Melville disait : " Le cinéma est une industrie, mais il arrive, parfois, que ce soit un art. "
La grande force du cinéma, à la grande époque, cest que les cinéastes ignoraient que cétait de lart. Ils ont fait de lart, sans le savoir. "
-" Est-il vrai que beaucoup de films avortent, parce quon na pas largent nécessaire pour les finir ? "
-" Ce nest pas toujours une question de fric.
Il y a un film de Josef von Sternberg -I Claudius-, sur lépoque romaine, avec Charles Laughton, qui a dû être arrêté à cause dune succession dincidents. Le tournage nen finissait plus et le budget a été complètement dépassé. "
-" Il paraît que le tournage dApocalypse Now a été interminable et que le film a failli ne jamais sachever. "
-" Il existe un film, sur la préparation et le tournage dApocalypse Now.
Tournages
Dabord, il y a eu un problème de changement dacteur. Parce que Francis Ford Coppola avait commencé le film avec lacteur Harvey Keitel. Il jouait le rôle ultérieurement tenu par Martin Sheen. Ils ne se sont pas entendus. Même en voyant le film sur le tournage, je nai pas compris ce qui sest passé exactement.
Marlon Brando a posé un tas de problèmes, pendant le tournage. Pourtant, il devait beaucoup, à Coppola, qui avait relancé sa carrière avec Le parrain.
Jadore la triologie du Parrain, mais Marlon Brando nest pas lacteur quil fallait pour le rôle de Don Corleone.
Je préfère le Marlon Brando dUn tramway nommé désir, de Viva Zapata, Léquipée sauvage...
Aujourdhui, je le trouve imbuvable. Il sest laissé aller. Son jeu plein de grimaces est devenu agaçant. Il appuie trop. Il exagère. "
-" Dans Apocalypse Now, na-t-il pas un rôle très réduit ?
Au bout du compte, on le voit se laver la tête. Il fait une brève apparition vers la cage dans laquelle Martin Sheen est enfermé, pour lui jeter une tête coupée. Pour le reste, il napparaît quasiment pas. Il ny a que la scène où il se fait massacrer, vers la fin du film. "
-" Ce nétait pas prévu, au départ, que son rôle soit si réduit.
Cest Martin Sheen qui porte le film. Et il y a Dennis Hopper, le photographe. "
-" Nest-ce pas un très bon acteur ? Dans Apocalypse Now, il a lair à moitié cinglé. "
-" Mais il lest complètement. Cest un type très intéressant. Je lai rencontré, deux ou trois fois. La dernière fois, il tournait un film, à Paris, sous la direction de Claude dAnna, avec Joseph Cotten.
Cest un très bon metteur en scène. Il a réalisé deux ou trois films très, très biens : Easy rider, The last movie, Colors. "
-" Comment a-t-il fait, pour obtenir les fonds nécessaires au tournage dun film ? "
-" Parce que Easy rider a rapporté une fortune. Sur ce succès-là, il peut vivre toute une vie.
Mais il na pas tourné autant quil laurait voulu. "
-" Comment a-t-il fait, pour Easy rider ? "
-" Avec des bouts de ficelle et laide de quelques copains. Easy rider na presque rien coûté. Une opération très rentable. "
-" Que pensez-vous de Duel, de Steven Spielberg, un film dont laction se déroule entièrement entre un automobiliste et un camionneur qui cherche à le tuer ? "
-" Je laime beaucoup. Cest ce que Spielberg a fait de mieux. Le camion devient un personnage, un acteur. Cest un film de 16 mm, tourné pour la télévision.
Cest basé sur un court métrage de Carl Theodor Dreyer, tourné en 1948, au Danemark : Ils ont attrapé le bac. A la place du camion, je crois que ça se passe entre une diligence et un corbillard. Mais le canevas est le même que dans Duel. "
-" Il paraît que les producteurs américains avaient lhabitude de changer de metteur en scène, au cours dun tournage... "
-" Autrefois, à lépoque des grands studios, ça navait aucune importance. Chaque film était le travail abouti dune équipe de techniciens hors pair.
A part de rarissimes exceptions, un metteur en scène de remplacement se limitait à exécuter ce qui avait été prévu, préparé et conçu par son prédécesseur. Le film gardait souvent la patte du metteur en scène initial.
