Lunité 731 japonaise de guerre biologique
Dès avant la Seconde guerre mondiale, les Japonais ont mis au point des armes biologiques, pour sen servir contre les Chinois qui résistaient à leur occupation de la Mandchourie.
Des expériences atroces ont été effectuées, par lArmée japonaise, sur des prisonniers -chinois, russes, américains- et sur des populations entières.
Cest lhistoire de lunité 731 de larmée impériale japonaise de Kwantung, en Mandchourie.
Après la capitulation du Japon, en 1945, les responsables de ces crimes de guerre ont bénéficié de la protection des services secrets américains, en échange des informations résultant de leurs expériences.
LArmée américaine redoutait déjà une guerre avec lUnion soviétique et préférait garder secret ce quelle apprenait des scientifiques japonais en matière de guerre biologique.
Au cours de la guerre de Corée, lArmée des Etats-Unis, conseillée par les criminels de guerre japonais quelle avait protégés, a lancé des attaques biologiques contre les régions occupées par les troupes communistes.
Les débuts flatteurs dun savant fou japonais
Né le 25 juin 1892, Shiro Ishii a suivi des études de médecine à lUniversité impériale de Kyoto, au Japon. Ensuite, il sest engagé dans la Garde impériale, en qualité de chirurgien militaire.
A partir de 1924, Shiro Ishii sest spécialisé dans la recherche bactériologique, la sérologie, la médecine préventive et la pathologie.
En août 1930, après un voyage détude en Europe, de retour au Japon, Shiro Ishii a été promu commandant et a fait partie du Service de la prévention des épidémies de la nouvelle Ecole de médecine de lArmée quon venait de construire à Tokyo.
En 1931, Shiro Ishii a inventé un filtre à eau révolutionnaire capable de débarrasser une eau croupie de tous ses bacilles. Après quelques perfectionnements, ce filtre devait être adopté, en 1936, par lArmée et la Marine japonaises.
Travaux secrets
Couvert par ses supérieurs hiérarchiques, Shiro Ishii sest alors mis à étudier les bacilles les plus dangereux, en secret et sous couvert de ses recherches relatives à la prévention des épidémies et à la filtration de leau.
Pour mieux assurer le secret de ses nouvelles expériences, il a décidé dinstaller un laboratoire en Mandchourie, que le Japon occupait depuis septembre 1931.
Laboratoire en Mandchourie
Cest ainsi que Shiro Ishii a fondé un laboratoire dans les faubourgs de la ville de Harbin, dont la population comptait alors deux cents quarante mille Chinois, quatre-vingt-un mille Russes et quatre mille sept-cents Japonais.
Le premier laboratoire était installé dans une ancienne fabrique de sauce de soja. Cette installation a été déterminée par le quartier général de larmée japonaise de Kwantung, qui occupait la Mandchourie.
Le témoignage du prince Mikasa
Dans ses Mémoires, le prince Mikasa, de la famille impériale du Japon, écrivait : « Jai appris dun jeune officier -et le choc a été dautant plus grand quil avait été mon condisciple lorsque je suivais mes cours dofficier- quil avait utilisé comme mannequins, pour sentraîner à la baïonnette et afin daugmenter la puissance de son coup de pointe, exclusivement des prisonniers vivants. On ma également montré des films où des trains de marchandises et des camions transportaient de grandes quantités de prisonniers de guerre chinois vers la plaine de Mandchourie ; ils allaient y servir de sujets vivants dans les expériences sur les gaz toxiques. Un médecin militaire de haut grade, qui a pris part à ces expériences, ma confié quavant cette époque, lorsque Lord Lytton et son groupe arrivèrent pour enquêter, au nom de la Société des Nations, sur lincident mandchou, on essaya de donner, aux membres de ce groupe, des fruits contenant des bacilles de choléra, mais lopération ne réussit pas. »
Lascension de Shiro Ishii
Shiro Ishii avait pour objectif de mettre au point une arme bactériologique offensive. Il se faisait affecter les meilleurs chercheurs du Laboratoire pour la prévention des épidémies de Tokyo.
Après deux ou trois années dactivité, les effectifs de lunité de Shiro Ishii sélevaient à trois cents personnes, dont une cinquantaine de médecins.
Peu avant 1936, lunité de Shiro Ishii sest installée en pleine ville de Harbin, dans un immeuble de deux étages. Shiro Ishii avait alors déjà construit et expérimenté une bombe biologique. Le nombre de ses collaborateurs a augmenté pour atteindre le millier.
