Retenez-moi ... interviews ... Yachar Kemal
Yachar Kemal (nom fictif) sexprime à propos de la situation des travailleurs clandestins en Suisse
Question :-" M. Kemal, comment lenvie démigrer de Macédoine vous est-elle venue ? "
Yachar Kemal :
-" A lâge de dix-huit ans, jai eu envie de découvrir lEurope. Je navais jamais quitté la localité où javais grandi. Je navais pas les moyens de voyager.
Une famille pauvre
Jétais dune famille pauvre. Jai grandi pauvre. Mon père est décédé quand javais sept ans. Nous étions deux frères. Javais une paire de souliers pour aller à lécole, et une autre paire pour les autres circonstances.
On voyait des images de lEurope, à la télévision. Javais imaginé la Suisse avec de grands buildings, comme aux Etats-Unis.
Arrivée en Suisse
Mon oncle habitait Fribourg. En 1988, je suis donc parti pour la Suisse. A lépoque, il ny avait pas besoin de visa. La Macédoine faisait partie de la Yougoslavie. Je suis venu comme un touriste. Je navais pas lintention de travailler en Suisse.
En discutant avec des Turcs, jai entendu parler de Genève : une ville assez cosmopolite et plus grande que Fribourg.
Je pouvais rester trois mois en Suisse comme touriste, mais si je ne repartais pas le quatrième mois je devenais un clandestin.
A cause dhistoires de famille, je me suis disputé avec mon oncle. Jai pris mon sac et je suis parti.
Je me souviens que cétait un soir où il pleuvait. Javais 350.- FS dans la poche : la somme que je possédais à mon arrivée en Suisse. Mon intention était de venir à Genève.
Jai traversé un pont, je suis arrivé à la gare et jai passé cette nuit à la gare de Fribourg.
Genève
Le lendemain, je suis arrivé à Genève. Je parlais très peu le français.
En sortant de la gare, jai été frappé par une scène. Un homme criait, gueulait, donnait des coups de pied dans le mur. Il avait bu, ou je ne sais pas quoi. Je me demandais sil était fou.
Personne ne lui disait rien. Les gens passaient à côté de lui, sans lui prêter attention. Cétait bizarre...
Dans mon pays, quand quelquun gueule, tout le monde le regarde. Quest-ce qui se passe ? On sapproche de lui. On le calme. On sintéresse à lui. Mais, là, personne ne lui disait rien...
Jai commencé par chercher du travail dans les restaurants. Je nobtenais rien. On me demandait si javais un permis de travail. Mais certains restaurateurs me disaient demblée quils navaient pas de travail.
En cherchant un hôtel bon marché, je me suis fait attraper sans billet, dans le bus, par des contrôleurs. Parce que, chez nous, on paie les billets dans le bus. Et je ne savais pas faire fonctionner les distributeurs de billets placés aux arrêts. Je suis monté dans le bus et jai cherché quelquun pour acheter un billet, mais il ny avait personne.
Les contrôleurs mont demandé mon passeport. Ils ont compris que je ne parlais pas le français et ils mont laissé partir sans me donner une amende.
Pendant une semaine, jai pu séjourner à lhôtel et je me rendais à la mosquée pour y rencontrer dautres immigrés.
Requérant dasile
Quelquun ma suggéré de faire une demande dasile politique. On ma expliqué quelle était la procédure à suivre. Il fallait se présenter à laéroport.
Là, jai été retenu. Je suis resté deux ou trois jours, dans les locaux de laéroport. Nous étions enfermés dans ces locaux. On a limpression dêtre prisonnier. Les chambres ont des lits superposés. Je me sentais un peu perdu. Les officiels suisses nétaient pas du tout aimables. On subissait des interrogatoires visant à déterminer si notre demande dasile avait vraiment un motif politique. Les requérants dasile provenaient de différents pays dAfrique, de Turquie, du Pakistan, etc...
Au bout de trois jours, on ma logé dans des immeubles de la commune de Vernier. Ce sont des chambres pour deux personnes et on ne peut pas choisir avec qui on veut aller.
Une fois à Vernier, nous étions libres de sortir.
On nous donnait 600.- FS par mois, nourri et logé. On nous a expliqué que, pendant trois mois, nous navions pas le droit de travailler. "
-" Cela ne pose-t-il pas des problèmes relationnels, quand on impose une cohabitation à des personnes qui nont pas nécessairement des affinités ? "
-" Moi, jétais avec une personne de couleur.
Cétait un gars qui mettait tout le temps de la musique, qui fumait je ne sais quoi.
