Retenez-moi ... interviews ... Luisa Saraiva

Luisa Saraiva s’exprime à propos de son stage dans une Maison de quartier genevoise

Question :
-" A la suite de quelles circonstances vous êtes-vous retrouvée en train de travailler pour le Service social de la ville de Genève ? "


Luisa Saraiva :
-" Depuis longtemps, j’étais motivée pour travailler dans le social. J’avais bossé dans deux ou trois autres endroits. Et on m’a proposé un stage de six mois, dans une Maison de quartier, aux Acacias. Cela m’a intéressé, parce qu’il y avait diverses activités.

On m’a accordé un entretien et j’ai été acceptée. "

-" Comment cet entretien s’est-il déroulé ? "

-" Il s’est très bien passé. Je suis arrivée à la Maison de quartier. Les animateurs m’ont interrogé à propos de ma motivation : ce qui m’amenait là, ce que j’avais fait auparavant, ce que je prévoyais par la suite, etc…
J’avais envie de découvrir toutes les facettes du social. Là, c’était l’animation qui m’intéressait. "

-" Concrètement, que faisiez-vous, en qualité d’animatrice ? "

-" Accueillir les gens à la Maison de quartier, les renseigner, s’ils ont des questions. Je me suis occupée des centres aérés. Les camps. Le parc.

Un centre aéré, c’est un peu comme un camp, sauf que les enfants sont présents de 08h00 à 17h00, par exemple. Ils dorment chez eux. C’est plus long qu’un camp. En général, ça dure un mois. On organise diverses activités, avec les enfants : des jeux, des promenades, le simple échange, avec l’enfant. Discuter avec lui. Essayer de créer une bonne ambiance, entre les enfants. "

-" A quel genre de personnes avez-vous eu affaire, dans cette Maison de quartier ? "

-" C’était très, très varié. C’est d’ailleurs ce qui est bien, quand on fait de l’animation.

Les usagers

Ce sont les gens du quartier, voire de plus loin encore. Cela peut être un jeune, de quatre à quinze ans -ou le grand frère-, comme ça peut être une personne âgée.

J’ai surtout travaillé avec les enfants. Au parc, je n’ai pas vraiment eu le temps de faire la connaissance des parents.

Les personnes âgées

Un groupe de personnes âgées se réunissait, une fois par semaine. Sans s’imposer, on leur offrait à boire, on discutait un peu avec eux. On les laissait aussi discuter entre eux. "

-" Y avait-il des relations entre les personnes âgées et les jeunes ? "

-" Ils se connaissent et ils se respectent.

Ils ne parlent pas beaucoup entre eux, parce qu’ils n’ont pas les mêmes sujets d’intérêts, mais ils se connaissent très bien. Il n’y a pas de problème.

Si on compare aux relations qu’on pourrait observer dans un bus, j’ai constaté qu’à la Maison de quartier les jeunes et les personnes âgées étaient beaucoup plus tolérants les uns à l’égard des autres.

Dans le bus -ou ailleurs-, une personne âgée est souvent considérée comme " un inutile ", " un déchet ". Ce n’est pas quelqu’un de " rentable "…

Dans la Maison de quartier, on observe beaucoup de prévenances réciproques. On trouve des affiches relatives aux problèmes des jeunes, et les personnes âgées les lisent.

J’ai assisté à des scènes où un petit jeune plaisantait avec des personnes âgées. Ce que je ne verrai pas tous les jours dans la rue… "

-" Avez-vous eu affaire à des immigrés ? "

-" Oui. Aussi, bien sûr.

Les immigrés

J’en ai côtoyé essentiellement dans le parc des Acacias, où la Maison de quartier a planté une buvette, pour tout le monde, et une cabane, pour les enfants. Les prix de la buvette sont dérisoires. Durant certains mois, on propose un plat du jour pour une dizaine de francs. Le but est de favoriser un échange.

Dans ce lieu, il y avait des gens de diverses nationalités, et il était important d’être présent, de suivre ce qui se passait. "

-" Faisiez-vous le service, à cette buvette ? "

-" Aussi. On sert les gens et on cherche à mieux les connaître. On cherche également à ce qu’ils se connaissent mieux entre eux. "

-" Qu’avez-vous pu observer, dans ces circonstances ? "

-" Il n’est pas toujours évident d’amener les gens à s’entendre.