Le 1er août 1936, Shiro Ishii a été nommé officiellement chef de lunité quil avait créée. Ce nest quà partir de 1941 que cette unité a été désignée par le No 731.
Le gouvernement britannique décide détudier la guerre bactériologique
A la fin de 1936, Sir Thomas Inskip, ministre britannique de la Coordination de la Guerre, a demandé la création dun sous-comité qui étudierait la possibilité dentreprendre une guerre bactériologique et les contre-mesures à prendre dans cette éventualité.
Dès lors, ce sous-comité a fourni un rapport annuel sur la question.
Inauguration de Pingfan
En 1938, Shiro Ishii était devenu colonel. Leffectif de son unité est passé à trois mille hommes.
Le 30 juin 1938, larmée de Kwantung a commencé à préparer un nouveau cantonnement pour lunité de Shiro Ishii, à Pingfan, à vingt-quatre kilomètres au Sud de Harbin.
Cette nouvelle installation occupait 3 km2 de terrain. Elle se dissimulait derrière une haute muraille entourée dune douve sèche et surmontée de barbelés électrifiés à haute tension. Elle comprenait environ cent cinquante bâtiments, divers aménagements, un embranchement de chemin de fer, un incinérateur, une centrale électrique, un bâtiment pour les animaux, un insectarium, un grand bâtiment administratif, un terrain dexercices et une construction carrée appelée « bloc Ro ».
Le bloc Ro
Le bloc Ro était carré vu de lextérieur, mais derrière la construction principale se trouvaient deux autres bâtiments : les blocs 7 et 8, où étaient enfermés les cobayes humains.
Le service bactériologique de lunité 731 était divisé en une douzaine de sections dont chacune étudiait, dans léventualité dune guerre, les possibilités de toute une variété de maladies contagieuses : peste, anthrax, dysenterie, typhus, typhoïde, paratyphoïde, choléra, botulisme, brucellose, gangrène gazeuse, morve, grippe, méningite cérébro-spinale, salmonellose, variole, tétanos, encéphalite, tuberculose, tularémie, fièvre hémorragique, etc
On y étudiait aussi les vaccins et le sérum sanguin. On y examinait également les agents propagateurs de ces maladies -surtout les insectes-, de nouveaux produits chimiques toxiques et les effets du froid sur les êtres humains.
Shiro Ishii était particulièrement intéressé par la peste. Lorsque le service No 4 fonctionnait au maximum de sa capacité, il était théoriquement possible de produire trois cents kilos de germes de peste par mois.
Lors de lapogée de lunité 731, la production des bactéries et des bacilles était potentiellement suffisante pour tuer plusieurs fois toute la population de la planète.
Les cobayes humains de Shiro Ishii
On estime que Shiro Ishii a débuté ses expériences sur les êtres humains en 1932. Ses premiers cobayes étaient des prisonniers condamnés à mort et détenus à la prison de Harbin. Par la suite, les victimes étaient également des soldats chinois, des Russes communistes détenus dans le camp dHogoin, des intellectuels, des ouvriers coupables dagitation, ou simplement des individus soupçonnés de « déloyauté », puis, ultérieurement, également des prisonniers de guerre américains détenus au camp de Moukden.
Ces cobayes humains étaient appelés « marutas », ce qui, en japonais, signifie « bûche, bille de bois ». A leur arrivée à lunité 731, on leur attribuait un numéro et ils nétaient plus considérés comme des êtres humains. La plupart avaient entre vingt et quarante ans. Tous semblaient au courant de leur sort.
Dès 1933-1934, Shiro Ishii avait effectué des expériences sur le choléra et la peste, en se servant de prisonniers.
Déjà en 1935, des films avaient été réalisés pour montrer le déroulement de ces expériences aux officiers supérieurs de létat-major de larmée de Kwantung.
Trois mille personnes ont été sacrifiées à Pingfan. Par un judas aménagé dans la porte dacier de chaque cellule, les gardiens vérifiaient létat des marutas enchaînés. Ils voyaient des membres pourris, des bouts dos qui pointaient hors des chairs noires de nécrose. Dautres suaient dans une fièvre atroce, se tordant et gémissant de douleur. Dautres avaient le corps gonflé, dautres étaient squelettiques. Certains étaient couverts de blessures ouvertes ou de cloques.