Même si Autant en emporte le vent a eu trois ou quatre metteurs en scène, au niveau de la direction des actrices cest quand même George Cukor -qui la commencé mais ne la pas signé- qui a marqué le film. Tandis que, pour les scènes daction et la direction de Clark Gable, je pense surtout à Victor Fleming, dont le nom figure au générique.
Chaque film était donc le produit dun travail déquipe, de studio. Cest comme si vous avez un restaurant avec de très bons cuisiniers. Le chef est Bocuse. Tout à coup, Bocuse tombe malade et Girardet arrive. Vous voyez la différence ? Je ne le pense pas. Vous avez sûrement un plat formidable. Mais vous ne savez pas très bien si cest Bocuse ou si cest Girardet qui la réussi. Parce que lentourage est de grande qualité.
Quand on avait un des plus grands chefs opérateurs du monde, des scenarii en béton, des acteurs qui correspondent exactement aux rôles, si une séquence était réalisée par un autre metteur en scène, on ne voyait pas toujours la différence.
Celui qui venait diriger la suite de ce qui avait déjà été fait dirigeait dans la mouvance du précédent. La patte de lautre subsistait. On ne changeait pas de metteur en scène à laveuglette.
Je suis allé sur les lieux de quelques tournages. A de rares exceptions près, je me suis royalement ennuyé.
Parce que passer une journée sur un plateau, pour voir, finalement, une scène réussie qui dure deux minutes... Elle a été recommencée un tas de fois, pour régler les éclairages, parce quil manque un accessoire, parce quun acteur se trompe... Entre les répétitions et les prises ratées, avant davoir la bonne prise, cest lhorreur. Si vous nêtes pas dans le coup, vous vous ennuyez à mort !...
Jaurais aimé assister à certains types de scènes. Je nai jamais assisté à une scène de bagarre. Je suis toujours mal tombé.
Avec ma femme, qui maccompagnait en tant que photographe, jai assisté à une scène de nu. Jai vu Romy Schneider, dans la scène de la baignoire de Qui ?, de Leonard Keigel. Ce nétait vraiment pas un film très important, mais son chef-opérateur, Jean Bourgoin, nous avait invité à venir sur le plateau.
Romy Schneider avait eu trente ans et venait de se déshabiller quand un assistant lui déclame : " Ah, la beauté dune femme de trente ans ! " Elle a piqué une crise, elle est partie en pleurs, elle a engueulé lassistant et elle a foutu tout le monde à la porte, dont ma femme et moi.
Ce que jai beaucoup apprécié, cest quune fois calmée elle est venue sexcuser. "
-" En multipliant les prises, le metteur en scène na-t-il pas tendance à épuiser la spontanéité des acteurs ? "
-" Cela dépend. Par exemple, pour le tournage de Lhomme au bras dor, Otto Preminger a eu des problèmes. Parce que Frank Sinatra était bon à la première prise. Presque toujours formidable. Mais, plus on recommençait, moins bon il devenait. Par contre, Kim Novak était catastrophique à la première prise et saméliorait au fil des répétitions. Or, il y avait des scènes avec ces deux acteurs. Lun perdait sa spontanéité à mesure que lautre saméliorait...
Quand deux acteurs ont le même type de réactions devant la caméra, ça va très bien. Mais, dans le cas contraire, cest terrible.
Certains metteurs en scène sont capables de faire des dizaines de prises, jusquà ce que lacteur nait plus de volonté. "
-" Ne dilapident-ils pas largent ? "
-" Il est difficile de parler en termes dargent lorsquil sagit de créativité. Quand on sait ce quon veut, quand on est inspiré par son travail et quon a du talent, largent na plus de cours. Seul luvre compte.
Dailleurs, si on ne fait pas tirer les prises ratées, les frais diminuent considérablement.
Il y a des cinéastes qui tournent rapidement, mais qui passent des mois sur la table de montage, et ça peut coûter énormément dargent. Dautres sont plus longs sur le tournage, mais très rapides à la table de montage.
