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Dominique Zehfus, inspecteur de la police de Sûreté genevoise, s'exprime à propos de son métier et des abus policiers

Question :

-" M. Zehfus, précisons que vous vous exprimez à titre personnel, en toute liberté, et qu’on serait mal venu de vous reprocher ce que vous pourriez dire. "

Dominique Zehfus :

-" Oui. Tout à fait. "

-" Vous êtes inspecteur de la police de Sûreté, à Genève. "

-" Depuis dix-neuf ans. "

-" Qu’est-ce qui vous a motivé, pour entrer à la Sûreté ? "

-" Je suis entré à la Sûreté en 1979. C’était encore l’époque du plein emploi.

Formation professionnelle

J’ai une formation d’employé de commerce. Certificat fédéral de capacité. J’ai travaillé pendant neuf ans et demi dans une banque. J’avais fait le choix de rester dans une banque qui m’a beaucoup apporté, puisqu’elle m’a envoyé en Grande-Bretagne, à ses frais, moyennant des contrats pour me garder sur la durée. A mon retour de Grande-Bretagne, on m’avait promis un certain poste, que je n’ai pas eu. Une restructuration avait modifié ses attributions. Le poste n’avait plus la même importance, ni les mêmes potentialités d’une promotion dans l’avenir. Pendant que j’occupais ce poste, il y a eu encore des changements, au niveau de la hiérarchie. Celui qui m’avait fait ces promesses a été muté ailleurs.

Engagement à la police genevoise

J’ai répondu à une offre d’emploi de la police de Sûreté et j’ai réussi les examens.

Dans les examens, le français est très important. Il faut savoir qu’à la police on est toujours dans du papier. On doit lire et écrire. Même si on peut rire à propos de l’orthographe de certaines personnes -l’erreur est humaine... On nous demandait la maîtrise d’une langue étrangère. Comme je venais de passer plus de huit mois en Grande-Bretagne, il n’y avait pas de problème.

Première cession : examen de français et un test psychologique. Deuxième cession d’examens. Sans parler de leur enquête et tout... Après chaque cession d’examens, on faisait un tri entre les candidats. Il y avait encore un examen médical, à la fin.

J’ai été accepté. Je suis entré à la Sûreté et je ne le regrette pas. Nous avons un travail très intéressant. On peut avoir un contact avec toutes les tranches de la population. C’est un contact enrichissant.

Maintenant, il y a aussi un test physique : un peu de course à pied, etc... A l’époque, ce n’était pas aussi poussé. Quand on rentre dans une profession comme celle-là, on sait qu’on doit être en bonne condition physique. La condition physique est importante. Quand je suis rentré, j’étais un cas spécial, car j’étais déjà un sportif d’élite. Je pratiquais la course à pied. Quand on est jeune, on est tous en bonne condition physique. Mais il y a des jeunes, âgés de moins de vingt-cinq ans, qui fument déjà beaucoup. Je ne parle pas de la boisson en général.

Après dix-neuf ans de service, je vois comment sont mes collègues. Certains ont pris passablement de poids en plus. D’autres fument encore davantage qu’avant. Certains s’adonnent davantage à la boisson, à cause du stress, de l’habitude. Peut-être à cause des contacts, qui incitent à boire des verres...

Maintenant, la formation est beaucoup plus organisée et maîtrisée. L’évolution va en s’améliorant. Les jeunes sont très à jour, au niveau informatique.

A l’époque, nous n’avions pas l’informatique. On avait des machines à écrire mécaniques. On tapait tout en plusieurs exemplaires : un blanc, plusieurs roses et du papier carbone. Puis il y a eu la machine à écrire électrique. Puis l’informatique, avec le traitement de texte.

La formation continue n’a pas suivi. Il y avait la formation sur le tas. Mais nous pouvons nous adapter, si nous le voulons.

Carrière

J’ai suivi l’école de la Sûreté pendant six mois et, ensuite, il y a eu trois ans de stages dans différents secteurs -différentes brigades. Soit des brigades dites judiciaires, soit des brigades dites de rue. Quand on a fini l’école, on est assermenté inspecteur de la Sûreté. Au bout de trois ans, on a reçu un numéro de matricule.

En 1983-1984, j’ai travaillé presque deux ans, dans une brigade qui s’occupait, essentiellement, des problèmes de réfugiés. La brigade de sécurité. Problèmes de demandeurs d’asile et problèmes de protection. Des personnalités en séjour à Genève. Service d’hôtels, service de protection.

Avant, les réfugiés venaient à l’Office cantonal de la population. Ils se présentaient en masse et il fallait les auditionner, etc... Maintenant, cela se traite au des Centres d’enregistrement de requérants d’asile (CERA).

Quand c’est pour assurer la protection d’une conférence internationale, tout le monde est mobilisé. On est un effectif maximum. Mais, si c’est un chef d’Etat ou un ministre qui vient, il y a un certain nombre de personnes pour sa protection à l’hôtel, pour le suivi, etc...

De 1984 à 1992, j’ai travaillé à l’identité judiciaire -la police scientifique. C’est un service technique. Les empreintes digitales, constats d’effractions, incendies, accidents mortels ou accidents très graves, ou tout autre réquisition.

Pour moi, l’identité judiciaire n’a pas été un choix délibéré. J’ai commencé par y faire un stage de huit mois -mes derniers mois de stage. Ensuite, le chef de la Sûreté et son adjoint m’ont demandé dans quelle brigade je souhaitais aller. J’ai indiqué plusieurs brigades qui m’intéressaient, mais en précisant : " Surtout pas à l’identité judiciaire ! Parce que, le fait d’être fréquemment réveillé, la nuit, ça vous tue un sportif ! " Le sommeil est important. Moins de sommeil, c’est une moins bonne forme à l’entraînement, des risques de blessures aggravés, etc... On m’a dit : " OK. "

Début 1983, j’ai appris qu’on ne m’avait pas affecté là où j’avais demandé. En novembre 1984, on m’a remis à l’identité judiciaire, d’une semaine à l’autre... Je suis certain qu’on a voulu me scier, au niveau sportif. "

-" Dans quel intérêt ? Jalousie ? "

-" Je pense. Dernièrement, j’ai revu mon dossier. A l’époque de mon dernier stage à l’identité judiciaire, il contient une remarque du genre : " L’inspecteur Zehfus est un sportif de niveau international qui n’a pas sa place dans notre brigade. " Alors, pourquoi m’a-t-on remis à l’identité judiciaire après une remarque de ce genre ? J’aurais certainement atteint un niveau sportif supérieur si je n’avais pas été affecté là où il ne fallait pas...

De fin 1984 à 1992, je me suis donc retrouvé à l’identité judiciaire. "

-" Pour vous, c’était le goulag ? "

-" Pendant longtemps. Pendant très longtemps, c’était le goulag. Sauf sur la fin, où les horaires s’étaient améliorés. L’ambiance avait bien changé.

Pendant longtemps, c’était un peu la punition. Mais c’est un service que j’ai quand même aimé -surtout sur la fin.

Il y a eu une réorganisation progressive et ce service est très efficace. Maintenant, les gens sont motivés et ce sont des professionnels. Ils sont engagés, à la Sûreté, pour le service de l’identité judiciaire. Ce sont des gens qui ont une formation technique. Quelques-uns peuvent commencer par l’école de police scientifique, à Lausanne.

A l’identité judiciaire, pour aller sur les cambriolages, par exemple, il fallait une technique. Il fallait être pratique, bricoleur, photographe. Je n’ai jamais aimé la photo. Je l’ai toujours détestée. Je n’étais pas technique. Mais, à l’identité judiciaire, j’ai appris la photographie. Depuis que j’ai quitté l’identité judiciaire, je n’ai pratiquement jamais pris une photo.

Dans le métier de policier, il y a des moments où il ne faut pas avoir de sentiments. A l’identité judiciaire, quand vous êtes confronté à des situations très macabres -levée de corps qui date de quelques jours ; un suicide- et qu’il faut prendre des photos, et les empreintes digitales du cadavre, tout ça... Il ne faut pas y penser. On accomplit notre travail. On ne peut plus rien faire pour la personne.

Quand vous entrez dans un commerce -ou dans un bureau- où tout a été cassé, pour rechercher des empreintes, etc... On sait le faire. On a été formé sur le tas. On a une formation continue. On avait les conseils des anciens.

Ce que j’aimais beaucoup, à l’identité judiciaire, c’était les empreintes digitales. Le côté mathématique de l’empreinte. Quand on prend les empreintes d’une personne -elle passe au " piano "-, on a dix doigts. On a les paumes. On a une formule mathématique à faire, pour un classement.

Autrefois, vous trouviez un fragment d’empreinte, sur un délit. Difficile de dire qui c’est, si vous n’aviez pas plusieurs doigts. Maintenant, si vous trouvez un fragment, vous avez plusieurs centaines de milliers d’empreintes dans un ordinateur. L’ordinateur cherche pour vous. Ce n’est plus du cinéma. L’ordinateur ne vous sort pas le nom, prénom, origine, adresse. Il vous sort un certain nombre de probabilités. Après, c’est à vous de vérifier, à l’œil. "

-" A notre époque, on suppose que tout cambrioleur met des gants. Alors, les empreintes digitales, à moins d’un crime passionnel, vous ne devez pas en trouver beaucoup...

Quel genre d’indice trouvez-vous, d’habitude ? "

-" On peut avoir de tout.

C’est comme le doping, dans le sport. On trouve un moyen de contrôle. Les fraudeurs imaginent la parade. C’est une recherche continue, d’un côté comme de l’autre.

Dernièrement, j’ai eu le cas de trois personnes interpellées dans une zone où il y avait de fréquents cambriolages. Ces trois personnes venaient de Lyon, en France. Toutes les trois avaient des gants en laine, en plein été... Deux des trois avaient des bonnets transformables en cagoules, avec de gros trous à l’emplacement des yeux... Quand on les a interrogé, elles ont dit : " Je ne savais pas ! Je n’ai jamais remarqué qu’il y avait des trous !... " Comme elles n’avaient pas commis de délit, elles ont été reconduites à la frontière. On a souvent des cas de ce genre. Genève est une ville très attractive, pour certaines catégories de la population...

Les délinquants potentiels savent que, si on ne trouve pas grand-chose à leur reprocher, ils sont relaxés dans les vingt-quatre heures. Les étrangers sont refoulés. Cela se termine là.

Après l’identité judiciaire, pendant trois ans, j’ai travaillé dans une brigade interne, où on s’occupait surtout des dossiers. La documentation. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, on devait répondre aux collègues. Les policiers venaient consulter tel ou tel dossier. "

-" Du travail d’archiviste ? "

-" En quelque sorte... C’est une brigade dans laquelle travaille beaucoup de personnel administratif.

Depuis une année, je travaille dans une brigade qui s’occupe des enquêtes générales. Tout ce qui n’est pas attribué à une brigade particulière. Ce sont, principalement, les violations d’obligation d’entretien, lésions corporelles simples, problèmes de voisinage, injures raciales, diffamation, calomnie, faux témoignages, couples qui se battent, qui se séparent, qui se reforment, qui déposent plainte l’un contre l’autre, qui retirent leur plainte, etc...

