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Chronique dun désastre socio-économique
Les nouvelles générations, ont grandi dans un contexte de « mondialisation des marchés », de « restructurations », de fuite en avant dans la « compétitivité internationale », dinégalités sociales grandissantes, de précarisation croissante du travail.
On leur a affirmé que tout ceci est « inéluctable » et résulterait dune « fatalité » à laquelle les gens raisonnables nont quà se soumettre et sadapter, sils le peuvent.
Pour les nouvelles générations, cette situation est « normale »
Un phénomène local généralisé
Les politiciens et leurs « experts » économistes prétendent que « la mondialisation » des marchés empêcherait de remédier aux problèmes socio-économiques à léchelle locale. Cette allégation est censée « justifier » limpuissance des gouvernements. Il nexisterait plus quun marché mondialisé quaucun gouvernement ne contrôle et sur lequel aucun gouvernement ne peut efficacement influer.
En réalité, le phénomène de la mondialisation nest pas supranational. Il paraît supranational, parce quil se manifeste dans tous les pays simultanément, mais, au sein de chacun des pays, on observe la même logique de relations de cause à effet agissant au niveau local. Il sagit dun phénomène local, mais généralisé. Et il est généralisé parce que tous les gouvernements ont subi linfluence dogmatique des mêmes « experts », que partout ils ont commis les mêmes erreurs, et que tous se sont lancés dans la même fuite en avant.
A titre de comparaison, imaginons une civilisation agricole comptant une centaine dEtats. Un quelconque charlatan se faisant passer pour un grand savant, un « expert », parvient à persuader tous ces gouvernements daméliorer la rentabilité des cultures en économisant sur lirrigation. A chaque gouvernement, l« expert » explique que les économies deau feront baisser le coût de la récolte, permettront de diminuer les prix de vente et dexporter chez des voisins moins « compétitifs ». Par suite de la mise en uvre des brillants conseils de l« expert », dans chacun des pays la récolte est anéantie par la sécheresse
En apparence, il sagit dune sécheresse à léchelle mondiale, et on pourrait croire que chacun des gouvernements était fatalement dépassé par lampleur du phénomène, incapable dy faire face à léchelle de son Etat.
En réalité, avec un minimum de bon sens, chacun des gouvernements aurait pu éviter cette sécheresse, en sabstenant daccorder une confiance aveugle à l« expert », en réfléchissant au fait que les cultures doivent être irriguées en fonction de leurs besoins, faute de quoi elles périssent, et en anticipant les conséquences prévisibles dun refus de sadapter à cette réalité élémentaire.
Si cette sécheresse sest produite dans tous les pays simultanément, cest uniquement parce que tous les gouvernements ont commis la même erreur fondamentale et que cette erreur a entraîné les mêmes conséquences dans chacun des pays. Aucune « fatalité » ne contraignait lun ou lautre de ces gouvernements de suivre linepte politique quil a choisie de suivre. Il aurait suffi dun minimum de lucidité et de compétence, à chacun des gouvernements, pour éviter ce désastre.
Lintelligentsia
A en croire « lintelligentsia » -ou ce qui se fait passer pour tel- il ny aurait pas dalternative au néolibéralisme, à moins dopter pour le système communiste. Or, lidéal communiste, cest que tout le monde soit pauvre, à lexception dune nomenklatura dapparatchiks.
Les gouvernements seraient impuissants face à « la loi du marché » et, tout comme les citoyens, ils en seraient réduits à gérer le moins mal possible lactuelle fuite en avant dans la compétitivité internationale. « Gérer », cest faire en sorte que « la casse » se produise, autant que possible, chez le voisin plutôt que chez nous.
Ce discours est tenu en Suisse comme dans tous les pays du monde.
Raisonnement de technocrate
Au bout du compte, expliquent les « experts », pour espérer préserver leur emploi, les travailleurs des pays riches devraient se résigner à voir leur salaire dégringoler jusquau niveau de celui des pays pauvres. Cest-à-dire que la tiers mondisation de lensemble de la planète serait le prix préalable à payer pour résorber le chômage.
Selon les « experts », on assistera à une remontée générale des salaires, quand tous les travailleurs du globe seront aussi exploités et mal payés les uns que les autres, en sorte quils ny aura plus, entre eux, de différence de compétitivité. Autant dire que « la loi du marché » exige un nivellement social par le bas. Quasiment le rétablissement de lesclavage
Comment les dirigeants politiques de sociétés démocratiques ont-ils pu en arriver à admettre une telle perspective avec fatalisme et ne pas comprendre le caractère délirant des théories énoncées par les « experts » ?
Les syndicats
Jai connu la Suisse à une époque où le chômage y était quasiment inexistant et où le pouvoir dachat des salariés augmentait automatiquement, dannée en année, sans quil soit nécessaire de revendiquer quoi que ce soit.
Les syndicats suisses avaient dailleurs passé, avec les milieux patronaux, un accord appelé « la paix du travail » : pas de grèves en échange daugmentations de salaire régulières.
Les syndicats encaissaient les cotisations des salariés et se contentaient de négocier, avec les associations patronales, le renouvellement des conventions collectives de travail. Le syndicaliste nétait pas un militant mais un bureaucrate faisant carrière dans un syndicat.
Les syndicats étaient complètement noyautés par les partis politiques. Ceux-ci sy livraient à une lutte dinfluence, sefforçant daccaparer, pour leurs marionnettes, un maximum de postes rémunérés, et de manipuler le syndicat dans un but électoraliste.
Au moment de lélection du comité syndical, les apparatchiks rameutaient leurs petits copains du parti et se faisaient systématiquement réélire grâce à leurs votes massifs, même si la base ne voulait plus deux. Lors des assemblées générales, toutes les décisions des apparatchiks étaient imposées au moyen de lhabituelle « majorité automatique » de petits copains.
Les apparatchiks en étaient arrivés à considérer le syndicat comme « leur chose », quasiment leur propriété privée ou une annexe du parti.
Largent des syndicats servait à financer les campagnes électorales des partis de gauche et la plupart des apparatchiks utilisaient le syndicat comme un tremplin politique.
Au sein du syndicat, les apparatchiks consacraient lessentiel de leur énergie à des rivalités claniques et partisanes. Ils vivaient dans une atmosphère dintrigues, de fausse camaraderie, et chacun se cramponnait à sa sinécure en attendant den obtenir une autre encore plus juteuse. Cet opportunisme se camouflait sous des oripeaux « idéologiques », si bien quentre rivaux de gauche on saccusait de « dérive droitière », de « stalinisme » et on se dépeignait réciproquement comme des vendus ou des margoulins de la pire espèce.
