Retenez-moi ... taxe sociale ... Quand " les experts " luttent contre la pauvreté
Lorsque " les experts " parlent de lutter contre la pauvreté, ils sefforcent généralement de la présenter comme un problème spécifique aux pays du tiers monde et affirment quil suffirait de créer des emplois pour y remédier.
Dans la Tribune de Genève du 1er novembre 2000, on pouvait lire un texte de Gilbert Etienne, professeur honoraire aux instituts UHEI et UED.
Discours dogmatique
Gilbert Etienne commence par évoquer le " seuil de pauvreté ", quil fixe à deux dollars par jour et par tête. Ce qui revient à dire quavec trois dollars par jour on ne ferait déjà plus partie des pauvres Or, le 3 novembre 2000, dans un autre texte publié par le même quotidien, Ernest Hamsag mentionnait quaux Etats-Unis le seuil de pauvreté est fixé à 35,6 dollars par jour pour une famille de quatre personnes et quen 1998 près de 35 millions dAméricains se situaient officiellement au-dessous de ce seuil. Toujours le 3 novembre 2000, un article de lagence INFOSUD-IPS mentionnait quau Costa Rica une famille sur cinq est en dessous du seuil de pauvreté.
Puis Gilbert Etienne explique que bon nombre de pauvres ne doivent pas être considérés comme tels, parce quil parviennent à se faire un petit pécule ici ou là : " transporter du bois à Lilongwe, capitale du Malawi, livrer du lait à bicyclette en Inde, réparer une route, élever deux poules, vendre quelques légumes au marché Dans les régions dynamiques dAsie, ces activités sont assez nombreuses pour que beaucoup de pauvres franchissent le " seuil ". " Le 3 novembre 2000, une dépêche de lAgence France presse mentionnait quen Italie, selon un rapport de la Confédération syndicale CGIL, plus de 400000 enfants de onze à quatorze ans se font exploiter : 47 % dentre eux dans les restaurants, 15 % dans les stations services ou comme gardiens de parking, 17 % par des marchands ambulants, 12 % chez de petits artisans et 10 % sur des chantiers.
Ensuite, Gilbert Etienne critique laide des ONG ou des gouvernements aux pays pauvres, cette aide étant en grande partie détournée ou gaspillée. Puis il cite deux agriculteurs affirmant que la création dinfrastructures, telles que des routes, contribuerait efficacement à lutter contre la pauvreté.
Finalement, Gilbert Etienne résume son propos : " au lieu de concevoir des projets spéciaux daide aux pauvres, il importe de promouvoir un processus global de croissance de léconomie qui entraînera une hausse des revenus des plus pauvres en même temps que leurs possibilités demploi augmenteront. " Ce qui revient à dire que la création demplois est le moyen le plus efficace pour lutter contre la pauvreté. Classique discours néolibéral repris par Tony Blair quand il affirme quil ne faut pas aider financièrement les pauvres mais les contraindre à travailler.
Working poors et travail précaire
Quiconque a vécu dans les pays du tiers monde sait fort bien que, là-bas plus encore quici, il ne suffit pas davoir un emploi pour cesser dêtre pauvre, car la plupart des emplois sont payés au lance-pierre. Ainsi, par exemple, Untel peut travailler dans un commerce ou conduire un taxi pendant la journée et être veilleur de nuit dans un hôtel -où il somnole sur une chaise-, sans pour autant parvenir à joindre les deux bouts.
Quant au développement des infrastructures, comme la construction dune route, il assure des commandes à quelques entreprises, lesquelles sont susceptibles dembaucher pour la durée des travaux, mais les salariés ne cesseront pas pour autant dêtre misérables -bien souvent, leur salaire leur permet à peine de se nourrir- et ils seront licenciés aussitôt la route achevée.
La politique des crédits sans garantie
Sagissant de laide aux populations des pays pauvres, actuellement, la forme la plus efficace consiste à accorder des crédits sans garantie et à faible taux dintérêts aux individus eux-mêmes, en sorte quils puissent développer une petite entreprise leur assurant un revenu régulier et susceptible de saméliorer. Ainsi, par exemple, à Khartoum, au Soudan, avec moins de cinq dollars une femme peut acheter le matériel indispensable pour vendre du thé dans la rue (une théière, quelques verres, quelques cuillères, du sucre, du thé, un fagot de bois), ce qui, ensuite, lui permettra de gagner, chaque jour, la valeur du crédit initial. Un ouvrier agricole pourra acheter un lopin de terre au lieu de trimer sur les terres des autres. Une famille se lancera dans lélevage des poulets ou créera un petit restaurant sur un bout de trottoir.
La multiplication de ces micro-entreprises permet de faire face aux problèmes les plus urgents, en assurant au moins un minimum vital durable et en offrant une certaine stabilité aux bénéficiaires, lesquels cessent de devoir vivoter au jour le jour et peuvent bientôt se mettre à épargner en vue de tel ou tel achat.
Nécessité dune amélioration générale et continuelle du pouvoir dachat de la clientèle de masse
Néanmoins, pour quune économie décolle réellement et durablement, il est indispensable que la clientèle de masse dispose dun pouvoir dachat en constante augmentation, puisque seul laccroissement de ce pouvoir dachat se traduira par une amélioration du chiffre daffaires de toutes les entreprises locales.
Dautre part, léconomie locale doit être protégée contre la concurrence déloyale des multinationales, lesquelles, en cassant les prix, peuvent ruiner des secteurs entiers de léconomie et anéantir les fruits dune politique de redressement.
Ainsi, la lutte contre la pauvreté, que ce soit dans les pays du tiers monde ou dans les pays riches, implique, préalablement, une amélioration générale et continuelle du pouvoir dachat de la population, indépendamment du fait quon crée ou non des emplois.
Il apparaît donc que la " recette " préconisée par Gilbert Etienne est dogmatique, superficielle, et inadaptée à la réalité.
Il est indispensable dinstaurer une taxe sociale sur les ventes et de distribuer le produit de cette taxe à la clientèle de masse locale, en sorte que le pouvoir dachat ne soit lié ni aux créations -ou suppressions demplois-, ni au bon vouloir du patronat.
Frank BRUNNER
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