Dans la brigade des enquêtes administratives, on assure tout le suivi des arrestations opérées par les gendarmes, ou d’autres collègues. Ou le refoulement des travailleurs au noir, les personnes en séjour illégal. Là, parfois, c’est dur. C’est dur. "

Les refoulements

-" Il n’y a pas très longtemps, un policier vaudois a fait des révélations à propos des méthodes utilisées pour expulser des requérants d’asile.

Il mentionnait des cas où des requérants ont été tabassés, bâillonnés, drogués, conduits à l’avion dans un état second... Des méthodes absolument inouïes. "

-" Je vais vous citer un exemple que j’ai moi-même vécu.

On a dû refouler aux Etats-Unis une ressortissante de ce pays qui demandait l’asile en Suisse, sous des prétextes futiles. Cette personne souffrait d’un problème psychiatrique évident. L’Office fédéral des réfugiés a demandé son refoulement immédiat. On a désigné un inspecteur et une inspectrice pour s’en occuper. J’étais cet inspecteur.

On a réussi à conduire gentiment cette personne à l’aéroport de Genève-Cointrin. Quand elle a compris qu’elle repartait, elle s’est excitée. On ne savait pas quoi faire. On a obtenu l’aide des collègues de l’aéroport. Le Détachement des gardes de l’aéroport. Ils ont souvent des cas de transit. Par exemple, quelqu’un qui est expulsé depuis la Suède, à destination d’un pays africain. Les policiers d’autres pays ne se gênent pas ; ils les bâillonnent.

Qu’avons-nous fait ? Nous avons bâillonné cette dame, avec un scotch Swissair. L’anecdote a fait le tour de l’aéroport... Mais cette femme était hystérique.

On l’a amené dans l’avion. Là, on lui a retiré le scotch. On l’a accompagné jusqu’à New-York. A plusieurs reprises, pendant le refoulement, cette dame a eu un comportement vraiment horrible. Elle a fait du scandale. On a dû la maîtriser. Elle m’a mordu. Elle a mordu ma collègue jusqu’au sang. Elle a hurlé. Elle a ameuté tout le monde. Elle a fait un bordel pas possible !

A New-York, nous étions les derniers à sortir de l’avion. Des dizaines de passagers, qui avaient constaté l’état mental de la dame, sont venus vers nous. Ils nous ont dit : " Vous avez beaucoup de courage. Bravo pour ce que vous avez fait. "

Nous avons remis cette personne aux autorités qui nous attendaient aux Etats-Unis. Deux policiers, très sympathiques avec nous. La première chose qu’elle leur a dit : " Ils m’ont battu ! " Les policiers américains riaient. L’un d’eux m’a dit qu’ils la connaissaient. C’est une coutumière du genre...

Aussitôt après, nous avons rejoint l’équipage Swissair, pour aller à l’hôtel. Nous avons eu les félicitations du commandant de bord, du chef de cabine, de tout l’équipage.

Nous avons passé une soirée inoubliable, à New-York, avec tout l’équipage.

Nous sommes repartis, en Suisse, le lendemain. Nous avons reçu les félicitations de l’ambassade des Etats-Unis.

C’était un refoulement difficile. Normalement, on aurait dû se servir d’un avion sanitaire. A mon avis, le plus judicieux était un refoulement sur une base américaine, en Europe. Un avion américain. Qu’ils se débrouillent avec leur ressortissante, puisque c’était une personne malade.

On ne m’a jamais félicité, à la Sûreté genevoise, parce qu’on l’avait bâillonné. On n’aurait pas dû. Tout le monde nous a félicité, sauf notre hiérarchie... "

-" On peut également citer le cas d’une Marocaine qui a été refoulée, depuis Genève, parce qu’elle n’avait pas de visa sur son passeport.

Comme elle possédait des effets personnels chez un habitant, les policiers l’ont amené à son domicile, pour qu’elle puisse les récupérer.

Là, le type a voulu confier 100.- FS aux policiers, pour elle, afin qu’à son arrivée à Casablanca elle ne se retrouve pas sans un centime. Qu’elle puisse prendre un taxi, à l’aéroport, pour rejoindre sa famille. Sur le moment, les policiers ont autorisé le type à remettre l’argent directement à cette femme.

Après coup, le type a appris que l’argent lui avait été repris pour contribuer au payement du billet d’avion. Si bien qu’à son arrivée, à l’aéroport de Casablanca, cette femme n’avait pas un sou... "

-" Je dirais que c’est possible... Qu’il y ait eu des cas de collègues qui ont voulu être stricts jusqu’au bout, je le conçois.

Mais on doit leur laisser au minimum 100.- FS. On pense au taxi, au bus. On pense à tout.

Des erreurs, il peut y en avoir eues. Nous avons des gens qui ont vraiment des oeillères, mais du mauvais côté. Cette anecdote, je la crois. Je pense avoir vécu des choses comme celle-là. Pas de mon côté, mais du côté de collègues qui sont comme ça. "

-" Contrairement à l’image donnée par les policiers de séries télévisées, le vrai policier ne passe-t-il pas énormément de temps à brasser de la paperasserie ? "

-" Effectivement, c’est un travail de paperasserie. Bien davantage qu’on l’imagine.

Le métier d’inspecteur de police

Dans les romans, au cinéma et à la télévision, on ne voit jamais les policiers dans la paperasserie.

Tout travail requiert des rapports, de la paperasserie. Il y a des statistiques, il y a ceci, cela...

Si on réagit à une plainte, on consacre, au minimum, une heure au plaignant. Il faut l’entendre, le conseiller, écrire. Il faut beaucoup écouter. C’est un travail psychologique. La formation s’acquiert avec le temps. Ensuite, il y a tout un travail d’enquête -si on peut aller plus loin dans l’enquête. Il y a d’autres personnes à entendre.

Après une intervention, sur le terrain, il y a tout le suivi rédactionnel : auditions -interrogatoires-, rapports, etc... Il y a l’auteur présumé de l’infraction et les personnes entendues à titre de témoins. Il faut auditionner les personnes, faire un rapport. S’il y a une intervention sur le terrain, avec une arrestation, la paperasserie est énorme.

Si vous êtes dans une brigade de rue, vous pouvez passer un long moment dans la rue.

Admettons que vous soyez à la brigade des moeurs. Vous êtes dans une boîte de nuit. Vous faites un contrôle, dans un bar. Vous effectuez une visite, pour entretenir des contacts avec les patrons.

A la brigade des stupéfiants, il faut conserver le contact avec les endroits fréquentés par les toxicomanes.

Une arrestation a lieu -flagrant délit. On entend, à la radio : " On a besoin de monde ! Vous êtes libres ? " On retient quelqu’un. On vient. A ce moment-là, par exemple, il est 22h00. Supposons que votre horaire de travail se termine à 01h00. Le temps de faire tout le travail, quand on aura fini, ce sera, peut-être, 04h00, 05h00... "

-" Est-ce compensé ? "

-" Oui. Les heures supplémentaires sont notées. On les compense quand on peut, par des jours de congé. Elles ne sont pas payées. "

-" Supposons que vous deviez entretenir des rapports avec des cafetiers qui sont vos informateurs et qu’il s’avère qu’ils emploient des travailleurs clandestins, voire même qu’ils prostituent leurs employées... N’y a-t-il pas tendance à fermer les yeux sur les activités illégales du type, afin de préserver une source d’informations ?

Comment le choix se fait-il, d’un point de vue éthique ? "

-" La déontologie est une chose.

Je peux dire, honnêtement, que je n’ai jamais participé à des choses comme celles-là. Je n’ai jamais eu d’informateur. Je n’ai jamais travaillé dans une brigade de rue, où on a besoin de fréquenter des informateurs.

Effectivement, dans le cadre d’une affaire, on peut contrôler une personne, dans un restaurant, et soupçonner que la plupart des employés de cuisine n’ont ni autorisation de séjour, ni permis de travail. Faut-il pénaliser ces gens, qui ne sont pas mécontents de leur sort ? "

-" Mais qu’en est-il du patron qui les exploite ? "

-" Le patron les exploite, mais ces gens-là ont quitté leur pays en toute connaissance de cause. En espérant trouver mieux par la suite.

Ce qui me révolte, c’est de voir des gens exploités. On leur retient, sur le salaire, des impôts, des charges sociales, mais le patron ne se les met-il pas dans la poche ? S’il le fait, c’est déjà une infraction. C’est pénal. "

-" Votre déontologie vous incite-t-elle plutôt à fermer les yeux sur ce que vous pourriez découvrir, incidemment, en enquêtant sur autre chose ? "

-" Il faut d’abord le voir... Inciter à fermer les yeux, je ne crois pas.

Normalement, toute infraction doit être sanctionnée. Maintenant, supposons qu’on se rende dans un restaurant -chinois ou autre-, pour y faire un contrôle. Est-ce notre rôle de faire un contrôle ? Il y a un service de l’Etat de Genève qui s’occupe de cela : l’inspection du travail. Nous ne devons pas nous substituer à eux.

Mais il est arrivé qu’on embarque des gens et qu’on fasse notre travail jusqu’au bout.

A mon point de vue, la personne n’a pas commis un gros délit. Elle est sans autorisation de séjour, sans permis de travail... "

-" Mais ne parlons pas de l’exploité. Parlons du patron... "

-" Alors, le patron... Quand une personne qui travaille au noir est arrêtée, on ne connaît jamais la suite. Il y a des contraventions qui sont décernées par l’inspection du travail.

Un travailleur au noir peut être interpellé dans la rue. On apprend, ensuite, qu’il travaille au noir. Il dira : " Il faut que j’aille chercher mon salaire ! "

Autrefois, il y avait des gendarmes spécialisés dans la traque des travailleurs au noir. Est-ce que c’est bien ? Est-ce que ce n’est pas bien ? Je pense qu’il est bon que la police montre qu’elle fait aussi ce travail, mais il n’est pas judicieux qu’elle le fasse systématiquement.

Il est certain que, si les établissements publics payaient mieux leur personnel, ils trouveraient des employés suisses, des gens en règle. Mais, à l’heure actuelle, un établissement public est-il vraiment une mine d’or ? Le patron doit beaucoup s’investir, pour que son établissement soit rentabilisé... "

-" A vous entendre, on a l’impression que vous vous en prenez toujours aux exploités, mais jamais aux patrons.

Le patron a toutes les excuses. Par contre, l’exploité, on le refoule : " Tire-toi, vermine !... "

-" Le patron est amendable. Il est en contravention. Il recevra, évidemment, une contravention. Et puis, il recommencera... Mais, pénalement, que peut-on lui reprocher ? Cela relève du pouvoir judiciaire.

Mais c’est certainement l’observation des relations entre exploiteurs et exploités qui m’a incité à faire de la politique. "

-" A quelle époque votre engagement politique se situe-t-il ? "

-" 1993, quand j’étais à la brigade de sécurité.

Fin 1993, début 1994, j’ai adhéré au parti socialiste genevois. En 1995, je me suis présenté à l’élection du conseil municipal de Lancy, et j’ai été élu. "

-" Pouvez-vous nous décrire la journée normale d’un inspecteur de la Sûreté ? "

-" Il n’y a pas de journée normale.

On a des semaines normales et des semaines de service.