John Ford faisait le montage avec la caméra. Aucun producteur na jamais pu déformer ou détériorer lun de ses films. Il ny avait pas un mètre de pellicule en trop ou en moins. On ne pouvait rien enlever sans dénaturer le film. John Ford nest jamais allé dans une salle de montage. Il savait exactement ce quil avait et ce dont il avait besoin. "
-" Tournait-il les scènes dans lordre chronologique ? "
-" Non. Mais il avait le film entier dans sa tête.
Un jour, un jeune producteur, qui voulait simposer, arrive sur le tournage, et dit : " M. Ford, ça ne va pas ! " " Pourquoi ? " " Vous avez sept jours de retard ! " " Sept jours de retard ? Que voulez-vous dire ? " " Aujourdhui, vous devriez être à la page 45 du script et vous êtes à la page 30 ! " " Ah bon ? Montrez-moi ça... " " Voilà ! Vous devriez être là et vous êtes là ! " John Ford prend le script, il arrache les quinze pages et dit : " Maintenant, nous sommes à jour... " Le producteur est resté pantois.
Mais ça, cétaient les grands ; des gens qui sont nés avec le cinéma et nont fait que ça toute leur vie. "
-" Il y a le choix de lhistoire, mais ny a-t-il pas aussi la manière de la raconter ?
Tel metteur en scène mettra laccent sur tel détail, ou traitera la scène en gros plan plutôt quen plan plus éloigné, et le rendu psychologique sera différent. "
-" Bien sûr. Mais, parfois, au départ, on ne sait pas très bien ce quon veut faire.
Par exemple, un film que jaime beaucoup est Mean streets, de Martin Scorsese. La mort de lacteur Robert de Niro est dune extrême violence. Il est abattu par tous les autres. Cest un carnage. Dans le script, ce nétait pas prévu comme ça.
Mais Scorsese est un type un peu fou, comme de Niro. Ils sont de grands amis. Ce jour-là, de Niro arrive sur le plateau et dit : " Martin, tu sais ? Aujourdhui, cest mon anniversaire ! " " Ah bon ? Formidable ! Je vais te faire un cadeau... " Il décide de tourner, ce jour-là, la mort de de Niro. Et le cadeau a été ce carnage qui ne figurait pas dans le script. Aujourdhui, cette scène fait partie de lhistoire du cinéma. Sil ny avait pas eu lanniversaire de de Niro, peut-être que le personnage serait mort autrement et que la scène aurait été moins réussie. "
-" En principe, ne met-on pas au point le découpage du film, avant de tourner ? "
-" Cela dépend.
Par exemple, avec Hitchcock, tout était dessiné, plan par plan. Comme une bande dessinée. Après, on navait quà suivre... Pour Hitchcock, la chose la plus ennuyeuse était de tourner. Cétait une formalité.
Dautres cinéastes improvisent beaucoup.
Billy Wilder -le metteur en scène de Certains laiment chaud-, qui a signé quelques-unes des plus belles comédies du cinéma américain, avait tout le temps des idées plus drôles les unes que les autres. Cétait absolument extraordinaire et ça intriguait tout le monde.
A côté du plateau de tournage, il y avait une pièce où personne dautre que lui navait le droit dentrer. Quand il était à court didées, il senfermait dans cette pièce et il en ressortait avec trois ou quatre trouvailles extraordinaires. Pour tout le monde, savoir ce quil y avait dans cette pièce était devenu une obsession... Un jour, un scénariste sest procuré une clé et est entré : à lintérieur, il ny avait que des miroirs. On pouvait se voir sous tous les angles. Il a ainsi compris que Billy Wilder se servait de cette pièce pour essayer les gags qui allaient assurer la célébrité de ses films.
George Stevens, le metteur en scène dUne place au soleil, Lhomme des vallées perdues, était connu pour filmer les scènes de ses films sous tous les angles possibles. Si un acteur devait ouvrir une porte et sortir, il filmait lacteur, la porte, la clé, la main qui ouvrait la porte. Il avait tous les angles de vue possibles, pour la table de montage. Il passait énormément de temps sur la table de montage, avant de choisir définitivement la prise qui lui convenait le mieux. "
-" Mais sil avait réfléchi, avant de tourner... "
-" Il réfléchissait avant, mais il ne tenait pas à prendre des risques. Par sécurité, il prévoyait tout. Comme ça, il navait pas de surprises. Cela coûtait moins cher que de devoir refaire une scène après que les décors aient été démontés et que les acteurs soient partis vers dautres films. "
-" Certains cinéastes ne sont-ils pas réputés pour leur comportement odieux, à légard des acteurs ? "
-" Otto Preminger engueulait les acteurs. Il commençait très gentiment, puis il sénervait tout seul : " Ecoutez, cest bien, mais ce nest pas ça que je veux. Ce que je vous demandais, cest de jouer comme ça... Vous deviez vous mettre là ! Je ne comprends dailleurs pas pourquoi vous navez pas écouté ce que javais dit !... "
Ring Lardner Jr., son scénariste, appelait ça " Otto-intoxication " !