Quand les salariés « tenaient le couteau par le manche »
A lexception de rares industries ou services durgence, le travail de nuit était inexistant et particulièrement bien payé. On navait jamais entendu parler de « travail sur appel ». Ce nétaient pas les patrons, cétaient les salariés qui « tenaient le couteau par le manche ». Généralement, les employeurs ne se faisaient guère prier pour accorder les augmentations de salaire demandées par tel ou tel employé. Un salarié auquel on persistait à refuser une augmentation navait quà changer dentreprise pour lobtenir.
Nimporte qui, même sans aucune qualification, trouvait très facilement un emploi. Il suffisait de sadresser à une quelconque agence de travail temporaire et, dès le lendemain, on se retrouvait au travail dans une entreprise.
Comme les salaires étaient élevés, on pouvait travailler six mois dans telle entreprise, économiser une partie de son salaire, puis soffrir un voyage de plusieurs mois aux antipodes.
Si on le souhaitait, on trouvait facilement un emploi à temps partiel -tant dheures par jour ou tant de jours par semaine- permettant de consacrer davantage de temps à ses propres intérêts.
On travaillait pour vivre ; on ne vivait pas pour travailler.
Comme la plupart des pays industrialisés, la Suisse manquait tellement de travailleurs quelle faisait massivement appel à la main duvre étrangère. Ces ouvriers étrangers -principalement des Italiens, des Espagnols, des Portugais, des Yougoslaves ou des frontaliers français- parvenaient fréquemment à économiser, sur leur salaire, des sommes suffisantes pour financer la construction dune maison dans leur pays, où le coût de la vie était plus bas quen Suisse.
Lépoque des bonnes affaires
Comme la population était prospère, chacun était en mesure de soffrir ce qui lui faisait plaisir. Cétait lépoque des bonnes affaires pour le petit commerce, la restauration, les cinémas, les théâtres, etc
Les faillites étaient rares et généralement dues à une mauvaise gestion ou à une inadaptation à la demande de la clientèle.
En raison de la prospérité de la clientèle de masse, la concurrence, entre les entreprises, demeurait raisonnable et nimpliquait pas nécessairement, pour le patron, une diminution de sa marge bénéficiaire. Le client nétait pas regardant sur une petite différence de prix entre deux concurrents. On le fidélisait grâce à la qualité des produits et des prestations.
Pauvreté résiduelle
En Suisse, la pauvreté était devenue résiduelle. Il suffisait de peu de choses pour la faire disparaître complètement. Certains retraités navaient pas une situation enviable, mais une rente de retraite pouvait être complétée par des prestations sociales. Le plus souvent, les retraités pauvres étaient des personnes qui éprouvaient de la honte à réclamer les prestations sociales auxquelles elles avaient droit et préféraient sen priver.
Lassistance publique était pratiquement limitée aux requérants dasile ne bénéficiant pas encore dune autorisation de travailler, aux détenus libérés, ou aux alcooliques chroniques. A lexception de « cas sociaux » psychologiquement incapables de sassumer, ou physiquement handicapés, les bénéficiaires de lassistance publique parvenaient très rapidement à retrouver leur autonomie financière. On ignorait ce quétait un chômeur « en fin de droit ». Il était tellement facile de trouver du travail quune personne quittant son emploi ne se considérait pas comme un chômeur et, le plus souvent, ne songeait même pas à aller sinscrire comme chômeur.
On nimaginait pas quil puisse y avoir, un jour, des mendiants dans les rues de Genève, ni même ailleurs en Suisse. Le spectacle de la mendicité était associé aux pays du tiers monde, à Bombay, à Calcutta.
Pendant la belle saison, des musiciens jouaient dans les trams et faisaient ensuite la quête auprès des passagers, mais il sagissait de routards qui gagnaient un peu dargent avant de poursuivre leur voyage.
Une ambition collective de progrès social
A lépoque, il paraissait évident, pour tout le monde, que la population allait devenir de plus en plus prospère, dannée en année, et que la prospérité croissante de la population assurerait la prospérité croissante de léconomie. Sur la scène internationale, la valeur dun chef dEtat était jugée en fonction du bien-être de la population quil gouvernait et des moyens engagés pour éradiquer la pauvreté là où il y en avait.
Les politiciens se disputaient essentiellement afin de déterminer si le moyen le plus efficace pour éradiquer la pauvreté dans le monde était le capitalisme ou le communisme et, pour lécrasante majorité des Suisses, il ne faisait aucun doute que cétait le capitalisme. La preuve : dans les pays communistes, les gens étaient mal vêtus. Ils faisaient la queue, dans les magasins, pour la moindre savonnette. Ils éprouvaient les plus grandes difficultés pour acquérir un véhicule et devaient quasiment le commander dix ans à lavance. Ils étaient tellement à plaindre, dans leur soi-disant « paradis des travailleurs », que leurs gouvernements devaient dresser des murs et des clôtures jalonnées de miradors pour les empêcher de sexiler
Cette compétition progressiste, menée parallèlement à la course aux armements entre « le bloc de lOuest » et « le bloc de lEst », a été sapée et réduite à néant par un phénomène fondamental, pourtant prévisible, auquel les politiciens ont été incapables de sadapter dans une logique dintérêt général, et dont les « experts » nont tenu aucun compte, se contentant de ânonner dogmatiquement des théories de plus en plus « à côté de la plaque ».
Les mutations technologiques
Ce phénomène fondamental réside dans les mutations technologiques. Ces mutations sont régulières depuis lâge de la pierre taillée, mais linformatique et la robotique ont accéléré le phénomène et lui ont donné une nouvelle dimension.
Selon la théorie économique, les mutations technologiques devraient susciter de nouveaux métiers et de nouveaux emplois compensant largement ceux quelles font disparaître. En réalité, désormais, les nouveaux métiers sinformatisent et se robotisent eux aussi, de sorte quils se traduisent par peu ou pas de nouveaux emplois, tout en faisant disparaître toujours plus massivement les emplois existants.
Conséquence fondamentale
Fondamentalement, dun point de vue économique, la disparition des emplois entraîne la suppression des salaires liés à ces emplois. Ainsi, quand les mutations technologiques font disparaître toujours plus massivement les emplois, il faut que le pouvoir dachat dun individu cesse de dépendre du salaire. Cest une simple question de bon sens. Sinon, on fait disparaître les clients en même temps que les emplois et le système économique seffondre.