Les semaines de service, ça veut dire qu’on est de service pour les reprises des arrestations en cours. Les gendarmes procèdent à certaines arrestations, pendant la nuit, et nous transmettent les cas.

Quand je suis en semaine de service, je n’organise rien. Je ne me dis jamais : " Ce soir, je vais peut-être faire ceci, ou faire cela... " On vit au jour le jour.

On a un horaire normal de quarante heures par semaine. Mais, avec les semaines de service qui commencent le week-end, ça nous fait davantage que quarante heures. Le surplus est marqué en heures supplémentaires. On les récupère en " petite semaine " -je dirais en semaine d’enquêtes.

Chaque brigade a son horaire. Quand j’étais " archiviste ", on travaillait vingt-quatre heures sur vingt-quatre. On avait un tournus comparable à celui de la gendarmerie. On venait un matin, assez tôt ; on revenait l’après-midi ; on revenait le lendemain, de 06h00 à 12h00 ; et de 19h00 à 06h00 le jour suivant ; et puis on recommençait. C’était un tournus sur cinq jours. Les gendarmes ont un tournus du même genre, mais sur six jours.

Nous avons des horaires difficiles. On assume. On s’est engagé pour le faire. "

-" Y a-t-il des cas où un policier n’arrive pas à boucler son enquête, il est persuadé qu’Untel est coupable, il n’a pas de preuve et il est tenté de fabriquer de fausses preuves, pour faire plonger le type ? "

-" Je ne le crois pas. Absolument pas. Parce qu’ensuite, il y a quand même toute une procédure qui se fait.

Vous rendez-vous compte, si un tel cas se présentait et que la défense arrivait à le prouver ?... On discréditerait la police. "

-" Imaginons une perquisition, chez un dealer. On ne trouve rien. Alors, on lui met cent grammes dans ses affaires, et on dit qu’on vient de les trouver là... "

-" Ce n’est pas possible, parce qu’on n’a jamais cent grammes à disposition. Pour la drogue, je ne sais pas comment ça se passe, mais c’est strict. Très strict.

C’est comme si je vous interpelle. Je vous conduis au bureau. Je vous fouille. Je crée un " dépôt valeur " de vos effets personnels. L’argent est compté devant vous et glissé dans une enveloppe aussitôt scellée et signée. La nouvelle procédure est encore plus sévère.

Si, dans le portefeuille, on trouve des morceaux de papier, avec des adresses qui nous intéressent, on ne les garde pas. Si nous avons besoin de renseignements, on les photocopie.

Je cite un exemple vécu. Après une arrestation, la personne a été confiée à ma brigade, pour la suite de l’enquête. On a créé le " dépôt valeurs ". Ensuite, parmi d’autres papiers, j’ai trouvé de l’argent français : " Vous ne m’aviez pas dit que vous aviez des francs français, là... " J’ai refait l’opération. Coupe-papier. Nouvelle enveloppe : nom, prénom, votre montre, votre bague, les francs suisses et les francs français... "

Les ripoux

-" Qu’en est-il des ripoux, dans la police ? "

-" Voici quelques années, nous avons eu une affaire de ripoux. "

-" N’était-ce pas une affaire impliquant la brigade des stupéfiants ? "

-" Celle-là, c’était encore une autre affaire.

Je vous parle d’une affaire de ripoux impliquant des gradés... Déjà, quand j’étais tout jeune inspecteur, on se rendait bien compte que c’étaient des ripoux. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait, au juste. Je crois qu’on n’a jamais rien pu prouver. Il s’agissait surtout de gros manquements à la déontologie. Ils avaient une façon de se comporter avec les gens, et tout ça...

A l’époque, la police des polices n’existait pas, à Genève. "

-" Maintenant, l’avez-vous ? Est-ce le chef de la police qui mène les enquêtes ? "

-" Il délègue. Mais c’est nécessaire. Je ne le critique pas. "

-" Parce que, l’esprit de corps, c’est bien joli, mais n’a-t-il pas aussi des effets pervers ?

Par exemple, dans le milieu politico-syndical, il y a des ripoux notoires, mais on les protège, parce que, sinon, c’est " l’image du parti -ou l’image du syndicat- qui risque de, blablabla... "

-" Pour imaginer un exemple, un ripoux pouvait collecter les contraventions écopées par ses petits copains commerçants et les faire annuler. En échange, le ripoux pouvait manger gratuitement dans tel restaurant, etc...

Depuis 1997, même un policier qui écope d’une contravention pour stationnement interdit doit la payer. Le Parquet genevois a pris des dispositions... Je crois que c’est très bien. Je me ferai peut-être taper dessus par les copains, mais c’est très bien.

En 1992, un ripoux à la retraite est mort d’une overdose... On ne meurt pas d’une overdose comme ça... Il y a quelque chose... Il y a d’autres possibilités.

Il y a la possibilité de " se faire une ligne ". Moi, je ne fume pas, alors je ne pourrais même pas fumer un de ces... Ces herbes, là, ces machins... Du H, je crois. Je ne pourrais pas.

Je suis strict, parce que j’ai pratiqué le sport à un très haut niveau et que je n’ai jamais pris ne serait-ce qu’une aspirine -qui serait un très petit anti-inflammatoire. Je serais incapable de me faire une piqûre, une intraveineuse, pour m’injecter quelque chose. Je ne sais même pas si je pourrais me faire une intramusculaire. "

Tabassages

-" A propos de " se faire taper dessus par les copains... "

-" Au sens propre ou au sens figuré ? "

-" Au sens défiguré...

Depuis dix-neuf ans que vous êtes inspecteur de la Sûreté, vous est-il arrivé, soit d’assister à un passage à tabac effectué par des collègues -vous passez dans un couloir et vous entendez les cris d’un type qui se fait tabasser-, soit d’y avoir participé vous-même ? "

-" Depuis que Laurent Walpen, l’actuel chef de la police genevoise, a été nommé, il s’est montré très strict sur certaines choses. Notamment les affaires de tabassages. M. Walpen -et je l’admire pour cela- ne protégera jamais quelqu’un qui s’est livré à des abus chez nous. Si abus il y a.

Il y a certainement eu des cas bien réels. Le service médical de la prison de Champ Dollon a dû en dénoncer. Je n’y ai jamais assisté. J’ai entendu des cris, mais je n’ai jamais assisté à un tabassage. Je crois que certains collègues étaient davantage " spécialistes " de ça que d’autres... C’est sûr. "

-" N’est-il pas probable que, si on examinait tous les cas de gens qui se sont plaints de tabassage, on constaterait que ce sont toujours les mêmes policiers qui se retrouvaient impliqués dans les arrestations ou les interrogatoires, tandis que d’autres noms de policiers n’apparaissent jamais ?... "

-" Cela peut être aussi le fait d’une certaine brigade ayant à faire à un certain milieu, un certain type de délits... "

-" En novembre 1996, dans le No 30, Retenez-moi ou je fais un malheur a publié l’interview d’un squatter qui s’était fait rouer de coups et étrangler jusqu'à la syncope par un gendarme, pratiquement sous les yeux de ses copains... "

-" Il y a quelques années, un inspecteur a été mis en cause par un détenu. Il faut dire que le service médical de la prison de Champ Dollon avait dénoncé certains cas. Notamment, un cas de tympan endommagé. Malheureusement pour la victime -et heureusement pour le policier-, cet inspecteur était en congé au moment des faits dont on l’accusait...

Il y a eu des cas, certainement. Je ne dis pas que cet inspecteur n’a jamais rien fait. Je suis convaincu que... Je ne vais pas le défendre. Une fois, en ville, dans le cadre d’une arrestation mouvementée, alors que j’étais en congé, je l’ai vu faire. Je n’aurais peut-être pas été aussi dur que lui...

Mais il faut voir les circonstances. Il faut comprendre. Il faut voir aussi à quel milieu les policiers ont à faire... "

-" Dans l’hypothèse où quelqu’un se fait tabasser, dans une salle d’audition, si vous intervenez pour stopper vos collègues, est-ce que vous serez très mal vu ou vous donnera-t-on raison ? "

-" Excellente question...

Je crois que je serais très mal vu par les collègues. Parce que, si le fait est réel et qu’il est dénoncé à la hiérarchie, le chef de la police prendra une sanction. Après, j’aurais toute la brigade contre moi... "

-" Donc, il existe une omerta à ce sujet... "

-" Effectivement.

Honnêtement, j’ose dire que je ne sais pas comment je réagirais. Parce que... Qu’on me fasse la gueule, qu’on ne me salue pas, ça m’est égal. Mais l’ambiance de travail devient déplorable.

Par exemple, je commence à taper un rapport, je m’absente un moment et on me le déchire, ou on le modifie complètement... Cela ne s’est jamais produit. Mais on peut imaginer n’importe quoi. Nous sommes des êtres humains, comme les autres. Nous avons aussi nos faiblesses.

Mais, tous les matins, quand je me rase, je peux encore me regarder dans la glace. "

-" Mais vous n’avez jamais été affecté dans des brigades particulièrement exposées aux abus... "

-" J’ai eu cette chance. Mais je crois que je n’aurais pas cédé à cette tentation.

A propos de l’omerta, je peux vous citer une anecdote que j’ai personnellement vécue.

Une femme avait été arrêtée par une autre brigade et remise à la nôtre, à l’Hôtel-de-Police, pour les formalité administratives du refoulement. Une collègue l’avait sommairement fouillé et elle était enfermée dans une salle d’audition.

J’ai discuté avec cette femme et j’ai constaté qu’elle avait toujours de l’argent sur elle. J’en ai parlé à ma collègue, qui est allée refouiller cette femme.

Je n’étais pas présent. Une femme est toujours fouillée par une femme ; un homme par un homme. Un homme n’assiste pas à la fouille d’une femme. L’usage veut qu’il quitte le couloir. Sinon, s’il était surpris, ce serait vraiment le scandale. Cela ne se fait pas.

J’ai entendu un bruit. Après, je suis retourné dans la salle d’audition, et la fille pleurait... Elle ne parlait pas le français. Elle parlait anglais. Je lui ai demandé ce qui se passait. Elle m’a dit : " Elle m’a flanqué une baffe ! "

J’ai demandé à ma collègue. Elle m’a répondu : " Evidemment ! Bien sûr que je lui ai foutu une baffe ! " Elle a tout de suite reconnu le fait. Alors, je lui ai dit : " Ecoute, ça ne se passera pas comme ça. Je ferai un rapport à ce sujet. "

Dans les heures qui ont suivi, j’ai reçu trois appels téléphoniques de gradés -dont deux de l’état-major-, qui m’ont dit : " Ah non ! Tu ne fais pas un rapport contre elle ! "

Et je n’ai jamais fait de rapport...