Il volait, aussi. Il volait une veste, dans un magasin, puis il la vendait. Il faisait aussi ses trafics avec des montres, avec tout ce quil pouvait voler. Le jour, il volait ; le soir, il vendait le butin de ses vols. "
-" Si vous aviez été quelquun dinfluençable, ny avait-il pas le risque que ce type vous entraîne à voler ?
Un type qui exhibe son argent, qui joue au caïd... "
-" Tout à fait. Cest possible. Mais je suis un homme de caractère. "
-" Et si le type est arrêté, si la police perquisitionne dans la chambre... Dautant plus que, sil se livre à du trafic de stupéfiants, il est susceptible de dissimuler la drogue dans vos effets personnels, en supposant quon ne pensera pas à les fouiller, et vous risquez dêtre condamné à sa place...
Cette cohabitation forcée nest-elle pas potentiellement dangereuse ? "
-" Tout à fait. "
-" Comment avez-vous obtenu votre premier emploi ? "
-" Cétait après la période de trois mois pendant laquelle je navais pas le droit de travailler.
Dans un journal, il y avait une offre demploi pour un poste de nettoyeur. Cétait lentreprise Fernand Blein. Jai fait nettoyeur et transporteur de pianos.
Quand jai été embauché, javais encore mon statut de requérant dasile. Deux mois plus tard, ma demande a été rejetée.
Travailleur clandestin
Comme jétais honnête, ponctuel et très travailleur, Fernand Blein ma dit :
-" Vous arrêterez de travailler pour mon entreprise, pendant un mois et demi ou deux mois. Ensuite, je vous engage " au noir ". "
Jai fait ce quil ma dit.
Je nai pas quitté la Suisse. Je me suis, de nouveau, installé à lhôtel.
Une fois le délai fixé par Fernand Blein écoulé, il ma dit :
-" Je vous garde ! "
Comme jétais de nouveau clandestin, jai demandé :
-" Comment est-ce possible ? "
Il ma répondu :
-" Vous allez travailler chez moi. Il ny a pas de problème ! "
A partir de là, pendant huit ans, jai travaillé pour lui. Jétais toujours clandestin. Pendant ces années, jai appris le français et découvert Genève.
Un clandestin ne peut pas louer un logement à son nom, parce quil na pas de papiers. Un couple âgé me sous-louait une chambre de 12 m2 600.- FS par mois. Je ne me sentais pas à laise. Pas de douche, rien. Je ne pouvait pas cuisiner.
Un patron ignoble
Je nai pas eu la chance dêtre embauché par un patron correct.
Fernand Blein me traitait comme un animal. Je navais pas le droit de prendre des vacances, ni dêtre malade. Il traitait durement tous ses ouvriers. Il avait lhabitude dinsulter son personnel :
-" Connard ! Vous ne comprenez rien ! Vous êtes nuls ! Vous êtes des ballots ! Vous êtes un trou du cul ! Vous êtes un con ! "
Il disait des choses comme ça...
On se faisait engueuler presque tous les jours. Si on répliquait, il nous virait immédiatement.
Il nhésitait pas à frapper. Cétait un violent.
Une fois, au bureau, sa femme avait oublié quelque chose. Il la insulté :
-" Salope ! "
Un jour, il a agressé un Portugais, dans son bureau. Il la secoué contre le mur, il lui a arraché la chemise, en lui hurlant :
-" Vous êtes viré ! Je ne veux plus vous voir ! "
Le Portugais nétait pas clandestin. Il a déposé plainte. Dailleurs, il avait droit à un délai de congé. Cétait vraiment un licenciement abusif. La police est venue au bureau de Fernand Blein. Il a dû aller au poste, mais jignore les suites de cette affaire.
Un autre jour, on transportait un piano, avec lui, dans la vieille ville. On était en train de décharger le piano du camion, en le portant au moyen de courroies passées dans le dos. Comme on bloquait le passage, un automobiliste nous a klaxonné. Fernand Blein sest débarrassé de sa courroie, il est allé vers lautomobiliste, la arraché de la voiture en le tirant par la fenêtre et la collé contre le mur dune maison !... Comme le type navait pas eu le temps de serrer le frein à main, la voiture est redescendue la rue à reculons... Elle sest arrêtée contre un poteau.
Il recevait des amendes, mais il sen foutait. Il avait les moyens de payer.
Il gagnait beaucoup dargent. Avant, cest lui qui possédait lentreprise de déménagement qui est devenue Balestrafic. Il a vendu cette entreprise et il a gardé le transport de pianos.
