Retenez-moi ... la taxe sociale ... Les causes fondamentales de l'évolution socio-économique

Dans son livre Bajanov révèle Staline, Boris Bajanov conteste les bases scientifiques de la science économique, qu’elle soit marxiste ou libérale :

" Il saute aux yeux que la révolution sociale a été effectuée en Russie à l’encontre de toutes les théories et de toutes les prédictions de Marx.

Les théories de Marx

Dans l’Occident " capitaliste ", ces pronostics avaient aussi été totalement démentis par l’histoire : au lieu de la forte paupérisation du prolétariat, on assistait à une élévation constante et sans précédent du niveau de vie des masses laborieuses (je me rappelai que d’après la célèbre note du maréchal Vauban au roi Louis XIV, en ce temps-là le cinquième de la population de la France ne mourait ni de maladie ni de vieillesse, mais de faim ; je comparai cela avec le début du 20ème siècle et le niveau de vie des ouvriers en Occident).

Et Marx n’avait absolument pas prévu de révolution sociale en Russie, où 85 % de la population étaient représentés par des paysans, petits propriétaires, tandis que les ouvriers n’en représentaient qu’à peine plus de 1 % (en 1921, la population de la Russie soviétique s’élevait à 134,2 millions d’hommes, et les ouvriers de l’industrie n’étaient que 1400000 ; ces chiffres sont extraits de l’histoire officielle du Parti communiste de l’Union soviétique, éditée en 1970, vol. 4, p. 8).

A vrai dire, plus je m’enfonçais dans la théorie marxiste, plus ce galimatias qui voulait se faire pompeusement passer pour une science économique me donnait la nausée.

Adam Smith

Mais il fallait quand même éplucher tout cela, en commençant par Adam Smith qui, dans la seconde moitié du 18ème siècle, poussé par les meilleures intentions, a voulu trouver des bases scientifiques à la science économique.

La tentative était à la fois prématurée et inopportune. Prématurée parce que les méthodes des sciences exactes commençaient seulement à prendre forme, et qu’il était trop tôt pour essayer de les
appliquer à une sphère aussi complexe que le domaine des phénomènes économiques. Elle était inopportune parce que Smith a appliqué à l’analyse des phénomènes économiques non pas ces méthodes des sciences exactes, mais la méthodologie de la philosophie idéaliste allemande de son temps : la dialectique, les noumènes, les phénomènes, etc., d’où ne pouvait découler aucune connaissance scientifique de l’économie.

C’est de ces balivernes philosophiques que Smith a tiré la théorie de la plus-value, fruit grossier et faux des conceptions philosophiques allemandes.

Qu’est-ce qui détermine le prix des marchandises ? Chercher les causes et les conséquences réelles n’est pas une démarche philosophique. Le prix est un phénomène.

Mais d’après la philosophie, il existe une essence interne cachée : le noumène. C’est la valeur. C’est d’elle qu’il faut s’occuper ; elle est déterminée par le travail, le travail physique, dépensé pour la production d’une marchandise (" Pardon, ont rétorqué les observateurs lucides ; c’est faux ; voici mille exemples où il n’en est pas ainsi : la machine qui effectue le même travail ; le prix du diamant qui a été trouvé sans aucun effort au bord de la mer ", etc.).

Alors Smith s’est repris : la valeur n’est pas déterminée simplement par le travail, mais par le travail moyen socialement nécessaire.

Cette théorie, qui se prétendait scientifique tout en étant absolument fausse était remarquable en un point : elle a montré qu’un produit raté de l’esprit humain pouvait coûter des millions de vies humaines. Car l’avorton engendré par Adam Smith s’est mis à vivre sa propre vie théorique.

Ricardo

Smith a été suivi par Ricardo qui a tiré de sa théorie toutes les déductions logiques : si c’est seulement le travail physique, seulement l’ouvrier qui crée des valeurs, comment se forme le capital ? Il est évident que le capitaliste ne paie pas à l’ouvrier le salaire total dû pour son travail et en garde une partie (la plus-value) : c’est l’accumulation de cette partie volée qui crée le capital.