Je peux préciser que les deux membres de l’état-major qui m’avaient téléphoné ne sont plus chez nous. "

-" On constate que, d’un côté, le chef de la police, Laurent Walpen, déclare à qui veut l’entendre : " S’il y a des abus, nous enquêtons ! "; et, juste en-dessous de lui, l’état-major interdit qu’on fasse des rapports sur les cas d’abus... "

-" On ne me l’a pas interdit... "

-" Si vous étiez passé outre, votre carrière n’était-elle pas compromise ? N’auriez-vous pas subi des représailles, sur le plan professionnel ? "

-" Ce n’était pas la même hiérarchie... "

-" De quand cette anecdote date-t-elle ? "

-" 1994. "

-" Donc, c’est relativement récent. Laurent Walpen était déjà chef de la police genevoise. "

-" Oui. Tout à fait. "

-" Et le conseiller d’Etat Gérard Ramseyer était déjà chef du Département genevois de justice et police. "

-" Il faut voir tout le contexte de l’enquête. Les nerfs de ma collègue ont lâché... "

-" M. Zehfus, on peut comprendre que, dans le cours d’une enquête, quelqu’un s’énerve, etc... Mais ne pensez-vous pas qu’il devrait y avoir une consigne, pour ce genre de situation ?

Quand un policier se rend compte qu’il est énervé par un prévenu, qu’il ne supporte plus son comportement, qu’il est exaspéré, on fixe pour règle : vous quittez immédiatement la pièce et vous allez vous calmer. Vous lisez le journal, vous buvez un café, vous fumez une cigarette, mais vous ne revenez pas pour vous défouler sur le prévenu. "

-" Normalement, c’est la règle qu’on devrait suivre.

Si j’avais fait un rapport, à propos de cet incident, il aurait suivi son cours et n’aurait peut-être pas eu de suite, parce que la fille n’a pas déposé plainte.

Effectivement, si je me regarde droit dans un miroir, je me dis que j’aurais quand même dû faire un rapport. Mais j’en payerais encore les conséquences. Cela, c’est sûr. "

-" Ne constate-t-on pas que dans la police -comme dans le milieu politico-syndical-, d’une manière générale, ce sont les ripoux qui font la loi ?

Une personne qui s’efforce de se comporter d’une manière intègre se retrouve toujours isolée, avec tout le monde contre elle, et elle subit des représailles. "

-" On m’aurait muté dans une autre brigade. Peut-être aux archives. "

-" N’est-ce pas un moyen pour vous écoeurer et vous pousser à la démission ? "

-" Il y en a qui ont été mis aux archives et qui ont démissionné. Il y en a qui ont craqué. On y a mis, aussi, des gens à problèmes. Problèmes médicaux. "

-" Que pouvez-vous encore nous dire, à propos des tabassages ? "

-" Tabassage, c’est un grand mot.

Il y a plusieurs éventualités.

Une arrestation mouvementée. Un coup peut partir. Une bagarre, ça, c’est sûr. Un énervement, dans une salle d’audition. Une injure -ça peut être de part et d’autre. Un crachat à la figure et une baffe qui part.

Et puis, il y a le tabassage proprement dit. C’est-à-dire de l’intimidation, pour que la personne avoue ce qu’elle a à dire.

Alors que j’étais tout jeune inspecteur, un week-end, comme je commençais mon travail, il y avait un type qui était venu pour apporter un témoignage. Il a été mis dans une salle d’audition par un de mes collègues. J’étais au bureau, dans ma brigade. Un autre collègue de la brigade vient vers moi et me dit : " Dominique, viens voir ! J’ai fait une boulette ! Va voir la personne qui est dans la salle d’audition ! "

Il était arrivé. Il avait vu la personne dans la salle d’audition. Il était entré, il lui avait foutu deux baffes, un coup de pied au cul, et il lui avait dit : " Maintenant, tu vas parler ! Tu vas tout nous dire ! "

Quand la personne lui a répondu qu’elle était venue pour témoigner, il a compris qu’il avait fait une connerie et il a filé dans les bureaux de la brigade... Il ne voulait plus se montrer devant cette personne.

Ce collègue ne fait plus partie de notre effectif, depuis longtemps. "

-" A-t-il été protégé, à l’époque ? "

-" Non, parce qu’il n’y a jamais eu de plainte déposée contre lui. Peut-être que la personne n’a pas osé se plaindre.

Cela, c’est l’exemple d’une boulette. Ce n’est pas un tabassage. "

-" Cette " boulette " n’est-elle pas révélatrice ?

Ne démontre-t-elle pas que ce policier avait l’habitude d’aller tabasser des gens ? "

-" Oui, mais c’était un ancien. "

-" Simplement parce qu’on voit une personne dans une salle d’audition, on se met à la frapper... "

-" Juste. C’est un peu ce qu’il faisait. Mais il avait une méthode de travail particulière. Il était très efficace. Il avait beaucoup de succès, dans ses affaires. "

-" Voulez-vous dire qu’il obtenait beaucoup d’aveux ? "

-" Aussi. Mais il avait du succès dans ses enquêtes.

En ce qui concerne le tabassage, il faut avouer qu’il était d’usage, à une certaine époque, avant que j’entre à la Sûreté. C’était une méthode d’interrogatoire, pour obtenir des aveux.

Mais la personnalité des gens de l’époque ; des truands ou des délinquants de l’époque... Ils savaient qu’en arrivant dans les locaux de la police ils allaient y passer. C’était ça, il y a vingt-cinq ou trente ans en arrière. "

-" En recourant à des méthodes de ce genre, ne suscite-t-on pas un comportement extrémiste, chez les délinquants ?

C’est-à-dire qu’un type qui, en temps normal, n’aurait pas été armé s’armera d’un pistolet afin que, s’il est surpris par des policiers, il puisse leur tirer dessus pour tenter de s’enfuir, précisément parce qu’il craint d’être tabassé si on l’arrête... Alors que, s’il n’y avait pas cette crainte, il se laisserait arrêter sans résistance. "

-" Avec le nombre d’arrestations quotidiennes, multiplié par le nombre de jours, semaines, voire d’années, nous aurions des incidents fréquents. Or, à ma connaissance, tel n’est pas le cas. "

-" Qu’appelez-vous " des incidents " ? "

-" Par exemple, une personne est interpellée. L’interpellation est mouvementée et il y a usage de la force de la part des policiers.

Si une personne est armée, à mon avis, ce n’est pas par peur de la police, mais pour d’autres motifs. "

-" Mais vous dites que la pratique des tabassages a cessé.

Considérez l’époque à laquelle les tabassages étaient fréquents. Vous disiez : " Il fallait voir, à l’époque, à qui on avait à faire ! "

-" Quand je dis " époque ", il faut remonter à trente ans en arrière. "

-" Voici à peine cinq ans, un inspecteur de la Sûreté genevoise a reconnu, dans un interview, que les tabassages étaient fréquents, notamment quand les victimes sont des requérants d’asile. "

-" Je sais. J’ai encore une copie d’un article publié dans la presse à l’époque... "

-" Donc, ce n’était pas il y a trente ans...

Un jour, à Malaga, en Espagne, un touriste s’est rendu au commissariat central, pour y demander un renseignement. A son arrivée, un garde civil était en train de hurler en tabassant un type menotté et assis sur un banc, dans une pièce dont la porte était ouverte. Le type avait déjà la tête comme un ballon. Le touriste est intervenu.

La réaction du garde civil a été de hurler au type, en désignant le touriste : " Il dit qu’on te tabasse ! C’est vrai, qu’on t’a tabassé ? " Le type était tellement terrorisé qu’il s’est écrié : " Non ! Non ! Non ! On ne m’a pas tabassé ! " Alors, le touriste a demandé : " Et ces marques, sur son visage, c’est quoi ? " Le garde civil se tourne à nouveau vers le type, pour lui hurler : " Comment tu t’es fait ça ? " Le type a bredouillé : " Je... Je suis tombé de ma moto ! " Alors qu’il s’était fait tabasser sous les yeux du touriste...

Avec de pareilles méthodes, vous faites avouer n’importe quoi à n’importe qui. La personne se dit : " J’avoue, pour que le flic arrête de me taper dessus et, ensuite, je me rétracterai devant le juge... " Seulement, le juge lui dira : " Vous vous rétractez, mais nous décidons de croire que vos aveux correspondent à la vérité... "

-" Là, on se met d’un côté. Mais ne pourrait-on pas se mettre du côté de la victime ?

La police est une chose, l’auteur présumé du délit en est une autre. Mais les victimes, on n’en parle jamais...

La petite vieille qui s’est fait arracher son sac à main, qui est tombée, qui s’est fracturée le col du fémur, on n’en parle jamais... La personne qui rentre chez elle, qui a été cambriolée, qui fait une dépression nerveuse pendant des semaines, parce qu’elle ne supporte pas, on n’en parle pas... "

-" Oui, mais ce n’est pas parce que vous avez tabassé quelqu’un que le col du fémur guérira plus vite ou que la personne sortira de sa dépression...

Les erreurs judiciaires

Dans des quantités de procès, il n’existe pas de preuve matérielle contre l’accusé. Il est condamné, soit sur la base de ses aveux -s’il y en a eu-, soit sur la base de témoignages, et parfois seulement en fonction de " l’intime conviction " du juge, selon laquelle l’accusé est coupable...

Quand un témoin arrive devant le tribunal, il a tendance à tenir pour acquis que l’accusé est bien l’auteur du délit jugé, précisément parce qu’il se trouve dans le box des accusés. A la limite, le témoin relatera honnêtement ce qui s’est passé deux ans plus tôt, mais on pourrait remplacer l’accusé par quelqu’un d’autre -procureur ou policier en civil- sans que le témoin remarque la substitution...

Ne croyez-vous pas que des quantités de gens ont pu être condamnés uniquement sur la base d’aveux extorqués par la contrainte -c’est-à-dire que ces méthodes ont suscité des erreurs judiciaires ? "

-" Des erreurs, il peut y en avoir. Il y en a certainement. C’est sûr.

C’est aussi à l’avocat de mettre tout en œuvre... Dans les films, on voit que le défenseur va trouver la petite preuve, ou ceci, ou cela... "

-" Oui, M. Zehfus. Dans les films...

Mais n’oubliez pas que, dans la réalité, le petit casseur, le petit dealer, le requérant d’asile qui s’est fait attraper -celui qui est le plus exposé à ces tabassages... Parce qu’on n’a jamais vu un conseiller d’Etat ou un parlementaire se faire tabasser... C’est toujours le pauvre qui se fait tabasser.

Et ce pauvre, quand on lui désigne un avocat d’office, c’est quasiment toujours un avocat stagiaire. Un avocat qui n’a pas d’expérience, qui sera intimidé par le tribunal.

Vous avez même des avocats chevronnés qui, devant un tribunal, hésitent à -ce qu’ils appellent- " indisposer le juge ". Ils s’abstiendront d’une intervention. Ils s’abstiendront d’interroger trop longtemps un témoin, de confondre un faux témoin, parce qu’il est tard, qu’on sait que le juge ne veut pas rater le match de foot à la télévision et qu’on ne veut pas compromettre les bons rapports qu’on entretient avec lui...

Il y a des quantités de circonstances qui n’ont rien à voir avec la recherche de la vérité, qui n’ont rien à voir avec l’innocence ou la culpabilité de l’accusé, mais qui peuvent avoir une influence décisive sur le déroulement du procès et, surtout, sur sa conclusion. "

-" A l’heure actuelle, à Genève, beaucoup d’affaires sont réglées par ordonnance de condamnation, soit par le procureur, soit par le juge d’instruction.

