
Le projet de taxe sociale dont il est question est connu depuis plusieurs années du milieu politico-syndical genevois. Chacun sest accordé pour le passer sous silence, dans lespoir quil ne parvienne pas à la connaissance du public.
Les motifs de cette censure tacite sont inavouables et mettent en évidence le mépris témoigné à la population, délibérément empêchée de se faire une opinion par elle-même et de se déterminer librement à propos dun projet qui la concerne au plus haut point.
Il sagit, en effet, de taxer les mouvements financiers, dans le canton de Genève, afin de distribuer le produit de la taxe à la population et assurer à chacun un revenu indépendant du salaire.
Quils viennent des politiciens ou des syndicalistes, les arguments quon entend, pour " justifier " ce boycott, mettent en évidence lincompétence et le cynisme.
Les incompétents
Tout dabord, il y a ceux qui sont incapables de distinguer la " taxe Tobin " -laquelle ne vise que certaines transactions sur les marchés boursiers- de la taxe sociale dont il est question. Quand on leur parle de la seconde, ils sexclament " Ah, mais cest la taxe Tobin ! ", puis ajoutent : " Cela ne peut marcher quà léchelle mondiale, à cause du problème de la fuite des capitaux spéculatifs ! ".
Les moralistes
Il y a ceux qui se posent en moralistes et affectent de rejeter le projet de taxe sociale pour le motif que " les riches " recevraient, comme tout le monde, leur part du produit de la taxe -" scandaleux ! ". Cette attitude équivaut à maintenir délibérément les pauvres dans la pauvreté, sous prétexte de ne pas concéder aux riches la moindre miette provenant dune taxe sociale.
Dans le même registre, certains sopposent au projet de taxe sociale pour le motif que la distribution dun revenu inconditionnel à chacun créerait, chez les bénéficiaires, " une mentalité dassisté ". A en croire ces grands esprits, il y aurait de la dignité à se faire exploiter.
Il est dailleurs révélateur de constater que même quand ils prétendent " faire payer les riches " -que ce soit au moyen dun impôt ou dune taxe quelconques- politiciens " de gauche " et syndicalistes nenvisagent pas, pour autant, de remédier à linjustice sociale, bien quils sefforcent de faire croire le contraire. En effet, ils ne disent pas " On va faire payer les riches pour enrichir les pauvres ! ". Ils se contentent de dire " On va faire payer les riches ! ". Nuance. Il semble que leur idéal soit une société dans laquelle tout le monde serait pauvre, à lexception deux-mêmes, évidemment...
Ces soi-disant " progressistes " sont trop réactionnaires pour concevoir que la terre continue de tourner si les exploités cessent de lêtre. A une autre époque, ils se seraient opposés à labolition de lesclavage -qualifiée dutopiste, voire même dirresponsable-, tout en " revendiquant " une diminution de coups de fouets afin de bien démontrer leurs " convictions de gauche "...
Les paternalistes
Dautres adoptent une attitude paternaliste en déplorant davance que les bénéficiaires de la taxe sociale pourraient dépenser leur argent de telle manière plutôt que de telle autre, ou modifier leur comportement comme ceci plutôt que comme cela... Ils semblent incapables dadmettre quun citoyen soit vraiment libre -y compris libre de ne pas penser " politiquement correct " et de mener sa vie dune manière non conformiste.
Parmi ces paternalistes, on trouve bon nombre dintégristes écologistes -jouissant eux-mêmes dun revenu confortable- et qui sindignent : " Si le pouvoir dachat des pauvres saméliore, ils vont consommer davantage et ça va aggraver la pollution ! ". Comme sil nétait pas plus intelligent de lutter contre la pollution en encourageant les énergies renouvelables, les procédés écologiques et la fabrication de produits non polluants, plutôt quen entretenant linjustice sociale...
Les idéologues
Il y a aussi les " idéologues " " de gauche " qui reprochent au projet de taxe sociale d" humaniser le capitalisme ", voire même -le comble de lhorreur- de " retarder leffondrement du capitalisme ". Ces idéologues spéculent sur linjustice sociale, en espérant quelle leur rapportera des électeurs et des militants syndicaux. Ils sont tout surpris quand les " idiots utiles " se mettent à voter pour lextrême-droite et que celle-ci récolte ce quils avaient cru semer pour leur propre compte...
Souvent, ils invoquent aussi leur blabla internationaliste : " A la mondialisation des marchés, il faut répondre par une organisation mondiale des travailleurs ! ". Leur brillante " stratégie " consiste à noyauter les syndicats afin d" organiser la classe ouvrière " sur des bases idéologiques -les leurs-, en vue dune chimérique grève générale à léchelle planétaire... Ils reconnaissent eux-mêmes que ce " plan génial " na aucune chance de se concrétiser dans un avenir prévisible. Cest de la faute des exploités, qui nen bavent pas encore assez : " La base ne se mobilise pas ! ".