Quand on ne connaît pas la culture de l’autre, il y a facilement des malentendus.

On ne peut pas se contenter de dire qu’ils refusent de s’intégrer ou qu’on ne peut pas les intégrer. C’est très complexe. Il y a mille et un facteurs qui interviennent ; autant de la part des parents de réfugiés que de la part des parents du pays, ou des enfants réfugiés et des enfants d’ici.

Il faut avoir beaucoup de patience, consacrer beaucoup de temps à l’écoute
des gens. Essayer de les comprendre. Pourquoi en sont-ils arrivés à penser de telle ou telle manière ? Il faut beaucoup de réflexions.

J’ai observé un manque de tolérance des uns à l’égard des autres. Des enfants répètent le discours des parents, sans vraiment le comprendre. En écoutant ce discours-là, on peut arriver à percevoir les idées des parents -qu’elles soient bonnes ou pas. Au lieu d’amener l’enfant à s’intégrer, ou à intégrer, il arrive qu’ils fassent l’inverse. Ce qui ne facilite pas la tâche du travailleur social.

Par exemple, un enfant dira : " Ces réfugiés n’en foutent pas une ! Ils sont juste là pour nous casser la gueule ! " Un adulte dira : " Nous, on travaille comme des damnés, pour subvenir à leurs besoins ! "

Un monsieur d’un certain âge laissait son chien faire ses besoins dans le parc. Je lui ai rappelé que c’était un lieu pour les enfants et je lui ai demandé de le respecter. Il m’a répondu : " De toute façon, ces gamins n’ont rien à faire en Suisse ! " Les enfants étaient avec moi. Evidemment, ils ont mal pris cette réponse. Ils n’ont pas insulté le type, mais je pense que, si on avait laissé faire, la situation aurait dégénéré. Je leur ai tout de suite dit qu’il ne fallait pas entrer dans son jeu.

J’ai l’impression que ce type était plein de préjugés et qu’il y avait de la haine en lui. Pas nécessairement à l’encontre de ces enfants, d’ailleurs. Il y avait de la méchanceté, dans son attitude. Le fait qu’il s’en prenait à des enfants lui était égal : c’étaient des réfugiés.

Des enfants revendicateurs

Les enfants avaient tendance à être trop durs, trop exigeants à l’égard des travailleurs sociaux. Ils avaient l’air de trouver tout naturel qu’on soit à leur service.

Par exemple, on leur offrait un goûter. Ce n’était pas obligatoire. C’était selon notre bon vouloir. Quand il n’y avait pas de goûter, ils protestaient -réfugiés ou pas- : " C’est dégueulasse ! Cela ne m’intéresse plus ! Je me casse ! "

Ils ne se rendaient pas compte que nous avions envie de créer quelque chose de convivial, qu’il y ait une intégration, que tout le monde se retrouve… Non. Il n’y avait plus le goûter ; ça les démotivait.

UCK !

Il y avait énormément de violence en eux. Un jour, on leur a projeté un film. C’était un film pour enfants. Tout à coup, nous nous sommes retrouvés avec une masse d’enfants, animés d’une sorte de haine, qui brandissaient le poing en hurlant : " Outchéka ! Outchéka ! " (UCK : armée de libération du Kosovo). Ils ne nous auraient même pas écouté, quoi qu’on ait pu leur dire… Ils n’entendaient rien. "

-" Comment se fait-il qu’un film pour enfants provoque une telle réaction ? "

-" Je ne crois pas que c’était le film. Il ne les intéressait pas. Je me suis rendu compte que ce que nous leur avions offert leur était indifférent.

Mais, dans un groupe d’enfants, il y a toujours des meneurs. Et, si quelque chose touche ces meneurs, ça va toucher les autres.