Par exemple, une personne étrangère est arrêtée pour un petit délit. Un officier de police décerne un mandat d’amener. Cette personne est auditionnée. Ensuite, elle comparait devant l’officier de police qui, moins de vingt-quatre heures après son arrestation, la défère devant le juge d’instruction. Elle est entendue par le juge, qui décide, soit de l’incarcérer, soit de la libérer, soit de rendre une ordonnance de condamnation et de la refouler. Pour les Français, le refoulement se produit fréquemment.

Vous pouvez avoir une ordonnance de condamnation à six jours de prison avec sursis, moins un jour de détention préventive, et une expulsion judiciaire de trois ans.

Indépendamment, une interdiction d’entrée de cinq ans sera probablement rendue par l’Office fédéral des étrangers. L’ordonnance de condamnation est donc moins sévère que l’expulsion administrative...

Si le condamné revient en Suisse, il y a rupture de ban. Infraction à une interdiction d’entrée. "

-" En Thaïlande, si l’accusé plaide coupable, il prend X années de prison. S’il plaide non coupable, il écope du double...

Même en Grande-Bretagne, il est fréquemment arrivé que des gens soient condamnés sur la base d’aveux extorqués et de fausses preuves, fabriquées par la police. Quinze ans plus tard -voire davantage-, le type sort de prison parce que quelqu’un d’autre a avoué le délit... "

-" Est-ce comme cela, à Genève ? Je ne le crois pas. "

-" N’est-il pas faux de prétendre que, même si l’enquête est truquée par la police, même si les aveux ont été extorqués par la violence, un accusé bénéficie de toutes les garanties pour faire reconnaître son innocence ?

Vous ne trouverez pratiquement jamais un juge pour admettre que les aveux ont été extorqués par la violence, parce que cela impliquerait l’ouverture d’une enquête pénale contre le policier. "

-" Mais, s’il y a une enquête contre la police, elle se fait ! "

-" Peut-être bien, mais vous ne pourrez jamais prouver que le policier a tabassé l’accusé. Le policier n’avouera jamais. "

-" J’ose imaginer que si un requérant d’asile est accusé d’un meurtre, il ne sera pas défendu par un avocat stagiaire. "

-" Là, vous parlez d’une situation relevant de la Cour d’assises. Mais, dans la plupart des cas, l’accusé est jugé par le tribunal de police ou la Cour correctionnelle, dont le verdict peut signifier plusieurs années de prison.

Par exemple, en France, la Cour correctionnelle prononce facilement des condamnations à quatre ou cinq ans de prison. Vous avez une demi-douzaine d’accusés, voire davantage, qui sont là pour des affaires différentes, assis sur le même banc. Ils sont jugés " à la chaîne ", comme dans une usine. C’est une minute pour que le juge parle, une minute pour le procureur, une minute pour l’avocat. Le verdict tombe, l’accusé est condamné à X années de prison, et on passe à l’affaire suivante. En fait, les verdicts étaient déjà décidés avant le début de l’audience...  "

-" En Suisse, il y a de nombreuses possibilités de recours. " 

-" Quand une affaire est jugée, vous obtiendrez éventuellement, en appel, une réduction de peine ; mais, pour faire admettre qu’il y a eu une erreur judiciaire, c’est une autre paire de manches...

On vous a condamné ; la sentence a été confirmée -ou légèrement modifiée- en appel, puis par le tribunal fédéral. Toutes les possibilités de recours ont été épuisées.

Ultérieurement, vous apprenez l’existence d’éléments permettant de prouver que vous n’êtes pas l’auteur du délit... Supposons que vous demandiez la révision du jugement par le tribunal fédéral.

Pour entrer en matière sur la demande de révision, le tribunal fédéral exige des faits nouveaux, c’est-à-dire des faits dont aucune instance judiciaire n’a déjà eu connaissance. Il n’entrera pas en matière si vous présentez simplement le dossier déjà jugé. Et il ne suffit pas qu’il y ait des faits nouveaux. Il faut que le tribunal fédéral estime que les faits nouveaux sont assez importants pour justifier un réexamen de l’affaire.

Vous pouvez présenter une première demande de révision avec un certain nombre de faits nouveaux. La demande est rejetée, parce qu’on estime qu’il n’y en a pas assez ou qu’on minimise leur signification. Après le rejet, vous prenez connaissance de faits nouveaux supplémentaires. Vous présentez une nouvelle demande de révision. Là, le tribunal fédéral refuse de reprendre en considération les premiers faits nouveaux présentés. Il n’examine que les derniers. Et il peut, une fois encore, décréter qu’ils sont insuffisants...

Au bout du compte, vous aurez accumulé des indices établissant qu’il est matériellement impossible que vous ayez commis les actes pour lesquels on vous a condamné ; mais les magistrats se seront continuellement réfugiés derrière des considérations de forme pour vous refuser la révision du jugement... Alors que, si on réexaminait le dossier dans son ensemble, on constaterait que l’accusation ne tient même pas debout.

Les magistrats mettent beaucoup moins de zèle à réparer une erreur judiciaire qu’à la commettre.

En réalité, il est quasiment indispensable que le véritable coupable avoue pour qu’on reconnaisse que vous avez été victime d’une erreur judiciaire. "

-" Il faut remettre les choses dans leur contexte.

L’enquête

La personne est arrêtée. Elle est entendue par un officier de police. Elle passe devant un juge d’instruction. Le tribunal, c’est longtemps après. Le juge d’instruction poursuit l’enquête. Il délègue à la police, pour certaines choses, mais il poursuit l’enquête. Il entend aussi des témoins.

L’aveu obtenu par les policiers est une chose. Mais, quand la personne dit : " J’ai fait ci, j’ai fait ça ", on va lui demander des détails.

Par exemple, un cambriolage : " Comment êtes-vous entré ? " S’il avoue quelque chose qu’il n’a pas fait, il ne saura pas répondre. Il est passé par la porte ? Par la fenêtre ? Comment était-elle ? Comment a-t-elle été cassée ? Avec quel outil ? Les aveux correspondent-ils à ce qu’on a constaté ou ne correspondent-ils pas ? Si le cambrioleur a cassé la vitre et que le suspect affirme avoir cassé la porte, ça ne va plus... On voit que ce n’est pas crédible. "

-" Oui, mais cela suppose un interrogateur scrupuleux...

Alors que l’interrogateur peut tout à fait se persuader que le suspect, en niant, ou en se trompant, le prend pour un imbécile. L’interrogatoire peut prendre une forme affirmative : " Avoue que tu as cassé la porte ! Avoue que tu avais un pied-de-biche ! Avoue que c’était celui-là ! "...

En fait, on suggère à la personne tous les éléments qu’elle est censée avouer spontanément. Ensuite, quand le policier tape la déclaration, plus rien, à la lecture, ne permet de deviner que les informations ont été suggérées. "

-" Tout le but de l’enquête est d’établir la culpabilité de quelqu’un.

Normalement, l’auteur présumé nie toujours. Mais, quand il est confronté aux preuves... C’est à la police de les chercher. Si on a les preuves et qu’il nie... On a les preuves. On a, peut-être, un témoignage.

Ce n’est pas à nous de prendre la décision. Ce sera l’officier de police qui dira : " Cela suffit. Je le préviens et je le défère devant le juge. " Et c’est le juge qui décidera de garder le type et de poursuivre l’enquête.

Je crois que la police a trop de travail pour s’acharner sur n’importe quel cas. On s’acharnera, peut-être, si c’est une affaire très grave.

En fait, on n’a que vingt-quatre heures. "

-" Mais ce délai n’incite-t-il pas à se dire : " Machin est en train de gagner du temps ! Je n’ai que vingt-quatre heures ! Il faut absolument qu’il se décide d’avouer ! " ? "

-" Non. Je ne crois pas.

On a encore du travail, après. Le juge d’instruction nous demandera d’effectuer telles recherches, tels contrôles, telle audition de personne, ou reprendre la personne pour aller à tel endroit, etc... "

-" Les enquêtes que vous évoquez semblent toujours assez courtes, limitées à quelques jours...

Connaissez-vous des enquêtes qui durent six mois, avec filatures, écoutes téléphoniques, pour surveiller un type dans ses déplacements à travers le monde, identifier ses contacts, etc... ? "

-" Dans certains secteurs, oui. Il peut y avoir des enquêtes très longues. Je ne peux pas vous citer de cas. Je pense aux affaires de blanchiment d’argent, à certaines affaires de stupéfiants. Pour certaines enquêtes, six mois c’est court...

A propos des écoutes téléphoniques, il faut bien préciser qu’elles ne se font pas comme cela. La législation a complètement changé. On ne va pas mettre quelqu’un sous écoute comme du temps de Moscou. Il faut qu’il y ait l’ouverture d’une information pénale, l’accord du Parquet, etc... "

-" Dans le cas d’une longue enquête, y a-t-il un policier particulièrement chargé du dossier ? "

-" Une équipe. Ce n’est jamais un policier. Ils sont plusieurs. "

Les négriers de l’ONU

-" En tant que policier et en tant que socialiste, comment réagissez-vous par rapport à cette situation -qui dure depuis cinquante ans- dans laquelle, à Genève, on a des diplomates qui ont leurs esclaves, qu’ils tabassent, qu’ils violent, qu’ils séquestrent -tous ces cas dont s’occupe le Syndicat sans Frontières (SsF) ?

Depuis cinquante ans, le milieu politique genevois -à gauche comme à droite- a adopté une attitude de complicité à l’égard des négriers de l’ONU, sous prétexte qu’" il ne faut pas ternir l’image de la Genève internationale " -comme si elle n’était pas ternie précisément par cette situation... "

-" Au Grand Conseil, ils n’examinent que les cas qu’on leur présente. Ils n’ont que des cas sur le papier.

Ont-ils entendu, ne serait-ce qu’une seule fois, une de ces personnes victimes des diplomates ?

A la police, nous entendons un plaignant, un témoin, un auteur présumé, et nous faisons la part des choses.

Le député au Grand Conseil entend le fonctionnaire international ou le diplomate, et il entend le personnel des diplomates. Comme dans toute chose, on a tendance à créditer le pouvoir, le riche.

La police n’a rien à voir là-dedans. Nous ne sommes pas habilités à rentrer là-dedans. Bien sûr, s’il y a un cas de violence dehors... Mais, du moment qu’il y a tout le côté diplomatique... "

-" La Convention de Vienne n’autorise pas les diplomates à pratiquer l’esclavage, à tabasser leurs employés, etc...

Il y a eu des cas où des esclaves se sont enfuis. Par exemple, une femme rouée de coups. La gendarmerie s’est d’ailleurs occupée d’elle. On l’a conduit à l’hôpital. Il y a eu un constat médical. On a recueilli le témoignage des voisins du diplomate, chez qui l’esclave s’était enfuie. Il y a eu le rapport des gendarmes, mentionnant que cette personne présentait des traces de coups.

Il y a donc eu des cas où la police s’est automatiquement trouvée saisie, ne serait-ce que pour recueillir le fugitif. "

-" La police, de son côté, a certainement fait son travail jusqu’au bout. Mais, ensuite, où les rapports sont-ils allés ? Le rapport de synthèse, qui contenait tous les témoignages. A quelle autorité ?