Nécessité dinstaurer un revenu individuel indépendant de lemploi
Instaurer un revenu individuel indépendant dun emploi était une nécessité économique et une exigence sociale, si on voulait éviter que la disparition des emplois soit synonyme de paupérisation toujours plus massive de la population et que cette paupérisation toujours plus massive ruine léconomie.
Si les politiciens avaient eu la lucidité et lhonnêteté intellectuelle dadmettre que les mutations technologiques interdisaient de faire dépendre plus longtemps la consommation de masse dun revenu professionnel, et quil fallait introduire le principe du droit à un revenu inconditionnel équivalent au salaire, la disparition des emplois naurait nullement freiné la prospérité générale.
Erreur fondamentale
Or, au lieu de préserver le revenu -cest-à-dire la prospérité de lindividu-, on sest fixé pour politique de préserver son emploi. Et, afin de préserver cet emploi, on était prêt à consentir des diminutions de salaire, jusquà ce que le salarié, hier encore prospère, soit devenu un working poor.
Les « experts » affirmaient dogmatiquement que la diminution des salaires favorise lembauche, et que la diminution du chômage se traduit par une augmentation de la consommation. Comme si un salarié pauvre était censé dépenser davantage quun chômeur pauvre
La condition des chômeurs
Ainsi, le milieu politique a-t-il pris une succession de décisions ayant pour effet de dégrader toujours davantage la situation des chômeurs. Dabord, il sagissait de contraindre les chômeurs daccepter nimporte quel emploi correspondant à leur profession, même sil était un peu moins rétribué que le précédent. Puis les chômeurs ont dû accepter nimporte quel emploi quon leur proposait. Puis ils ont dû accepter nimporte quelle diminution de salaire par rapport à leur emploi précédent. Puis la durée du paiement de leurs indemnités a été réduite, en sorte que les chômeurs sortent plus tôt des statistiques. Puis on a rendu toujours plus difficile linscription au chômage, par exemple en accroissant la durée des cotisations préalables exigées.
Parallèlement, on a créé des quantités demplois bidons payés au minimum vital, dépourvus de toute perspective à long terme, mais permettant de maintenir des chômeurs hors des statistiques.
Le chômage, qui aurait simplement pu être synonyme de temps libre ou de vacances, est devenu synonyme de paupérisation, et même de misère, puisque les chômeurs en fin de droit se retrouvaient au minimum vital de lassistance publique.
Les immigrés
Les travailleurs étrangers ont été licenciés en grand nombre ou nont pas obtenu le renouvellement de leur contrat de travail.
Toute une politique visant à restreindre limmigration, y compris au préjudice des requérants dasile, sest développée.
Dumping salarial
Bien entendu, comme on contraignait les chômeurs daccepter nimporte quel emploi pour nimporte quel salaire, les patrons étaient incités à licencier les salariés « trop payés » -cest-à-dire ceux dont on estimait retirer un profit insuffisant- pour embaucher, à la place, un chômeur payé moitié moins cher. Il en est résulté une baisse générale des salaires à lembauche, de nouvelles vagues de licenciements et une précarisation générale du travail.
Tout ceci sest traduit par une extension de la paupérisation de la clientèle de masse.
Comme les salariés redoutaient désormais le chômage, et que les entreprises les employaient fréquemment par lintermédiaire dagences de travail temporaire, ils nétaient plus en position de revendiquer. Tout salarié était censé savoir que cinquante chômeurs ne demandaient quà prendre sa place
Dans les grandes sociétés, les salariés revendicateurs étaient les premiers à être licenciés, à loccasion des suppressions demplois.
Si un travailleur temporaire revendiquait, lentreprise se contentait de ne plus faire appel à lui la semaine suivante, et il se retrouvait au chômage.
Quand un salarié perdait son emploi, le syndicat ne payait pas ses factures, son loyer, sa nourriture, lentretien de ses enfants. Dans ces circonstances, « mobiliser » les salariés contre les patrons cétait, le plus souvent, les envoyer au casse-pipe, avec comme perspective, dans le meilleur des cas, une dérisoire et provisoire « concession » patronale, que les apparatchiks syndicaux présentaient comme « une grande victoire », « une reculade du patronat ».
Dégradation des conditions de travail
Là où, auparavant, on faisait volontiers carrière au sein dune entreprise, là où la fidélité et le goût du travail bien fait étaient encouragés, il ny avait plus que précarité, crainte dêtre licencié, démotivation du salarié, et exigence patronale dun rendement toujours accru pour un salaire en baisse. Les « augmentations » de salaire accordées ne compensaient même plus laccroissement du coût de la vie. En réalité, le pouvoir dachat de lécrasante majorité de la population ne cessait de fondre.
La logique interne de linjustice sociale
La paupérisation grandissante de la clientèle de masse locale a eu pour effet dintensifier la concurrence entre les entreprises, tout en lui imprimant un caractère foncièrement pervers.
Un client qui se paupérise ne se contente pas de dépenser moins quun client prospère. Il dépense différemment. Il modifie ses habitudes dachat.
Dabord, le client qui se paupérise renoncera aux voyages, aux restaurants, aux cinémas, aux théâtres, aux épiceries de quartier, et tendra à effectuer la quasi totalité de ses achats dans les supermarchés. Même là, le client qui se paupérise tendra à acheter les produits les moins chers. Et, finalement, ses achats se limiteront à lindispensable.
Cest-à-dire que là où le client prospère, au moment de choisir un produit, voudra la meilleure qualité, quitte à en payer le prix ; le client paupérisé sera contraint dacheter le produit le moins cher, même si sa qualité est médiocre.
Conséquences sur la production de masse
Quand la clientèle est massivement paupérisée, les critères de production sadaptent en conséquence et on se met à produire massivement du médiocre bon marché. Par exemple, tel menuisier, capable de réaliser des merveilles en bois, et passionné par son métier, se mettra à produire exclusivement des étagères du modèle le plus impersonnel, parce que cest ce qui coûte le moins dheures à fabriquer, et que le prix peut demeurer suffisamment bas pour intéresser une clientèle au budget très limité. Cest-à-dire que lartiste du bois se met à produire de lIKEA, parce que son potentiel de créativité nest plus rentable... On observe ainsi une tendance générale au nivellement par le bas.
Parasitisme économique
Les « experts » nont pas tenu compte dune autre conséquence décisive des mutations technologiques.