Encore aujourdhui, si vous dites que vous avez travaillé chez Fernand Blein, il est connu. Vous avez travaillé chez les fous !... Il y a des gens qui demandent :
-" Comment avez-vous pu le supporter tant dannées ? "
Certains mois, je travaillais deux-cents-quarante heures, pour 1800.- FS net. "
-" Avec ces 1800.- FS, deviez-vous tout payer ? Le loyer, la nourriture... ? "
-" Tout, tout, tout.
Sur mon salaire, Fernand Blein prélevait les impôts et les assurances sociales.
Ultérieurement, une fois en règle, jai vérifié quil avait effectivement versé les sommes quil mavait prélevées.
Il aurait pu nous embaucher comme saisonniers et régulariser notre situation, mais il préférait quon travaille " au noir ". "
-" Parce quainsi vous naviez aucun droit ? "
-" Nous nétions pas payés, en cas de vacances ou daccident.
En huit années, je nai jamais obtenu une augmentation de salaire.
La vie des clandestins
Les Suisses simaginent que les clandestins font de largent, quils font ci, quils font ça... Celui qui na pas vécu cette situation ne peut pas la comprendre.
Pendant ces années, je passais tout mon temps entre mon domicile et le boulot. Je ne sortais pas. Je navais aucune vie, à côté du boulot. La vie sociale, comme la vivent les Suisses, métait complètement étrangère. Javais le sentiment dêtre laissé de côté. Toutes ces belles choses que je voyais, cétait pour les Suisses, mais pas pour moi.
Quand on est clandestin, on se demande comment telle personne a obtenu cette voiture, cette maison... Comment peut-elle se permettre de manger dans une pizzeria, manger une glace, être toujours bien habillée ? on se dit :
-" Ils ont la belle vie ! "
Personne ne ma dit :
-" Vous pourriez faire des études universitaires. Vous pourriez être saisonnier. "
Les gens que je rencontrais, à la mosquée, ne voyaient que la religion. Ils ne voyaient pas autre chose. Et puis, les gens que je fréquentais étaient dans la même situation que moi. Ceux qui sont riches se tenaient à lécart de nous.
Il existe une discrimination, même entre étrangers. Celui qui a une voiture traite de haut celui qui va à pied.
Quand on regardait la télévision et que ça parlait de la Macédoine, on se jetait à quatre pattes devant le téléviseur, pour mieux écouter.
Parfois, jai reçu une lettre de ma mère. Je pleurais, sur cette lettre. Je la relisais dix fois. Pour moi, cette lettre était de lor.
Les clandestins ne sont pas heureux. Il faut le dire. Lun de mes amis a fini par perdre la raison. Un jour, il est sorti complètement nu, dans la rue... "
-" Aviez-vous encore des contacts, avec votre famille ? "
-" Environ une fois par mois, javais un contact téléphonique de cinq minutes.
Une lettre, cest différent. Quand on lit, ça touche. Au téléphone, on dit :
-" Blablabla... "
Ce nest pas pareil.
En tant que clandestin, je navais pas de boîte aux lettres, pas de téléphone. Il fallait aller à la poste, ou dans une cabine téléphonique.
Jaime les pauvres. Quand je le pouvais, jenvoyais 100.- FS ou 200.- FS par mois, à ma famille, pour laider.
Situation régularisée
Je travaillais pour Fernand Blein depuis environ sept ans, quand jai fait la connaissance de ma femme. On ma envoyé faire un parquet chez elle. A la suite de notre mariage, jai pu régulariser ma situation et jai obtenu le permis B.
Au bout de huit ans, en 1997, je me suis fait faire des cartes de visite où il était écrit que javais une entreprise. Cétait pour la frime.
Licencié
Lune de ces cartes a abouti dans les mains de Fernand Blein. Il a cru que je lui faisais de la concurrence. Il ma immédiatement viré. Nous étions en octobre et javais droit à un délai de congé jusquà la fin de lannée.
Il avait oublié que, depuis six mois, javais obtenu le permis B...
Il avait appelé un agent de renseignements commerciaux qui sappelle Jean-Pierre Feuz. Il était dans le bureau. Fernand Blein a jeté ma carte sur son bureau, en me disant :
-" Voilà votre carte ! Vous êtes viré ! "
Jai ramassé la carte, pour lexaminer.