Par contre, ce que ces " idéologues " sont incapables de voir, cest que la classe ouvrière disparaît au rythme des emplois... De plus, il est impossible dorganiser des salariés dont les emplois sont, toujours plus fréquemment, temporaires. Si un tel salarié se met à revendiquer, on se contente de ne pas renouveler sa " mission " la semaine suivante et on le remplace par quelquun de plus docile... Le plan des " idéologues " était peut-être génial en 1830 ou en 1900 mais, de nos jours, il est complètement archaïque, " à côté de la plaque ".
Les pinailleurs
Enfin, il y a les pinailleurs qui mettent en avant des prétendues " impossibilités pratiques " dans la perception dune taxe sur les mouvements financiers, sefforçant de présenter la moindre taupinière comme un obstacle insurmontable. Sans doute ont-ils usé des mêmes " arguments techniques " lorsquil a été question dintroduire la TVA.
Certains pinailleurs reprochent au projet de taxe sociale dêtre trop précis. Ils lui reprocheraient également de ne pas lêtre assez...
Loriginalité du projet
Il nest donc pas inutile de rappeler certains points essentiels, afin de dissiper les malentendus susceptibles dobscurcir le débat.
La taxe Tobin na jamais eu de finalité sociale. Elle a été conçue pour freiner la spéculation. Elle ne vise pas du tout léconomie réelle. Elle vise des capitaux susceptibles de fuir la " zone taxée " et cest pourquoi elle ne saurait fonctionner quà une échelle internationale.
Par contre, la taxe sociale en question a pour seule finalité daccroître systématiquement, et sans condition ni discrimination, le pouvoir dachat de la clientèle de masse locale. Elle vise tous les mouvements financiers sans exception, y compris ceux de léconomie réelle -à la manière dun courtage bancaire ou dune TVA. Son fonctionnement nest donc nullement subordonné à la présence ou non de capitaux spéculatifs. La fuite des capitaux spéculatifs diminue temporairement le produit de la taxe, mais cela nempêche pas du tout le système de fonctionner.
Dautre part, la taxe sociale fonctionne à léchelle locale, précisément parce que son produit est aussitôt distribué à la population locale. Cette distribution, en augmentant le pouvoir dachat de chacun, accroît la valeur de la part de marché de chaque entreprise locale. De plus, les bénéficiaires du produit de la taxe ont égoïstement intérêt à dépenser leur pouvoir dachat localement, puisque cela intensifie les mouvements de capitaux, accroît le produit de la taxe et augmente ainsi la part de chacun...
Ces deux petites astuces -taxer même les mouvements financiers de léconomie réelle et accroître systématiquement le pouvoir dachat de chacun- assurent le fonctionnement de la taxe sociale à léchelle locale, bien que le principe puisse être transposé à nimporte quelle échelle et nimporte où.
Lallocation universelle
On notera que la taxe sociale se distingue également de " lallocation universelle ", avec laquelle on lamalgame parfois à tort. En effet, lallocation universelle -par exemple, celle revendiquée par ATTAC- est une sorte de " revenu minimum " à peine amélioré. Il nest absolument pas envisagé daccroître le montant de lallocation universelle en proportion du produit de la taxation des mouvements financiers.
On relèvera, au demeurant, quen Suisse les comités dATTAC sont noyautés par des politiciens " de gauche " et dextrême-gauche qui la neutralisent de lintérieur. Depuis que se sont tenues les assemblées constitutives, ATTAC na strictement rien fait de concret en Suisse.
Les atouts
Bien que certains -afin déviter den débattre sérieusement- sefforcent délibérément de le présenter comme " un projet parmi dautres ", le projet de taxe sociale est tout à fait exceptionnel de par sa
finalité, sa conception fondamentale et ses conséquences sur lévolution de la situation sociale et économique.
Comme il fonctionne localement, son adoption nest pas subordonnée à un accord international hypothétique -dont on peut prévoir que les négociateurs seraient, à coup sûr, des doctrinaires ultra-libéraux personnellement opposés à une taxation des mouvements financiers et, de ce fait, désireux de faire échouer la négociation...
En Suisse, ce projet pourrait être adopté par référendum ou par initiative populaire, même si une majorité parlementaire est à la solde des spéculateurs internationaux.
Conséquences
En concrétisant ce projet, même à une échelle cantonale, on mettrait un terme définitif à linjustice sociale. Les salariés cesseraient de trembler à lidée de perdre leur emploi et redresseraient la tête. Il ny aurait plus de SDF, ni de sans abri, ni de pauvres. Léconomie locale bénéficiera immédiatement de lamélioration du pouvoir dachat de la clientèle de masse locale.
La réalisation du projet de taxe sociale dans un canton déclenchera une logique de relations de cause à effet à léchelle planétaire. Quand chacun, dans le monde, sera en mesure de constater que, par exemple, " Dans le canton de Genève, ils lont fait et ça marche ! ", que ce projet est tout à fait réaliste, et quil est bénéfique pour léconomie, cest partout que la population voudra ladopter. Il deviendra la revendication prioritaire de nimporte quelle opposition politique. On assistera à un phénomène aussi irrésistible que labolition de lesclavage et la décolonisation.
Frank BRUNNER
Retenez-moi ... taxe sociale ... Le débat censuré