Est-ce que ça va dans le système judiciaire, ou dans le système politico-diplomatique ? C’est ce que j’aimerais bien savoir. C’est là que le bât blesse...

Parce que ces diplomates sont en infraction. Ils sont chez nous. Même s’ils sont protégés par l’immunité diplomatique, à mon avis, il ne faut pas laisser faire.

Je crois comprendre que les intérêts de la Genève internationale obligent beaucoup de politiciens à fermer les yeux. Toujours pour un problème de fric. "

-" Là, ne constate-t-on pas que les deux prétendus " socialistes " du Conseil d’Etat genevois se comportent avec exactement le même cynisme dont pourrait témoigner un politicien d’extrême-droite ? "

-" Il faut voir ce qu’on leur a présenté, hein ? "

-" Le conseiller d’Etat Laurent Moutinot était dans la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme... Grand défenseur des droits de l’homme, blablabla... "

-" A mon avis, tous ceux qui font partie de toutes ces ligues ne sont pas forcément les plus connaisseurs.

Un connaisseur, il est sur le terrain, ou il a vécu. C’est recueillir les témoignages.

Etre membre de toutes ces ligues ne doit pas être un prétexte pour parader. Ce ne sont pas des médailles qu’on s’épingle pour défiler... C’est s’engager jusqu’au bout.

Milieu politique

Pour un politicien, faire partie de ces trucs-là n’est qu’un moyen de se faire connaître et s’attirer de l’électorat. C’est un fonds de commerce électoral. On s’assure un certain électorat à peu de frais.

Pendant mes vacances, j’ai croisé un conseiller municipal valaisan du parti démocrate-chrétien (PDC). Il m’a dit qu’il avait déjà fait treize ans : " J’ai toujours été réélu sans problème. " Mais il est président d’une paroisse. Il a tout l’électorat catholique de sa paroisse derrière lui. C’est facile. Chaque année, il organise la kermesse. C’est son fonds de commerce. Mais il poursuit la politique de son parti.

Pour les politiciens de gauche, le pouvoir amène l’argent. Pour les politiciens de droite, l’argent amène le pouvoir. Même si c’est injuste. "

-" Depuis que vous fréquentez le milieu politique, toutes les magouilles -les histoires de noyautage d’associations, de syndicats ; les apparatchiks syndicaux qui, depuis quinze ou vingt ans, se remplissent les poches avec les cotisations des trimardeurs et qui, en fait, sont cul et chemise avec les patrons- de quel œil le voyez-vous, par rapport à votre engagement au parti socialiste genevois ? "

-" Je le vois de l’œil de votre journal, Retenez-moi ou je fais un malheur...

Pendant longtemps, on a critiqué certaines solidarités entre membres de telle religion, ou de la franc-maçonnerie... Le copinage politique, ou dans l’administration... Tant que l’être humain restera un être humain, on observera une certaine solidarité et une certaine corruption.

Etre intègre... Je crois que je le suis. Mais si, un jour, on me proposait quelque chose et qu’il n’y a rien de malhonnête... Si on me proposait un poste plus important. Je ne sais pas comment je réagirais.

Je me demanderais, d’abord, si je suis compétent. Le principe de Peter veut qu’on ait les compétences requises pour atteindre telle fonction, mais qu’ensuite, à mesure qu’on s’élève, on devient de plus en plus incompétent. "

-" Pourquoi ne constitue-t-on pas une commission d’enquête parlementaire sur les magouilles des ripoux politicards ?

N’importe quel député pourrait demander la création d’une commission d’enquête, pour nettoyer les écuries d’Augias du milieu politique. "

-" Comme dans toute commission, il faudrait une palette de députés de tous les partis, proportionnellement à la représentativité de chacun. Ensuite, il faudrait qu’ils soient habilités et qu’ils aient la possibilité d’aller, de vérifier. C’est un travail d’enquête.

Je suis vérificateur des comptes d’une association. Les comptes sont parfaits ; ça joue. Il y a le bilan, le crédit et le débit... Le problème, c’est que telle facture, là... Le trésorier me dira : " Elle correspond à ça. " Mais n’est-ce pas une fausse facture ? N’importe qui qui lui a écrit un truc ?

Alors, la commission d’enquête... C’est là que le policier intervient. L’esprit policier.

J’aimerais aller voir chez le commerçant, si, dans ses comptes, il y a ça. Si ce n’est pas une facture en blanc que l’autre aurait remplie...

Je suis en plein dans un cas de ce genre, et on se pose des questions... Et là, ça devient du faux.

Mais si on dénonce tout...

On a un système de droite, un système de gauche. Il y a toujours une minorité qui s’enrichit. Il y a des opportunistes. Il a des gens qui changeront facilement de camp.

Pour créer une commission d’enquête parlementaire, il faut quelqu’un qui en ait le courage... "

-" Comment expliquez-vous que, par exemple, sur les cent députés du Grand Conseil genevois, il n’y en a pas un seul qui ait ce courage ? "

-" Sur les cent députés, il n’y a qu’un pourcentage assez minime de gens qui croient à ce qu’ils font. Et, parmi ceux-là -même s’ils ne sont que vingt-cinq-, qu’il n’y en ait pas un seul, de gauche, du centre ou de droite, qui dénonce, je ne le savais pas, mais cela me déçoit... C’est un manque de courage. "

-" La population a le sentiment que le milieu politique se compose de gens qui vivent entre eux, qui se fréquentent entre eux, qui magouillent entre eux, et que les problèmes du commun des citoyens ne sont qu’un alibi à leurs activités. C’est bon pour les discours électoralistes... Ils vivent dans leurs villas des banlieues cossues et les problèmes qui les intéressent sont leurs problèmes de grands bourgeois. "

-" C’est vrai. C’est juste. "

-" Le commun des trimardeurs, la serveuse de bistro, le SDF, pour eux, ce sont des extraterrestres. Ils s’en fichent : " Qu’ils se démerdent !... "

-" Cela, c’est vous qui le dites, mais c’est vrai... Tout à fait.

Mon intérêt, au niveau politique, c’est que, plus on va de l’avant, plus on voit des choses comme ça... On devrait pouvoir avoir, aussi, notre mot à dire. "

-" Quand le parti socialiste est dans l’opposition, il se met à la remorque de l’extrême-gauche... "

-" Juste. "

-" On a droit aux grandes déclamations : " Non à la mondialisation ! Non au libéralisme ! "

Et puis, à peine les candidats socialistes sont-ils élus, ils retournent leur veste. Ils mènent alors exactement la même politique que ceux auxquels ils prétendaient s’opposer, en ânonnant les mêmes arguments : " La dette publique, la rigueur budgétaire, blablabla... "

-" C’est tout à fait exact. Je le vois. A Genève, bien des gens dits " de gauche " sont des bourgeois. "

-" N’est-ce pas une imposture ? "

-" On pourrait imaginer un SDF conseiller d’Etat. Il y a certainement des SDF qui ont fait des études universitaires. Sous les ponts de Paris, ou de Lyon, on voit des ingénieurs.

A l’heure actuelle, on a deux socialistes au Conseil d’Etat genevois. Je ne veux critiquer ni Micheline Calmy-Rey, ni Laurent Moutinot... "

-" Pourtant, tous deux ne se sont-ils pas reniés ?

Leur élection date de novembre 1997. En octobre 1997, ils étaient dans l’opposition. Ils disaient : " Votez pour nous, pour le changement ! Il faut la justice sociale, blablabla... " D’accord ? "

-" Oui. "

-" Trois mois plus tard, élus au Conseil d’Etat, c’est un virage à 180°.

Ils disent : " Ah ! On va devoir diminuer le pouvoir d’achat des fonctionnaires ! On va devoir limiter ceci, limiter cela ! " Et ils vous présentent comme une grande faveur : " On ne prendra rien aux chômeurs en fin de droit, qui sont déjà au minimum vital ! " Les électeurs sont censés applaudir...

Avec les " socialistes ", n’est-ce pas toujours comme ça ? "

-" C’est juste. C’est un virage extrême.

Mais c’est parce qu’ils doivent travailler en collégialité avec les conseillers d’Etat de droite. "

-" Pourquoi les conseillers d’Etat de droite ne devraient-ils pas s’adapter à une politique de justice sociale ? "

-" Qui dirige la droite ?

Il me semble avoir lu que le parti libéral genevois est fortement influencé par les banquiers.

Vous avez interviewé Michel Barde, le secrétaire de la Fédération romande des syndicats patronaux. Il s’est toujours engagé pour les petites entreprises mais, à mon avis, il est très de droite.

Qui dirige tous ces gens ?

Pourquoi le parti libéral genevois a-t-il osé présenter, à l’élection du Conseil d’Etat, en novembre 1997, un bouffon comme Michel Balestra ?

Pourquoi présenter un type comme ça, qui ne sait pas parler, qui n’a aucune classe ? On le voit à la télévision, dans les débats. Il n’a aucune retenue. Il rigole quand les autres parlent. La conseillère d’Etat libérale Martine Brunschwig-Graf affiche des sourires ironiques quand un politicien de gauche parle.

Le citoyen voit tout ce qui est débat télévisé. Il ne les voit pas quand ils parlent entre eux. "

Politique sociale

-" On constate, avec la proposition de " table ronde " du Conseil d’Etat genevois -ou celle du Conseil fédéral-, que des hauts fonctionnaires, des magistrats, payés, au bas mot, 20000.- FS par mois, trouvent le moyen de dire : " Regardez, les vieux qui reçoivent une rente complémentaire, on peut les priver de ceci et de cela ! Et les chômeurs, on peut leur supprimer ça ! "

-" On revient à un système féodal, avec les seigneurs et les serfs... "

-" N’est-il pas frappant de constater que ces conseillers d’Etat, qui passent leur temps à prêcher les économies et les sacrifices... "

-" Ils vivent comme des bourgeois ! "

-" Et ils n’envisagent jamais de diminuer leur propre traitement. Cela ne leur viendrait même pas à l’esprit... Si vous le suggérez, on vous traite aussitôt de " populiste ". Par contre, diminuer la retraite d’un vieillard, ou la pension d’un invalide, ce n’est pas populiste... Cela ne les gêne pas du tout.

Cette situation ne fait-elle pas penser à tel dictateur, planqué au 36ème sous-sol de son bunker, et qui ordonne aux troufions des premières lignes de " lutter jusqu'à la mort !... " ? "

-" J’estime que ceux qui prônent une politique de gauche devraient être issus des classes défavorisées. Or, ils vivent très bourgeoisement. "

-" Ne représentent-ils pas ce qu’on trouve de plus hypocrite, de plus cynique et de plus médiocre parmi les bourgeois ? "

-" Comment peut-on changer cela ?

On a tel ripoux qui touche un défraiement de tel et tel syndicat, de tel parti... C’est le " communisme " des années Brejnev. Les apparatchiks, avec leur datcha, leurs privilèges... "

-" Depuis quelques années, sous prétexte de restrictions budgétaires, régulièrement, les conseillers d’Etat genevois reviennent avec leur petite ritournelle : " Les fonctionnaires sont des privilégiés, blablabla... "

Une fois qu’on vous a bien culpabilisé et isolé du reste de la population, on s’en prend à votre salaire, à vos conditions de travail... C’est devenu une manie.