Fernand Blein ma proposé de choisir entre deux lettres quil avait préparées : lune de démission et lautre de licenciement immédiat. Jai pris la lettre de licenciement immédiat, et je mapprêtais à partir quand Fernand Blein sest levé :
-" Non ! Non ! Vous laissez cette carte ! "
Il voulait garder ma carte de visite. Jai refusé de la lui laisser. Il a gueulé :
-" Donnez-moi cette carte ! "
Il ma poussé contre la balustrade de lescalier. Je suis presque tombé. Jai dit à Jean-Pierre Feuz :
-" Vous avez vu ce quil ma fait ? "
Il a répondu :
-" Moi ? Jai rien vu !... "
Par la suite, il est venu " témoigner ", au tribunal des Prudhommes, pour affirmer que jaurais insulté Fernand Blein, que je laurais provoqué, et que Fernand Blein ne ma jamais agressé...
Les apparatchiks syndicaux
Dabord, je suis allé au syndicat interprofessionnel des travailleurs (SIT). On mavait parlé dun secrétaire syndical turc : Ismail Turker. Il ne ma pas reçu. Il ma adressé à lun de ses collègues qui soccupe des nettoyeurs. Un barbu avec un cigare.
Ce secrétaire syndical ne voulait pas maider. Il voulait seulement se débarrasser de moi.
Il aurait pu consulter la loi sur les licenciements abusifs, je ne sais pas... Il na rien fait du tout. Il ma dit :
-" Vous savez ce quil vous reste à faire ? Vous allez aller chez votre patron, vous excuser et vous dites : " Pardon, jai fait une erreur ! Gardez-moi ! "
Je suis sorti de son bureau. Plus jamais je ne cotiserai pour un syndicat.
Ma femme connaissait une avocate, qui était sa cousine. Je suis allé la consulter. Nous avons décidé dengager une procédure devant le tribunal des Prudhommes.
LOffice cantonal de lemploi
Je suis allé minscrire au chômage. Pendant huit ans, Fernand Blein avait payé mes cotisations.
Les fonctionnaires de lOffice cantonal de lemploi mont dit que je navais pas droit aux indemnités de chômage, parce que mon employeur était censé me payer jusquà la fin du délai de congé. De plus, Fernand Blein leur avait envoyé une lettre dans laquelle il affirmait que javais une entreprise.
Je leur ai dit :
-" Ecoutez, je nai pas de boulot. Vérifiez au registre du commerce. Renseignez-vous. Comment aurais-je pu me mettre à mon compte, en travaillant onze ou douze heures par jour ? "
Ils ne voulaient rien savoir. Ils me considéraient comme un chômeur fautif et ils mont infligé soixante jours de pénalité. Ils mont dit dattendre le verdict du tribunal. Mais la procédure allait durer deux ans...
Au syndicat, on me dit que le patron a raison, et à lOffice cantonal de lemploi on me dit que le patron a raison...
Je nobtenais pas de travail. Quand jallais me présenter dans une entreprise, on me demandait le certificat de Fernand Blein. Il ne me le donnait pas. Et puis, vous savez, le téléphone existe...
Pendant plusieurs mois, je nai rien touché du chômage.
Ma femme était également au chômage. Elle touchait environ 2000.- FS par mois dindemnités.
Jexpliquais aux fonctionnaires :
-" Cest honteux ! Nous sommes deux personnes à vivre ! Rien que pour payer les primes dassurances, ça nous coûte 600.- FS. Et il y a le loyer, et tout ! "
Finalement, au bout de quatre mois, jai dit :
-" Je ne quitte pas ce guichet tant que vous ne me payez pas ! "
La préposée ma dit :
-" Allez-y ! Allez-y ! "
Et elle a fermé son guichet. Jétais traité comme de la merde. Elle a vu que je ne partais pas, et jai commencé à taper sur la vitre. Elle est allée parler à son chef de service. Il ma appelé dans son bureau et ma dit :
-" On va se renseigner auprès des banques, pour savoir si vous avez de largent. "
Le Service de la main duvre étrangère
A cette époque, jai eu affaire à un fonctionnaire du Service de la main duvre étrangère, qui sappelle Joseph Meyer.
La première fois, il ma convoqué parce que lOffice cantonal de lemploi voulait savoir si javais une entreprise.
Le lendemain, à 07h00, il est venu sonner à la porte de mon domicile. Il me dit :
-" Vous avez une entreprise, Monsieur ! jaimerais voir votre cave... "
-" Il voulait voir votre cave ? "
-" Pour le cas où jy aurais entreposé des machines...