Une multinationale est en mesure dinformatiser et de robotiser sa production au maximum, en sorte que, proportionnellement à lampleur de son chiffre daffaires, elle paie beaucoup moins de salaires quune PME. A la limite, on pourrait imaginer une multinationale entièrement robotisée et informatisée, réalisant des milliards de chiffre daffaires, et ne payant pas un centime de salaire parce quelle nemploierait plus aucun salarié.
Etant donné que le géant réalise un énorme chiffre daffaires en payant relativement peu de salaires, il est évident que ce chiffre daffaires provient, pour lessentiel, du pouvoir dachat distribué par les petits concurrents. Cest-à-dire que la multinationale, en vendant ses produits, parasite le pouvoir dachat distribué par les PME. Il en va de même entre les géants de lagroalimentaire et les petites exploitations agricoles, ou entre les chaînes de supermarchés et les petits commerces. Les géants se livrent à un véritable parasitisme économique sur les petits.
Cest essentiellement parce que le géant paie relativement moins de salaires, par rapport à son chiffre daffaires, que ses produits sont plus compétitifs.
En parasitant le pouvoir dachat distribué par le petit -au lieu de contribuer équitablement au pouvoir dachat de la clientèle de masse-, le géant peut casser ses prix, semparer de la part de marché du petit, et ruiner le petit, incapable de se montrer compétitif et déserté par une clientèle paupérisée.
Or, en cassant ses prix, le géant ruine une multitude de petits simultanément. Ces petits font faillite. Ils cessent de payer des impôts, des loyers, des assurances, des fournisseurs, des salariés. Les salariés dépendent de lassurance chômage, puis de lassistance publique.
La collectivité subit un énorme préjudice, dont le coût ne cesse de samplifier à mesure que le temps passe. Il y a une relation directe entre le préjudice collectif et les bénéfices des géants ou la fortune personnelle accumulée par les plus riches.
Les multinationales
Ainsi, dans tous les pays du monde simultanément, les multinationales ont-elles pu ruiner massivement les PME locales, provoquer des faillites en cascades, restreindre et tarir les ressources fiscales de lEtat, faire exploser ses dépenses sociales à coups de vagues de licenciements.
Elles ont pu faire cela non seulement en bénéficiant dune totale impunité, aussi bien fiscale que judiciaire, mais en se donnant encore des airs de bienfaitrices et en exigeant des faveurs que le milieu politique sempressait de leur accorder.
Tous les traités commerciaux négociés par les Etats -quil sagisse du GATT ou de lUnion européenne-, à cette époque, visaient prioritairement à favoriser les géants au préjudice des petits. Il sagissait, essentiellement, de supprimer tous les obstacles tarifaires aux importations et, dune manière générale, de supprimer tout ce qui pouvait limiter le dividende des spéculateurs internationaux. Cest cette suppression des obstacles tarifaires qui a été appelée « la mondialisation des marchés ».
Incompétence
Afin que le lecteur se fasse une idée de la manière dont les décisions politiques étaient prises, je vais citer une anecdote très révélatrice, qui se situe à lépoque des derniers accords du GATT : ceux qui ont précédé la création de lOMC.
Une réunion sétait tenue au siège du parti dextrême gauche Solidarités, à Genève. A lordre du jour figurait la question de savoir sil fallait lancer ou non un référendum contre ladhésion de la Suisse au GATT ou à lOMC. Question dimportance. Un quart dheure à peine lui a été accordé. Elle figurait dailleurs à lordre du jour entre la prochaine distribution de tracts et « Qui est volontaire pour aller coller des affiches ? ». Aucun des participants ne connaissait le contenu des accords internationaux dont on discutait. La durée moyenne des interventions était de trente secondes par personne -à cause de lordre du jour surchargé des habituelles vétilles. Et les « arguments » exprimés se limitaient à des niaiseries du genre : « Le GATT, cest la solidarité avec les pays pauvres ! Cest bon pour limage du parti ! »
Six mois plus tard, ces mêmes marionnettes manifestaient contre lOMC. Il ne fallait surtout pas leur rappeler quelles sétaient opposées à un référendum.
Les prédictions des « experts »
Au début de ce quon allait appeler « la mondialisation », les « experts » et les politiciens ont affirmé que la suppression des obstacles tarifaires donnerait un coup de fouet au commerce mondial et que laugmentation du volume des affaires entraînerait la création des innombrables emplois espérés.
Cette promesse était fallacieuse, car lessentiel du commerce international concerne les multinationales et que celles-ci sefforcent continuellement de supprimer les emplois. La suppression des obstacles tarifaires avantage les entreprises exportatrices, car elles peuvent installer leur production là où les salaires sont les plus bas du monde et exporter leurs produits vers les pays où les clients disposent du pouvoir dachat le plus élevé. Ainsi, elles réalisent un maximum de chiffre daffaires en distribuant un minimum de pouvoir dachat. Cest excellent pour la marge bénéficiaire et le dividende des actionnaires.
Par la suite, quand on a constaté que les « experts » se trompaient sur cela comme sur le reste, et que les vagues de licenciements massifs se multipliaient comme jamais, on a décrété que « la mondialisation » était « inéluctable » et quil était donc hors de question de la remettre en cause.
Les spéculateurs
Les spéculateurs passent leur temps à acheter et revendre des titres, en fonction des dividendes quils peuvent rafler, ici ou là, sur les marchés boursiers internationaux. Quand une multinationale annonçait une vague de licenciements, les spéculateurs savaient que les salaires « économisés » iraient grossir le dividende et sempressaient dacheter les titres de cette multinationale. Ainsi, les licenciements massifs faisaient-ils grimper les cours de la bourse.
Pour éviter que les spéculateurs revendent leurs titres et aillent acheter ailleurs -ce qui aurait entraîné une baisse des cours-, il fallait prioritairement améliorer le montant du dividende, et donc diminuer les coûts de production. Pour diminuer ces coûts, il fallait licencier, baisser les salaires, remplacer les salariés par des ordinateurs et des robots. Pour acheter les ordinateurs et les robots, il fallait les capitaux des spéculateurs. On était pris dans une fuite en avant.
Au lieu de reposer sur la prospérité de la clientèle de masse et dy contribuer, le bénéfice des entreprises dépendait désormais essentiellement de lexploitation à outrance du personnel, au prix dune paupérisation massive de la clientèle. Léconomie se trouvait manifestement prise dans une logique dautodestruction.
