Retenez-moi ... interviews ... Dominique Zehfus
Dominique Zehfus, inspecteur de la police de Sûreté genevoise, s'exprime à propos de son métier et des abus policiers
Question :
-" M. Zehfus, précisons que vous vous exprimez à titre personnel, en toute liberté, et quon serait mal venu de vous reprocher ce que vous pourriez dire. "
Dominique Zehfus :
-" Oui. Tout à fait. "
-" Vous êtes inspecteur de la police de Sûreté, à Genève. "
-" Depuis dix-neuf ans. "
-" Quest-ce qui vous a motivé, pour entrer à la Sûreté ? "
-" Je suis entré à la Sûreté en 1979. Cétait encore lépoque du plein emploi.
Formation professionnelle
Jai une formation demployé de commerce. Certificat fédéral de capacité. Jai travaillé pendant neuf ans et demi dans une banque. Javais fait le choix de rester dans une banque qui ma beaucoup apporté, puisquelle ma envoyé en Grande-Bretagne, à ses frais, moyennant des contrats pour me garder sur la durée. A mon retour de Grande-Bretagne, on mavait promis un certain poste, que je nai pas eu. Une restructuration avait modifié ses attributions. Le poste navait plus la même importance, ni les mêmes potentialités dune promotion dans lavenir. Pendant que joccupais ce poste, il y a eu encore des changements, au niveau de la hiérarchie. Celui qui mavait fait ces promesses a été muté ailleurs.
Engagement à la police genevoise
Jai répondu à une offre demploi de la police de Sûreté et jai réussi les examens.
Dans les examens, le français est très important. Il faut savoir quà la police on est toujours dans du papier. On doit lire et écrire. Même si on peut rire à propos de lorthographe de certaines personnes -lerreur est humaine... On nous demandait la maîtrise dune langue étrangère. Comme je venais de passer plus de huit mois en Grande-Bretagne, il ny avait pas de problème.
Première cession : examen de français et un test psychologique. Deuxième cession dexamens. Sans parler de leur enquête et tout... Après chaque cession dexamens, on faisait un tri entre les candidats. Il y avait encore un examen médical, à la fin.
Jai été accepté. Je suis entré à la Sûreté et je ne le regrette pas. Nous avons un travail très intéressant. On peut avoir un contact avec toutes les tranches de la population. Cest un contact enrichissant.
Maintenant, il y a aussi un test physique : un peu de course à pied, etc... A lépoque, ce nétait pas aussi poussé. Quand on rentre dans une profession comme celle-là, on sait quon doit être en bonne condition physique. La condition physique est importante. Quand je suis rentré, jétais un cas spécial, car jétais déjà un sportif délite. Je pratiquais la course à pied. Quand on est jeune, on est tous en bonne condition physique. Mais il y a des jeunes, âgés de moins de vingt-cinq ans, qui fument déjà beaucoup. Je ne parle pas de la boisson en général.
Après dix-neuf ans de service, je vois comment sont mes collègues. Certains ont pris passablement de poids en plus. Dautres fument encore davantage quavant. Certains sadonnent davantage à la boisson, à cause du stress, de lhabitude. Peut-être à cause des contacts, qui incitent à boire des verres...
Maintenant, la formation est beaucoup plus organisée et maîtrisée. Lévolution va en saméliorant. Les jeunes sont très à jour, au niveau informatique.
A lépoque, nous navions pas linformatique. On avait des machines à écrire mécaniques. On tapait tout en plusieurs exemplaires : un blanc, plusieurs roses et du papier carbone. Puis il y a eu la machine à écrire électrique. Puis linformatique, avec le traitement de texte.
La formation continue na pas suivi. Il y avait la formation sur le tas. Mais nous pouvons nous adapter, si nous le voulons.
Carrière
Jai suivi lécole de la Sûreté pendant six mois et, ensuite, il y a eu trois ans de stages dans différents secteurs -différentes brigades. Soit des brigades dites judiciaires, soit des brigades dites de rue. Quand on a fini lécole, on est assermenté inspecteur de la Sûreté. Au bout de trois ans, on a reçu un numéro de matricule.
En 1983-1984, jai travaillé presque deux ans, dans une brigade qui soccupait, essentiellement, des problèmes de réfugiés. La brigade de sécurité. Problèmes de demandeurs dasile et problèmes de protection. Des personnalités en séjour à Genève. Service dhôtels, service de protection.
Avant, les réfugiés venaient à lOffice cantonal de la population. Ils se présentaient en masse et il fallait les auditionner, etc... Maintenant, cela se traite au des Centres denregistrement de requérants dasile (CERA).
Quand cest pour assurer la protection dune conférence internationale, tout le monde est mobilisé. On est un effectif maximum. Mais, si cest un chef dEtat ou un ministre qui vient, il y a un certain nombre de personnes pour sa protection à lhôtel, pour le suivi, etc...
De 1984 à 1992, jai travaillé à lidentité judiciaire -la police scientifique. Cest un service technique. Les empreintes digitales, constats deffractions, incendies, accidents mortels ou accidents très graves, ou tout autre réquisition.
Pour moi, lidentité judiciaire na pas été un choix délibéré. Jai commencé par y faire un stage de huit mois -mes derniers mois de stage. Ensuite, le chef de la Sûreté et son adjoint mont demandé dans quelle brigade je souhaitais aller. Jai indiqué plusieurs brigades qui mintéressaient, mais en précisant : " Surtout pas à lidentité judiciaire ! Parce que, le fait dêtre fréquemment réveillé, la nuit, ça vous tue un sportif ! " Le sommeil est important. Moins de sommeil, cest une moins bonne forme à lentraînement, des risques de blessures aggravés, etc... On ma dit : " OK. "
Début 1983, jai appris quon ne mavait pas affecté là où javais demandé. En novembre 1984, on ma remis à lidentité judiciaire, dune semaine à lautre... Je suis certain quon a voulu me scier, au niveau sportif. "
-" Dans quel intérêt ? Jalousie ? "
-" Je pense. Dernièrement, jai revu mon dossier. A lépoque de mon dernier stage à lidentité judiciaire, il contient une remarque du genre : " Linspecteur Zehfus est un sportif de niveau international qui na pas sa place dans notre brigade. " Alors, pourquoi ma-t-on remis à lidentité judiciaire après une remarque de ce genre ? Jaurais certainement atteint un niveau sportif supérieur si je navais pas été affecté là où il ne fallait pas...
De fin 1984 à 1992, je me suis donc retrouvé à lidentité judiciaire. "
-" Pour vous, cétait le goulag ? "
-" Pendant longtemps. Pendant très longtemps, cétait le goulag. Sauf sur la fin, où les horaires sétaient améliorés. Lambiance avait bien changé.
Pendant longtemps, cétait un peu la punition. Mais cest un service que jai quand même aimé -surtout sur la fin.
Il y a eu une réorganisation progressive et ce service est très efficace. Maintenant, les gens sont motivés et ce sont des professionnels. Ils sont engagés, à la Sûreté, pour le service de lidentité judiciaire. Ce sont des gens qui ont une formation technique. Quelques-uns peuvent commencer par lécole de police scientifique, à Lausanne.
A lidentité judiciaire, pour aller sur les cambriolages, par exemple, il fallait une technique. Il fallait être pratique, bricoleur, photographe. Je nai jamais aimé la photo. Je lai toujours détestée. Je nétais pas technique. Mais, à lidentité judiciaire, jai appris la photographie. Depuis que jai quitté lidentité judiciaire, je nai pratiquement jamais pris une photo.
Dans le métier de policier, il y a des moments où il ne faut pas avoir de sentiments. A lidentité judiciaire, quand vous êtes confronté à des situations très macabres -levée de corps qui date de quelques jours ; un suicide- et quil faut prendre des photos, et les empreintes digitales du cadavre, tout ça... Il ne faut pas y penser. On accomplit notre travail. On ne peut plus rien faire pour la personne.
Quand vous entrez dans un commerce -ou dans un bureau- où tout a été cassé, pour rechercher des empreintes, etc... On sait le faire. On a été formé sur le tas. On a une formation continue. On avait les conseils des anciens.
Ce que jaimais beaucoup, à lidentité judiciaire, cétait les empreintes digitales. Le côté mathématique de lempreinte. Quand on prend les empreintes dune personne -elle passe au " piano "-, on a dix doigts. On a les paumes. On a une formule mathématique à faire, pour un classement.
Autrefois, vous trouviez un fragment dempreinte, sur un délit. Difficile de dire qui cest, si vous naviez pas plusieurs doigts. Maintenant, si vous trouvez un fragment, vous avez plusieurs centaines de milliers dempreintes dans un ordinateur. Lordinateur cherche pour vous. Ce nest plus du cinéma. Lordinateur ne vous sort pas le nom, prénom, origine, adresse. Il vous sort un certain nombre de probabilités. Après, cest à vous de vérifier, à lil. "
-" A notre époque, on suppose que tout cambrioleur met des gants. Alors, les empreintes digitales, à moins dun crime passionnel, vous ne devez pas en trouver beaucoup...
Quel genre dindice trouvez-vous, dhabitude ? "
-" On peut avoir de tout.
Cest comme le doping, dans le sport. On trouve un moyen de contrôle. Les fraudeurs imaginent la parade. Cest une recherche continue, dun côté comme de lautre.
Dernièrement, jai eu le cas de trois personnes interpellées dans une zone où il y avait de fréquents cambriolages. Ces trois personnes venaient de Lyon, en France. Toutes les trois avaient des gants en laine, en plein été... Deux des trois avaient des bonnets transformables en cagoules, avec de gros trous à lemplacement des yeux... Quand on les a interrogé, elles ont dit : " Je ne savais pas ! Je nai jamais remarqué quil y avait des trous !... " Comme elles navaient pas commis de délit, elles ont été reconduites à la frontière. On a souvent des cas de ce genre. Genève est une ville très attractive, pour certaines catégories de la population...
Les délinquants potentiels savent que, si on ne trouve pas grand-chose à leur reprocher, ils sont relaxés dans les vingt-quatre heures. Les étrangers sont refoulés. Cela se termine là.
Après lidentité judiciaire, pendant trois ans, jai travaillé dans une brigade interne, où on soccupait surtout des dossiers. La documentation. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, on devait répondre aux collègues. Les policiers venaient consulter tel ou tel dossier. "
-" Du travail darchiviste ? "
-" En quelque sorte... Cest une brigade dans laquelle travaille beaucoup de personnel administratif.
Depuis une année, je travaille dans une brigade qui soccupe des enquêtes générales. Tout ce qui nest pas attribué à une brigade particulière. Ce sont, principalement, les violations dobligation dentretien, lésions corporelles simples, problèmes de voisinage, injures raciales, diffamation, calomnie, faux témoignages, couples qui se battent, qui se séparent, qui se reforment, qui déposent plainte lun contre lautre, qui retirent leur plainte, etc...