Jai refusé de la lui montrer. Alors, il me dit :
-" Je vous convoque à mon bureau, pour 08h00 ! "
Je me présente à son bureau. Il me dit :
-" Vous allez me noter votre emploi du temps, tous les jours. Je veux savoir ce que vous faites ! Si vous allez chez le médecin, vous notez que vous allez chez le médecin ! Si vous allez là-bas, vous notez que vous allez là-bas ! Si vous dormez, vous notez que vous avez dormi ! "
Vous vous rendez compte ?
Je lui ai dit :
-" Cela ne va pas, non ?... Je ne ferai jamais ça. "
Il sest mis à gueuler :
-" Vous, les étrangers, vous voulez profiter du chômage ! Allez laver les casseroles dans les restaurants ! "
Je lui ai dit :
-" Vous croyez que je travaille " au noir " ? Jai travaillé " au noir ". Mon dossier est au Service du contrôle de lhabitant. Jai été clandestin, avant de me marier. Il vous suffit dun coup de téléphone et vous avez tout mon dossier. Je nai plus besoin de travailler " au noir ". "
Il na rien voulu savoir :
-" Vous travaillez " au noir " et vous voulez toucher le chômage ! "
Je lui ai dit :
-" Si vous voulez trouver des travailleurs " au noir ", allez chez Fernand Blein. Il a toujours des gens qui travaillent " au noir ". Allez-y ! Lui, il se fait du pognon sur le dos des clandestins. "
Il me dit :
-" Je ne veux pas le savoir ! Le cas, cest vous ! Cest pas Fernand Blein ! "
Il ma donné une nouvelle convocation pour trois jours plus tard. Il voulait que je lui ramène un rapport sur mon emploi du temps... Je lui ai dit :
-" Je ne reviens pas, et je ne vous ramènerai rien du tout. "
Il sest énervé. Il a frappé à la porte dun supérieur et il a dit :
-" Je convoque Monsieur et il me dit quil ne veut pas venir. Cest tout ce que jai à dire. Voilà, jai un témoin ! "
Je lui ai dit :
-" Je ne viendrai pas, cest tout. Faites ce que vous voulez. "
Après, jai contacté mon avocate. Elle lui a téléphoné. Il a prétendu quil exécutait les ordres de lOffice cantonal de lemploi... Mais personne ne lui avait dit de se comporter comme ça. On lui a demandé denquêter, pour savoir si javais une entreprise. Cest tout. Mais comme il est xénophobe...
Finalement, lOffice cantonal de lemploi a décidé de me verser 2000.- FS par mois, mais à condition que je rembourse la somme correspondant au délai de congé si je gagnais le procès devant le tribunal des Prudhommes.
Odieux jusquau bout
Après le jugement des Prudhommes, Fernand Blein ma donné son certificat : " Cette personne a travaillé de telle date à telle date. " Terminé.
Comment voulez-vous être engagé avec un " certificat " pareil ?
Même après que jaie gagné le procès, Fernand Blein ne voulait pas me payer. Jai dû le mettre aux poursuites. Cela ma coûté une centaine de francs.
Comme il ne payait toujours pas, nous avons demandé sa mise en faillite.
Là, il a commencé par me verser 2000.- FS -alors quil est millionnaire ! En réalité, il me devait dix fois plus...
Les mois suivants, encore 2000.- FS...
Finalement, quand il a compris quil était sur le point de subir une saisie, il a versé les 12000 derniers francs dun seul coup. "
-" Quest-ce qui vous paraît essentiel, pour améliorer la situation des requérants dasile et des travailleurs clandestins ? "
-" Je naime pas que les clandestins soient perçus comme des délinquants. Quelquun qui est clandestin, on larrête. Quand ils sont arrêtés, on les traite vraiment nimporte comment. On les met en prison. On les humilie.
Je suis à un arrêt de tram. Des policiers sapprochent dun étranger :
-" Vos papiers ! "
Ils larrêtent, ils le menottent, ils lemmènent dans leur voiture. Tous les gens regardent. Il na rien fait. Il na pas essayé de fuir. Cest un clandestin.
Même quand jétais clandestin, jai payé les impôts, jai payé lassurance chômage, lassurance vieillesse. LEtat connaît la situation des clandestins, il encaisse leur argent, et il permet néanmoins quon les traite comme ils sont traités.
Tout le monde se fait de largent, sur le dos des clandestins, mais quand on les arrête ils nont droit à rien. On les expulse immédiatement. On est même capable de les frapper. Les policiers sont tellement grossiers.
Il peut y avoir des améliorations, à propos de tout ça. "
Propos recueillis par Frank BRUNNER
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