En guise de plaisanterie, Billy Wilder disait toujours : " Il faut être gentil, avec Otto ! On ne sait jamais ! Il se peut que les nazis reviennent ! "
Renoir motivait toujours les acteurs en leur faisant des éloges. Les acteurs ladoraient. Au lieu de dire : " Cest mauvais ! Ce nest pas ça que je veux ! ", il disait : " Cest formidable ! Cest génial ! Cest beau ! Jai été très ému. Dailleurs, ça ma donné une idée... Pourquoi ne tournerait-on pas cette scène autrement ? Jaimerais bien voir comment tu ferais, si tu jouais la scène comme ceci... "
-" Qua donc dextraordinaire Jean-Luc Godard ? "
-" Cétait un grand critique. Il a réinventé le cinéma. Cest une réalité. Pour moi, Godard est un grand chercheur. Cest un maître.
Quand il a tourné A bout de souffle, il voulait faire un film comme Scarface, de Howard Hawks, avec Paul Muni et George Raft. Incapable dobtenir la même qualité de mise en scène, il est parti dans une autre direction.
La nouvelle vague
Jean-Pierre Melville -qui jouait dans A bout de souffle- raconte quun jour Godard est venu le voir. Le film était très long. Il durait trois heures. Godard a dit : " Jai besoin dun film dune heure et demi. Trois heures, je ne peux pas. Tel quel, il est inexploitable. Quest-ce que je dois faire ? " Melville lui a dit : " Il faut enlever tout ce qui na pas un rapport direct avec lhistoire que tu veux raconter. Tout ce quon peut supprimer sans rendre lhistoire incompréhensible. Tu dois même éliminer la séquence où japparais. "
Au lieu découter le conseil de Melville, Godard a coupé à lintérieur de chaque scène. Il a resserré laction et créé un nouveau style de cinéma.
Avant Godard, quand un type sortait dune pièce, on le voyait aller vers la porte, on le voyait fermer la porte, aller vers sa voiture, et partir chez sa copine.
Après " la nouvelle vague ", le type se lève et, dès le plan suivant, il est couché avec sa copine. Tout le reste, on ne le voit plus. "
-" Lellipse. "
-" Lellipse !...
A lépoque, beaucoup de gens ne comprenaient pas : " Il était assis à table ! Comment ça se fait quil soit au lit, maintenant ? " Les gens narrivaient pas à suivre. Léducation du spectateur était à faire. Maintenant, on suit très bien.
Avant Godard, avec Le silence de la mer, Melville avait déjà jeté les bases de ce quallait être le mouvement de " la nouvelle vague " : décors naturels, pas de studio.
Mais lidée de tourner dans des décors naturels, plutôt quen studio, datait déjà de lépoque du muet. Avant la création des studios, on tournait dans la rue. Cest un retour aux sources. "
-" Vous arrive-t-il de regarder des films dont les auteurs sont africains, latino-américains, etc... ? "
-" Je vois des films de tous les pays. Le cinéma est très riche, partout. De temps en temps, je rends hommage au cinéma de tel pays, ou de telle région culturelle. On peut alors découvrir, par exemple, une trentaine de films tunisiens. Ou je rends hommage à un metteur en scène ou un acteur dun pays peu connu des cinéphiles. "
Le Centre danimation cinématographique
-" Dans quelles circonstances avez-vous accédé à la direction du CAC ? "
-" Je vivais à Paris. Jétais critique cinématographique. Je réalisais beaucoup dinterviews et je dirigeais des festivals, comme le Festival du jeune cinéma dHyères, dans le département du Var. Jétais aussi le représentant du cinéma portugais, dans le monde.