Le marxisme

Par conséquent, a proclamé Karl Marx, tout capitaliste est un voleur et un filou, et tout capital est une richesse volée aux ouvriers ; et les prolétaires de tous les pays doivent s’unir pour reprendre par la force ce qui leur a été volé.

A première vue, il paraît même étrange que tout ce galimatias puisse être considéré comme quelque chose de scientifique.

D’après lui, seules les mains de l’ouvrier créent les valeurs, les choses utiles, les marchandises, et font marcher l’économie.

Et le travail du savant, de l’inventeur, de l’ingénieur, de l’organisateur d’une entreprise ? C’est un travail qui se fait avec le cerveau et non avec les mains. Alors, il ne crée rien, ne joue aucun rôle ? Les hommes ont toujours eu des mains, mais le gigantesque développement du bien-être de la société et des masses n’a été possible que lorsque les cerveaux des savants et des techniciens ont trouvé comment il fallait faire marcher les mains et les machines, pour parvenir à des résultats incomparablement meilleurs.

Or, d’après Marx, si vous ne travaillez pas de vos mains, vous êtes un voleur et un parasite.

Comme tout cela est ridicule ! Tout a été mis la tête en bas dans ces balivernes qui prétendent être de la science. "

Pousser le raisonnement plus loin

Boris Bajanov a bien observé les aberrations des théories économiques -que nos " experts " enseignent toujours dans leurs tours d’ivoire universitaires, ou nous débitent dans les médias-, mais il aurait pu pousser le raisonnement plus loin. (lire Pourquoi un problème est-il un problème ?)

La valeur commerciale réelle

A la question " qu’est-ce qui fait la valeur commerciale d’un produit ? ", les " experts " affirmeront que cette valeur dépend soit de la quantité de travail nécessaire pour le fabriquer, soit de sa rareté -le rapport entre l’offre et la demande. Il s’agit là d’une analyse superficielle, qui se satisfait de l’apparence des choses.

En réalité, la valeur commerciale d’un produit dépend fondamentalement du pouvoir d’achat des clients ; cela quelle que soit la somme de travail exigée pour fabriquer ce produit, et quel que soit le rapport entre l’offre et la demande.

En effet, aucun produit n’a de valeur commerciale s’il ne se trouve personne en mesure de l’acheter. Le fait qu’il existe une demande potentielle pour tel produit ne lui donne pas une valeur commerciale réelle, si cette demande n’est pas solvable.

Par exemple, supposons qu’on veuille vendre une Rolls Royce dans un bidonville. Même si chacun des habitants souhaiterait la posséder et que la demande potentielle est énorme, on ne parviendra même pas à la vendre au prix de la ferraille, puisque même ce prix-là est excessif par rapport au pouvoir d’achat des clients potentiels. De ce fait, dans la pratique, la Rolls Royce n’a aucune valeur commerciale réelle.

De même, supposons que toute la population du bidonville soit analphabète et qu’un écrivain public offre ses services. Chacun est potentiellement un client, mais qui le payera si personne n’a d’argent ?

Le phénomène de l’offre et de la demande ne peut jouer que dans la mesure où à la demande correspond un pouvoir d’achat...

La source du chiffre d’affaires

Le chiffre d’affaires réalisé par une quelconque entreprise résulte du pouvoir d’achat de la clientèle de masse locale.

Ce pouvoir d’achat, l’entreprise le distribue par l’intermédiaire des salaires et des charges sociales. Dans la pratique, on peut dire qu’une entreprise paie les clients dont elle bénéficie.

Peu importe que cette contribution au pouvoir d’achat de la clientèle de masse s’effectue par l’intermédiaire des salaires, des charges sociales, ou d’une taxe sociale perçue sur la vente des produits. L’essentiel est que l’argent aboutisse dans le porte-monnaie des clients. Au bout du compte, c’est de cela que dépend le fonctionnement de l’économie.