Dans la brigade des enquêtes administratives, on assure tout le suivi des arrestations opérées par les gendarmes, ou dautres collègues. Ou le refoulement des travailleurs au noir, les personnes en séjour illégal. Là, parfois, cest dur. Cest dur. "
Les refoulements
-" Il ny a pas très longtemps, un policier vaudois a fait des révélations à propos des méthodes utilisées pour expulser des requérants dasile.
Il mentionnait des cas où des requérants ont été tabassés, bâillonnés, drogués, conduits à lavion dans un état second... Des méthodes absolument inouïes. "
-" Je vais vous citer un exemple que jai moi-même vécu.
On a dû refouler aux Etats-Unis une ressortissante de ce pays qui demandait lasile en Suisse, sous des prétextes futiles. Cette personne souffrait dun problème psychiatrique évident. LOffice fédéral des réfugiés a demandé son refoulement immédiat. On a désigné un inspecteur et une inspectrice pour sen occuper. Jétais cet inspecteur.
On a réussi à conduire gentiment cette personne à laéroport de Genève-Cointrin. Quand elle a compris quelle repartait, elle sest excitée. On ne savait pas quoi faire. On a obtenu laide des collègues de laéroport. Le Détachement des gardes de laéroport. Ils ont souvent des cas de transit. Par exemple, quelquun qui est expulsé depuis la Suède, à destination dun pays africain. Les policiers dautres pays ne se gênent pas ; ils les bâillonnent.
Quavons-nous fait ? Nous avons bâillonné cette dame, avec un scotch Swissair. Lanecdote a fait le tour de laéroport... Mais cette femme était hystérique.
On la amené dans lavion. Là, on lui a retiré le scotch. On la accompagné jusquà New-York. A plusieurs reprises, pendant le refoulement, cette dame a eu un comportement vraiment horrible. Elle a fait du scandale. On a dû la maîtriser. Elle ma mordu. Elle a mordu ma collègue jusquau sang. Elle a hurlé. Elle a ameuté tout le monde. Elle a fait un bordel pas possible !
A New-York, nous étions les derniers à sortir de lavion. Des dizaines de passagers, qui avaient constaté létat mental de la dame, sont venus vers nous. Ils nous ont dit : " Vous avez beaucoup de courage. Bravo pour ce que vous avez fait. "
Nous avons remis cette personne aux autorités qui nous attendaient aux Etats-Unis. Deux policiers, très sympathiques avec nous. La première chose quelle leur a dit : " Ils mont battu ! " Les policiers américains riaient. Lun deux ma dit quils la connaissaient. Cest une coutumière du genre...
Aussitôt après, nous avons rejoint léquipage Swissair, pour aller à lhôtel. Nous avons eu les félicitations du commandant de bord, du chef de cabine, de tout léquipage.
Nous avons passé une soirée inoubliable, à New-York, avec tout léquipage.
Nous sommes repartis, en Suisse, le lendemain. Nous avons reçu les félicitations de lambassade des Etats-Unis.
Cétait un refoulement difficile. Normalement, on aurait dû se servir dun avion sanitaire. A mon avis, le plus judicieux était un refoulement sur une base américaine, en Europe. Un avion américain. Quils se débrouillent avec leur ressortissante, puisque cétait une personne malade.
On ne ma jamais félicité, à la Sûreté genevoise, parce quon lavait bâillonné. On naurait pas dû. Tout le monde nous a félicité, sauf notre hiérarchie... "
-" On peut également citer le cas dune Marocaine qui a été refoulée, depuis Genève, parce quelle navait pas de visa sur son passeport.
Comme elle possédait des effets personnels chez un habitant, les policiers lont amené à son domicile, pour quelle puisse les récupérer.
Là, le type a voulu confier 100.- FS aux policiers, pour elle, afin quà son arrivée à Casablanca elle ne se retrouve pas sans un centime. Quelle puisse prendre un taxi, à laéroport, pour rejoindre sa famille. Sur le moment, les policiers ont autorisé le type à remettre largent directement à cette femme.
Après coup, le type a appris que largent lui avait été repris pour contribuer au payement du billet davion. Si bien quà son arrivée, à laéroport de Casablanca, cette femme navait pas un sou... "
-" Je dirais que cest possible... Quil y ait eu des cas de collègues qui ont voulu être stricts jusquau bout, je le conçois.
Mais on doit leur laisser au minimum 100.- FS. On pense au taxi, au bus. On pense à tout.
Des erreurs, il peut y en avoir eues. Nous avons des gens qui ont vraiment des oeillères, mais du mauvais côté. Cette anecdote, je la crois. Je pense avoir vécu des choses comme celle-là. Pas de mon côté, mais du côté de collègues qui sont comme ça. "
-" Contrairement à limage donnée par les policiers de séries télévisées, le vrai policier ne passe-t-il pas énormément de temps à brasser de la paperasserie ? "
-" Effectivement, cest un travail de paperasserie. Bien davantage quon limagine.
Le métier dinspecteur de police
Dans les romans, au cinéma et à la télévision, on ne voit jamais les policiers dans la paperasserie.
Tout travail requiert des rapports, de la paperasserie. Il y a des statistiques, il y a ceci, cela...
Si on réagit à une plainte, on consacre, au minimum, une heure au plaignant. Il faut lentendre, le conseiller, écrire. Il faut beaucoup écouter. Cest un travail psychologique. La formation sacquiert avec le temps. Ensuite, il y a tout un travail denquête -si on peut aller plus loin dans lenquête. Il y a dautres personnes à entendre.
Après une intervention, sur le terrain, il y a tout le suivi rédactionnel : auditions -interrogatoires-, rapports, etc... Il y a lauteur présumé de linfraction et les personnes entendues à titre de témoins. Il faut auditionner les personnes, faire un rapport. Sil y a une intervention sur le terrain, avec une arrestation, la paperasserie est énorme.
Si vous êtes dans une brigade de rue, vous pouvez passer un long moment dans la rue.
Admettons que vous soyez à la brigade des moeurs. Vous êtes dans une boîte de nuit. Vous faites un contrôle, dans un bar. Vous effectuez une visite, pour entretenir des contacts avec les patrons.
A la brigade des stupéfiants, il faut conserver le contact avec les endroits fréquentés par les toxicomanes.
Une arrestation a lieu -flagrant délit. On entend, à la radio : " On a besoin de monde ! Vous êtes libres ? " On retient quelquun. On vient. A ce moment-là, par exemple, il est 22h00. Supposons que votre horaire de travail se termine à 01h00. Le temps de faire tout le travail, quand on aura fini, ce sera, peut-être, 04h00, 05h00... "
-" Est-ce compensé ? "
-" Oui. Les heures supplémentaires sont notées. On les compense quand on peut, par des jours de congé. Elles ne sont pas payées. "
-" Supposons que vous deviez entretenir des rapports avec des cafetiers qui sont vos informateurs et quil savère quils emploient des travailleurs clandestins, voire même quils prostituent leurs employées... Ny a-t-il pas tendance à fermer les yeux sur les activités illégales du type, afin de préserver une source dinformations ?
Comment le choix se fait-il, dun point de vue éthique ? "
-" La déontologie est une chose.
Je peux dire, honnêtement, que je nai jamais participé à des choses comme celles-là. Je nai jamais eu dinformateur. Je nai jamais travaillé dans une brigade de rue, où on a besoin de fréquenter des informateurs.
Effectivement, dans le cadre dune affaire, on peut contrôler une personne, dans un restaurant, et soupçonner que la plupart des employés de cuisine nont ni autorisation de séjour, ni permis de travail. Faut-il pénaliser ces gens, qui ne sont pas mécontents de leur sort ? "
-" Mais quen est-il du patron qui les exploite ? "
-" Le patron les exploite, mais ces gens-là ont quitté leur pays en toute connaissance de cause. En espérant trouver mieux par la suite.
Ce qui me révolte, cest de voir des gens exploités. On leur retient, sur le salaire, des impôts, des charges sociales, mais le patron ne se les met-il pas dans la poche ? Sil le fait, cest déjà une infraction. Cest pénal. "
-" Votre déontologie vous incite-t-elle plutôt à fermer les yeux sur ce que vous pourriez découvrir, incidemment, en enquêtant sur autre chose ? "
-" Il faut dabord le voir... Inciter à fermer les yeux, je ne crois pas.
Normalement, toute infraction doit être sanctionnée. Maintenant, supposons quon se rende dans un restaurant -chinois ou autre-, pour y faire un contrôle. Est-ce notre rôle de faire un contrôle ? Il y a un service de lEtat de Genève qui soccupe de cela : linspection du travail. Nous ne devons pas nous substituer à eux.
Mais il est arrivé quon embarque des gens et quon fasse notre travail jusquau bout.
A mon point de vue, la personne na pas commis un gros délit. Elle est sans autorisation de séjour, sans permis de travail... "
-" Mais ne parlons pas de lexploité. Parlons du patron... "
-" Alors, le patron... Quand une personne qui travaille au noir est arrêtée, on ne connaît jamais la suite. Il y a des contraventions qui sont décernées par linspection du travail.
Un travailleur au noir peut être interpellé dans la rue. On apprend, ensuite, quil travaille au noir. Il dira : " Il faut que jaille chercher mon salaire ! "
Autrefois, il y avait des gendarmes spécialisés dans la traque des travailleurs au noir. Est-ce que cest bien ? Est-ce que ce nest pas bien ? Je pense quil est bon que la police montre quelle fait aussi ce travail, mais il nest pas judicieux quelle le fasse systématiquement.
Il est certain que, si les établissements publics payaient mieux leur personnel, ils trouveraient des employés suisses, des gens en règle. Mais, à lheure actuelle, un établissement public est-il vraiment une mine dor ? Le patron doit beaucoup sinvestir, pour que son établissement soit rentabilisé... "
-" A vous entendre, on a limpression que vous vous en prenez toujours aux exploités, mais jamais aux patrons.
Le patron a toutes les excuses. Par contre, lexploité, on le refoule : " Tire-toi, vermine !... "
-" Le patron est amendable. Il est en contravention. Il recevra, évidemment, une contravention. Et puis, il recommencera... Mais, pénalement, que peut-on lui reprocher ? Cela relève du pouvoir judiciaire.
Mais cest certainement lobservation des relations entre exploiteurs et exploités qui ma incité à faire de la politique. "
-" A quelle époque votre engagement politique se situe-t-il ? "
-" 1993, quand jétais à la brigade de sécurité.
Fin 1993, début 1994, jai adhéré au parti socialiste genevois. En 1995, je me suis présenté à lélection du conseil municipal de Lancy, et jai été élu. "
-" Pouvez-vous nous décrire la journée normale dun inspecteur de la Sûreté ? "
-" Il ny a pas de journée normale.
On a des semaines normales et des semaines de service.