Quand un détenu survivait à une expérience, il était soumis à une autre, jusquà ce quil finisse par mourir.
Deux cents prisonniers peuplaient ces cellules. Deux ou trois mouraient chaque jour. On se livrait à la vivisection de détenus vivants. Certains ont été bouillis vifs, dautres brûlés au lance-flammes, dautres congelés, dautres ont subi des transfusions de sang de cheval ou même deau de mer, dautres ont été électrocutés, tués dans des centrifugeuses géantes, ou soumis à une exposition prolongée aux rayons X. Des détenus ont été complètement déshydratés, cest-à-dire momifiés vivants. On les desséchait jusquà ce quils meurent et ne pèsent plus que un cinquième de leur poids normal. On étudiait également sur eux les effets du cyanure dhydrogène, dacétone et de potassium. Certains détenus étaient affamés et privés de sommeil, jusquà la mort. Dautres ont été soumis à des expériences de décompression.
Les puces
Afin de répandre la peste, Shiro Ishii a eu lidée de se servir de puces. Pour élever les puces et les nourrir, il fallait capturer et faire se reproduire dénormes quantités de rats, ce qui est devenu la principale activité du « bâtiment des animaux ».
Lunité 731 a mis au point diverses méthodes pour propager les maladies : bombes spéciales, similaires à celles utilisées pour le lancement de tracts ; bombes en papier qui sautro-détruisaient après avoir libéré des rongeurs infectés ; largage de plumes infectées ; contamination de légumes, de chocolats, de gâteaux, bouteilles lâchées au fil des rivières, largage de ballons géants que le vent pouvait transporter dAsie jusquen Amérique, etc
Réaction du G2
Dès 1939, le G2 -service de renseignements de lArmée américaine- notait que : « Les Japonais sefforcent de se procurer des souches virulentes de virus de fièvre jaune en vue dune guerre bactérienne. »
Au début de cette année-là, en février, il y a eu deux tentatives, perpétrées par des agents japonais, dans le but de se procurer des échantillons du virus américain.
La première tentative était due à un jeune médecin militaire japonais. Il sétait adressé au Dr Wilbur Sawyer, directeur du laboratoire de lInstitut Rockefeller pour la recherche médicale. Il était porteur dune lettre dintroduction de lInstitut des maladies infectieuses de lUniversité impériale de Tokyo. On lavait chargé dobtenir le virus tiré de la variété Asibi non modifiée et extrêmement virulente. Le Dr Sawyer a refusé.
La seconde tentative visait à corrompre un technicien de lInstitut Rockefeller pour la recherche médicale. Ce technicien a aussitôt informé la direction de linstitut..
Six mois plus tard, le Dr Yonetsugi Miyagawa, directeur de lInstitut des maladies infectieuses de lUniversité impériale de Tokyo, redemanda officiellement des souches de virus à lInstitut Rockefeller. A nouveau, le Dr Sawyer a refusé.
Des mesures furent prises pour que ce virus, provenant des laboratoires Rockefeller au Brésil et en Colombie, ne tombe pas entre les mains des pays de lAxe.
La peste en Chine
En 1940, Shiro Ishii, devenu médecin général, a déclenché des épidémies de peste en Chine.
Le 4 octobre, des grains de blé et de riz mélangés de puces porteuses de peste ont été disséminé, par avion, au-dessus de Chu Hsien, dans le Chekiang.
Le 27 octobre, des avions japonais ont effectué un raid sur Ningpo et répandu de grandes quantités de riz sur le port. Deux jours plus tard, la peste a éclaté à Ningpo.
Le 28 novembre, trois avions japonais ont largué, au-dessus de Kinghwa, des granules infectés de peste, mais lopération sest avérée un échec, car aucun cas de peste ne sest déclaré dans la ville.
Par contre, des épidémies de peste ont été signalées dans les provinces chinoises de Suiyuan, Ninghsia et Shensi.
Les laboratoires de Porton
Cette même année 1940, la Grande-Bretagne a installé les nouveaux laboratoires dexpérimentation animale du Département médical de Porton. Une poignée de biologistes et de bactériologistes allaient y travailler, sous la supervision du vice-maréchal Peck, de la RAF.
Collecte de renseignements
Dès le début de 1941, les Etats-Unis ont appris que des cultures de peste bubonique avaient été jetées à la mer, par inadvertance, après linondation des laboratoires de luniversité de la ville dOtaru, sur lîle japonaise dHokkaido, ce qui avait entraîné la suspension de la pêche dans la région.
