
Taxer les mouvements financiers
pour améliorer le revenu de chacun :
les dividendes de la prospérité générale
Que se passerait-il si on prélevait, dans le canton de Genève, une taxe sur les mouvements financiers afin daccroître le revenu de la population -et donc le pouvoir dachat de la clientèle de masse de léconomie locale ?
( Ne pas confondre lidée de taxer sociale avec la " taxe Tobin ". Cette dernière ne vise que certains mouvements financiers -principalement les transactions sur le marché des changes- et na pas du tout été conçue pour améliorer le pouvoir dachat de la population. )
Les adversaires dune taxation des mouvements financiers agitent le spectre dune fuite massive des capitaux spéculatifs et prédisent que les banques procéderont à des licenciements massifs, voire même quelles délocaliseront toutes leurs activités dans une " zone hors taxe ".
En réalité, une fuite des capitaux spéculatifs ne constituerait pas un drame, ces capitaux ayant une fonction parasite, notamment en suscitant les restructurations continuelles, les licenciements massifs et le dumping salarial -au profit des spéculateurs, mais au préjudice de léconomie locale.
Quant aux banques, quels que soient les sacrifices consentis par la population et leurs employés, elles licencieront de toute façon leur personnel et délocaliseront leurs activités aussitôt quelles y verront un avantage quelconque pour leurs actionnaires ou que la fuite en avant dans la compétitivité internationale les y contraindra. Il ny a donc pas lieu dentrer en matière sur le sempiternel chantage aux délocalisations et aux licenciements.
Tout ordre de mouvement financier émanant du canton de Genève sera assimilé à un mouvement financier et taxé sur la base de son montant.
Nimporte quelle vente -même un bonbon- sera taxée, au minimum 5 centimes. Il sagit donc de taxer également léconomie réelle ; pas seulement la spéculation. Le principe de fonctionnement nest pas dépendant de lexistence ou non de capitaux spéculatifs. La fuite de ces capitaux diminuerait temporairement lampleur du produit de la taxe, mais sans empêcher pour autant le principe de fonctionner.
Quest-ce que ça rapporte ?
Les mouvements financiers -paiements, versements, virements-, dans le canton de Genève, sont estimés entre 400 millions et 1 milliard de francs suisses par jour.
Si on prend, pour base de calcul, lhypothèse de 400 millions de francs suisses, par jour, de mouvements financiers dans le canton de Genève, une taxe de 1 % rapporterait, au minimum, 4 millions par jour et donc 1,46 milliard par an.
Si on divise cette somme par 400000 habitants, on obtient 3650.- FS par an et par personne, bébés compris, ce qui représente déjà une amélioration de pouvoir dachat appréciable et permet de financer une politique daide aux familles digne de ce nom. Une taxe de 2 % ajouterait ainsi, au bas mot, 7000.- FS par an au pouvoir dachat de chacun.
Si on prend, pour base de calcul, lhypothèse de 1 milliard de francs suisses, par jour, de mouvements financiers dans le canton de Genève, avec une taxe de 1 %, on obtient la somme de 9125.- FS par an et par personne de supplément de pouvoir dachat, tandis quune taxe de 2 % ajouterait plus de 18000.- FS par an au pouvoir dachat de chacun.
Ces sommes peuvent paraître dérisoires aux profiteurs du système actuel, mais elles ne le sont assurément pas pour les retraités, les chômeurs, les salariés exploités, les agriculteurs et les indépendants.
Qui est perdant ?
Il est très facile de déterminer qui serait " perdant " dans laffaire.
Par exemple, si une taxe de 1 % rapporte 3650.- FS par an et par personne, il faut disposer dun revenu annuel supérieur à cent fois 3650.- FS par an pour commencer à subir une perte...
A mesure que les mouvements financiers sintensifient et que la part de chacun saccroît, le seuil sélève. Ainsi, par exemple, si la part de chacun est de 9125.- FS par an, il faut jouir dun revenu annuel supérieur à 912500.- FS pour commencer à perdre dans laffaire.