Les semaines de service, ça veut dire quon est de service pour les reprises des arrestations en cours. Les gendarmes procèdent à certaines arrestations, pendant la nuit, et nous transmettent les cas.
Quand je suis en semaine de service, je norganise rien. Je ne me dis jamais : " Ce soir, je vais peut-être faire ceci, ou faire cela... " On vit au jour le jour.
On a un horaire normal de quarante heures par semaine. Mais, avec les semaines de service qui commencent le week-end, ça nous fait davantage que quarante heures. Le surplus est marqué en heures supplémentaires. On les récupère en " petite semaine " -je dirais en semaine denquêtes.
Chaque brigade a son horaire. Quand jétais " archiviste ", on travaillait vingt-quatre heures sur vingt-quatre. On avait un tournus comparable à celui de la gendarmerie. On venait un matin, assez tôt ; on revenait laprès-midi ; on revenait le lendemain, de 06h00 à 12h00 ; et de 19h00 à 06h00 le jour suivant ; et puis on recommençait. Cétait un tournus sur cinq jours. Les gendarmes ont un tournus du même genre, mais sur six jours.
Nous avons des horaires difficiles. On assume. On sest engagé pour le faire. "
-" Y a-t-il des cas où un policier narrive pas à boucler son enquête, il est persuadé quUntel est coupable, il na pas de preuve et il est tenté de fabriquer de fausses preuves, pour faire plonger le type ? "
-" Je ne le crois pas. Absolument pas. Parce quensuite, il y a quand même toute une procédure qui se fait.
Vous rendez-vous compte, si un tel cas se présentait et que la défense arrivait à le prouver ?... On discréditerait la police. "
-" Imaginons une perquisition, chez un dealer. On ne trouve rien. Alors, on lui met cent grammes dans ses affaires, et on dit quon vient de les trouver là... "
-" Ce nest pas possible, parce quon na jamais cent grammes à disposition. Pour la drogue, je ne sais pas comment ça se passe, mais cest strict. Très strict.
Cest comme si je vous interpelle. Je vous conduis au bureau. Je vous fouille. Je crée un " dépôt valeur " de vos effets personnels. Largent est compté devant vous et glissé dans une enveloppe aussitôt scellée et signée. La nouvelle procédure est encore plus sévère.
Si, dans le portefeuille, on trouve des morceaux de papier, avec des adresses qui nous intéressent, on ne les garde pas. Si nous avons besoin de renseignements, on les photocopie.
Je cite un exemple vécu. Après une arrestation, la personne a été confiée à ma brigade, pour la suite de lenquête. On a créé le " dépôt valeurs ". Ensuite, parmi dautres papiers, jai trouvé de largent français : " Vous ne maviez pas dit que vous aviez des francs français, là... " Jai refait lopération. Coupe-papier. Nouvelle enveloppe : nom, prénom, votre montre, votre bague, les francs suisses et les francs français... "
Les ripoux
-" Quen est-il des ripoux, dans la police ? "
-" Voici quelques années, nous avons eu une affaire de ripoux. "
-" Nétait-ce pas une affaire impliquant la brigade des stupéfiants ? "
-" Celle-là, cétait encore une autre affaire.
Je vous parle dune affaire de ripoux impliquant des gradés... Déjà, quand jétais tout jeune inspecteur, on se rendait bien compte que cétaient des ripoux. Je ne sais pas ce quils ont fait, au juste. Je crois quon na jamais rien pu prouver. Il sagissait surtout de gros manquements à la déontologie. Ils avaient une façon de se comporter avec les gens, et tout ça...
A lépoque, la police des polices nexistait pas, à Genève. "
-" Maintenant, lavez-vous ? Est-ce le chef de la police qui mène les enquêtes ? "
-" Il délègue. Mais cest nécessaire. Je ne le critique pas. "
-" Parce que, lesprit de corps, cest bien joli, mais na-t-il pas aussi des effets pervers ?
Par exemple, dans le milieu politico-syndical, il y a des ripoux notoires, mais on les protège, parce que, sinon, cest " limage du parti -ou limage du syndicat- qui risque de, blablabla... "
-" Pour imaginer un exemple, un ripoux pouvait collecter les contraventions écopées par ses petits copains commerçants et les faire annuler. En échange, le ripoux pouvait manger gratuitement dans tel restaurant, etc...
Depuis 1997, même un policier qui écope dune contravention pour stationnement interdit doit la payer. Le Parquet genevois a pris des dispositions... Je crois que cest très bien. Je me ferai peut-être taper dessus par les copains, mais cest très bien.
En 1992, un ripoux à la retraite est mort dune overdose... On ne meurt pas dune overdose comme ça... Il y a quelque chose... Il y a dautres possibilités.
Il y a la possibilité de " se faire une ligne ". Moi, je ne fume pas, alors je ne pourrais même pas fumer un de ces... Ces herbes, là, ces machins... Du H, je crois. Je ne pourrais pas.
Je suis strict, parce que jai pratiqué le sport à un très haut niveau et que je nai jamais pris ne serait-ce quune aspirine -qui serait un très petit anti-inflammatoire. Je serais incapable de me faire une piqûre, une intraveineuse, pour minjecter quelque chose. Je ne sais même pas si je pourrais me faire une intramusculaire. "
Tabassages
-" A propos de " se faire taper dessus par les copains... "
-" Au sens propre ou au sens figuré ? "
-" Au sens défiguré...
Depuis dix-neuf ans que vous êtes inspecteur de la Sûreté, vous est-il arrivé, soit dassister à un passage à tabac effectué par des collègues -vous passez dans un couloir et vous entendez les cris dun type qui se fait tabasser-, soit dy avoir participé vous-même ? "
-" Depuis que Laurent Walpen, lactuel chef de la police genevoise, a été nommé, il sest montré très strict sur certaines choses. Notamment les affaires de tabassages. M. Walpen -et je ladmire pour cela- ne protégera jamais quelquun qui sest livré à des abus chez nous. Si abus il y a.
Il y a certainement eu des cas bien réels. Le service médical de la prison de Champ Dollon a dû en dénoncer. Je ny ai jamais assisté. Jai entendu des cris, mais je nai jamais assisté à un tabassage. Je crois que certains collègues étaient davantage " spécialistes " de ça que dautres... Cest sûr. "
-" Nest-il pas probable que, si on examinait tous les cas de gens qui se sont plaints de tabassage, on constaterait que ce sont toujours les mêmes policiers qui se retrouvaient impliqués dans les arrestations ou les interrogatoires, tandis que dautres noms de policiers napparaissent jamais ?... "
-" Cela peut être aussi le fait dune certaine brigade ayant à faire à un certain milieu, un certain type de délits... "
-" En novembre 1996, dans le No 30, Retenez-moi ou je fais un malheur a publié linterview dun squatter qui sétait fait rouer de coups et étrangler jusqu'à la syncope par un gendarme, pratiquement sous les yeux de ses copains... "
-" Il y a quelques années, un inspecteur a été mis en cause par un détenu. Il faut dire que le service médical de la prison de Champ Dollon avait dénoncé certains cas. Notamment, un cas de tympan endommagé. Malheureusement pour la victime -et heureusement pour le policier-, cet inspecteur était en congé au moment des faits dont on laccusait...
Il y a eu des cas, certainement. Je ne dis pas que cet inspecteur na jamais rien fait. Je suis convaincu que... Je ne vais pas le défendre. Une fois, en ville, dans le cadre dune arrestation mouvementée, alors que jétais en congé, je lai vu faire. Je naurais peut-être pas été aussi dur que lui...
Mais il faut voir les circonstances. Il faut comprendre. Il faut voir aussi à quel milieu les policiers ont à faire... "
-" Dans lhypothèse où quelquun se fait tabasser, dans une salle daudition, si vous intervenez pour stopper vos collègues, est-ce que vous serez très mal vu ou vous donnera-t-on raison ? "
-" Excellente question...
Je crois que je serais très mal vu par les collègues. Parce que, si le fait est réel et quil est dénoncé à la hiérarchie, le chef de la police prendra une sanction. Après, jaurais toute la brigade contre moi... "
-" Donc, il existe une omerta à ce sujet... "
-" Effectivement.
Honnêtement, jose dire que je ne sais pas comment je réagirais. Parce que... Quon me fasse la gueule, quon ne me salue pas, ça mest égal. Mais lambiance de travail devient déplorable.
Par exemple, je commence à taper un rapport, je mabsente un moment et on me le déchire, ou on le modifie complètement... Cela ne sest jamais produit. Mais on peut imaginer nimporte quoi. Nous sommes des êtres humains, comme les autres. Nous avons aussi nos faiblesses.
Mais, tous les matins, quand je me rase, je peux encore me regarder dans la glace. "
-" Mais vous navez jamais été affecté dans des brigades particulièrement exposées aux abus... "
-" Jai eu cette chance. Mais je crois que je naurais pas cédé à cette tentation.
A propos de lomerta, je peux vous citer une anecdote que jai personnellement vécue.
Une femme avait été arrêtée par une autre brigade et remise à la nôtre, à lHôtel-de-Police, pour les formalité administratives du refoulement. Une collègue lavait sommairement fouillé et elle était enfermée dans une salle daudition.
Jai discuté avec cette femme et jai constaté quelle avait toujours de largent sur elle. Jen ai parlé à ma collègue, qui est allée refouiller cette femme.
Je nétais pas présent. Une femme est toujours fouillée par une femme ; un homme par un homme. Un homme nassiste pas à la fouille dune femme. Lusage veut quil quitte le couloir. Sinon, sil était surpris, ce serait vraiment le scandale. Cela ne se fait pas.
Jai entendu un bruit. Après, je suis retourné dans la salle daudition, et la fille pleurait... Elle ne parlait pas le français. Elle parlait anglais. Je lui ai demandé ce qui se passait. Elle ma dit : " Elle ma flanqué une baffe ! "
Jai demandé à ma collègue. Elle ma répondu : " Evidemment ! Bien sûr que je lui ai foutu une baffe ! " Elle a tout de suite reconnu le fait. Alors, je lui ai dit : " Ecoute, ça ne se passera pas comme ça. Je ferai un rapport à ce sujet. "
Dans les heures qui ont suivi, jai reçu trois appels téléphoniques de gradés -dont deux de létat-major-, qui mont dit : " Ah non ! Tu ne fais pas un rapport contre elle ! "
Et je nai jamais fait de rapport...