Je ne sais pas si la haine qu’ils exprimaient était dirigée contre nous, si c’était le langage des parents… C’est trop complexe pour que je puisse l’expliquer. "

-" Ne pensez-vous pas qu’il puisse y avoir un malentendu dans l’approche, de sorte que, finalement, on voudrait que ces réfugiés deviennent comme des Suisses, qu’ils se comportent comme des Suisses, qu’ils adoptent les coutumes des Suisses, la mentalité des Suisses ; alors qu’eux-mêmes ont conscience de leur propre culture, qu’ils sont fiers de leurs origines, et qu’ils ne voient pas nécessairement la Suisse d’un œil positif -d’autant moins quand on considère la manière dont ils sont traités d’un point de vue social- ? "

-" J’exprime mon opinion personnelle.

Ne pas imposer ses différences

Je ne pense pas que le but de la Maison de quartier soit de transformer les réfugiés et de les rendre suisses. Elle s’efforce de favoriser la coexistence, dans le respect des différences.

Il s’agit d’apprendre à tout le monde -pas spécialement aux réfugiés- la tolérance. Nous sommes tous différents, mais personne ne doit imposer ses différences. Il faut trouver un juste milieu.

Pour ma part, je n’ai jamais essayé de dire aux réfugiés : " Vous êtes en Suisse ! Vous devez penser comme ça ! "

Les enfants sont entre deux cultures et, déjà pour eux, ce n’est pas évident. Que ce soit à l’école ou à leur domicile, ils ont souvent l’impression de devoir faire un choix.

Je leur ai toujours dit qu’il est important de garder ses racines et que, devant une attitude intolérante, il faut voir un exemple à ne pas suivre et en tirer un enseignement. "

-" Aviez-vous des relations avec les parents ? "

-" Moi, personnellement, non.

Une fois, une maman Kosovar est venue, elle s’est intégrée et elle a joué avec les enfants. Le fils me traduisait ce que disait la maman. J’ai trouvé ça génial.

Mais, en général, ça ne s’est pas fait. C’est peut-être moi qui n’ai pas su… Mais certains ne parlent pas le français, ils ont une autre culture, et c’est encore moins évident pour eux que pour moi. "

-" Quand les jeunes Suisses fréquentent les réfugiés -ou d’autres immigrés-, ont-ils tendance à perdre leurs préjugés et à fraterniser, ou chaque groupe joue-t-il séparément ? "

-" Je pense qu’il y a encore pas mal de travail à faire.

Conflits

Il y a déjà une réticence de la part de certains parents. Même si les parents sont d’accord, il y a souvent des conflits.

Un enfant qui arrive au parc se sent d’abord infériorisé. Entre eux, c’est la loi du plus fort. Le plus grand dira à celui qui arrive : " Toi, ta gueule ! " Mais les bagarres sont très rares. En six mois, je n’en ai vu qu’une et on a vite séparé les protagonistes. C’étaient deux grands. "

-" A l’issue de ces six mois de stage, aviez-vous constaté une évolution, ou la situation était-elle similaire au moment de votre départ qu’au moment de votre arrivée ? "

-" A certains moments, nous avons senti que les enfants avaient bien compris le message. Mais ce n’est jamais acquis.

Je pense que c’est un long travail. Il faut aller jusqu’aux parents ; jusqu’à la façon de penser, d’une manière générale. "

-" Aviez-vous des discussions, entre travailleurs sociaux ? "

-" Une fois par semaine, il y a un colloque.

Les travailleurs sociaux

Chacun a, plus ou moins, son projet, ou son activité. Il va faire un bilan de son activité.

De temps à autre, il arrive que quelqu’un soit confronté à un problème. On va l’examiner. Chacun va exprimer son opinion. Et on va essayer d’évoluer par rapport à ça.

Ou alors, on va se poser telle question, par rapport aux ados : " Là, est-ce qu’on a bien fait ou pas ? Est-ce qu’il faudrait rectifier ? Si on rectifie, comment rectifie-t-on ? "

Et le budget. Et tout le reste. "

-" Après six mois de stage, quelle est votre opinion, à propos de l’activité de cette Maison de quartier ? "

-" Je pense qu’elle est absolument positive. Pour moi, elle est essentielle. Je trouve que ce stage a été très, très enrichissant.

Dans le social, nous sommes face à des êtres humains et toute erreur peut avoir des conséquences.

Il faut prendre son temps, examiner les choses et voir qu’il y a mille et une facettes. J’ai appris qu’il faut comprendre avant d’agir. "

Propos recueillis par Frank BRUNNER

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