En août 1941, le Service de la guerre chimique de lArmée des Etats-Unis sest adjoint une section spéciale pour la guerre biologique.
Deux mois avant Pearl Harbor, Henry Stimson, le secrétaire dEtat à la Guerre du président Roosevelt, a demandé que soient entreprises des recherches afin danalyser la situation en matière de guerre bactériologique et ses potentialités.
Lattaque de Changteh
A lautomne 1941, un nouveau raid aérien a été effectué par lunité 731 japonaise, contre les Chinois. Des puces infectées ont été larguées au-dessus de Changteh.
Toutefois, les Britanniques ont dabord refusé de considérer ce qui sétait passé à Changteh comme un cas de guerre bactériologique. Peut-être sous-estimait-on les capacités scientifiques des Japonais.
Les Britanniques se préparent à la guerre biologique
En janvier 1942, le Comité de défense du cabinet de guerre de Winston Churchill a pris la décision de préparer des représailles, au cas où lennemi recourrait à la guerre biologique. Deux millions de gâteaux infectés danthrax devaient être fabriqués et largués par avion, si cela devenait indispensable.
Les Américains étudient la guerre biologique
En mai 1942, le président Roosevelt a autorisé la création de la Federal Security Agency. Sous couvert daméliorer la santé publique, cette agence a fondé le Service des recherches de guerre (War Research Service ou WSR), sous la direction du Dr George Merck, pour étudier la guerre biologique.
Le quartier général secret du Service américain de la guerre biologique se trouvait à Camp Detrick -devenu, par la suite, Fort Detrick. Le colonel Murray Sanders y a reçu pour mission de découvrir où en étaient réellement les Japonais, en matière de guerre biologique. Les savants de Camp Detrick devaient également mettre au point des mesures défensives et des mesures de représailles, dans lhypothèse dune attaque biologique japonaise.
Lattaque de Chekiang
En 1942, en Chine, une opération massive a été organisée, par les Japonais, contre la province de Chekiang, au moyen danthrax, de choléra, de dysenterie, de typhoïde, de paratyphoïde et de peste. Plus de cent mille soldats japonais ont massacré un demi-million de Chinois, civils et militaires.
Cette année-là, les Japonais ont effectué une nouvelle tentative pour approcher le laboratoire Rockefeller au Brésil, afin de se procurer le virus de la fièvre jaune.
En août 1942, le général de brigade Masaji Kitano a succédé à Shiro Ishii en tant que chef de lunité 731.
Exemples datrocités commises pendant la guerre du Pacifique
Le jugement du Tribunal militaire international pour lExtrême-Orient mentionne, parmi de très nombreux autres crimes commis par les forces japonaises, les exemples suivants : « La vivisection était pratiquée, par les officiers médicaux japonais, sur les prisonniers tombés entre leurs mains. Il y a également eu des cas de damputations de prisonniers par des Japonais qui nétaient pas officiers médicaux. En plus des incidents mentionnés ci-dessous, dautres corps amputés de captifs morts ont été découverts dans des circonstances indiquant que la mutilation avait eu lieu avant la mort.
Il a été prouvé quà Khandok un prisonnier de guerre, décrit « en bonne santé et pas blessé », a été traité comme suit : « Lhomme était attaché à un arbre, devant le Hikari Kikan Office. Un médecin japonais et quatre étudiants en médecine japonais se tenaient autour de lui. Ils lui ont dabord arraché les ongles des mains, puis il ont ouvert sa poitrine et retiré son cur, sur lequel le médecin a fait un exposé pratique. »
Lagenda capturé dun Japonais -apparemment un officier-, mentionnait un incident survenu sur lîle de Guadalcanal : « 26 septembre. Découvert et capturé les deux prisonniers qui se sont échappés, la nuit dernière, dans la jungle, et laissé les gardes de la compagnie les garder. Pour les empêcher de senfuir une seconde fois, on leur a tiré dans les pieds, au pistolet, mais il était difficile de les atteindre. Les deux prisonniers ont été disséqués, alors quils étaient encore vivants, par lofficier médical Yamaji et leurs foies ont été retirés, et pour la première fois jai vu les organes internes dun être humain. Cétait très instructif. »
Murray Sanders
A Camp Detrick, promu lieutenant-colonel, Murray Sanders dirigeait toutes les recherches de bactériologie, de virologie, de médecine, de pharmacologie, de physiologie et de chimie. Les Américains coopéraient avec les Canadiens et les Britanniques, échangeant leurs informations.