Je peux préciser que les deux membres de létat-major qui mavaient téléphoné ne sont plus chez nous. "
-" On constate que, dun côté, le chef de la police, Laurent Walpen, déclare à qui veut lentendre : " Sil y a des abus, nous enquêtons ! "; et, juste en-dessous de lui, létat-major interdit quon fasse des rapports sur les cas dabus... "
-" On ne me la pas interdit... "
-" Si vous étiez passé outre, votre carrière nétait-elle pas compromise ? Nauriez-vous pas subi des représailles, sur le plan professionnel ? "
-" Ce nétait pas la même hiérarchie... "
-" De quand cette anecdote date-t-elle ? "
-" 1994. "
-" Donc, cest relativement récent. Laurent Walpen était déjà chef de la police genevoise. "
-" Oui. Tout à fait. "
-" Et le conseiller dEtat Gérard Ramseyer était déjà chef du Département genevois de justice et police. "
-" Il faut voir tout le contexte de lenquête. Les nerfs de ma collègue ont lâché... "
-" M. Zehfus, on peut comprendre que, dans le cours dune enquête, quelquun sénerve, etc... Mais ne pensez-vous pas quil devrait y avoir une consigne, pour ce genre de situation ?
Quand un policier se rend compte quil est énervé par un prévenu, quil ne supporte plus son comportement, quil est exaspéré, on fixe pour règle : vous quittez immédiatement la pièce et vous allez vous calmer. Vous lisez le journal, vous buvez un café, vous fumez une cigarette, mais vous ne revenez pas pour vous défouler sur le prévenu. "
-" Normalement, cest la règle quon devrait suivre.
Si javais fait un rapport, à propos de cet incident, il aurait suivi son cours et naurait peut-être pas eu de suite, parce que la fille na pas déposé plainte.
Effectivement, si je me regarde droit dans un miroir, je me dis que jaurais quand même dû faire un rapport. Mais jen payerais encore les conséquences. Cela, cest sûr. "
-" Ne constate-t-on pas que dans la police -comme dans le milieu politico-syndical-, dune manière générale, ce sont les ripoux qui font la loi ?
Une personne qui sefforce de se comporter dune manière intègre se retrouve toujours isolée, avec tout le monde contre elle, et elle subit des représailles. "
-" On maurait muté dans une autre brigade. Peut-être aux archives. "
-" Nest-ce pas un moyen pour vous écoeurer et vous pousser à la démission ? "
-" Il y en a qui ont été mis aux archives et qui ont démissionné. Il y en a qui ont craqué. On y a mis, aussi, des gens à problèmes. Problèmes médicaux. "
-" Que pouvez-vous encore nous dire, à propos des tabassages ? "
-" Tabassage, cest un grand mot.
Il y a plusieurs éventualités.
Une arrestation mouvementée. Un coup peut partir. Une bagarre, ça, cest sûr. Un énervement, dans une salle daudition. Une injure -ça peut être de part et dautre. Un crachat à la figure et une baffe qui part.
Et puis, il y a le tabassage proprement dit. Cest-à-dire de lintimidation, pour que la personne avoue ce quelle a à dire.
Alors que jétais tout jeune inspecteur, un week-end, comme je commençais mon travail, il y avait un type qui était venu pour apporter un témoignage. Il a été mis dans une salle daudition par un de mes collègues. Jétais au bureau, dans ma brigade. Un autre collègue de la brigade vient vers moi et me dit : " Dominique, viens voir ! Jai fait une boulette ! Va voir la personne qui est dans la salle daudition ! "
Il était arrivé. Il avait vu la personne dans la salle daudition. Il était entré, il lui avait foutu deux baffes, un coup de pied au cul, et il lui avait dit : " Maintenant, tu vas parler ! Tu vas tout nous dire ! "
Quand la personne lui a répondu quelle était venue pour témoigner, il a compris quil avait fait une connerie et il a filé dans les bureaux de la brigade... Il ne voulait plus se montrer devant cette personne.
Ce collègue ne fait plus partie de notre effectif, depuis longtemps. "
-" A-t-il été protégé, à lépoque ? "
-" Non, parce quil ny a jamais eu de plainte déposée contre lui. Peut-être que la personne na pas osé se plaindre.
Cela, cest lexemple dune boulette. Ce nest pas un tabassage. "
-" Cette " boulette " nest-elle pas révélatrice ?
Ne démontre-t-elle pas que ce policier avait lhabitude daller tabasser des gens ? "
-" Oui, mais cétait un ancien. "
-" Simplement parce quon voit une personne dans une salle daudition, on se met à la frapper... "
-" Juste. Cest un peu ce quil faisait. Mais il avait une méthode de travail particulière. Il était très efficace. Il avait beaucoup de succès, dans ses affaires. "
-" Voulez-vous dire quil obtenait beaucoup daveux ? "
-" Aussi. Mais il avait du succès dans ses enquêtes.
En ce qui concerne le tabassage, il faut avouer quil était dusage, à une certaine époque, avant que jentre à la Sûreté. Cétait une méthode dinterrogatoire, pour obtenir des aveux.
Mais la personnalité des gens de lépoque ; des truands ou des délinquants de lépoque... Ils savaient quen arrivant dans les locaux de la police ils allaient y passer. Cétait ça, il y a vingt-cinq ou trente ans en arrière. "
-" En recourant à des méthodes de ce genre, ne suscite-t-on pas un comportement extrémiste, chez les délinquants ?
Cest-à-dire quun type qui, en temps normal, naurait pas été armé sarmera dun pistolet afin que, sil est surpris par des policiers, il puisse leur tirer dessus pour tenter de senfuir, précisément parce quil craint dêtre tabassé si on larrête... Alors que, sil ny avait pas cette crainte, il se laisserait arrêter sans résistance. "
-" Avec le nombre darrestations quotidiennes, multiplié par le nombre de jours, semaines, voire dannées, nous aurions des incidents fréquents. Or, à ma connaissance, tel nest pas le cas. "
-" Quappelez-vous " des incidents " ? "
-" Par exemple, une personne est interpellée. Linterpellation est mouvementée et il y a usage de la force de la part des policiers.
Si une personne est armée, à mon avis, ce nest pas par peur de la police, mais pour dautres motifs. "
-" Mais vous dites que la pratique des tabassages a cessé.
Considérez lépoque à laquelle les tabassages étaient fréquents. Vous disiez : " Il fallait voir, à lépoque, à qui on avait à faire ! "
-" Quand je dis " époque ", il faut remonter à trente ans en arrière. "
-" Voici à peine cinq ans, un inspecteur de la Sûreté genevoise a reconnu, dans un interview, que les tabassages étaient fréquents, notamment quand les victimes sont des requérants dasile. "
-" Je sais. Jai encore une copie dun article publié dans la presse à lépoque... "
-" Donc, ce nétait pas il y a trente ans...
Un jour, à Malaga, en Espagne, un touriste sest rendu au commissariat central, pour y demander un renseignement. A son arrivée, un garde civil était en train de hurler en tabassant un type menotté et assis sur un banc, dans une pièce dont la porte était ouverte. Le type avait déjà la tête comme un ballon. Le touriste est intervenu.
La réaction du garde civil a été de hurler au type, en désignant le touriste : " Il dit quon te tabasse ! Cest vrai, quon ta tabassé ? " Le type était tellement terrorisé quil sest écrié : " Non ! Non ! Non ! On ne ma pas tabassé ! " Alors, le touriste a demandé : " Et ces marques, sur son visage, cest quoi ? " Le garde civil se tourne à nouveau vers le type, pour lui hurler : " Comment tu tes fait ça ? " Le type a bredouillé : " Je... Je suis tombé de ma moto ! " Alors quil sétait fait tabasser sous les yeux du touriste...
Avec de pareilles méthodes, vous faites avouer nimporte quoi à nimporte qui. La personne se dit : " Javoue, pour que le flic arrête de me taper dessus et, ensuite, je me rétracterai devant le juge... " Seulement, le juge lui dira : " Vous vous rétractez, mais nous décidons de croire que vos aveux correspondent à la vérité... "
-" Là, on se met dun côté. Mais ne pourrait-on pas se mettre du côté de la victime ?
La police est une chose, lauteur présumé du délit en est une autre. Mais les victimes, on nen parle jamais...
La petite vieille qui sest fait arracher son sac à main, qui est tombée, qui sest fracturée le col du fémur, on nen parle jamais... La personne qui rentre chez elle, qui a été cambriolée, qui fait une dépression nerveuse pendant des semaines, parce quelle ne supporte pas, on nen parle pas... "
-" Oui, mais ce nest pas parce que vous avez tabassé quelquun que le col du fémur guérira plus vite ou que la personne sortira de sa dépression...
Les erreurs judiciaires
Dans des quantités de procès, il nexiste pas de preuve matérielle contre laccusé. Il est condamné, soit sur la base de ses aveux -sil y en a eu-, soit sur la base de témoignages, et parfois seulement en fonction de " lintime conviction " du juge, selon laquelle laccusé est coupable...
Quand un témoin arrive devant le tribunal, il a tendance à tenir pour acquis que laccusé est bien lauteur du délit jugé, précisément parce quil se trouve dans le box des accusés. A la limite, le témoin relatera honnêtement ce qui sest passé deux ans plus tôt, mais on pourrait remplacer laccusé par quelquun dautre -procureur ou policier en civil- sans que le témoin remarque la substitution...
Ne croyez-vous pas que des quantités de gens ont pu être condamnés uniquement sur la base daveux extorqués par la contrainte -cest-à-dire que ces méthodes ont suscité des erreurs judiciaires ? "
-" Des erreurs, il peut y en avoir. Il y en a certainement. Cest sûr.
Cest aussi à lavocat de mettre tout en uvre... Dans les films, on voit que le défenseur va trouver la petite preuve, ou ceci, ou cela... "
-" Oui, M. Zehfus. Dans les films...
Mais noubliez pas que, dans la réalité, le petit casseur, le petit dealer, le requérant dasile qui sest fait attraper -celui qui est le plus exposé à ces tabassages... Parce quon na jamais vu un conseiller dEtat ou un parlementaire se faire tabasser... Cest toujours le pauvre qui se fait tabasser.
Et ce pauvre, quand on lui désigne un avocat doffice, cest quasiment toujours un avocat stagiaire. Un avocat qui na pas dexpérience, qui sera intimidé par le tribunal.
Vous avez même des avocats chevronnés qui, devant un tribunal, hésitent à -ce quils appellent- " indisposer le juge ". Ils sabstiendront dune intervention. Ils sabstiendront dinterroger trop longtemps un témoin, de confondre un faux témoin, parce quil est tard, quon sait que le juge ne veut pas rater le match de foot à la télévision et quon ne veut pas compromettre les bons rapports quon entretient avec lui...
Il y a des quantités de circonstances qui nont rien à voir avec la recherche de la vérité, qui nont rien à voir avec linnocence ou la culpabilité de laccusé, mais qui peuvent avoir une influence décisive sur le déroulement du procès et, surtout, sur sa conclusion. "
-" A lheure actuelle, à Genève, beaucoup daffaires sont réglées par ordonnance de condamnation, soit par le procureur, soit par le juge dinstruction.