Les bénéfices de la spéculation étaient tels que des grandes sociétés industrielles réalisaient une part importante de leur chiffre daffaires en spéculant sur les marchés boursiers, au lieu de se consacrer exclusivement à la production industrielle. Pour les banques, il devenait beaucoup plus rentable de spéculer, ou de gérer la fortune des spéculateurs, plutôt que de prêter aux entreprises ou aux particuliers.
La ruine de lagriculture
Dans tous les pays simultanément, les exploitations agricoles familiales ont été massivement ruinées par les importations des géants de lagroalimentaire, qui semparaient de leur part de marché. Quand un paysan philippin voulait vendre son riz à la bourgade voisine, il constatait que le riz importé des Etats-Unis était vendu beaucoup moins cher que le sien.
Les géants de lagroalimentaire cultivent dénormes étendues avec un minimum de personnel très mécanisé, des avions pour répandre les pesticides, des systèmes darrosage automatiques, etc
Au moment de la récolte, ils embauchent des saisonniers payés au lance-pierre. Les coûts de production des géants de lagroalimentaire sont dérisoires, en comparaison des coûts de production dun petit paysan sefforçant de faire vivre sa famille et contraint de sendetter pour acquérir le moindre tracteur.
Les délocalisations
Des secteurs entiers de léconomie étaient ruinés par une concurrence internationale déloyale.
Dans les pays du tiers monde, on exploitait à outrance des armées de travailleurs pour fabriquer des vêtements, des chaussures, etc
Cette production était exportée vers les pays industrialisés, dont les entreprises, qui payaient alors des salaires comparativement beaucoup plus élevés, ne pouvaient pas faire face à une telle concurrence et perdaient leur part de marché, ce qui entraînait leur faillite ou les contraignait de délocaliser à leur tour leur production vers un pays du tiers monde.
La guerre des prix
En résumé, par une logique de relations de cause à effet, la paupérisation de la clientèle de masse induisait une concurrence déterminée, non plus par une recherche de la qualité, mais par une recherche du prix le plus bas. Cette concurrence perverse condamnait, par avance, le petit au profit du géant. La ruine massive des petits restreignait et tarissait les ressources fiscales de lEtat, alors même que les besoins sociaux explosaient avec lextension de la pauvreté et que cette extension de la pauvreté aggravait lévolution de lensemble du phénomène par « effet boule de neige ».
Il faut savoir que des quantités dentreprises nouvelles, incapables de se rentabiliser et de rembourser leurs emprunts bancaires, font faillite peu après leur création. Et une multitude de petites entreprises ne paient pas dimpôts parce quelles ne dégagent quun bénéfice dérisoire. Elles parviennent tout juste à payer salaires, charges, loyers, assurances et fournisseurs. Elles survivent. Or, dun point de vue statistique, ces entreprises ne se distinguent pas des plus prospères multinationales.
Les géants, à force de se livrer, même entre eux, à la guerre des prix, devaient diminuer leurs coûts de production, mais ils devaient aussi sefforcer de préserver et même daccroître le dividende des actionnaires, faute de quoi ceux-ci se débarrasseraient de leurs actions. Les géants fusionnaient afin de réduire leurs coûts et supprimer les secteurs qui faisaient alors « doublon ». Les vagues de licenciements se multipliaient et samplifiaient.
La politique du laisser faire
Selon les « experts », toute intervention politique ne pouvait quêtre néfaste et compromettre « la reprise » espérée, avec les multitudes demplois qui étaient censés en résulter.
Car les « experts » évoquaient une « crise » passagère, due aux inévitables fluctuations économiques. Les « experts » expliquaient lévolution de la situation à la manière de météorologues, en pérorant à propos des prévisions d« embellies » et du « climat de consommation »
On aurait presque pu croire que lanticyclone des Açores était le principal responsable de la situation socio-économique.
Lendettement des Etats
Pour faire face à laugmentation de leurs dépenses, les Etats se sont mis à emprunter toujours davantage dargent aux banques. Comme, en raison de la politique de fuite en avant menée par les gouvernements, la situation socio-économique ne cessait de se dégrader, des Etats toujours plus nombreux se sont trouvés dans limpossibilité de rembourser leur dette et certains devaient même emprunter à long terme pour payer des intérêts à court terme
Comme une proportion toujours plus importante des contribuables -quil sagisse de particuliers ou dentreprises- nétait plus en mesure de payer les impôts, les finances publiques dépendaient toujours davantage dun petit dun nombre de très gros contribuables. Ceux-ci, en vertu de ladage « qui paie commande », estimaient que le gouvernement devait être à leur botte.
Selon les « experts », « lEtat-Providence » était responsable de « la crise ». Ils ont expliqué que le « trop dEtat » nuisait à la prospérité économique, parce que « trop dEtat » signifie « trop de fonctionnaires », « trop de prestations sociales », « trop dimpôts » et que les impôts diminuent le bénéfice des entreprises, cest-à-dire le dividende des spéculateurs internationaux.
La privatisation des services publics
Devant cette évolution désastreuse, loin dadmettre leur incompétence, les « experts » ont préconisé la privatisation des services publics : chemins de fer, téléphone, poste, etc
La vente des services publics -nécessairement à des multinationales- allait rapporter de largent à lEtat, supprimer une source de dépenses et permettre de réduire le déficit.
Mais il ne pouvait sagir là, dans le meilleur des cas, que dun palliatif, puisquon ne remédiait pas au problème fondamental de la paupérisation de la population.
Bien au contraire, les sans abri et sans domicile fixe -les SDF- se multipliaient, dans les pays industrialisés. Le spectacle de la mendicité devenait courant dans les pays riches. Désormais, on trouvait des mendiants devant les supermarchés, les bureaux de poste, les gares, les églises, et on se faisait régulièrement aborder par des mendiants dans la rue, même à Genève. Si, quelques années plus tôt, quelquun avait prédit cela, personne naurait voulu le croire, tant cela aurait semblé impensable.
Quant aux multinationales qui avaient racheté les services publics, elles se sont empressées de procéder à des licenciements massifs et des diminutions de salaire, tandis que les prestations de services se dégradaient au préjudice des usagers.
Le butin
A mesure que la masse de la population se paupérisait et shabituait à vivre dans la précarité, une infime minorité de profiteurs a, dans chacun des pays simultanément, accumulé des fortunes gigantesques.