A ce titre, je suis venu présenter des films portugais, à Genève, au CAC-Voltaire, qui était alors dirigé par François Roulet et Claude Richardet, ses fondateurs.
Un jour, en 1975, Richardet vient me voir, à Paris. Il me demande : " Quand est-ce que tu reviens nous voir, à Genève ? " Je lui ai répondu : " Quand jaurai ta place ! " Il me dit : " Tu parles sérieusement ? " Je dis : " Oui. " Il me dit : " Ma place est à prendre. Je pars à la fin du mois et on cherche quelquun pour me remplacer. " Je lui ai demandé de me rédiger la lettre doffre, et je lai signée.
Deux mois plus tard, à ma grande surprise, je suis appelé, à Genève. Je rencontre des gens. Les pourparlers débutent.
Au début, on ma refusé un permis de travail, car il y avait, à lépoque, des quotas très stricts, pour les étrangers. Mais, au bout de deux ans, comme un foot-balleur avait quitté le club de Genève-Servette, un permis sest libéré et il a été attribué au Département des affaires culturelles de la ville de Genève. Cest sans doute la seule fois où le foot-ball a apporté quelque chose à la culture...
Jétais loin dimaginer que la situation, au CAC-Voltaire, était tellement catastrophique... "
-" Pouvez-vous nous décrire la situation, telle que vous lavez trouvée ? "
-" La salle du CAC-Voltaire -installée rue Voltaire- était vétuste. Le chauffage ne fonctionnait pas, les appareils de projection étaient fatigués, les fauteuils délabrés. Les spectateurs avaient pratiquement déserté la salle.
On choisissait un film quelconque -souvent médiocre- sur lavortement, et sa projection servait de prétexte à lorganisation dun débat politique. Ce qui primait, ce nétait donc pas le cinéma, mais les causes quon défendait.
La gestion était digne dune république bananière. On ne savait pas du tout où on en était, avec les comptes. Tout était fait nimporte comment.
Lhomme de la dernière chance
Pour André Chavanne, alors chef du Département genevois de linstruction publique, il valait mieux mettre fin à lactivité du CAC-Voltaire. Mais il ma fait entièrement confiance.
Inconscient de la gravité de la situation, jai accepté de men occuper. Il y avait un directeur technique et jétais le directeur artistique.
A mon arrivée, javais le même salaire que ma secrétaire : 3000.- FS par mois. Cétait ça ou rien. Je gagnais davantage à Paris quà mon arrivée à Genève. Mais jai accepté ce poste, parce quà mes yeux on moffrait le plus beau jouet du monde. On me payait pour faire quelque chose que jaurais fait gratuitement.
Pendant trois ans, ma femme a travaillé dans lombre, gratuitement. Elle co-dirigeait le CAC-Voltaire, avec moi. Je lui dois, en grande partie, les grandes idées du CAC-Voltaire. Je devais freiner son enthousiasme, car je ne pouvais pas suivre toutes les idées quelle avait. Pourtant, à Genève, elle na jamais eu de papiers. Tout le monde le savait. Cétait un secret de Polichinelle. Un jour, un député du parti socialiste lui a dit : " Toi, fais attention, parce quon te ramènera à la frontière, entre deux flics ! "
Il fallait mettre de lordre dans la maison, avec tous les problèmes qui en résultaient. Au début, jétais perçu comme le méchant. Jai dû virer le comptable et " démissionner " trois rigolos : des membres officiels du comité.
Grâce au travail de ma femme, à notre entêtement, à notre passion commune pour le cinéma, la situation sest rétablie. Le CAC-Voltaire est devenu une institution connue et enviée, même à létranger.
Ma femme a fondé et lancé Rectangle, une revue de cinéma. Elle a mis, ainsi, le pied à létrier à la plupart des critiques qui sévissent, actuellement, dans les quotidiens genevois...
Alain Vaissade
Avec Alain Vaissade -le chef du Département des affaires culturelles de la ville de Genève-, je nai aucun problème. Un jour, plus dun an après son élection, il a souhaité me rencontrer, pour faire le point sur le CAC-Voltaire. Avec lui, jai toujours trouvé un interlocuteur attentif et bienveillant.