Par exemple, une personne étrangère est arrêtée pour un petit délit. Un officier de police décerne un mandat damener. Cette personne est auditionnée. Ensuite, elle comparait devant lofficier de police qui, moins de vingt-quatre heures après son arrestation, la défère devant le juge dinstruction. Elle est entendue par le juge, qui décide, soit de lincarcérer, soit de la libérer, soit de rendre une ordonnance de condamnation et de la refouler. Pour les Français, le refoulement se produit fréquemment.
Vous pouvez avoir une ordonnance de condamnation à six jours de prison avec sursis, moins un jour de détention préventive, et une expulsion judiciaire de trois ans.
Indépendamment, une interdiction dentrée de cinq ans sera probablement rendue par lOffice fédéral des étrangers. Lordonnance de condamnation est donc moins sévère que lexpulsion administrative...
Si le condamné revient en Suisse, il y a rupture de ban. Infraction à une interdiction dentrée. "
-" En Thaïlande, si laccusé plaide coupable, il prend X années de prison. Sil plaide non coupable, il écope du double...
Même en Grande-Bretagne, il est fréquemment arrivé que des gens soient condamnés sur la base daveux extorqués et de fausses preuves, fabriquées par la police. Quinze ans plus tard -voire davantage-, le type sort de prison parce que quelquun dautre a avoué le délit... "
-" Est-ce comme cela, à Genève ? Je ne le crois pas. "
-" Nest-il pas faux de prétendre que, même si lenquête est truquée par la police, même si les aveux ont été extorqués par la violence, un accusé bénéficie de toutes les garanties pour faire reconnaître son innocence ?
Vous ne trouverez pratiquement jamais un juge pour admettre que les aveux ont été extorqués par la violence, parce que cela impliquerait louverture dune enquête pénale contre le policier. "
-" Mais, sil y a une enquête contre la police, elle se fait ! "
-" Peut-être bien, mais vous ne pourrez jamais prouver que le policier a tabassé laccusé. Le policier navouera jamais. "
-" Jose imaginer que si un requérant dasile est accusé dun meurtre, il ne sera pas défendu par un avocat stagiaire. "
-" Là, vous parlez dune situation relevant de la Cour dassises. Mais, dans la plupart des cas, laccusé est jugé par le tribunal de police ou la Cour correctionnelle, dont le verdict peut signifier plusieurs années de prison.
Par exemple, en France, la Cour correctionnelle prononce facilement des condamnations à quatre ou cinq ans de prison. Vous avez une demi-douzaine daccusés, voire davantage, qui sont là pour des affaires différentes, assis sur le même banc. Ils sont jugés " à la chaîne ", comme dans une usine. Cest une minute pour que le juge parle, une minute pour le procureur, une minute pour lavocat. Le verdict tombe, laccusé est condamné à X années de prison, et on passe à laffaire suivante. En fait, les verdicts étaient déjà décidés avant le début de laudience... "
-" En Suisse, il y a de nombreuses possibilités de recours. "
-" Quand une affaire est jugée, vous obtiendrez éventuellement, en appel, une réduction de peine ; mais, pour faire admettre quil y a eu une erreur judiciaire, cest une autre paire de manches...
On vous a condamné ; la sentence a été confirmée -ou légèrement modifiée- en appel, puis par le tribunal fédéral. Toutes les possibilités de recours ont été épuisées.
Ultérieurement, vous apprenez lexistence déléments permettant de prouver que vous nêtes pas lauteur du délit... Supposons que vous demandiez la révision du jugement par le tribunal fédéral.
Pour entrer en matière sur la demande de révision, le tribunal fédéral exige des faits nouveaux, cest-à-dire des faits dont aucune instance judiciaire na déjà eu connaissance. Il nentrera pas en matière si vous présentez simplement le dossier déjà jugé. Et il ne suffit pas quil y ait des faits nouveaux. Il faut que le tribunal fédéral estime que les faits nouveaux sont assez importants pour justifier un réexamen de laffaire.
Vous pouvez présenter une première demande de révision avec un certain nombre de faits nouveaux. La demande est rejetée, parce quon estime quil ny en a pas assez ou quon minimise leur signification. Après le rejet, vous prenez connaissance de faits nouveaux supplémentaires. Vous présentez une nouvelle demande de révision. Là, le tribunal fédéral refuse de reprendre en considération les premiers faits nouveaux présentés. Il nexamine que les derniers. Et il peut, une fois encore, décréter quils sont insuffisants...
Au bout du compte, vous aurez accumulé des indices établissant quil est matériellement impossible que vous ayez commis les actes pour lesquels on vous a condamné ; mais les magistrats se seront continuellement réfugiés derrière des considérations de forme pour vous refuser la révision du jugement... Alors que, si on réexaminait le dossier dans son ensemble, on constaterait que laccusation ne tient même pas debout.
Les magistrats mettent beaucoup moins de zèle à réparer une erreur judiciaire quà la commettre.
En réalité, il est quasiment indispensable que le véritable coupable avoue pour quon reconnaisse que vous avez été victime dune erreur judiciaire. "
-" Il faut remettre les choses dans leur contexte.
Lenquête
La personne est arrêtée. Elle est entendue par un officier de police. Elle passe devant un juge dinstruction. Le tribunal, cest longtemps après. Le juge dinstruction poursuit lenquête. Il délègue à la police, pour certaines choses, mais il poursuit lenquête. Il entend aussi des témoins.
Laveu obtenu par les policiers est une chose. Mais, quand la personne dit : " Jai fait ci, jai fait ça ", on va lui demander des détails.
Par exemple, un cambriolage : " Comment êtes-vous entré ? " Sil avoue quelque chose quil na pas fait, il ne saura pas répondre. Il est passé par la porte ? Par la fenêtre ? Comment était-elle ? Comment a-t-elle été cassée ? Avec quel outil ? Les aveux correspondent-ils à ce quon a constaté ou ne correspondent-ils pas ? Si le cambrioleur a cassé la vitre et que le suspect affirme avoir cassé la porte, ça ne va plus... On voit que ce nest pas crédible. "
-" Oui, mais cela suppose un interrogateur scrupuleux...
Alors que linterrogateur peut tout à fait se persuader que le suspect, en niant, ou en se trompant, le prend pour un imbécile. Linterrogatoire peut prendre une forme affirmative : " Avoue que tu as cassé la porte ! Avoue que tu avais un pied-de-biche ! Avoue que cétait celui-là ! "...
En fait, on suggère à la personne tous les éléments quelle est censée avouer spontanément. Ensuite, quand le policier tape la déclaration, plus rien, à la lecture, ne permet de deviner que les informations ont été suggérées. "
-" Tout le but de lenquête est détablir la culpabilité de quelquun.
Normalement, lauteur présumé nie toujours. Mais, quand il est confronté aux preuves... Cest à la police de les chercher. Si on a les preuves et quil nie... On a les preuves. On a, peut-être, un témoignage.
Ce nest pas à nous de prendre la décision. Ce sera lofficier de police qui dira : " Cela suffit. Je le préviens et je le défère devant le juge. " Et cest le juge qui décidera de garder le type et de poursuivre lenquête.
Je crois que la police a trop de travail pour sacharner sur nimporte quel cas. On sacharnera, peut-être, si cest une affaire très grave.
En fait, on na que vingt-quatre heures. "
-" Mais ce délai nincite-t-il pas à se dire : " Machin est en train de gagner du temps ! Je nai que vingt-quatre heures ! Il faut absolument quil se décide davouer ! " ? "
-" Non. Je ne crois pas.
On a encore du travail, après. Le juge dinstruction nous demandera deffectuer telles recherches, tels contrôles, telle audition de personne, ou reprendre la personne pour aller à tel endroit, etc... "
-" Les enquêtes que vous évoquez semblent toujours assez courtes, limitées à quelques jours...
Connaissez-vous des enquêtes qui durent six mois, avec filatures, écoutes téléphoniques, pour surveiller un type dans ses déplacements à travers le monde, identifier ses contacts, etc... ? "
-" Dans certains secteurs, oui. Il peut y avoir des enquêtes très longues. Je ne peux pas vous citer de cas. Je pense aux affaires de blanchiment dargent, à certaines affaires de stupéfiants. Pour certaines enquêtes, six mois cest court...
A propos des écoutes téléphoniques, il faut bien préciser quelles ne se font pas comme cela. La législation a complètement changé. On ne va pas mettre quelquun sous écoute comme du temps de Moscou. Il faut quil y ait louverture dune information pénale, laccord du Parquet, etc... "
-" Dans le cas dune longue enquête, y a-t-il un policier particulièrement chargé du dossier ? "
-" Une équipe. Ce nest jamais un policier. Ils sont plusieurs. "
Les négriers de lONU
-" En tant que policier et en tant que socialiste, comment réagissez-vous par rapport à cette situation -qui dure depuis cinquante ans- dans laquelle, à Genève, on a des diplomates qui ont leurs esclaves, quils tabassent, quils violent, quils séquestrent -tous ces cas dont soccupe le Syndicat sans Frontières (SsF) ?
Depuis cinquante ans, le milieu politique genevois -à gauche comme à droite- a adopté une attitude de complicité à légard des négriers de lONU, sous prétexte qu" il ne faut pas ternir limage de la Genève internationale " -comme si elle nétait pas ternie précisément par cette situation... "
-" Au Grand Conseil, ils nexaminent que les cas quon leur présente. Ils nont que des cas sur le papier.
Ont-ils entendu, ne serait-ce quune seule fois, une de ces personnes victimes des diplomates ?
A la police, nous entendons un plaignant, un témoin, un auteur présumé, et nous faisons la part des choses.
Le député au Grand Conseil entend le fonctionnaire international ou le diplomate, et il entend le personnel des diplomates. Comme dans toute chose, on a tendance à créditer le pouvoir, le riche.
La police na rien à voir là-dedans. Nous ne sommes pas habilités à rentrer là-dedans. Bien sûr, sil y a un cas de violence dehors... Mais, du moment quil y a tout le côté diplomatique... "
-" La Convention de Vienne nautorise pas les diplomates à pratiquer lesclavage, à tabasser leurs employés, etc...
Il y a eu des cas où des esclaves se sont enfuis. Par exemple, une femme rouée de coups. La gendarmerie sest dailleurs occupée delle. On la conduit à lhôpital. Il y a eu un constat médical. On a recueilli le témoignage des voisins du diplomate, chez qui lesclave sétait enfuie. Il y a eu le rapport des gendarmes, mentionnant que cette personne présentait des traces de coups.
Il y a donc eu des cas où la police sest automatiquement trouvée saisie, ne serait-ce que pour recueillir le fugitif. "
-" La police, de son côté, a certainement fait son travail jusquau bout. Mais, ensuite, où les rapports sont-ils allés ? Le rapport de synthèse, qui contenait tous les témoignages. A quelle autorité ?
Est-ce que ça va dans le système judiciaire, ou dans le système politico-diplomatique ? Cest ce que jaimerais bien savoir. Cest là que le bât blesse...