Un projet qui tombe à leau
Depuis mai 1944, lunité 731 se préparait à fournir des armes bactériennes à lArmée japonaise, en vue du conflit dans le Pacifique.
Un détachement dassaut sélectionné par Shiro Ishii devait arroser, avec des bacilles de la peste, la piste denvol de lîle de Saipan, dont les Américains venaient de semparer. Mais le navire qui transportait le détachement de Shiro Ishii a été coulé par un sous-marin américain.
Les Alliés commencent à salarmer
Ce nest quau début de 1944 que les services de renseignement alliés ont vraiment tiré la sonnette dalarme auprès de leurs gouvernements.
Aux Etats-Unis, Howard Cole, le chef du Service de la guerre chimique (CWS) sest mis à échanger des informations avec son homologue britannique de Porton.
Les Japonais étaient soupçonnés de mener une guerre bactériologique sur la zone frontière entre la Chine et la Birmanie. Au centre de ces efforts se trouvait lInstitut Pasteur de Rangoon. Des prisonniers, détenus dans les cellules du sous-sol des douanes de Rangoon auraient servi à des expériences.
Le 14 février 1945, le secrétariat dEtat à la Guerre des Etats-Unis a envoyé un avertissement urgent à tous les généraux pour les mettre en garde contre la possibilité que les Allemands et les Japonais recourent à la guerre bactériologique.
Nouveaux projets de Shiro Ishii
En février 1945, après la conquête dIwo Jima par les Américains, Shiro Ishii a proposé de contre-attaquer en se servant de ses bactéries. Son plan a été rejeté par le médecin général Hiroshi Kanbayashi, parce quil naurait plus rien changé à la situation.
Shiro Ishii est alors retourné en Mandchourie, où sa famille la rejoint, après le bombardement de Tokyo du 10 mars 1945.
En prévision des grandes batailles censées suivre un débarquement américain au Japon, Shiro Ishii sest lancé dans la « production » dun milliard de puces porteuses de bacilles de la peste. Il a également préparé le déménagement de lunité 731 en Corée.
A cette époque, la révolte dune soixantaine de marutas sest achevée par le gazage des révoltés. Il a fallu environ une heure pour les tuer tous.
Les bombes à bacilles
Au moins de mai 1945, grâce aux carnets de note de deux prisonniers japonais, les Alliés apprirent lexistence de « bombes à bacilles », « un très grand secret militaire », une arme expérimentale dont les objectifs désignés étaient les réservoirs deau, les animaux et les hommes.
Les rapports saccumulaient et se recoupaient.
Destruction de Pingfan
Le 9 ou le 10 août 1945, après l'invasion de la Mandchourie et de la Corée par l'Armée soviétique, larmée japonaise de Kwantung a été prise de panique. Son commandant, Yamada, a ordonné la destruction des unités 731 et 100.
Tous les marutas ont été tués. Six cents travailleurs locaux ont été exécutés à la mitrailleuse.
Une brigade de sapeurs a fait sauter le quartier général de Pingfan. Après avoir effacé les preuves de ce qui sétait passé là, le personnel de Pingfan a été évacué en Corée, au Sud de Séoul. Chacun avait reçu une dose de poison, afin de pouvoir se suicider en cas de capture par les Soviétiques.
Mesures de précaution
A la mi août 1945, Shiro Ishii a rassemblé environ deux mille membres de lunité 731, pour les évacuer vers le Japon, en leur recommandant de ne jamais parler à personne de leur passé militaire et de se séparer sans essayer de reprendre contact entre eux.
Dès lannonce de la fin de la guerre, les autorités japonaises ont ordonné la destruction des moindres traces qui pouvaient subsister de la guerre biologique et qui pouvaient prouver quelle avait bien eu lieu.
Arrivée de Murray Sanders au Japon
Avant même la signature, par le Japon, de son acte de capitulation, le lieutenant-colonel Murray Sanders, de Camp Detrick, a débarqué à Yokohama avec une équipe de spécialistes. Il devait se procurer tous les renseignements possible sur Shiro Ishii et la machine de guerre biologique des Japonais.
Dès son arrivée, il a été abordé par un homme qui sest présenté comme linterprète choisi pour lui. Cet homme, le Dr Naito, était lieutenant-colonel de lunité 731. Il savait qui était Murray Sanders et proposait ses services afin de lespionner.