Si jai un problème, je prends le téléphone et je demande : " Ecoutez, est-ce quon peut faire ceci ou cela ? " Il me dit oui. Il me dit non. Mais je sais tout de suite sur quoi je peux compter. Quand cest oui, cest oui.
Par exemple, je lui dis : " Tel jour, est-ce que vous pouvez venir ? Parce quon reçoit telle personne et jaimerais bien que vous soyez présent. " Il dit : " Oui, je viens ". Il est là. Il reste dix minutes, un quart dheure, mais il vient.
Alain Vaissade ma tenu informé de chaque activité de la ville à loccasion de laquelle le CAC-Voltaire était susceptible dintervenir. Le fait que les autorités fassent, le plus souvent possible, appel aux associations quelles subventionnent, est un principe de saine gestion des deniers publics. Il ne suffit pas de donner de largent. Il faut savoir pourquoi on le donne.
A loccasion de la Fête de la musique, Alain Vaissade a fait appel au CAC, pour le cinéma. Cest normal. Le CAC coûte 100000.- FS par an à la ville de Genève. Pourquoi la ville nutiliserait-elle pas le CAC ?
Le CAC-Voltaire passe plus de quatre cents films par an. Des films qui couvrent la production mondiale. Nous sommes ouverts 365 jours par an. Et nous mettons les bouchées doubles lors des périodes de festivités. Parce que notre rôle -et la raison dêtre de notre subvention- est de meubler culturellement les moments de loisirs des genevois. Alors, plus il y a de loisirs pour les autres, plus il y a de travail pour nous...
Alain Vaissade ne mimpose rien. Il me demande : " Est-ce que ça vous intéresse, dorganiser un programme autour de ça ? " Je dis : " Oui, ça mintéresse ", ou " Non, ça ne mintéresse pas. "
-" Ne semble-t-il pas quun préjugé veuille que, dès linstant où un film jouit dun succès populaire, il est qualifié de " commercial " et méprisé ? "
-" Je me suis toujours battu contre ça. Cest du snobisme et cest un mépris des gens.
Elitisme
Prenons un grand succès populaire : Titanic. Cest un film qui a de très bonnes qualités cinématographiques. Cest lun des sommets du cinéma-spectacle, qui est une forme de cinéma aussi valable quune autre. Les effets spéciaux sont intelligemment faits. Un vrai succès populaire, qui confirme le talent indéniable de James Cameron, son metteur en scène.
Ce succès populaire a permis aux intellectuels snobs de critiquer ce film, le plus souvent sans même lavoir vu.
Si, demain, jorganisais un cycle sur les catastrophes et les naufrages, je nhésiterais pas à programmer Titanic dans mes salles.
Si on crache sur le populaire, Prévert serait un très mauvais poète. Or, Prévert est un grand poète.
De nos jours, la tragédie grecque nintéresse que ceux qui fréquentent le Grand Théâtre de Genève. Dans lAntiquité, ces tragédies étaient très populaires. Cest le peuple qui allait y assister.
En Suisse, les écoles de cinéma poussent les élèves à un élitisme qui soppose à ma conception personnelle du cinéma.
Le cinéma, quon le veuille ou pas, sadresse aux masses. "
-" Un cinéaste qui se prétend " intello " ne souhaite-t-il pas quand même le succès populaire ? "
-" Il nest pas un seul cinéaste qui ne souhaite avoir du succès. Ceux qui prétendent le contraire sont des menteurs.
Il y a des gens qui sortent du CAC-Voltaire, après avoir vu un film, en disant : " Je me suis marré !... Je me suis marré pendant deux heures !... Mais ce nest pas sérieux ; cest trop commercial !... " Je demande : " Vous venez au CAC-Voltaire pour être malheureux ? " Là, je dois dire que jai du mal à comprendre...
Je me souviens quun des premiers films que javais programmés avait fait un bide, dans les salles commerciales. A vrai dire, il marchait bien, mais lexploitant lavait retiré pour diffuser un film plus important. Le distributeur ma demandé de laider à soutenir la carrière du film. Je lai fait avec plaisir.