Parce que ces diplomates sont en infraction. Ils sont chez nous. Même sils sont protégés par limmunité diplomatique, à mon avis, il ne faut pas laisser faire.
Je crois comprendre que les intérêts de la Genève internationale obligent beaucoup de politiciens à fermer les yeux. Toujours pour un problème de fric. "
-" Là, ne constate-t-on pas que les deux prétendus " socialistes " du Conseil dEtat genevois se comportent avec exactement le même cynisme dont pourrait témoigner un politicien dextrême-droite ? "
-" Il faut voir ce quon leur a présenté, hein ? "
-" Le conseiller dEtat Laurent Moutinot était dans la Ligue contre le racisme et lantisémitisme... Grand défenseur des droits de lhomme, blablabla... "
-" A mon avis, tous ceux qui font partie de toutes ces ligues ne sont pas forcément les plus connaisseurs.
Un connaisseur, il est sur le terrain, ou il a vécu. Cest recueillir les témoignages.
Etre membre de toutes ces ligues ne doit pas être un prétexte pour parader. Ce ne sont pas des médailles quon sépingle pour défiler... Cest sengager jusquau bout.
Milieu politique
Pour un politicien, faire partie de ces trucs-là nest quun moyen de se faire connaître et sattirer de lélectorat. Cest un fonds de commerce électoral. On sassure un certain électorat à peu de frais.
Pendant mes vacances, jai croisé un conseiller municipal valaisan du parti démocrate-chrétien (PDC). Il ma dit quil avait déjà fait treize ans : " Jai toujours été réélu sans problème. " Mais il est président dune paroisse. Il a tout lélectorat catholique de sa paroisse derrière lui. Cest facile. Chaque année, il organise la kermesse. Cest son fonds de commerce. Mais il poursuit la politique de son parti.
Pour les politiciens de gauche, le pouvoir amène largent. Pour les politiciens de droite, largent amène le pouvoir. Même si cest injuste. "
-" Depuis que vous fréquentez le milieu politique, toutes les magouilles -les histoires de noyautage dassociations, de syndicats ; les apparatchiks syndicaux qui, depuis quinze ou vingt ans, se remplissent les poches avec les cotisations des trimardeurs et qui, en fait, sont cul et chemise avec les patrons- de quel il le voyez-vous, par rapport à votre engagement au parti socialiste genevois ? "
-" Je le vois de lil de votre journal, Retenez-moi ou je fais un malheur...
Pendant longtemps, on a critiqué certaines solidarités entre membres de telle religion, ou de la franc-maçonnerie... Le copinage politique, ou dans ladministration... Tant que lêtre humain restera un être humain, on observera une certaine solidarité et une certaine corruption.
Etre intègre... Je crois que je le suis. Mais si, un jour, on me proposait quelque chose et quil ny a rien de malhonnête... Si on me proposait un poste plus important. Je ne sais pas comment je réagirais.
Je me demanderais, dabord, si je suis compétent. Le principe de Peter veut quon ait les compétences requises pour atteindre telle fonction, mais quensuite, à mesure quon sélève, on devient de plus en plus incompétent. "
-" Pourquoi ne constitue-t-on pas une commission denquête parlementaire sur les magouilles des ripoux politicards ?
Nimporte quel député pourrait demander la création dune commission denquête, pour nettoyer les écuries dAugias du milieu politique. "
-" Comme dans toute commission, il faudrait une palette de députés de tous les partis, proportionnellement à la représentativité de chacun. Ensuite, il faudrait quils soient habilités et quils aient la possibilité daller, de vérifier. Cest un travail denquête.
Je suis vérificateur des comptes dune association. Les comptes sont parfaits ; ça joue. Il y a le bilan, le crédit et le débit... Le problème, cest que telle facture, là... Le trésorier me dira : " Elle correspond à ça. " Mais nest-ce pas une fausse facture ? Nimporte qui qui lui a écrit un truc ?
Alors, la commission denquête... Cest là que le policier intervient. Lesprit policier.
Jaimerais aller voir chez le commerçant, si, dans ses comptes, il y a ça. Si ce nest pas une facture en blanc que lautre aurait remplie...
Je suis en plein dans un cas de ce genre, et on se pose des questions... Et là, ça devient du faux.
Mais si on dénonce tout...
On a un système de droite, un système de gauche. Il y a toujours une minorité qui senrichit. Il y a des opportunistes. Il a des gens qui changeront facilement de camp.
Pour créer une commission denquête parlementaire, il faut quelquun qui en ait le courage... "
-" Comment expliquez-vous que, par exemple, sur les cent députés du Grand Conseil genevois, il ny en a pas un seul qui ait ce courage ? "
-" Sur les cent députés, il ny a quun pourcentage assez minime de gens qui croient à ce quils font. Et, parmi ceux-là -même sils ne sont que vingt-cinq-, quil ny en ait pas un seul, de gauche, du centre ou de droite, qui dénonce, je ne le savais pas, mais cela me déçoit... Cest un manque de courage. "
-" La population a le sentiment que le milieu politique se compose de gens qui vivent entre eux, qui se fréquentent entre eux, qui magouillent entre eux, et que les problèmes du commun des citoyens ne sont quun alibi à leurs activités. Cest bon pour les discours électoralistes... Ils vivent dans leurs villas des banlieues cossues et les problèmes qui les intéressent sont leurs problèmes de grands bourgeois. "
-" Cest vrai. Cest juste. "
-" Le commun des trimardeurs, la serveuse de bistro, le SDF, pour eux, ce sont des extraterrestres. Ils sen fichent : " Quils se démerdent !... "
-" Cela, cest vous qui le dites, mais cest vrai... Tout à fait.
Mon intérêt, au niveau politique, cest que, plus on va de lavant, plus on voit des choses comme ça... On devrait pouvoir avoir, aussi, notre mot à dire. "
-" Quand le parti socialiste est dans lopposition, il se met à la remorque de lextrême-gauche... "
-" Juste. "
-" On a droit aux grandes déclamations : " Non à la mondialisation ! Non au libéralisme ! "
Et puis, à peine les candidats socialistes sont-ils élus, ils retournent leur veste. Ils mènent alors exactement la même politique que ceux auxquels ils prétendaient sopposer, en ânonnant les mêmes arguments : " La dette publique, la rigueur budgétaire, blablabla... "
-" Cest tout à fait exact. Je le vois. A Genève, bien des gens dits " de gauche " sont des bourgeois. "
-" Nest-ce pas une imposture ? "
-" On pourrait imaginer un SDF conseiller dEtat. Il y a certainement des SDF qui ont fait des études universitaires. Sous les ponts de Paris, ou de Lyon, on voit des ingénieurs.
A lheure actuelle, on a deux socialistes au Conseil dEtat genevois. Je ne veux critiquer ni Micheline Calmy-Rey, ni Laurent Moutinot... "
-" Pourtant, tous deux ne se sont-ils pas reniés ?
Leur élection date de novembre 1997. En octobre 1997, ils étaient dans lopposition. Ils disaient : " Votez pour nous, pour le changement ! Il faut la justice sociale, blablabla... " Daccord ? "
-" Oui. "
-" Trois mois plus tard, élus au Conseil dEtat, cest un virage à 180°.
Ils disent : " Ah ! On va devoir diminuer le pouvoir dachat des fonctionnaires ! On va devoir limiter ceci, limiter cela ! " Et ils vous présentent comme une grande faveur : " On ne prendra rien aux chômeurs en fin de droit, qui sont déjà au minimum vital ! " Les électeurs sont censés applaudir...
Avec les " socialistes ", nest-ce pas toujours comme ça ? "
-" Cest juste. Cest un virage extrême.
Mais cest parce quils doivent travailler en collégialité avec les conseillers dEtat de droite. "
-" Pourquoi les conseillers dEtat de droite ne devraient-ils pas sadapter à une politique de justice sociale ? "
-" Qui dirige la droite ?
Il me semble avoir lu que le parti libéral genevois est fortement influencé par les banquiers.
Vous avez interviewé Michel Barde, le secrétaire de la Fédération romande des syndicats patronaux. Il sest toujours engagé pour les petites entreprises mais, à mon avis, il est très de droite.
Qui dirige tous ces gens ?
Pourquoi le parti libéral genevois a-t-il osé présenter, à lélection du Conseil dEtat, en novembre 1997, un bouffon comme Michel Balestra ?
Pourquoi présenter un type comme ça, qui ne sait pas parler, qui na aucune classe ? On le voit à la télévision, dans les débats. Il na aucune retenue. Il rigole quand les autres parlent. La conseillère dEtat libérale Martine Brunschwig-Graf affiche des sourires ironiques quand un politicien de gauche parle.
Le citoyen voit tout ce qui est débat télévisé. Il ne les voit pas quand ils parlent entre eux. "
Politique sociale
-" On constate, avec la proposition de " table ronde " du Conseil dEtat genevois -ou celle du Conseil fédéral-, que des hauts fonctionnaires, des magistrats, payés, au bas mot, 20000.- FS par mois, trouvent le moyen de dire : " Regardez, les vieux qui reçoivent une rente complémentaire, on peut les priver de ceci et de cela ! Et les chômeurs, on peut leur supprimer ça ! "
-" On revient à un système féodal, avec les seigneurs et les serfs... "
-" Nest-il pas frappant de constater que ces conseillers dEtat, qui passent leur temps à prêcher les économies et les sacrifices... "
-" Ils vivent comme des bourgeois ! "
-" Et ils nenvisagent jamais de diminuer leur propre traitement. Cela ne leur viendrait même pas à lesprit... Si vous le suggérez, on vous traite aussitôt de " populiste ". Par contre, diminuer la retraite dun vieillard, ou la pension dun invalide, ce nest pas populiste... Cela ne les gêne pas du tout.
Cette situation ne fait-elle pas penser à tel dictateur, planqué au 36ème sous-sol de son bunker, et qui ordonne aux troufions des premières lignes de " lutter jusqu'à la mort !... " ? "
-" Jestime que ceux qui prônent une politique de gauche devraient être issus des classes défavorisées. Or, ils vivent très bourgeoisement. "
-" Ne représentent-ils pas ce quon trouve de plus hypocrite, de plus cynique et de plus médiocre parmi les bourgeois ? "
-" Comment peut-on changer cela ?
On a tel ripoux qui touche un défraiement de tel et tel syndicat, de tel parti... Cest le " communisme " des années Brejnev. Les apparatchiks, avec leur datcha, leurs privilèges... "
-" Depuis quelques années, sous prétexte de restrictions budgétaires, régulièrement, les conseillers dEtat genevois reviennent avec leur petite ritournelle : " Les fonctionnaires sont des privilégiés, blablabla... "
Une fois quon vous a bien culpabilisé et isolé du reste de la population, on sen prend à votre salaire, à vos conditions de travail... Cest devenu une manie.