Mais le Dr Naito figurait aussi sur la liste des personnes recherchées par Murray Sanders et le G2 de lArmée américaine. Murray Sanders a demandé à Naito de laider à contacter dautres savants japonais.
Feignant de vouloir aider Murray Sanders, Naito renseignait les membres des unités 731 et 100 sur les résultats de ses recherches et lorientation générale des enquêtes.
La politique de MacArthur
Le 2 septembre 1945, le Japon a signé sa capitulation sans condition, sur le croiseur Missouri, dans la baie de Tokyo. Le représentant du Japon, le ministre des Affaires étrangères Mamoru Shigemitsu, était accompagné par le général Yoshijiro Umezu, qui avait commandé larmée de Kwantung et aidé lunité 731 à accomplir sa tâche.
Le général américain MacArthur était nommé Commandant suprême des forces alliées de la région du Pacifique.
Dans la pratique, MacArthur devenait le souverain du Japon. Sa politique visait à gouverner par lintermédiaire de lempereur Hiro Hito, en sorte que celui-ci transmette ses directives au peuple japonais. Ainsi, lempereur du Japon na-t-il pas été considéré comme un criminel de guerre.
MacArthur voulait également transformer le Japon en un état démocratique ; un bastion contre lexpansionnisme soviétique -car la Guerre froide menaçait déjà.
Le pacte honteux
Par lintermédiaire du Dr Naito, le lieutenant-colonel Murray Sanders, qui poursuivait son enquête au Japon, a obtenu toute une liste de noms de membres de lunité 731. Shiro Ishii y figurait. Pour Murray Sanders, il sagissait, désormais, de retrouver tous ces scientifiques japonais. Une étude, remise par le Dr Naito, mentionnait diverses expériences bactériologiques. Murray Sanders a demandé au Dr Naito si, dans leurs expériences, les Japonais avaient utilisé des cobayes humains. Le Dr Naito a juré que non.
Murray Sanders sest alors précipité chez MacArthur.
Murray Sanders voulait pouvoir promettre au Dr Naito que les forces doccupation américaines du Japon ne poursuivraient pas comme criminels de guerre ceux qui étaient impliqués dans la guerre biologique. Cette mesure devait favoriser la collecte des renseignements. Les savants japonais pourraient ainsi renoncer à la clandestinité. MacArthur a donné son accord.
Quelques semaines plus tard, Murray Sanders a appris que le Dr Naito lui avait menti en niant lutilisation de cobayes humains par les Japonais. Informé à son tour, MacArthur a néanmoins maintenu son accord de ne pas poursuivre les savants impliqués dans la guerre biologique.
Jusquà la fin de 1945, Murray Sanders a fait la connaissance des principaux responsables de la guerre biologique japonaise et il a pu les interroger. Il savait que les Japonais avaient mis au point des bombes à bacilles, mais nul navouait lutilisation de cobayes humains.
Après avoir passé dix semaines au Japon, Murray Sanders est retourné aux Etats-Unis. Il avait contracté la tuberculose.
Les témoignages saccumulent
Par la suite, lorsque les savants japonais, constatant quils bénéficiaient effectivement de limpunité, se sont mis à avouer les expériences effectuées sur des cobayes humains, MacArthur et ses collaborateurs immédiats ont décidé de garder le secret.
Pourtant, dès janvier 1946, des révélations ont fait état des expériences menées par lunité 731 sur les prisonniers américains, à Moukden et Harbin.
Cette année-là allait se tenir le procès international des criminels de guerre japonais. Léquivalent du Tribunal de Nuremberg, mais à Tokyo.
Parmi leurs prisonniers japonais, en Mandchourie, les Soviétiques avaient capturé le commandant Tomio Karasawa, chef de la production bactérienne à lunité 731 de Pingfan. Karasawa a révélé aux Soviétiques presque toute létendue des crimes de guerre japonais.
Enquêteur manipulé
Arvo T. Thompson, successeur de Murray Sanders au Japon, a interrogé Shiro Ishii entre le 17 janvier et le 25 février 1946. Il voulait tout savoir de ce que savait Shiro Ishii et précisait que ces renseignements ne devaient pas tomber dans les mains des Russes.
Shiro Ishii tentait de se faire passer pour un simple chercheur soccupant de purifier leau et niait que le Japon ait mené une guerre biologique.