Ces fortunes équivalaient à tous les salaires que ne payaient plus les entreprises ruinées ; toutes les augmentations de salaire que les salariés sétaient vus refuser ; toutes les charges fiscales dont le grand patronat avait pu obtenir la suppression à coups de menaces de délocalisation et dont les finances publiques avaient été privées. Ces fortunes étaient le produit dun pillage effréné, sur lensemble de la planète, par des affairistes ne reconnaissant pas dautre loi que leur intérêt personnel le plus égoïste et le plus immédiat.
Sur les sept millions dhabitants de la Suisse, on a bientôt compté plus dun millions de pauvres. On sefforçait de les faire disparaître des statistiques en restreignant la définition officielle de la pauvreté. Le « seuil de pauvreté » était fixé arbitrairement. En Suisse, il suffisait daugmenter de 20.- FS par mois le calcul du seuil de pauvreté pour que le nombre des pauvres saccroisse de 5 % dans les statistiques.
Inéluctable
Loin de reconnaître leur incurie et lincompétence des « experts » qui les conseillaient, refusant davouer quils menaient la société à sa perte, quils subissaient les événements au lieu de diriger leur évolution dans lintérêt général, les politiciens ont affirmé quil ny avait aucun moyen de sopposer à laggravation de la situation, que cette évolution désastreuse était « inéluctable » et quil ny avait donc rien dautre à faire que daccepter et de shabituer à toujours davantage dinjustice sociale. Il nétait même plus question dy mettre un terme. Quiconque suggérait le contraire passait désormais pour un utopiste ayant perdu le sens des réalités.
Esprit oligarchique
Il ne fallait surtout pas demander aux riches de partager leurs richesses avec la masse des gens quils plongeaient dans la pauvreté. Face à une telle revendication, les riches étaient supposés senfuir aussitôt, avec leurs capitaux, vers quelque paradis fiscal. Ils pouvaient faire jouer la concurrence entre des gouvernements plus corrompus les uns que les autres.
Bien au contraire, il sagissait de « responsabiliser » les pauvres en maintenant les prestations sociales le plus bas possible -ce qui évitait daugmenter les impôts et favorisait la baisse des salaires.
Les dirigeants politiques sidentifiaient aux plus riches et menaient la politique à courte vue qui favorisait si manifestement les riches. Tout ce beau monde se considérait comme « lélite » et cultivait un complexe quasiment aristocratique. Le commun des citoyens était considéré comme un idiot utile tenant lieu de chair à canon aux rivalités partisanes. Lesprit du milieu politique nétait plus démocratique. Il était devenu clairement oligarchique.
Le discrédit du milieu politique
Dans les partis de gauche et les syndicats, les apparatchiks se sont persuadés quil était « déraisonnable » dexiger des progrès sociaux aussi longtemps que durerait « la crise ». On ânonnait docilement le blabla des « experts ». Les militants les plus motivés renonçaient à militer, devant linertie et le cynisme quon leur opposait. Seuls restaient les opportunistes espérant obtenir quelque avantage par lintermédiaire du parti.
Quant aux partis de droite, ils nétaient guère que les marionnettes des organisations patronales.
En Suisse, il est parfaitement légal et admis quun élu siège, à titre personnel, dans des dizaines de conseils dadministration de sociétés, dont chacune lui paie de juteux jetons de présence. Ce sont les intérêts de ces sociétés, et de ceux qui les possèdent, qui sont défendus au sein des parlements. Face à ces intérêts, le sort du pauvre ne compte absolument pas.
En quelques années, le milieu politico-syndical sest complètement discrédité aux yeux de la population.
Les médias et lévolution du discours politique
Dans le même temps où se développait ce désastre socio-économique, le discours politique a subi une évolution complètement perverse, se caractérisant de plus en plus par sa duplicité et son cynisme.
Or, ce discours a toujours été relayé, avec la plus grande complaisance, par les principaux médias. Les éditorialistes et les chroniqueurs reprenaient à leur compte les affirmations des « experts ». Ces affirmations étaient présentées comme des vérités avérées.
Les médias sextasiaient devant la politique néolibérale, la qualifiant de « révolutionnaire ».
A longueur déditoriaux, on se donnait des airs sentencieux en se gargarisant de « productivité », de « compétitivité internationale », de « mondialisation », d« inéluctable », de «fatalité ». On avait tout compris
Les « experts » sexprimaient dailleurs eux-mêmes, dans les médias. Ils se servaient réciproquement de références. Ils se donnaient des airs très savants et nul ne pouvait prétendre avoir raison contre eux sans se couvrir de ridicule.
Quiconque sopposait à ce désastre socio-économique était dépeint comme un passéiste, un nationaliste, un xénophobe, un protectionniste, et se voyait reprocher un prétendu « manque desprit douverture ».
Les politiciens étaient mis en demeure, par les médias, de suivre docilement les recommandations des « experts », à défaut de quoi on leur reprochait un manque de « courage », des soucis électoralistes, une attitude « démagogique » et « populiste ». Avoir du courage, pour un politicien, cétait mener la « politique de rigueur » préconisée par les « experts », et se donner bonne conscience pour le motif qu« on ne fait pas domelette sans casser des ufs ». Les médias vous décrivaient alors comme « un battant » qui relevait « les défis ».
Les gagnants et les perdants
Cest toujours en bénéficiant du soutien complaisant des médias que les politiciens ont développé leur discours sur « les gagnants et les perdants », lequel équivaut à la théorie raciste des « aryens » et des « sous-hommes ».
Selon ce discours, « les perdants » -cest-à-dire tous ceux qui ne faisaient pas partie des profiteurs de ce système- navaient que ce quils méritaient et devaient sestimer heureux quand ils recevaient le minimum vital de lassistance publique ; tandis que « les gagnants » devaient pouvoir jouir sans complexe de la fortune quils amassaient en ruinant la société.
Arrogance et servilité
Loin de songer à réparer le préjudice quils causaient, les géants se montraient arrogants. Ils menaçaient de délocaliser leurs usines, si on ne leur accordait pas tel et tel privilège, ou si on les empêchait de diminuer encore les salaires. Une délocalisation impliquait la suppression de tant demplois locaux, ce quon ne se privait pas de souligner...
Et les dirigeants politiques de saplatir, doffrir des exonérations dimpôts, une diminution des charges sociales, des terrains gratuits, des primes à lembauche, afin dempêcher -provisoirement- une délocalisation dont les conséquences, sur la courbe du chômage, compromettraient les perspectives de la prochaine élection
Les chocs pétroliers
Considérons les principales étapes de lévolution du discours politique, tel quil a été relayé par les médias.