Dans la même veine et dans le même but, les agriculteurs et les chômeurs se font traiter de profiteurs. "
-" Jai un ami qui est patron dentreprise. Il ma toujours dit : " Tes un fonctionnaire ! Tes quun privilégié ! Parce que, moi, je trime ! "
Mais, nous, on bosse aussi. Lui, ce quil déclare aux impôts, cest le chiffre daffaires de son entreprise. Je ne suis pas là pour savoir quel chiffre il met... Parce quon le paie de diverses manières. Et quels sont les contrôles fiscaux qui se font, dans les PME ?
Le fonctionnaire ne peut rien dissimuler. Sa fiche de paie vient directement du Département cantonal des finances. Le fonctionnaire, cest la serpillère quon peut tordre. Quand on veut en sortir un peu deau, on tord... Quand on na pas besoin, on la laisse se remplir un peu, et puis on retord.
Le chef du Département genevois de justice et police, Gérard Ramseyer, aurait dit que les policiers sont des privilégiés parmi les privilégiés. Il fait fausse route. Parce quil est officier supérieur, dans larmée. Il devrait savoir quun chef doit soutenir sa troupe. En loccurrence, il ne la soutient pas.
Privilégiés... Cest sûr que les policiers genevois sont bien payés, par rapport à ceux dautres cantons. Mais nous avons beaucoup plus de tâches. Genève est un canton frontière, avec des organisations internationales. Dans dautres cantons, la qualité de vie est bien meilleure.
Je regrette que notre hiérarchie nexprime pas son opinion, haut, clair et fort, pour dire au conseil dEtat genevois : " Halte-là ! Nous défendons nos hommes ! " Nous aurions pu être mieux défendus. Mais ils peuvent encore le faire. "
-" Quelles sont les revendications de la police genevoise ? "
-" On a parlé, à propos des restrictions budgétaires, de 1000.- FS ou 1200.- FS par mois de pouvoir dachat en moins... Cela serait le cas si toutes les propositions du Conseil dEtat étaient adoptées.
Parce que le policier est un contribuable. Les contribuables seront davantage taxés. Il y a le côté fonction publique : on naura pas ceci, on naura pas cela... Et les policiers subissent encore des attaques spécifiques.
On a parlé des soins médicaux. Nous avons les soins médicaux gratuits. En fait, on nous paie lassurance maladie -mais nous payons nos assurances complémentaires ; cela, depuis toujours. On veut nous supprimer ça...
A lengagement, on nous disait : " Soins médicaux gratuits ! " Sils veulent supprimer ça aux futurs engagés, ils auront peut-être moins de personnel. Dans les années 1960, il avait fallu offrir des avantages sociaux, pour attirer du personnel. Chaque année, il y a des départs à la retraite. Mais, malgré la crise économique, les gens ne sengagent pas davantage dans la police.
La police est un des grands piliers dune démocratie. Le Conseil dEtat et le Grand Conseil genevois devraient le savoir.
Une police forte, comme la police genevoise -parce que le canton de Genève a encore une police efficace- et pas corrompue... Peu ou pas, parce quil y a peut-être des moutons noirs... Mais pas corrompue comme celle de certains pays. Si on a un problème de corruption, il se situe à près de 0 %. Moins de 1 %.
A mon avis, la police est une institution et on nattaque pas les institutions. On nattaque pas linstruction publique, ni larmée. On réforme progressivement larmée, mais on ne doit pas lattaquer. "
-" Si on se met à diminuer le pouvoir dachat des policiers, y a-t-il un risque de corruption ? "
-" Il y a un risque de corruption.
Dabord, un risque de démotivation. Cest-à-dire quon fermera les yeux sur certaines choses.
Sil y a un appel urgent, je peux imaginer que les gendarmes se diront : " On nest pas pressés !... On a le temps !... On prend notre temps... "
Démotivation, risque de corruption, problèmes de renouvellement deffectifs. "
-" Comment souhaitez-vous lévolution de la police ? "
-" On a une hiérarchie, à commencer par un état-major efficace. Je leur fais confiance. Il y a quand même des gens qui sont plus proches de la réalité quautrefois. Tout évolue. "
Solidarité sociale
-" Une chose qui frappe, à propos des fonctionnaires, et surtout à propos des syndicats de fonctionnaires, cest que les syndicats demandent toujours quon soit solidaire des fonctionnaires, mais ils ne manifestent jamais de solidarité à légard des sans-abri, des SDF...
Il ny a jamais une prise de position ferme, pour dire : " Il est inadmissible quà notre époque on ait des sans-abri, des SDF. Que chaque jour, à Genève, des centaines de personnes soient réduites à la soupe populaire... "
Finalement, le discours de la solidarité est à sens unique. On a le sentiment que les fonctionnaires pleurnichent sur leur sort mais sont indifférents au sort des moins bien lotis... Nest-ce pas une erreur fondamentale de leur part, et de la part de leurs syndicats ? "
-" A Genève, il y a beaucoup de salariés, de gens qui ont un revenu régulier. Même si ce ne sont pas des gros revenus. Des gens qui travaillent dans des supermarchés, dans une banque, une assurance...
Cest vrai quil y a une misère. Je lai vue des deux côtés. Je lai vue dans mon travail. On a quand même à faire à une certaine misère. Et je la vois du côté politique.
Du côté politique, je crois quils amplifient le phénomène. "
-" Cest-à-dire ? "
-" Cest-à-dire quils exagèrent le phénomène. Il y a un phénomène misère. Cest vrai quil y a des sans-abri. Mais il ny en a peut-être pas autant quon le croit.
Parmi les démunis, il faut encore voir le problème des gens qui nosent pas frapper aux portes. Les retraités qui ont de la peine à joindre les deux bouts. On leur rogne sur le peu quils ont. Ils pensaient avoir un peu plus à la fin de lannée. Ils auront un tout petit peu moins. Ils font leurs calculs. Ils se privent dun tas de choses. Le peu quils auront, ils le donneront aux autres. Mais ce sont des gens qui nosent pas aller frapper aux portes. "
-" Souvent, laide sociale nest " généreuse " quen théorie. Officiellement, on prétend nabandonner personne au bord de la route. Mais, en réalité, on dresse des barrières administratives. Une loi " sociale " peut être complètement dénaturée et vidée de son contenu par les règlements dapplication administratifs. Par exemple, pour en bénéficier, on exigera que la personne soit installée à Genève depuis tant dannées, etc... "
-" Là, on parle dune personne étrangère. "
-" Non. Même des confédérés.
La fréquentation du CARE -un lieu où on sert gratuitement des repas- ne cesse daugmenter, dune année à lautre. Elle augmente dans des proportions importantes, alors quon diminue les subventions dans le même temps...
Dautre part, le gouvernement affirme que les dépenses sociales augmentent, comme si cela traduisait une amélioration du sort des démunis, alors quen réalité cela ne traduit que lextension de la pauvreté, sans que le sort des pauvres saméliore pour autant...
Cela ne témoigne-t-il pas dune indifférence du milieu politique par rapport à la situation du commun des citoyens ? "
-" Cest lindifférence de quel milieu politique ? "
-" Le milieu politique dans son ensemble. "
-" A mon avis, cest lindifférence du milieu politique législatif. Cest lindifférence du Grand Conseil genevois.
Le côté sans-abri, le côté misère, un député au Grand Conseil ne connaît rien de tout ça... "
-" Cela ne démontre-t-il pas à quel point le milieu politique est coupé de la population ? "
-" Je vais vous citer un cas, relatif au milieu politique.
Le train de vie des politiciens
Cela sest passé à lépoque des promotions scolaires, dans la commune de Lancy. Chaque conseiller municipal a touché un bon, pour une bouteille, une boisson, un repas et un café. Jétais avec un conseiller municipal dun parti de droite. Cétait en fin de soirée. On a vu un conseiller administratif -donc un membre de lexécutif communal- se lever, tout près de nous. Il prend, dans sa poche, une poignée de bons. Il en avait de toutes sortes. Il a trié. Il en a pris un. Il la remis dans sa poche. Et il sen est allé. Alors, en cur, avec lautre conseiller municipal, on lui a demandé : " Taurais pas une bouteille pour nous ? " On attendait plusieurs personnes, qui allaient venir. Il nous a répondu : " Ah non ! Non ! Non ! Non !... "
Alors, lui, il a le droit de se servir dans son paquets de bons, mais pas nous... "
-" Comment se fait-il que ce conseiller administratif ait pu sapproprier tous ces bons ? "
-" Parce quil est conseiller administratif. Ce sont eux qui les distribuent...
Dans une commune, on vote un budget, mais les conseillers administratifs disposent dune marge de manoeuvre pour certaines choses. Pour des soumissions de travaux, pour des dépassements de budget...
Parfois, les conseillers municipaux doivent voter des dépassements de crédits, pour des travaux déjà effectués. On est mis devant le fait accompli et on serait mal venu de voter non...
A lEtat de Genève, cest presque pareil. On devrait exiger, de la part des conseillers dEtat, la transparence sur leurs défraiements.
On ne veut pas seulement connaître leur salaire précis. Mais aussi toutes les indemnités quils ont à côté. Leurs possibilités de manoeuvre. Le fait quils ont des bons pour les taxis. Sur quel budget ça va ? A combien cela se monte-t-il, par année ?
Il y a des retraités et des invalides qui feraient des bonds énormes, sils voyaient les facilités que certains ont...
Ce sont nos élus, daccord, mais il y a là quelque chose à réformer. "
-" Un conseiller dEtat ne devrait-il pas être payé au tarif du revenu minimum, en sorte de sidentifier aux moins bien lotis de la société et être personnellement motivé pour améliorer leur sort ?
Cest comme ces syndicalistes dont le salaire est un multiple du minimum de la Convention collective de travail du secteur dont ils sont censés soccuper... Ils nont plus rien de commun avec les trimardeurs quils prétendent représenter.
En raison de tous les privilèges dont bénéficient les élus, ils ne parviennent plus à sidentifier aux moins bien lotis. "
-" Cest vrai.
Mais ce sont souvent des gens qui travaillent énormément. "
-" Davantage quune serveuse de bistro ou quun ouvrier de chantier ? "
-" Probablement autant. Un conseiller dEtat travaille toute la semaine, parce quil a rarement des vacances. Parfois, il travaille jusquà 23h00, minuit...
Jai posé la question à Micheline Calmy-Rey, la cheffe du Département genevois des finances. Elle fait des journées de quinze à dix-huit heures. Alors, où est la vie privée, la vie familiale, là-dedans ?
Je ne sais pas comment ils sorganisent. Certains comptent, dans leur temps de travail, les inévitables réceptions, discours, etc...
Alors, trop payés, difficile à dire... "
-" Considérons le résultat. Il nest pas brillant... "
-" Cela devrait être un sacerdoce. Ils se sont engagés. Cela devrait être par conviction. Quon ait une compensation financière, cest normal. Mais cest par conviction quon devrait faire ça.