Il devait apparaître, par la suite, que le G2 de lArmée américaine et Shiro Ishii sétaient entendus pour saboter lenquête des services de Camp Detrick. Le G2 apprenait la vérité de Shiro Ishii, mais cette vérité devait demeurer ignorée dArvo Thompson.
Le Tribunal militaire international pour lExtrême-Orient
Le procès international des criminels de guerre japonais sest ouvert, à Tokyo, en 1946. Il y avait vingt-huit inculpés. Les chefs daccusation couvraient tous les événements commis par les accusés de 1927 à 1945. Dautres procès avaient lieu dans les pays précédemment occupés par larmée japonaise ou attaqués par elle, pour juger des criminels de guerre locaux.
Les Japonais se sont efforcés de dissimuler, aux enquêteurs de la Section internationale des poursuites -chargée de constituer les dossiers daccusation- tous les témoignages relatifs aux atrocités commises par eux dans le domaine des guerres biologique et chimique. Néanmoins, la Section internationale des poursuites a pu réunir des preuves suffisantes.
Mais lArmée américaine souhaitait empêcher que les Soviétiques, à loccasion des procès, obtiennent des informations sur les expériences japonaises.
Ainsi, non seulement Shiro Ishii et ses acolytes nont jamais comparu comme prévenus, ni comme témoins, devant le Tribunal international, mais le sujet de la guerre biologique na été évoqué quune seule fois, dans ces procès.
Les verdicts ont été rendus du 4 au 12 novembre 1948.
Relations entre le G2 et Shiro Ishii
Jusquen 1947, Shiro Ishii était régulièrement interrogé par le G2 de lArmée américaine. Il disait tout ce quil savait sur lunité 731 et la guerre biologique. Les Américains ont toujours refusé de le livrer aux Soviétiques, qui voulaient le juger.
Le 27 décembre 1949, MacArthur niait lexistence de cas connus de prisonniers américains sur lesquels les Japonais auraient effectué des expériences, et affirmait quil nexistait aucune preuve dexpériences japonaises sur des êtres humains.
Usine bactériologique américaine
Cette année-là, le secrétaire dEtat américain à la Défense a ordonné la construction, à Bluff, en Arkansas, dune usine destinée à la production en série darmes biologiques. Elle a coûté 90 millions de dollars. Dès lannée suivante, on y fabriqua des bombes chargées de bactéries de rouille des céréales.
La guerre de Corée
Le 25 juin 1950 éclatait la guerre de Corée.
Le 30 juin1950, les chefs de lEtat-major combiné des Etats-Unis ont ordonné la production dagents infectieux et létude des parades quon pouvait leur opposer.
LArmée des Etats-Unis prépare des attaques biologique
Aux Etats-Unis, on a procédé à des simulacres de guerre biologique contre des objectifs militaires et même des villes entières. Du 20 au 26 septembre 1950, deux dragueurs de mines américains ont simulé une attaque de San Francisco. Laérosol utilisé était composé de bactéries jugées inoffensives. Pourtant, au cours des semaines consécutives à cet exercice, on a relevé douze cas de pneumonie, dont un mortel.
En 1951, le président Truman a remplacé MacArthur par le général Matthew Ridgway.
Pour lArmée américaine, la préparation dune guerre biologique était devenue un objectif prioritaire.
Le 5 décembre 1951, un mois avant le début de ce que les Chinois ont appelé « la campagne américaine de guerre biologique en Corée », une dépêche du Telepress de Rangoon, en Birmanie, rapportait que, selon deux généraux américains, Ridgway avait envoyé en Corée les anciens généraux japonais Shiro Ishii, Kitano et Wakamatsu, ainsi quun cargo transportant des germes de choléra, un gaz toxiques, le bacille de la peste et des équipements.
Une note, datée du 21 décembre 1951, indique que le secrétaire dEtat américain à la Défense avait ordonné de tenir prêts à fonctionner les agents pathogènes, les munitions et les supports logistiques nécessaires à une guerre biologique et chimique.
Commission denquête internationale
Dès le début de 1952, Chinois et Coréens du Nord ont accusé les Américains davoir utilisé, contre eux, des armes biologiques. Des avions américains auraient lâché des insectes porteurs de maladies infectieuses. Des insectes porteurs du choléra et de la peste étaient identifiés.
Une commission denquête internationale sest rendue sur place et a même recueilli les déclarations de quatre aviateurs américains capturés, expliquant avoir largué des bombes de bactéries infectieuses. Ces aviateurs allaient se rétracter ultérieurement, après leur rapatriement aux Etats-Unis.