A lorigine, on le rappelle, les politiciens disaient vouloir éliminer la pauvreté et promouvoir la prospérité collective. On attribuait « la crise » aux « chocs pétroliers ». Les pays producteurs de pétrole sétaient concertés pour augmenter le prix de vente du baril. La crise ne pouvait être que passagère et « la loi du marché » ne manquerait pas de remédier à ce qui nallait pas. On était perpétuellement « en vue de la sortie du tunnel ».
Il faut relever que les médias naccordaient aucune importance aux conséquences socio-économiques des mutations technologiques. Ces mutations technologiques étaient simplement présentées comme des « gains de productivité ».
La psychose de lemploi
Face aux disparitions toujours plus massives demplois, les dirigeants politiques au pouvoir ont été mis en demeure, par lopposition et les médias, non pas dassurer la prospérité de la population malgré les mutations technologiques, mais de « créer des emplois ».
La création demplois était considérée comme lobjectif politique prioritaire auquel tout devait être subordonné, comme si le fonctionnement de la société dépendait du fait que les gens aient ou non un emploi.
Les milieux économiques redoutaient -et lextrême gauche espérait- quune « explosion sociale » se produise si le chômage atteignait tel ou tel niveau.
Une véritable psychose de lemploi sest alors installée. Dans les médias, on dépeignait le chômage comme « un drame ». Cétait « le drame du chômage ».
Lexclusion
Le chômeur était assimilé à « un exclu » quil sagissait de « réinsérer », et cette « réinsertion » nécessitait quil se fasse exploiter dans une entreprise, cest-à-dire quon lui trouve un emploi. On allait jusquà affirmer quune personne privée demploi perd le goût de vivre. Quelle finit même par perdre la raison, à force de se sentir exclue.
En réalité, lexclusion na pas dautre cause que la pauvreté. Un milliardaire oisif nest exclu de nulle part. Par contre, le pauvre est exclu de tous les lieux dont lentrée est payante. Un chômeur nest donc exclu que dans la mesure où il est pauvre. Si le chômeur conserve un pouvoir dachat convenable, il nest pas plus exclu quun retraité aisé. Là encore, on constate que le chômage est un faux problème.
Le gouvernement des patrons
Néanmoins, en raison de cette psychose de la « création demplois », les dirigeants politiques, pour être élus, devaient promettre des créations demplois, encore des créations demplois et toujours des créations demplois.
Le patron dentreprise faisait figure de philanthrope pour le seul motif quil exploitait du personnel, quil « créait des emplois ». Il était même censé « créer les richesses ».
Un gouvernement de « patrons » tenait subitement lieu didéal démocratique
Toute la politique du gouvernement était censée se fixer pour but prioritaire de favoriser les patrons. Ils allaient créer des emplois et régler une fois pour toutes le problème du chômage, à condition quon leur accorde une prime à lembauche, des déductions fiscales, des exemptions dimpôts, que les syndicats renoncent à la prochaine augmentation de salaire (« il faut se serrer les coudes, nous sommes tous sur le même bateau ! »), quil acceptent des diminutions de salaire (cest pour « sauver des emplois ! »), quils acceptent le travail de nuit payé au tarif de jour, le travail précaire, le travail sur appel (« nous sommes en vue de la sortie du tunnel, il faut être compétitif ! »)
Si le patronat voulait réduire les salaires de 25 %, il lui suffisait, dabord, dexiger une baisse de 50 %, en invoquant la « compétitivité internationale ». Les apparatchiks syndicaux commençaient par faire leur habituel « numéro de lindignation ». Ensuite, on « négociait ». Cest-à-dire que le patronat acceptait de se « modérer », en se contentant dune baisse des salaires de 25 %
En échange de cette « modération », les apparatchiks syndicaux acceptaient, par exemple, détendre la durée des heures douverture des magasins, de renoncer au paiement dune prime pour les heures supplémentaires, dintroduire le « travail sur appel ». Puis les deux parties se félicitaient publiquement de leur « compromis » et se décernaient la médaille des « sauveurs demplois »
Tous les acquis sociaux étaient abandonnés les uns après les autres.
Quiconque protestait contre le démantèlement social était aussitôt accusé de favoriser les suppressions demploi et dépeint comme un ennemi des chômeurs, un démagogue ou un populiste.
Lemploi nétait plus un moyen, parmi dautres, dassurer un revenu à la population. Il était devenu une finalité en soi. Pour les politiciens, lessentiel était désormais de faire baisser la courbe statistique du chômage et, dans ce but, tout les emplois étaient bons, à commencer par les plus mal payés.
Loreiller de paresse
Comme le chômage ne cessait de saggraver, au grand dam des « experts » et des politiciens au pouvoir, on sest mis à accuser les chômeurs dêtre des « faux chômeurs », de ne pas vraiment chercher du travail, de se complaire dans leur situation -« leur oreiller de paresse »-, de « profiter ». Quelques « abus » inévitables ont servi de prétexte aux réformes successives de la loi sur lassurance chômage, toujours dans le sens dune dégradation de la situation des chômeurs.
Ainsi, non seulement le chômeur était délibérément réduit au minimum vital, cest-à-dire à la misère, mais on le désignait encore comme un parasite, un fainéant, « un perdant ». Certains chômeurs, incapables de supporter cette situation, se mettaient à boire et sombraient dans lalcoolisme. Des couples se séparaient parce que lun des conjoints avait perdu son emploi, nen retrouvait pas, et représentait une charge financière intolérable pour lautre conjoint. Le prétendu « drame de lexclusion » nétait que le drame de la pauvreté.
Des salariés jamais assez compétitifs
Aux salariés, qui se voyaient refuser les habituelles augmentations de salaire, on a commencé par dire quils devaient se montrer solidaires des chômeurs, toute augmentation de salaire étant censée se traduire par des suppressions demplois.
Puis le discours politique sest mis à culpabiliser les salariés : ils nétaient pas « compétitifs », ils ne savaient plus « ce que travailler veut dire », ils étaient « beaucoup trop payés, en comparaison internationale ».
Même quand les salaires se sont mis à diminuer, les salariés demeuraient mal venus de se plaindre. Bien au contraire, ils devaient sestimer privilégiés, parce quon ne les avait pas encore licenciés. Avoir un emploi, même payé au lance-pierre, était présenté comme un privilège justifiant tous les sacrifices, à commencer par celui du salaire
Par la suite, les salariés se sont entendus expliquer quils devraient, désormais, accepter de travailler la nuit comme le jour, sans espérer de prime. Ils devraient prendre leurs vacances en fonction des intérêts du patron. Ne travailler que quand et si le patron avait besoin deux.