Une société primitive

Dans une société villageoise primitive, où l’économie est fondée sur le troc, les produits d’un cueilleur, d’un chasseur ou d’un agriculteur correspondent à un pouvoir d’achat, puisque le surplus dont l’un dispose peut être échangé contre le surplus de l’autre, si l’autre est demandeur pour ce qu’il ne possède pas.

La part de nourriture dévolue aux enfants, aux vieillards et aux invalides équivaut à des " dépenses sociales ". Le fait de prélever cette part sur le produit de la cueillette, de la chasse ou de l’agriculture est, de facto, l’équivalent d’une " taxe sociale ".

Une société dans laquelle on réduit à la famine -ou dans laquelle on tue- les vieillards et les invalides, en leur reprochant d’être " des bouches inutiles ", est une société qui se fixe pour priorité la diminution des " dépenses sociales ".

Petit aperçu d’économie élémentaire

Supposons que l’agriculteur puisse produire davantage de nourriture en un temps donné que ne parvient à en récolter un cueilleur ou un chasseur et que, de ce fait, l’agriculteur dispose de surplus toujours plus considérables susceptibles d’être vendus. Il peut construire un grenier et y accumuler des stocks de grains. Mais pour que ces stocks -ce capital- correspondent à une valeur commerciale réelle, encore faut-il avoir des clients en mesure de les acheter. Si personne ne les achète, ils n’ont pas davantage de valeur commerciale que s’ils n’existaient pas.

L’enrichissement de l’agriculteur peut résulter soit de l’enrichissement de chacun de ses clients -lesquels sont ainsi en mesure d’acheter davantage ou de payer un prix plus élevé-, soit de leur pillage.

Si le pouvoir d’achat des clients s’améliore continuellement et qu’ils achètent toujours davantage de produits agricoles, l’enrichissement de l’agriculteur est potentiellement illimité. La prospérité collective résulte alors de la logique interne de l’intérêt général.

Par contre, si l’enrichissement de l’agriculteur résulte de la paupérisation de ses clients, cet enrichissement est la conséquence d’un problème fondamental. De facto, l’enrichissement de l’un est " subventionné " par les privations imposées aux autres. Il ne correspond pas à une création de richesses, mais à un transfert de richesses des pauvres au riche. Le système atteindra très rapidement ses limites et l’enchaînement des relations de cause à effet le voue à l’anéantissement.

Situation de crise économique

Par exemple, supposons qu’en raison des conditions météorologiques, ou d’un quelconque phénomène naturel, les cueilleurs ne trouvent plus assez de baies et que les chasseurs ne trouvent plus assez de gibier. Non seulement ils ne disposent pas d’un surplus à échanger contre les grains de l’agriculteur, mais ils n’ont pas assez pour vivre. Ils sont, de facto, privés du bien-être auquel ils pouvaient s’attendre, ainsi que de l’amélioration potentielle de ce bien-être.

La logique interne de l’intérêt général voudrait que le " capitaliste " distribue son stock de grains à ses concitoyens momentanément démunis, afin de préserver la prospérité commune en attendant que l’activité économique redevienne normale. Cette distribution
équivaudrait à une sorte de " taxe sociale " sur le chiffre d’affaires réalisé auparavant.

Supposons que, dans ces circonstances, l’agriculteur réagisse comme un spéculateur désireux de tirer profit de la pénurie. Il vend son grain à un prix usuraire, en sorte que ses clients doivent s’endetter. La prochaine saison de cueillette et de chasse devra être consacrée à rembourser les dettes dues à l’agriculteur. Le pouvoir d’achat réel des cueilleurs et des chasseurs sera donc diminué. Si leurs enfants meurent de faim, l’agriculteur perd autant de futurs clients potentiels. Plus il se montre cupide à court terme et plus sa prospérité est menacée à long terme. Plus ses clients se paupérisent et moins il peut leur vendre.

Les victimes de sa cupidité sont d’ailleurs susceptibles de lui flanquer une raclée ou de l’assassiner pour s’emparer de ses stocks de grains. Son comportement aura provoqué une insurrection ou une révolution.