Ma décision a suscité une levée de boucliers chez tous les puristes. Ils me disaient : " Cest un film commercial ! Cest un film qui a été diffusé dans dautres salles ! Ce nest pas le rôle du CAC de le projeter ! " Jai tenu bon : " Non ! Les gens sont passés à côté dun film qui a eu de très bonnes critiques, dans tous les pays du monde. Le public ne la pas vu comme il devait le voir. Mon rôle est de réparer ça. "
Désaffection des salles de cinéma
Le plus grand problème qui se pose, aujourdhui, à une association comme le CAC-Voltaire, cest de parvenir à concilier le passé -laspect historique du cinéma- avec le présent. Et de pouvoir diffuser les films dans les meilleures conditions possibles.
Cest seulement ainsi que nous parviendrons à combattre la désaffection des salles par un public saturé de télévision, mais accro quand même.
Les copies de films
La qualité des copies de films est le grand problème des gens qui font notre métier. Une bonne copie est devenue une denrée rare, et donc précieuse. Il faut vraiment en prendre le plus grand soin.
Actuellement, les cinémathèques tendent à devenir des administrations fonctionnarisées, où tout est répertorié. Cest parfait. Tout fonctionne. Informatique, tout.
Mais les films ne sont pas montrés. Le seul certificat de vie dun film étant sa diffusion, les cinémathèques sont pleines de cadavres.
Il y a des films quon ne peut pas montrer, parce que ce sont des copies uniques. Quand on me parle de copie unique, je dis : " Si cest une copie, elle nest pas unique ! Cest la copie dun original qui existe. "
Quand une cinémathèque mannonce fièrement quelle possède la copie unique de tel film, je panique !... Si javais une copie unique au monde, je commencerais par faire un internégatif, pour en tirer dautres copies. Parce que je ne veux pas prendre le risque que ce film-là puisse disparaître demain !...
A mon sens, ce nest pas un motif de fierté que de posséder une copie unique.
Le motif de fierté, cest de pouvoir partager les trésors.
A mon avis, les cinémathèques devraient se spécialiser, au lieu de toutes essayer davoir les mêmes choses. Il sagit de développer les cinémathèques et de créer des banques déchanges, entre collectionneurs. Revenir au troc : un Coppola pour deux Spielberg, trois Lelouch pour un Scorsese... "
-" Les vieilles copies sont souvent des pellicules rayées.
Comment faites-vous, pour les restaurer ? "
-" Cest un travail effectué par des laboratoires spécialisés.
Les copies et les droits
Nos copies neuves sont tirées à partir du négatif. Pour ça, il faut acheter les droits, commander les copies, assumer les frais de transport. Cest beaucoup plus cher, mais nous avons cinq ans pour amortir les frais engagés. Pendant cinq ans, moyennant finance, nos films peuvent circuler dans tout le pays.
Il y a les copies et les droits. Ce sont deux choses différentes. Quand les copies et les droits sont dans des mains différentes, vous devez payer, par exemple, 30 % des recettes pour le prêt de la copie, et 30 % pour les droits, ce qui fait 60 % des recettes. Cest trop cher. Vous ne rentrez pas dans vos frais.
Nous avons donc tout intérêt à traiter avec les personnes qui possèdent aussi bien les droits que les copies dun film. Cest plus pratique et beaucoup plus économique.
Jai un tas de films que la cinémathèque suisse ne possède pas. Aujourdhui, il ny a pas, en Europe, un festival digne de ce nom qui ne commence par faire appel à nous, pour composer son programme. Cela nous aide à amortir nos frais.
Rayonnement culturel
Actuellement, le CAC-Voltaire possède un catalogue dune cinquantaine de titres, qui sont, pour la plupart, des classiques incontournables de lhistoire du cinéma : des Kubrick, Hitchcock, Hawks, Cukor, Scola, Pasolini, Walsh, Renoir, etc... La plupart sont des films quon me demandait de projeter depuis, au moins, vingt ans. Pour les réunir, il faut avoir de la suite dans les idées...
Le CAC-Voltaire propose également, dans son catalogue de distribution, une bonne centaine de copies sans les droits.
Entre notre liste de classiques, dont nous assurons la distribution pour la Suisse, et ma collection privée dun millier de copies 16 mm -pour lesquelles je ne détiens pas les droits de diffusion-, nous pouvons assurer la programmation dune grande partie des ciné-clubs suisses, et celle des grands festivals internationaux.