Le héros des temps modernes
Quant au patron il navait pas à se préoccuper de savoir si le salarié parvenait ou non à vivre de son salaire. Le patron devait penser à sa compétitivité. Il était soumis à « la fatalité de la loi du marché », qui lui imposait ses dures réalités et faisait de lui un héros des temps modernes : « un gagnant ».
La classe moyenne
Puis les éditorialistes ont descendu en flammes « lEtat-Providence », qui « écrase dimpôts la classe moyenne » au lieu de « responsabiliser » les pauvres avec toute « la rigueur » nécessaire.
Dans lespoir de préserver leur image, les partis politiques affectaient de défendre les intérêts de « la classe moyenne », cest-à-dire de ceux qui navaient pas encore été réduits au minimum vital.
La défense des soi-disant intérêts de cette « classe moyenne » tenait lieu de camouflage et dalibi à une politique qui, en réalité, ne défendait que les intérêts des plus riches. Ainsi, quand les plus riches sopposaient à une augmentation dimpôts, les politiciens affirmaient que cette augmentation accablerait « la classe moyenne ». Cest par égard pour le pouvoir dachat de « la classe moyenne » quil fallait laisser « les perdants » senfoncer dans la pauvreté et la misère.
De même, au lieu de dire que la suppression des accords tarifaires favorisait les exportations des multinationales, on affectait de se soucier des petits producteurs du tiers monde, à légard desquels il était « politiquement correct » de se montrer solidaire en favorisant, au nom de « lesprit douverture », les importations provenant de leurs pays
Bien fait pour eux !
Quand les exploitations agricoles familiales se sont mises à faire faillite en cascades, les agriculteurs ont été dépeints comme « des privilégiés subventionnés », « des profiteurs » refusant de « sadapter à la loi du marché ». Il fallait supprimer leurs subventions, les contraindre de baisser leurs prix, jusquau niveau du cours mondial, etc
Tel était, soi-disant, « lintérêt des consommateurs ».
Les PME et les petits commerces qui faisaient faillite en cascades ont, eux aussi, commencé par être victimes de « la fatalité de la loi du marché ». Puis, devant la multiplication des faillites, le discours est devenu dédaigneux : toutes ces entreprises en faillite nétaient que « des canards boiteux ». Leur faillite était dans lordre des choses. Il ny avait pas lieu de sen émouvoir.
Le climat de consommation
Un rédacteur en chef « responsable » se devait de « favoriser la reprise » en évitant de mettre laccent sur les mauvaises nouvelles -voire en les censurant-, ou en les présentant, du moins, sous un jour optimiste.
Ainsi, par exemple, au lieu dexpliquer que les exploitations agricoles familiales étaient massivement ruinées par les géants de lagroalimentaire, on affirmait que les faillites en cascades correspondaient à une « restructuration », une « modernisation » de lagriculture
De même, la faillite des épiceries était présentée comme une « modernisation » du commerce de détail. Tous les secteurs économiques se « modernisaient », grâce aux bienfaits de la « révolution néolibérale »
Laugmentation du chiffre daffaires des géants -qui raflaient la part de marché des petits-, et des bénéfices des spéculateurs internationaux, était présentée comme une preuve de « croissance économique ». Dailleurs, il nétait pas « politiquement correct » dutiliser le mot « spéculateur ». Il fallait dire « investisseur »
Cette désinformation systématique était censée avoir une influence positive sur le « climat de consommation ». Le « climat de consommation » est une invention des « experts » affirmant que les gens dépensent davantage quand ils croient que la situation économique saméliore. Mais les « experts » nexpliquent pas comment les gens pourraient dépenser davantage -à moins de sendetter- quand leur pouvoir dachat ne cesse de seffondrer...
Sensibilité sociale
Les journalistes ne se souvenaient des miséreux quépisodiquement, à condition quils meurent de froid dans la rue. Encore les décrivaient-ils alors comme « des paumés » auxquels il était vain de venir en aide et qui devaient se réjouir parce que le gouvernement prouvait sa « sensibilité sociale » en subventionnant des soupes populaires.
Le gouvernement se complaisait à souligner « laugmentation des dépenses sociales », alors que cette augmentation se contentait de traduire laggravation du phénomène de paupérisation. Les pauvres nétaient pas moins pauvres ; ils étaient plus nombreux.
Au lieu dinterviewer le mendiant, on interviewait le responsable du service social, lequel, dûment chapitré, évoquait « la générosité » du gouvernement en matière de prestations sociales, et expliquait que « les pauvres ne sont pas à plaindre », qu« ailleurs, cest pire », etc
Une population larguée
Dans les partis de droite, on ne se préoccupait que de démantèlement social, de prolongation de la durée douverture des magasins, de baisse des impôts.
Dans les partis de gauche, on sefforçait de noyauter les associations de chômeurs, afin de les instrumentaliser, tout comme les syndicats, dans un but dagitation électoraliste.
Les apparatchiks affirmaient que, face à la mondialisation des marchés, il était indispensable que tous les salariés de la planète sunissent. En attendant cette union hypothétique, reportée dans un avenir nébuleux, il demeurerait infructueux de lutter contre « le capital ».
Létat desprit, au sein des milieux « de gauche », était totalement défaitiste. Cette passivité était présentée comme une attitude de « résistance ». La préoccupation prioritaire des « leaders de gauche » était tout simplement de se maintenir en place. Quiconque les critiquait était accusé de « susciter la division » et « faire le jeu de la droite ».
La gauche avait renoncé à tout idéal et ses élus gouvernaient exactement comme ceux de droite, tout en affirmant que, sans eux, « ce serait pire »...
Le discours « de gauche » nétait plus quun fonds de commerce. Il ny avait plus de politique « de gauche ». Il ne restait que du charity business politique. On dénonçait linjustice sociale afin den retirer un profit électoraliste, mais on ne croyait même plus à la possibilité dy remédier et on navait pas la moindre intention dy mettre un terme..
En résumé, le discours politique, au lieu de considérer la population dans son ensemble, dencourager un sentiment de solidarité générale, daccorder une attention prioritaire aux plus faibles, divisait la population par catégories, les dressait les unes contre les autres, chacune étant présentée comme un « coupable » aux yeux des autres et lensemble de la société étant systématiquement dissuadé de se solidariser avec « les perdants », ces soi-disant « profiteurs » qui se faisaient dépouiller ou ruiner. Les victimes étaient coupables de lêtre
Frank BRUNNER