Quand je me suis engagé, pour lélection du conseil municipal de Lancy, cétait par conviction. Je pensais que je pourrais apprendre quelque chose, faire quelque chose.
Ce nest pas le petit jeton de présence quon reçoit, et dont on transmet la moitié au parti -ça dépend des partis- qui nous indemnise beaucoup.
Dans la vie associative -président, secrétaire dune association, dun club de foot local, etc...-, on na aucun défraiement, si ce nest un ou deux repas par année et une bouteille de temps en temps. Cela, cest vraiment du bénévolat. "
-" Ce qui est sidérant, M. Zehfus, cest de constater que vous défendez les conseillers dEtat " socialistes ". Vous êtes prêt à leur trouver toutes les excuses ; alors que sils navaient pas été élus et que le même discours était tenu par un libéral, vous ne manifesteriez aucune indulgence pour le libéral. "
-" Cela, cest juste. "
-" Vous diriez : " Ce sont des gens de droite ! Mais regardez-les ! Ce cynisme ! Ces raisonnements de comptables ! Ce mépris des pauvres ! Cette indifférence par rapport à linjustice sociale ! Et puis cette politique qui, de toute façon, ne fait quaggraver le problème quelle prétend résoudre ! "
-" Vous avez raison, là. "
-" Donc, vous reconnaissez succomber à lesprit de parti, au lieu de considérer lucidement ce qui, en fait, est une trahison.
Alors, comment se fait-il que la base du parti socialiste se mette toujours à la remorque de Tartufes ? "
-" Des pharisiens. "
-" Vous dites que vous avez adhéré au parti socialiste par conviction.
Pourquoi les gens de la base, comme vous, ne disent-ils pas : " Nous ne sommes pas daccord dassister passivement à de tels revirements. Nous ne sommes pas daccord de constater passivement que, finalement, vous vous êtes servis du parti pour vous faire élire ; vous vous êtes servis des militants du parti pour promouvoir votre petite carrière dopportunistes. Ils ont sacrifié des centaines ou des milliers dheures à laction militante. Vous leur avez fait signer des pétitions, distribuer des tracts, récolter des signatures à loccasion des référendums, pour vous faire mousser devant les médias. Et puis, à peine élus -grâce au soutien du parti, grâce à lengagement bénévole des militants... Au bout du compte, vous navez pas cessé de vous foutre de nous ! " ? "
-" Cest juste.
Mais, pour dénoncer, il faut avoir des actes, des faits. Il ne faudrait pas seulement ouvrir une fois la gueule, dans une assemblée générale, pour se la faire fermer. Il faudrait accumuler des témoignages, des preuves, et aller plus loin.
Au parti socialiste, je suis un cochon de payant, pour ma cotisation, et puis cest tout...
Plus on discute et plus je me demande : " Mais quest-ce que je fais dans cette formation politique, au Conseil municipal de Lancy ? " Si je passais dans un parti de la droite modérée, cela reviendrait au même. Si je passais au parti démocrate-chrétien ou au parti radical, cela reviendrait carrément au même...
Au parti socialiste, il y a des revirements, on prêche le faux pour savoir le vrai, on promet et on ne tient pas parole, on change...
Plus on réfléchit là-dessus... Ce serait à dégoûter de la politique. A moins dêtre un arriviste et den faire son gagne-pain. "
Loyauté de la police
-" On a souvent le sentiment que la police sidentifie aux riches et quelle exerce une sorte de répression étatique sur les pauvres.
La loyauté de la police va-t-elle à la couche privilégiée de la société ? Va-t-elle au gouvernement parce que cest le gouvernement -même sil bafoue les droits légitimes des citoyens ? "
-" Non. Pas du tout. "
-" Le milieu politique est vomi par la population. Quand vous discutez avec le commun des citoyens, il vous dit : " La politique, cest de la merde ! Les politiciens sont des escrocs ! "
-" Jai toujours entendu ça... "
-" Ils nont pas beaucoup de légitimité à revendiquer, parce que ceux dont ils se réclament les renient.
Donc, on peut imaginer une situation insurrectionnelle dans laquelle ces politiciens, pour se maintenir au pouvoir, font appel à la police : " Matraquez cette racaille ! Tirez des balles en caoutchouc ! Arrosez-les de gaz lacrymogène ! "
-" On na pas de balles en caoutchouc...
On a vu le cas extrême, à Berne, où de jeunes agriculteurs ont été arrosés par des jets deau mêlée de gaz, qui leur ont causé de graves brûlures, alors quils manifestaient démocratiquement.
Mais à Genève, on na encore pas vu cela. "
-" Avez-vous le sentiment que, dans une situation insurrectionnelle, en se rendant compte que la population, dans sa très grande majorité, rejette le gouvernement, la police sallierait au peuple ; ou pensez-vous que la loyauté de la police ira aux politiciens, quels que soient les ordres donnés pour sévir contre la population ? "
-" Là, on en revient au problème du budget. On attaque la fonction publique. On attaque les policiers. A mon avis, cest un danger.
En attaquant la police, on démotive. La police ne va pas se démobiliser, mais elle se démotivera totalement.
Changer de camp... On ne peut pas changer de camp.
Mais les politiciens nont pas compris quils ont besoin de la police comme institution. "
-" Vous navez pas répondu à la question.
La question est de savoir, dans une situation insurrectionnelle, si la loyauté de la police ira au peuple ou si elle ira au pouvoir politique.
Un gouvernement corrompu et discrédité peut-il acheter la loyauté de la police genevoise en augmentant les salaires ? On augmente vos salaires et, quand on vous dit de matraquer, vous matraquez. Quand on vous dit de tirer, vous tirez sur qui on vous dit de tirer... "
-" Pour moi, cest de la science fiction, cela... Cest un scénario qui nest pas possible. "
-" Pourquoi nest-il pas possible ? "
-" Cela ne jouerait pas, vis-à-vis de lensemble de la population. On est encore -heureusement !- un Etat démocratique.
Pendant les manifestations contre lOrganisation mondiale du commerce (OMC), à mon avis, la police et la gendarmerie se sont comportées dune manière exemplaire.
Ils se sont fait jeter des cailloux, mais ils nont jamais reçu lordre de charger -à part devant le Palais des Nations, où ils ont évacué des gens. Le chef du Département et létat-major ont demandé quon ne réponde pas aux tirs de cailloux.
Par contre, les casseurs ont cassé des vitrines de banques, ils ont dévasté des Mac Donald, ils ont cassé les vitrines de petits commerçants, ils ont cassé des voitures en stationnement... "
-" M. Zehfus, il ne sagit pas de justifier le saccage dun commerce ou la casse dune voiture.
Supposons quà loccasion dune manif de ce genre -une manif qui réunisse dix mille personnes, par exemple-, la population décide : " On va à lHôtel-de-Ville et on se débarrasse des politicards ! "
Il y a déjà eu, dans lhistoire de Genève, des situations analogues. Au 19ème siècle, à loccasion dune révolution, les députés du Grand Conseil genevois se sont faits virer en masse : " Dehors ! On vous a assez vu ! "
-" Jaurais bien aimé le voir... "
-" Cest une question fondamentale : la loyauté de la police va-t-elle à lensemble des citoyens -y compris les plus pauvres, y compris les SDF-, ou la police estime-t-elle que son rôle est de défendre les plus riches, même en réprimant les pauvres pour les empêcher de se révolter ? "
-" Non. Je crois que je suis catégorique. La police servira le citoyen, mais pas le plus riche.
Mais nous sommes encore hiérarchisés. Nous obéissons à notre état-major. Il aura lintelligence de servir le citoyen. Parce que, dans le cas contraire, il y aura peut-être une révolte au sein de la police... "
-" Pouvez-vous concevoir une situation où létat-major de la police refuserait dobéir après avoir reçu, du pouvoir politique, lordre de réprimer des manifestants qui investiraient le gouvernement ? "
-" Je ne le conçois pas.
On nest pas dans la Grèce des colonels. On nest pas au Chili de Pinochet. "
-" Quest-ce que vous ne concevez pas ? "
-" Je ne conçois pas quon soit mobilisé contre... Pour moi, cest de la science fiction. "
-" En 1932, larmée suisse a tiré sur la population genevoise. On les a fait venir depuis Lausanne, dans le but de réprimer le peuple. On leur a distribué des munitions réelles, en leur disant que la révolution avait éclaté à Genève. Ce nest pas de la science fiction... "
-" Cétait de jeunes recrues. A lépoque, cétait encore des gens qui obéissaient.
Faites venir des recrues pour contrôler une manifestation, de nos jours... On est à une autre époque. Les gens nobéissent plus. "
-" Daccord. Mais la question demeure la même et vous ny avez toujours pas répondu... "
-" Je réponds...
Réprimer un tel mouvement populaire, cest comme vouloir soigner une jambe gangrenée jusquà la hanche... Il y a un moment où on coupe la jambe.
Ce nest pas possible. Cest un scénario qui nest pas possible. Je ne conçois pas quon puisse donner des ordres comme ceux-là.
Un problème social de ce genre est laboutissement de toute une politique qui a été mal conçue.
On a quand même des élections tous les quatre ans. "
-" Mais ce sont des élections où on remplace des ripoux " de droite " par des ripoux " de gauche ". Le résultat des élections, on le voit...
Les citoyens sont, à chaque fois, bernés, trahis. A chaque fois, on leur a menti, on les a méprisé, on leur dit nimporte quoi. Voilà bientôt vingt ans que " nous sommes en vue de la sortie du tunnel ! "...
La démocratie, là-dedans, ne devient-elle pas du pur formalisme ? "
-" La démocratie, cest toute mon éducation. Depuis lécole, linstruction civique, jusquà mon engagement politique. Au moins, on peut choisir. On peut choisir des Tartufes. Contrairement à la dictature, qui nous les impose, et qui muselle les opposants.
Je crois quil vaut mieux un système où on peut encore dire quelque chose. "
-" On peut imaginer un système dans lequel il ny aurait pas délections, mais on vous laisserait dire tout ce que vous voulez. On sen ficherait ; on nen tiendrait pas compte. Les syndicats seraient vendus au patronat. Les médias, contrôlés par les milieux financiers, passeraient sous silence linjustice sociale, flattant les politiciens au lieu de dénoncer leur corruption, névoquant les questions politiques quà propos de la construction dun parking, et assommant le public avec des informations insignifiantes sur la vie privée des stars du show-business.
En quoi ce système serait-il fondamentalement différent de la " démocratie " que nous connaissons ? "
-" Je crois quon a perdu cette notion de servir. On est rentré dans lère fric. En sport, le fric a tué le sport. Le fric tue tout. "
-" Le fric na-t-il pas tué la démocratie ? "
-" Le fric tue la démocratie, cest vrai. Je le crois. Cest sûr. "
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