Influence de la logique interne de l’intérêt général

Ce petit aperçu d’économie élémentaire démontre qu’une prospérité économique durable dépend de l’amélioration du pouvoir d’achat de la clientèle de masse. Quand une minorité s’enrichit en paupérisant le plus grand nombre, l’économie creuse sa propre tombe.

Le spéculateur ne s’est pas enrichi parce que le pouvoir d’achat de ses clients s’améliorait, mais parce qu’il l’empêchait de s’améliorer. L’enrichissement de l’un résultait directement des privations imposées à tous les autres.

Le spéculateur privait ses clients de l’amélioration de pouvoir d’achat dont ils auraient dû continuellement bénéficier selon la logique interne de l’intérêt général.

S’il s’était montré solidaire de ses clients, son bénéfice aurait été moindre, mais ses clients se seraient bientôt remis à prospérer au lieu de sombrer dans la misère, et la prospérité commune aurait de toute façon bénéficié à l’agriculteur.
Quand on considère l’histoire de l’humanité, on constate que les civilisations basées sur l’injustice sociale ont toujours fini par s’anéantir à cause de l’injustice sociale, même si l’oppression et la guerre ont permis des succès provisoires. L’injustice sociale était le problème fondamental dont les conséquences finissaient par anéantir la civilisation.

La logique interne de la fiscalité

Dans l’Antiquité, Rome n’exportait quasiment rien. Les importations de l’Italie ne correspondaient pratiquement pas à des échanges commerciaux. Elles résultaient essentiellement des tributs imposés aux nations vassalisées. C’était une économie de pillage.

L’aristocratie romaine accumulait des richesses immenses et accaparait les meilleures terres. La masse du peuple était misérable -quand elle n’était pas esclave. L’opulence des uns était subventionnée par la pauvreté de la multitude.

Fondamentalement, la fiscalité n’a jamais cessé d’être conçue comme un tribut. On finançait les dépenses de l’Etat en dépouillant la masse de la population, en la privant de ce qui aurait pu améliorer son pouvoir d’achat et son niveau de vie.

Cette logique fiscale permettait aux détenteurs du pouvoir d’accumuler des richesses, puisque, le plus souvent, eux-mêmes étaient exemptés d’impôts. Si, d’aventure, les puissants étaient soumis au tribut, ce qu’ils payaient provenait, en fait, de la poche des pauvres pressurés à outrance.

Même quand le budget de l’Etat a prévu des " dépenses sociales ", celles-ci ont toujours été conçues sur le principe de la charité. Elles ne visaient pas à éliminer l’injustice sociale. Elles visaient, tout au plus, à empêcher les pauvres de mourir de faim, en les maintenant néanmoins dans la misère. Ce qu’on appelle " le minimum vital ".

Ainsi, on s’est habitué à trouver " normal " que l’aisance ou le luxe des uns repose sur la pauvreté du plus grand nombre. On en est même arrivé à estimer utopique qu’il puisse en aller autrement. On ne concevait pas que tous puissent prospérer simultanément. On s’est persuadé qu’il fallait nécessairement déshabiller dix Jacques pour vêtir un Paul, de même qu’on s’était persuadé qu’une société ne pouvait pas fonctionner sans l’esclavage.

Il en est résulté cette idée selon laquelle le commun des mortels n’a pas véritablement un droit au bien-être, et que son existence n’a de valeur qu’en proportion du profit qu’on en retire…

Au Moyen-Age, la noblesse s’est enrichie en maintenant la masse du peuple dans une situation proche de la famine. Tout était prétexte à tributs, corvées " bénévoles ", taxes et impôts divers. On allait jusqu’à taxer les fenêtres d’une cabane au fond des bois. Comme d’habitude, l’enrichissement d’une infime minorité était subventionné par la multitude qu’on empêchait de prospérer.

La colonisation obéissait, elle aussi, à une logique de pillage. Les populations colonisées étaient réduites en esclavage ou maintenues dans la misère, tandis que les colons s’emparaient des meilleures terres et s’appropriaient les richesses du pays.