Dans la même veine et dans le même but, les agriculteurs et les chômeurs se font traiter de profiteurs. "

-" J’ai un ami qui est patron d’entreprise. Il m’a toujours dit : " T’es un fonctionnaire ! T’es qu’un privilégié ! Parce que, moi, je trime ! "

Mais, nous, on bosse aussi. Lui, ce qu’il déclare aux impôts, c’est le chiffre d’affaires de son entreprise. Je ne suis pas là pour savoir quel chiffre il met... Parce qu’on le paie de diverses manières. Et quels sont les contrôles fiscaux qui se font, dans les PME ?

Le fonctionnaire ne peut rien dissimuler. Sa fiche de paie vient directement du Département cantonal des finances. Le fonctionnaire, c’est la serpillère qu’on peut tordre. Quand on veut en sortir un peu d’eau, on tord... Quand on n’a pas besoin, on la laisse se remplir un peu, et puis on retord.

Le chef du Département genevois de justice et police, Gérard Ramseyer, aurait dit que les policiers sont des privilégiés parmi les privilégiés. Il fait fausse route. Parce qu’il est officier supérieur, dans l’armée. Il devrait savoir qu’un chef doit soutenir sa troupe. En l’occurrence, il ne la soutient pas.

Privilégiés... C’est sûr que les policiers genevois sont bien payés, par rapport à ceux d’autres cantons. Mais nous avons beaucoup plus de tâches. Genève est un canton frontière, avec des organisations internationales. Dans d’autres cantons, la qualité de vie est bien meilleure.

Je regrette que notre hiérarchie n’exprime pas son opinion, haut, clair et fort, pour dire au conseil d’Etat genevois : " Halte-là ! Nous défendons nos hommes ! " Nous aurions pu être mieux défendus. Mais ils peuvent encore le faire. "

-" Quelles sont les revendications de la police genevoise ? "

-" On a parlé, à propos des restrictions budgétaires, de 1000.- FS ou 1200.- FS par mois de pouvoir d’achat en moins... Cela serait le cas si toutes les propositions du Conseil d’Etat étaient adoptées.

Parce que le policier est un contribuable. Les contribuables seront davantage taxés. Il y a le côté fonction publique : on n’aura pas ceci, on n’aura pas cela... Et les policiers subissent encore des attaques spécifiques.

On a parlé des soins médicaux. Nous avons les soins médicaux gratuits. En fait, on nous paie l’assurance maladie -mais nous payons nos assurances complémentaires ; cela, depuis toujours. On veut nous supprimer ça...

A l’engagement, on nous disait : " Soins médicaux gratuits ! " S’ils veulent supprimer ça aux futurs engagés, ils auront peut-être moins de personnel. Dans les années 1960, il avait fallu offrir des avantages sociaux, pour attirer du personnel. Chaque année, il y a des départs à la retraite. Mais, malgré la crise économique, les gens ne s’engagent pas davantage dans la police.

La police est un des grands piliers d’une démocratie. Le Conseil d’Etat et le Grand Conseil genevois devraient le savoir.

Une police forte, comme la police genevoise -parce que le canton de Genève a encore une police efficace- et pas corrompue... Peu ou pas, parce qu’il y a peut-être des moutons noirs... Mais pas corrompue comme celle de certains pays. Si on a un problème de corruption, il se situe à près de 0 %. Moins de 1 %.

A mon avis, la police est une institution et on n’attaque pas les institutions. On n’attaque pas l’instruction publique, ni l’armée. On réforme progressivement l’armée, mais on ne doit pas l’attaquer. "

-" Si on se met à diminuer le pouvoir d’achat des policiers, y a-t-il un risque de corruption ? "

-" Il y a un risque de corruption.

D’abord, un risque de démotivation. C’est-à-dire qu’on fermera les yeux sur certaines choses.

S’il y a un appel urgent, je peux imaginer que les gendarmes se diront : " On n’est pas pressés !... On a le temps !... On prend notre temps... "

Démotivation, risque de corruption, problèmes de renouvellement d’effectifs. "

-" Comment souhaitez-vous l’évolution de la police ? "

-" On a une hiérarchie, à commencer par un état-major efficace. Je leur fais confiance. Il y a quand même des gens qui sont plus proches de la réalité qu’autrefois. Tout évolue. "

Solidarité sociale

-" Une chose qui frappe, à propos des fonctionnaires, et surtout à propos des syndicats de fonctionnaires, c’est que les syndicats demandent toujours qu’on soit solidaire des fonctionnaires, mais ils ne manifestent jamais de solidarité à l’égard des sans-abri, des SDF...

Il n’y a jamais une prise de position ferme, pour dire : " Il est inadmissible qu’à notre époque on ait des sans-abri, des SDF. Que chaque jour, à Genève, des centaines de personnes soient réduites à la soupe populaire... "

Finalement, le discours de la solidarité est à sens unique. On a le sentiment que les fonctionnaires pleurnichent sur leur sort mais sont indifférents au sort des moins bien lotis... N’est-ce pas une erreur fondamentale de leur part, et de la part de leurs syndicats ? "

-" A Genève, il y a beaucoup de salariés, de gens qui ont un revenu régulier. Même si ce ne sont pas des gros revenus. Des gens qui travaillent dans des supermarchés, dans une banque, une assurance...

C’est vrai qu’il y a une misère. Je l’ai vue des deux côtés. Je l’ai vue dans mon travail. On a quand même à faire à une certaine misère. Et je la vois du côté politique.

Du côté politique, je crois qu’ils amplifient le phénomène. "

-" C’est-à-dire ? "

-" C’est-à-dire qu’ils exagèrent le phénomène. Il y a un phénomène misère. C’est vrai qu’il y a des sans-abri. Mais il n’y en a peut-être pas autant qu’on le croit.

Parmi les démunis, il faut encore voir le problème des gens qui n’osent pas frapper aux portes. Les retraités qui ont de la peine à joindre les deux bouts. On leur rogne sur le peu qu’ils ont. Ils pensaient avoir un peu plus à la fin de l’année. Ils auront un tout petit peu moins. Ils font leurs calculs. Ils se privent d’un tas de choses. Le peu qu’ils auront, ils le donneront aux autres. Mais ce sont des gens qui n’osent pas aller frapper aux portes. "

-" Souvent, l’aide sociale n’est " généreuse " qu’en théorie. Officiellement, on prétend n’abandonner personne au bord de la route. Mais, en réalité, on dresse des barrières administratives. Une loi " sociale " peut être complètement dénaturée et vidée de son contenu par les règlements d’application administratifs. Par exemple, pour en bénéficier, on exigera que la personne soit installée à Genève depuis tant d’années, etc... "

-" Là, on parle d’une personne étrangère. "

-" Non. Même des confédérés.

La fréquentation du CARE -un lieu où on sert gratuitement des repas- ne cesse d’augmenter, d’une année à l’autre. Elle augmente dans des proportions importantes, alors qu’on diminue les subventions dans le même temps...

D’autre part, le gouvernement affirme que les dépenses sociales augmentent, comme si cela traduisait une amélioration du sort des démunis, alors qu’en réalité cela ne traduit que l’extension de la pauvreté, sans que le sort des pauvres s’améliore pour autant...

Cela ne témoigne-t-il pas d’une indifférence du milieu politique par rapport à la situation du commun des citoyens ? "

-" C’est l’indifférence de quel milieu politique ? "

-" Le milieu politique dans son ensemble. "

-" A mon avis, c’est l’indifférence du milieu politique législatif. C’est l’indifférence du Grand Conseil genevois.

Le côté sans-abri, le côté misère, un député au Grand Conseil ne connaît rien de tout ça... "

-" Cela ne démontre-t-il pas à quel point le milieu politique est coupé de la population ? "

-" Je vais vous citer un cas, relatif au milieu politique.

Le train de vie des politiciens

Cela s’est passé à l’époque des promotions scolaires, dans la commune de Lancy. Chaque conseiller municipal a touché un bon, pour une bouteille, une boisson, un repas et un café. J’étais avec un conseiller municipal d’un parti de droite. C’était en fin de soirée. On a vu un conseiller administratif -donc un membre de l’exécutif communal- se lever, tout près de nous. Il prend, dans sa poche, une poignée de bons. Il en avait de toutes sortes. Il a trié. Il en a pris un. Il l’a remis dans sa poche. Et il s’en est allé. Alors, en cœur, avec l’autre conseiller municipal, on lui a demandé : " T’aurais pas une bouteille pour nous ? " On attendait plusieurs personnes, qui allaient venir. Il nous a répondu : " Ah non ! Non ! Non ! Non !... "

Alors, lui, il a le droit de se servir dans son paquets de bons, mais pas nous... "

-" Comment se fait-il que ce conseiller administratif ait pu s’approprier tous ces bons ? "

-" Parce qu’il est conseiller administratif. Ce sont eux qui les distribuent...

Dans une commune, on vote un budget, mais les conseillers administratifs disposent d’une marge de manoeuvre pour certaines choses. Pour des soumissions de travaux, pour des dépassements de budget...

Parfois, les conseillers municipaux doivent voter des dépassements de crédits, pour des travaux déjà effectués. On est mis devant le fait accompli et on serait mal venu de voter non...

A l’Etat de Genève, c’est presque pareil. On devrait exiger, de la part des conseillers d’Etat, la transparence sur leurs défraiements.

On ne veut pas seulement connaître leur salaire précis. Mais aussi toutes les indemnités qu’ils ont à côté. Leurs possibilités de manoeuvre. Le fait qu’ils ont des bons pour les taxis. Sur quel budget ça va ? A combien cela se monte-t-il, par année ?

Il y a des retraités et des invalides qui feraient des bonds énormes, s’ils voyaient les facilités que certains ont...

Ce sont nos élus, d’accord, mais il y a là quelque chose à réformer. "

-" Un conseiller d’Etat ne devrait-il pas être payé au tarif du revenu minimum, en sorte de s’identifier aux moins bien lotis de la société et être personnellement motivé pour améliorer leur sort ?

C’est comme ces syndicalistes dont le salaire est un multiple du minimum de la Convention collective de travail du secteur dont ils sont censés s’occuper... Ils n’ont plus rien de commun avec les trimardeurs qu’ils prétendent représenter.

En raison de tous les privilèges dont bénéficient les élus, ils ne parviennent plus à s’identifier aux moins bien lotis. "

-" C’est vrai.

Mais ce sont souvent des gens qui travaillent énormément. "

-" Davantage qu’une serveuse de bistro ou qu’un ouvrier de chantier ? "

-" Probablement autant. Un conseiller d’Etat travaille toute la semaine, parce qu’il a rarement des vacances. Parfois, il travaille jusqu’à 23h00, minuit...

J’ai posé la question à Micheline Calmy-Rey, la cheffe du Département genevois des finances. Elle fait des journées de quinze à dix-huit heures. Alors, où est la vie privée, la vie familiale, là-dedans ?

Je ne sais pas comment ils s’organisent. Certains comptent, dans leur temps de travail, les inévitables réceptions, discours, etc...

Alors, trop payés, difficile à dire... "

-" Considérons le résultat. Il n’est pas brillant... "

-" Cela devrait être un sacerdoce. Ils se sont engagés. Cela devrait être par conviction. Qu’on ait une compensation financière, c’est normal. Mais c’est par conviction qu’on devrait faire ça.