Le rapport de cette commission denquête internationale confirme lutilisation de la guerre biologique par lArmée des Etats-Unis et dénonce le fait quil sagit des méthodes mises au point par les Japonais. Il relève plusieurs visites effectuées par Shiro Ishii en Corée du Sud.
Lentomologiste de Fort Detrick
Cest à lautomne 1953 que Camp Detrick a été rebaptisé Fort Detrick.
Lex-chef entomologiste de Fort Detrick, Dale Jenkins, devait écrire, dans le Military Medecine, que des expériences sur la transmission des maladies par des insectes infectés avaient eu lieu lannée de la fin de la guerre de Corée. Deux mille espèces dinsectes, capables de propager une centaine de maladies humaines, avaient été répertoriées. On pouvait produire, chaque mois, 130 millions de moustiques infectés avec le virus de la fièvre jaune.
A Porton Down, en Grande-Bretagne, on se consacrait presque exclusivement à létude des moyens défensifs contre une attaque biologique.
Alertes à lanthrax
A la suite des attentats du 11 septembre 2001, contre les tours jumelles du World Trade Center, à New York, et contre le Pentagone, à Washington, il y a eu diverses alertes à lanthrax, principalement aux Etats-Unis. On accusait des groupes terroristes de vouloir déclencher des attaques biologiques. Des lettres empoisonnées ont fait cinq morts et contaminé treize personnes, entre le 5 octobre et le 21 novembre 2001.
Quelle sécurité à Fort Detrick ?
Le 21 février 2002, un article du International Herald Tribune révélait les lacunes dans la sécurité de Fort Detrick. Ces lacunes étaient dénoncées par Richard Crosland, un scientifique militaire, qui travaillait avec des cristaux de bacille botulique congelé.
Pendant onze ans, Crosland a tenu un inventaire scrupuleux de ce qui était livré à son laboratoire, mais jamais personne ne sest soucié de le lui demander des comptes : « Vous auriez pu emporter nimporte quoi ! Personne ne vous demandait ce que vous faisiez avec le matériel que vous aviez commandé. »
Un autre scientifique qui a travaillé à Fort Detrick au début de sa carrière raconte quil avait librement accès aux laboratoires les plus sécurisés : « Bio-hazard Level 4 », où on gardait le virus ebola et dautres agents pathogènes. Il explique quil ny avait pas simplement des lacunes dans la sécurité ; il ny avait pas de sécurité du tout
Les procédures nétaient pas différentes, pour les scientifiques étrangers, généralement recrutés en Chine, dans lex-bloc soviétique ou dans dautres pays, à cause de leurs compétences en défense biologique.
Linstitut a tenté de se défendre en affirmant que rien ne prouvait quun vol ait été commis. Selon les officiels, il y avait eu des dysfonctionnement à lépoque de la guerre du Golfe, mais, depuis, tout était rentré dans lordre.
Larticle du International Herald Tribune mentionnait que Fort Detrick était lun des vingt laboratoires américains connus pour détenir la bactérie impliquée dans les attentats à lanthrax.
La piste du bacille
Le 26 février 2002, on apprenait que le suspect No 1, dans laffaire des lettres infectées à lanthrax, était un scientifique qui avait travaillé à Fort Detrick, à lInstitut de recherches médicales sur les maladies infectieuses. Le bacille mortel provenait dune souche mise au point, par lArmée américaine, dans les années 1980. Néanmoins, aucune charge na été retenue contre le suspect No 1.
Officiellement, aux Etats-Unis, trois cents personnes étaient impliquées dans le programme gouvernemental de production de bacille de charbon. Fort Detrick participait à ce programme.
Frank BRUNNER
Sources : The Tokyo judgment, The international military tribunal for the Far East ; Peter Williams, David Wallace, La guerre bactériologique, Albin Michel, 1990 ; International Herald Tribune du 21 février 2002 et Tribune de Genève du 26 février 2002.
... La guerre du Pacifique
Durant la guerre du Pacifique, entre le 7 décembre 1941 et la capitulation du Japon, lArmée japonaise sest comportée conformément aux méthodes quelle pratiquait déjà, précédemment, en Chine.
... LArmée japonaise en Chine
Le sac de Nanking permet de se faire une idée des méthodes utilisées par lArmée japonaise pour occuper et « pacifier » la Chine.