Si les peuples colonisés avaient été traités équitablement et leurs produits payés en
sorte de permettre le progrès social -en d’autres termes, si on avait introduit une taxe sociale sur le chiffre d’affaires, afin de financer l’amélioration continuelle du pouvoir d’achat de chacun-, les produits des colonies auraient coûté un peu plus cher à l’achat, mais une clientèle de masse prospère se serait développée dans les colonies, et les pays colonisateurs auraient bénéficié de cette clientèle dans leurs échanges commerciaux, conformément à la logique interne de l’intérêt général.

La révolution industrielle

Avant la révolution industrielle, les produits manufacturés provenaient de l’artisanat et étaient souvent très coûteux en raison du temps exigé pour les produire. Par exemple, jusqu’à l’invention de l’imprimerie, les livres étaient des produits de luxe. Le pauvre confectionnait lui-même ce qu’il pouvait et n’avait pas les moyens d’acheter le reste. Généralement, pour écouler sa production, l’artisan devait se contenter d’une petite clientèle de nantis.

Lorsque l’industrialisation a permis de produire en quantité énormes ce qu’auparavant les artisans produisaient au compte-goutte, la clientèle de masse était misérable et il fallait donc que les prix soient dérisoires pour qu’on puisse écouler la production. On ne pouvait plus envisager de l’écouler auprès d’une infime minorité de nantis.

Les sociétés industrielles obtenaient leurs matières premières dans les colonies, à des prix dérisoires subventionnés par l’injustice sociale dans laquelle on maintenait les peuples colonisés. Quant aux ouvriers des manufactures, ils étaient exploités à outrance et payés au lance-pierre, ce qui restreignait les coûts de production et permettait ensuite d’écouler cette production à bas prix.

Mais, quand la clientèle de masse est maintenue dans la misère, et que son pouvoir d’achat demeure dérisoire au lieu de s’améliorer, il est évident que la multiplication et l’extension des nouvelles industries diminue sans cesse la part de marché des industries existantes et aggrave la concurrence entre elles, menaçant toujours davantage leur rentabilité et, à terme, leur existence...

Les pays colonisateurs ont commencé par vouloir s’arroger le monopole des ventes dans leurs propres colonies. Ils écartaient, ainsi, les industries concurrentes des autres pays. Chacun considérait ses colonies comme une chasse gardée commerciale. Dans l’Amérique coloniale du 18ème siècle, les colons n’avaient le droit d’importer que des produits en provenance de Grande-Bretagne, ce contre quoi ils se sont révoltés à l’occasion de la " Boston tea party ", en jetant à l’eau la cargaison de thé d’un navire britannique.

Toujours le subventionnement de l’enrichissement des riches par l’appauvrissement des pauvres

Sous la pression des révolutions et de la montée des revendications sociales, le pouvoir d’achat de la clientèle de masse s’est lentement amélioré dans les métropoles, mais la pauvreté est demeurée le lot commun dans les colonies.

Après la Seconde guerre mondiale, les colonies ont obtenu leur indépendance, mais les populations n’ont fait que changer d’oppresseur. Partout, les gouvernements sont tombés sous la coupe d’une oligarchie locale qui faisait perdurer l’injustice sociale pour subventionner sa propre
opulence et exporter les matières premières à bas prix. Les pays industrialisés faisaient d’ailleurs jouer la concurrence entre pays pauvres pour maintenir au plus bas le cours des matières premières.

La rivalité entre le bloc de l’Ouest et le bloc de l’Est a contraint les pays capitalistes industrialisés à consentir d’important progrès sociaux à leurs populations. Il s’agissait de démontrer que le système capitaliste était plus " social " que le système communiste.