Quand je me suis engagé, pour l’élection du conseil municipal de Lancy, c’était par conviction. Je pensais que je pourrais apprendre quelque chose, faire quelque chose.

Ce n’est pas le petit jeton de présence qu’on reçoit, et dont on transmet la moitié au parti -ça dépend des partis- qui nous indemnise beaucoup.

Dans la vie associative -président, secrétaire d’une association, d’un club de foot local, etc...-, on n’a aucun défraiement, si ce n’est un ou deux repas par année et une bouteille de temps en temps. Cela, c’est vraiment du bénévolat. "

-" Ce qui est sidérant, M. Zehfus, c’est de constater que vous défendez les conseillers d’Etat " socialistes ". Vous êtes prêt à leur trouver toutes les excuses ; alors que s’ils n’avaient pas été élus et que le même discours était tenu par un libéral, vous ne manifesteriez aucune indulgence pour le libéral. "

-" Cela, c’est juste. "

-" Vous diriez : " Ce sont des gens de droite ! Mais regardez-les ! Ce cynisme ! Ces raisonnements de comptables ! Ce mépris des pauvres ! Cette indifférence par rapport à l’injustice sociale ! Et puis cette politique qui, de toute façon, ne fait qu’aggraver le problème qu’elle prétend résoudre ! "

-" Vous avez raison, là. "

-" Donc, vous reconnaissez succomber à l’esprit de parti, au lieu de considérer lucidement ce qui, en fait, est une trahison.

Alors, comment se fait-il que la base du parti socialiste se mette toujours à la remorque de Tartufes ? "

-" Des pharisiens. "

-" Vous dites que vous avez adhéré au parti socialiste par conviction.

Pourquoi les gens de la base, comme vous, ne disent-ils pas : " Nous ne sommes pas d’accord d’assister passivement à de tels revirements. Nous ne sommes pas d’accord de constater passivement que, finalement, vous vous êtes servis du parti pour vous faire élire ; vous vous êtes servis des militants du parti pour promouvoir votre petite carrière d’opportunistes. Ils ont sacrifié des centaines ou des milliers d’heures à l’action militante. Vous leur avez fait signer des pétitions, distribuer des tracts, récolter des signatures à l’occasion des référendums, pour vous faire mousser devant les médias. Et puis, à peine élus -grâce au soutien du parti, grâce à l’engagement bénévole des militants... Au bout du compte, vous n’avez pas cessé de vous foutre de nous ! " ? "

-" C’est juste.

Mais, pour dénoncer, il faut avoir des actes, des faits. Il ne faudrait pas seulement ouvrir une fois la gueule, dans une assemblée générale, pour se la faire fermer. Il faudrait accumuler des témoignages, des preuves, et aller plus loin.

Au parti socialiste, je suis un cochon de payant, pour ma cotisation, et puis c’est tout...

Plus on discute et plus je me demande : " Mais qu’est-ce que je fais dans cette formation politique, au Conseil municipal de Lancy ? " Si je passais dans un parti de la droite modérée, cela reviendrait au même. Si je passais au parti démocrate-chrétien ou au parti radical, cela reviendrait carrément au même...

Au parti socialiste, il y a des revirements, on prêche le faux pour savoir le vrai, on promet et on ne tient pas parole, on change...

Plus on réfléchit là-dessus... Ce serait à dégoûter de la politique. A moins d’être un arriviste et d’en faire son gagne-pain. "

Loyauté de la police

-" On a souvent le sentiment que la police s’identifie aux riches et qu’elle exerce une sorte de répression étatique sur les pauvres.

La loyauté de la police va-t-elle à la couche privilégiée de la société ? Va-t-elle au gouvernement parce que c’est le gouvernement -même s’il bafoue les droits légitimes des citoyens ? "

-" Non. Pas du tout. "

-" Le milieu politique est vomi par la population. Quand vous discutez avec le commun des citoyens, il vous dit : " La politique, c’est de la merde ! Les politiciens sont des escrocs ! "

-" J’ai toujours entendu ça... "

-" Ils n’ont pas beaucoup de légitimité à revendiquer, parce que ceux dont ils se réclament les renient.

Donc, on peut imaginer une situation insurrectionnelle dans laquelle ces politiciens, pour se maintenir au pouvoir, font appel à la police : " Matraquez cette racaille ! Tirez des balles en caoutchouc ! Arrosez-les de gaz lacrymogène ! "

-" On n’a pas de balles en caoutchouc...

On a vu le cas extrême, à Berne, où de jeunes agriculteurs ont été arrosés par des jets d’eau mêlée de gaz, qui leur ont causé de graves brûlures, alors qu’ils manifestaient démocratiquement.

Mais à Genève, on n’a encore pas vu cela. "

-" Avez-vous le sentiment que, dans une situation insurrectionnelle, en se rendant compte que la population, dans sa très grande majorité, rejette le gouvernement, la police s’allierait au peuple ; ou pensez-vous que la loyauté de la police ira aux politiciens, quels que soient les ordres donnés pour sévir contre la population ? "

-" Là, on en revient au problème du budget. On attaque la fonction publique. On attaque les policiers. A mon avis, c’est un danger.

En attaquant la police, on démotive. La police ne va pas se démobiliser, mais elle se démotivera totalement.

Changer de camp... On ne peut pas changer de camp.

Mais les politiciens n’ont pas compris qu’ils ont besoin de la police comme institution. "

-" Vous n’avez pas répondu à la question.

La question est de savoir, dans une situation insurrectionnelle, si la loyauté de la police ira au peuple ou si elle ira au pouvoir politique.

Un gouvernement corrompu et discrédité peut-il acheter la loyauté de la police genevoise en augmentant les salaires ? On augmente vos salaires et, quand on vous dit de matraquer, vous matraquez. Quand on vous dit de tirer, vous tirez sur qui on vous dit de tirer... "

-" Pour moi, c’est de la science fiction, cela... C’est un scénario qui n’est pas possible. "

-" Pourquoi n’est-il pas possible ? "

-" Cela ne jouerait pas, vis-à-vis de l’ensemble de la population. On est encore -heureusement !- un Etat démocratique.

Pendant les manifestations contre l’Organisation mondiale du commerce (OMC), à mon avis, la police et la gendarmerie se sont comportées d’une manière exemplaire.

Ils se sont fait jeter des cailloux, mais ils n’ont jamais reçu l’ordre de charger -à part devant le Palais des Nations, où ils ont évacué des gens. Le chef du Département et l’état-major ont demandé qu’on ne réponde pas aux tirs de cailloux.

Par contre, les casseurs ont cassé des vitrines de banques, ils ont dévasté des Mac Donald, ils ont cassé les vitrines de petits commerçants, ils ont cassé des voitures en stationnement... "

-" M. Zehfus, il ne s’agit pas de justifier le saccage d’un commerce ou la casse d’une voiture.

Supposons qu’à l’occasion d’une manif de ce genre -une manif qui réunisse dix mille personnes, par exemple-, la population décide : " On va à l’Hôtel-de-Ville et on se débarrasse des politicards ! "

Il y a déjà eu, dans l’histoire de Genève, des situations analogues. Au 19ème siècle, à l’occasion d’une révolution, les députés du Grand Conseil genevois se sont faits virer en masse : " Dehors ! On vous a assez vu ! "

-" J’aurais bien aimé le voir... "

-" C’est une question fondamentale : la loyauté de la police va-t-elle à l’ensemble des citoyens -y compris les plus pauvres, y compris les SDF-, ou la police estime-t-elle que son rôle est de défendre les plus riches, même en réprimant les pauvres pour les empêcher de se révolter ? "

-" Non. Je crois que je suis catégorique. La police servira le citoyen, mais pas le plus riche.

Mais nous sommes encore hiérarchisés. Nous obéissons à notre état-major. Il aura l’intelligence de servir le citoyen. Parce que, dans le cas contraire, il y aura peut-être une révolte au sein de la police... "

-" Pouvez-vous concevoir une situation où l’état-major de la police refuserait d’obéir après avoir reçu, du pouvoir politique, l’ordre de réprimer des manifestants qui investiraient le gouvernement ? "

-" Je ne le conçois pas.

On n’est pas dans la Grèce des colonels. On n’est pas au Chili de Pinochet. "

-" Qu’est-ce que vous ne concevez pas ? "

-" Je ne conçois pas qu’on soit mobilisé contre... Pour moi, c’est de la science fiction. "

-" En 1932, l’armée suisse a tiré sur la population genevoise. On les a fait venir depuis Lausanne, dans le but de réprimer le peuple. On leur a distribué des munitions réelles, en leur disant que la révolution avait éclaté à Genève. Ce n’est pas de la science fiction... "

-" C’était de jeunes recrues. A l’époque, c’était encore des gens qui obéissaient.

Faites venir des recrues pour contrôler une manifestation, de nos jours... On est à une autre époque. Les gens n’obéissent plus. "

-" D’accord. Mais la question demeure la même et vous n’y avez toujours pas répondu... "

-" Je réponds...

Réprimer un tel mouvement populaire, c’est comme vouloir soigner une jambe gangrenée jusqu’à la hanche... Il y a un moment où on coupe la jambe.

Ce n’est pas possible. C’est un scénario qui n’est pas possible. Je ne conçois pas qu’on puisse donner des ordres comme ceux-là.

Un problème social de ce genre est l’aboutissement de toute une politique qui a été mal conçue.

On a quand même des élections tous les quatre ans. "

-" Mais ce sont des élections où on remplace des ripoux " de droite " par des ripoux " de gauche ". Le résultat des élections, on le voit...

Les citoyens sont, à chaque fois, bernés, trahis. A chaque fois, on leur a menti, on les a méprisé, on leur dit n’importe quoi. Voilà bientôt vingt ans que " nous sommes en vue de la sortie du tunnel ! "...

La démocratie, là-dedans, ne devient-elle pas du pur formalisme ? "

-" La démocratie, c’est toute mon éducation. Depuis l’école, l’instruction civique, jusqu’à mon engagement politique. Au moins, on peut choisir. On peut choisir des Tartufes. Contrairement à la dictature, qui nous les impose, et qui muselle les opposants.

Je crois qu’il vaut mieux un système où on peut encore dire quelque chose. "

-" On peut imaginer un système dans lequel il n’y aurait pas d’élections, mais on vous laisserait dire tout ce que vous voulez. On s’en ficherait ; on n’en tiendrait pas compte. Les syndicats seraient vendus au patronat. Les médias, contrôlés par les milieux financiers, passeraient sous silence l’injustice sociale, flattant les politiciens au lieu de dénoncer leur corruption, n’évoquant les questions politiques qu’à propos de la construction d’un parking, et assommant le public avec des informations insignifiantes sur la vie privée des stars du show-business.

En quoi ce système serait-il fondamentalement différent de la " démocratie " que nous connaissons ? "

-" Je crois qu’on a perdu cette notion de servir. On est rentré dans l’ère fric. En sport, le fric a tué le sport. Le fric tue tout. "

-" Le fric n’a-t-il pas tué la démocratie ? "

-" Le fric tue la démocratie, c’est vrai. Je le crois. C’est sûr. "

Propos re