A Paris, à la Villette, on a projeté notre copie neuve de Veracruz, de Robert Aldrich, avec Gary Cooper et Burt Lancaster. Pour cette projection, les Français ont dû payer un maximum. Cest normal. Nous avons la seule copie sous-titrée existante en Europe, et nous devons récupérer notre investissement, pour pouvoir continuer à faire bénéficier les Genevois des meilleures copies du monde.
Les autorités fédérales ont compris ce rôle, car nous avons, désormais, le statut officiel de distributeur. Cest-à-dire que, demain, sil en avait les moyens, le CAC-Voltaire pourrait distribuer Titanic. Ce nest évidemment pas notre rôle. Mais, légalement, on pourrait le faire.
La sauvegarde des films
Dun côté, les supports modernes ont sauvé beaucoup de films. Grâce aux cassettes vidéo, disques laser, etc..., les ayant droit ont constaté que ces vieux films ne sont pas des denrées périssables. En préservant les négatifs, on pouvait gagner de largent.
Sil ny avait pas de largent, au bout de la chaîne, rien naurait été fait pour sauver des films. On ne sauve pas le film parce quon aime le cinéma, mais parce quil peut rapporter de largent. Il ne faut pas se faire dillusions.
Mais, quels que soient les motifs, le résultat est positif.
La télévision a été la première chose à avoir fait comprendre quun film nétait pas mort après la première exploitation.
Aux Etats-Unis, au début de la télévision, les producteurs coupaient directement dans les négatifs, pour y insérer de la publicité... Cest pourquoi beaucoup de grands classiques ne sont plus complets, amputés. Il faut parfois trouver, dans les cinémathèques, des copies complètes et en bon état, pour reconstituer les négatifs mutilés.
Avec les cassettes vidéo, le digital, etc..., ce qui se passe, maintenant, cest quà partir du moment où on met sur digital, on détruit le négatif, parce que ça prend de la place et que ça coûte de largent pour lentreposer et le conserver.
Cest très dangereux car, si quelque chose arrive -un virus informatique, nimporte quoi-, on peut tout perdre. "
-" Actuellement, quels sont les projets du CAC ? "
-" Je vais continuer de montrer des films, de former des gens, et jespère susciter des vocations, parmi les spectateurs du CAC-Voltaire.
Jaimerais montrer des films dans les meilleures conditions possibles. Montrer les classiques du cinéma dans des copies neuves. Des films muets accompagnés au piano. Nous le faisons déjà, mais pas assez souvent, à mon goût. "
-" Quelle est la situation financière du CAC ? "
-" Elle est saine. Avec un tas de " si " et de " mais "... "
-" Cest-à-dire, concrètement ? "
-" Concrètement, jaurais besoin de changer les appareils de projection. Pour les deux salles, cest une opération de 60000.- FS. Avec cette somme, jaurais deux appareils comme il faut. "
-" De quand le matériel actuel date-t-il ? "
-" Celui de la grande salle date de 1988. Mais ce sont des appareils que je nai pas choisis. On me les a imposés.
Les architectes ont dit à la ville de Genève de payer les appareils, sans avoir reçu mon feu vert. Les travaux nétaient pas finis, les réglages pas faits. Les projections nétaient pas satisfaisantes.
Jai demandé, à lentreprise qui a monté les appareils -et qui a été payée avant terme-, un certain nombre de réajustements, de corrections. Ils ont attendu un an, avant de venir... La garantie était alors échue. Quand ils sont venus, ils mont facturé le travail. Et les deux appareils ne correspondent pas à ce que je veux. "
-" Quels sont leurs défauts ? "
-" Ils sont indiqués pour une salle dexploitation normale, où un film sera diffusé pendant deux ou trois mois.
Comme je change de film à chaque projection, il faut un matériel plus souple, plus pratique.
Dautre part, il y a le problème de la ventilation et du chauffage des salles. "
-" Tout compris, de quelle somme avez-vous besoin ? "
-" Tout compris, il me faudrait une centaine de milliers de francs. "
-" Avec 100000.- FS, vous réglez tout ? "
-" Ah oui ! Jaurai deux salles vraiment performantes. "
Propos recueillis par Frank BRUNNER
Retenez-moi ... interviews ... Rui Nogueira