Mais l’amélioration du pouvoir d’achat consentie aux pauvres des pays industrialisés était subventionnée par la misère dans laquelle s’enfonçaient toujours davantage les masses du tiers monde. Au lieu de dire " pays en cours de pillage ", on disait hypocritement " pays en voie de développement ", puis, quand ils ont achevé de couler, on a pris l’habitude de les désigner cyniquement comme des " pays émergents "…

Les " trente glorieuses "

Néanmoins, l’amélioration du pouvoir d’achat de la clientèle de masse des pays industrialisés capitalistes a permis un énorme accroissement de l’activité économique entre ces pays. L’essentiel du commerce mondial s’effectuait entre eux. Partout ailleurs, seule l’oligarchie locale était vraiment en mesure de consommer les produits industriels importés.

De même, le plein emploi qu’ont alors connu les pays capitalistes industrialisés était, en quelque sorte, subventionné par l’énorme chômage des pays du tiers monde, quasiment privés d’industrie et dotés d’une infrastructure commerciale archaïque.

Influence des mutations technologiques

Avec la robotique et l’informatique, les emplois ont commencé à disparaître de plus en plus massivement, d’abord dans l’industrie, puis dans tous les secteurs simultanément. De nouveaux secteurs économiques apparaissaient, mais eux aussi se robotisaient et s’informatisaient.

Comme le pouvoir d’achat était essentiellement lié à l’emploi, et que les chômeurs se retrouvaient bientôt dans la misère, la clientèle de masse des pays industrialisés capitalistes s’est paupérisée de plus en plus massivement et ce phénomène s’est aggravé en raison du dumping salarial qui se développait avec l’extension du chômage -sous prétexte de le résorber.

Conséquences de l’injustice sociale

Cette paupérisation massive d’une clientèle naguère prospère a subventionné la concentration, entre quelques personnes, de fortunes gigantesques. Elle a également provoqué une intensification de la concurrence entre les industries, et entre les commerces, dont les parts de marché fondaient à mesure que diminuait le pouvoir d’achat des clients.

Les multinationales ruinaient massivement les PME, tandis que les chaînes de supermarchés ruinaient massivement le petit commerce. On assistait à des faillites en cascades. Ce phénomène de faillites en cascades était hypocritement présenté comme une " modernisation de l’économie ", et les " responsables " politiques s’en faisaient un titre de gloire…

La mondialisation des marchés

La globalisation des marchés -censée favoriser les échanges commerciaux, résorber le chômage et ramener la prospérité-, n’a pas eu d’autre effet que de livrer l’économie mondiale aux géants de l’industrie, de l’agro-alimentaire et de la distribution.

En effet, autrefois, les tarifs douaniers induisaient une augmentation du prix des produits importés et permettaient, par exemple, de maintenir un équilibre des prix entre les produits importés et les produits locaux. On évitait, ainsi, une situation de concurrence déloyale.

Désormais, on peut produire là où les salaires et les impôts sont les plus bas du monde, puis exporter n’importe où, casser le marché local, ruiner les petits concurrents locaux et rafler le pouvoir d’achat qui subsiste localement.

Par exemple, l’agriculteur Philippin qui veut vendre son riz constate que le riz produit par un géant de l’agro-alimentaire américain, et importé jusqu’à la bourgade voisine, est vendu beaucoup trop bon marché pour que lui-même demeure compétitif. Le petit exploitant agricole ne peut plus faire vivre sa famille. Il est voué à la faillite par la suppression des tarifs douaniers, c’est-à-dire la mondialisation des marchés -alors que cette suppression des tarifs douaniers a été présentée comme " un acte de solidarité entre les pays riches et les pays pauvres "….

Au même moment, et par les mêmes moyens, le géant de l’agro-alimentaire ruine le petit exploitant indonésien, brésilien, suisse, etc…

Partout, simultanément, la ruine des petits subventionne l’enrichissement des géants.

Désinformation

Ce phénomène d’anéantissement s’accompagne d’une intense campagne de désinformation : le discours sur " les gagnants " et " les perdants ".

Ce discours vise à culpabiliser la victime, l’humilier, la persuader qu’elle est une
exception, tandis que, pour le plus grand nombre, tout irait pour le mieux. La victime s’imagine qu’elle n’a pas su se montrer " à la hauteur ", qu’elle est " un raté ". Ceux qui pourraient se solidariser avec elle en sont dissuadés. Elle est perçue comme " un canard boiteux ". On poussera le cynisme jusqu’à la dépeindre comme " un profiteur " enfin dépouillé de " ses privilèges "…

La classe moyenne : des pauvres en sursis

Partout, l’oligarchie s’efforce de s’assurer, contre ses victimes, du soutien de ce qu’on appelle " la classe moyenne " -dont les intérêts seraient, soi-disant, préservés par le sacrifice du plus grand nombre. Ainsi, quand l’oligarchie exige, à son profit, la diminution des dépenses sociales ou des impôts, elle affecte de défendre les intérêts de la classe moyenne.

Là encore, ce ne sont que mensonges et illusions, car qu’est-ce que la classe moyenne sinon des pauvres en sursis ? Il suffit d’une restructuration, d’une fusion, d’une faillite, d’une vague de licenciements, pour que la prétendue classe moyenne se retrouve au chômage et soit bientôt réduite au minimum vital…

Qui crée les richesses ?

Quand les " experts " affirment que " les richesses sont créées par les entreprises ", ils flattent les patrons ; mais, d’un point de vue économique, cette affirmation est fausse.

Elle est d’autant plus pernicieuse qu’elle vise à " justifier " la diminution des charges sociales, le dumping salarial et la baisse des impôts. On connaît ce discours patronal : " Il faut diminuer les charges des entreprises afin de leur permettre de créer les richesses dont tout le monde bénéficiera. "

En réalité, comme on l’a vu, les entreprises créent des marchandises, ou proposent des prestations, qui ne valent rien si les clients n’achètent pas la production. La création de richesses ne devient donc effective qu’à partir du moment où un produit a été acheté.

Ainsi, ce n’est pas en créant des produits, mais en distribuant du pouvoir d’achat qu’une entreprise crée véritablement des richesses, puisqu’au bout du compte c’est ce pouvoir d’achat qui rend possible la vente des produits.

Les entreprises parasites

Or, il faut remarquer que la contribution des entreprises au pouvoir d’achat de la clientèle de masse n’est pas équitable.

Certaines entreprises se contentent de parasiter le pouvoir d’achat distribué par les entreprises concurrentes. Dans la pratique, le chiffre d’affaires de ces entreprises parasites est subventionné par les entreprises dont la contribution est équitable.

Par exemple, supposons deux entreprises identiques, dont le chiffre d’affaires est exactement le même. L’un des patrons paie correctement ses salariés, tandis que l’autre pratique le dumping salarial et exploite à outrance son personnel.

Il est évident qu’une partie du chiffre d’affaires de l’exploiteur provient des salaires payés par son concurrent correct et
que le bénéfice de l’exploiteur est donc, de facto, subventionné par le patron correct.

De plus, tout en préservant une marge bénéficiaire confortable, l’exploiteur peut vendre ses produits moins cher que le patron correct. Ce dernier subit une situation de concurrence déloyale et perd ses clients au profit de l’exploiteur. A terme, le patron correct est voué à la faillite.

Ainsi, celui qui contribuait équitablement au pouvoir d’achat de la clientèle de masse disparaît et seul demeure celui qui parasite ce pouvoir d’achat…

Or, cette situation, loin d’être exceptionnelle, est devenue un fait permanent, quasiment de règle dans l’économie actuelle, ce qui se traduit par le phénomène des faillites en cascades et la paupérisation toujours plus massive de la clientèle de masse.

Un parasitisme aux proportions démentielles

On retrouve cette situation de concurrence déloyale entre les multinationales et les PME, entre les chaînes de supermarchés et le petit commerce, entre les géants de l’agro-alimentaire et les petites exploitations agricoles.

Pour un chiffre d’affaires similaire, le géant peut produire à moindre prix que le petit. Ainsi, par exemple, supposons une multinationale dont le chiffre d’affaires est de un milliard et supposons qu’il faille mille PME pour réaliser, ensemble, un chiffre d’affaires équivalent. Les mille PME emploient davantage de personnel que la multinationale. Elles paient davantage de salaires et de charges sociales que la multinationale. Elles contribuent davantage au pouvoir d’achat de la clientèle de masse que la multinationale.

Dans la pratique, la multinationale réalise l’essentiel de son chiffre d’affaires grâce aux salaires distribués par les petits concurrents. La multinationale parasite le pouvoir d’achat de la clientèle de masse.

Ce parasitisme est aggravé par le fait que la multinationale va robotiser et informatiser à outrance sa production, procéder à des licenciements massifs et installer ses usines dans un pays où les salaires sont dérisoires et les impôts quasiment inexistants.

Quand on sait qu’une écrasante proportion du commerce mondial est réalisée par les multinationales, les géants de l’agro-alimentaire, et les chaînes de supermarchés, on mesure l’ampleur de ce parasitisme, et le caractère catastrophique de ses conséquences économiques et sociales.

Quelle fatalité ?

Cette situation n’a rien d’une fatalité. Elle découle des décisions politiques prises par l’oligarchie de chaque pays.

Partout, le peuple a été trahi et l’intérêt général de la population a été délibérément sacrifié par le milieu politique, toutes tendances confondues. Partout, les politiciens ont menti. Partout, les médias ont censuré la vérité et pratiqué la désinformation, en affirmant que cette évolution désastreuse était inéluctable et même souhaitable.

Pour quiconque se donne la peine de raisonner plus loin que le bout de son nez, il ne fait aucun doute que la poursuite de cette fuite en avant ne peut qu’aggraver le désastre.

Ceux qui promettent une " croissance économique " en poursuivant sur cette voie-là témoignent d’un aveuglement et d’une incompétence sans limite, ou d’un cynisme sans bornes.

Leurs prétendues " reprises " et autres " embellies conjoncturelles " bénéficient toujours aux mêmes. Elles résultent soit de la ruine des petits concurrents -dont les géants s’approprient la part de marché avant de continuer de se ruiner entre eux- ; soit de commandes faites à crédit, par exemple par un Etat endetté qui commande des travaux publics dont bénéficient les entreprises du secteur de la construction ; soit du pillage de la masse salariale -suppressions d’emplois et baisse des salaires, le plus souvent au profit des actionnaires. Et d’ailleurs, dans un même article de presse on peut lire que " la reprise se confirme " mais que, simultanément, " les inégalités sociales s’aggravent "… Le journaliste est tellement incompétent qu’il ne remarque pas la contradiction. Bien souvent, sa seule excuse est de citer les propos d’un prétendu " expert économiste " non moins incompétent.

Une fiscalité conforme à la logique interne de l’intérêt général

On peut inverser complètement l’évolution de la situation socio-économique, en adoptant une politique conforme à la logique interne de l’intérêt général.

Il s’agit, essentiellement, d’introduire une taxe sociale sur tous les mouvements financiers et de distribuer le produit de cette taxe à la population, en sorte d’assurer à chacun un pouvoir d’achat en constante augmentation, indépendamment du salaire, de l’assurance chômage, de l’assurance invalidité ou de l’assurance vieillesse. Partout où cette taxe sociale sera instaurée, la prospérité générale sera assurée et l’injustice sociale définitivement éliminée.

Cette taxe sociale contraindra les entreprises à financer le pouvoir d’achat de la clientèle de masse proportionnellement au chiffre d’affaires qu’elles réalisent grâce à lui. Elle aura donc une influence bénéfique, en s’opposant au parasitisme économique. Les entreprises qui vendent beaucoup seront plus fréquemment taxées que celles qui vendent moins.

Mais cette politique d’intérêt général -péremptoirement décrétée utopiste, alors qu’elle est la seule authentiquement réaliste-, l’oligarchie ne veut même pas en entendre parler et les médias à sa botte pratiquent la censure.

On veut absolument nous persuader qu’il n’y aurait pas d’alternative à la fuite en avant et on décide que nous n’avons " pas besoin de savoir " la vérité.

Frank BRUNNER

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