Les conséquences sociales et économiques
Il est bien évident que, dès linstant où un individu bénéficie dune augmentation de pouvoir dachat, il dépense ce supplément, et il le dépense dautant plus vite que son revenu était plus modeste. Chacun veut soffrir ce dont il a été privé : appareils électroménagers, cinéma, restaurant, loisirs, etc...
Il en résulte une intensification des mouvements financiers et une amélioration du produit de la taxe, ce qui permet daugmenter continuellement la part de chacun.
Les clients auront égoïstement intérêt à dépenser leur revenu au profit de léconomie genevoise sils veulent contribuer à lintensification des mouvements financiers, cest-à-dire à lamélioration du produit de la taxe, et accroître ainsi leur revenu. En fait, le client senrichira proportionnellement à ce quil dépense pour léconomie locale. Il deviendra contre-productif daller effectuer des achats en France voisine...
On peut imaginer un système dans lequel la taxe -au minimum 5 centimes- est perçue à la source -exactement comme un courtage bancaire ou une TVA-, versée sur un compte commun de lEtat, doù la part de chacun est automatiquement distribuée par chèque -mensuel, ou bi-mensuel- à tous les habitants.
Il en résulte également une amélioration immédiate du chiffre daffaires du commerce local, et donc un accroissement des commandes passées par le commerce à ses fournisseurs. En dautres termes, on obtient ainsi une authentique reprise économique. Une reprise saine, durable, qui se nourrit automatiquement delle-même, et non une pseudo " croissance économique " ne concernant que les bénéfices des spéculateurs.
Redistribution des richesses
Actuellement, les richesses produites par léconomie réelle sont siphonnées par la spéculation, au lieu dêtre distribuées à la clientèle de masse. Ce phénomène sera inversé par la taxation des mouvements financiers et par la distribution du revenu à la population.
Il est évident que les entreprises payeront la taxe en proportion de ce quelles vendent dans le canton de Genève. Celles qui vendent le plus -les multinationales et les chaînes de supermarchés- seront plus fréquemment taxées que lépicier du coin. Par contre, lépicier du coin verra revenir des quantités de clients quactuellement leur bas revenu contraint deffectuer tous leurs achats dans les supermarchés.
Toute entreprise refusant de se soumettre à la taxe renonce à sa part de marché au profit des entreprises concurrentes. En quelque sorte, il faudra payer les clients pour accéder à leur pouvoir dachat...
Système de larrosoir ou discrimination ?
Dans lhypothèse où le principe dune taxation des mouvements financiers destinée à assurer une politique de justice sociale est admis, on peut prédire que ses partisans se diviseront en deux camps.
Dun côté, il y aura ceux qui voudront répartir le produit de la taxe entre tous les habitants, sans aucune espèce de discrimination. Appelons-les les partisans du " système de larrosoir ". Quil soit pauvre ou fortuné, chacun recevrait la même somme.
Dun autre côté, il y aura ceux qui ne voudront distribuer largent quaux personnes dont le revenu est inférieur à un montant fixé plus ou moins arbitrairement. Appelons-les les partisans dune discrimination. Par exemple, selon eux, seules les personnes gagnant moins de 6000.- FS par mois bénéficieraient du système.
Certains suggéreront carrément que le montant du salaire soit déduit de la part des salariés... Cela équivaudrait à subventionner le dumping salarial.
Il faut, au contraire, que le revenu provenant de la taxe soit un supplément pour le salarié. Lorsque ce revenu sera devenu suffisamment important, les salariés cesseront de redouter le chômage et ne se trouveront plus contraints daccepter nimporte quoi de la part de leurs employeurs. La nécessité deffectuer des heures supplémentaires -ou doccuper plusieurs emplois- pour parvenir à payer ses factures, disparaîtra, ce qui induira un phénomène de partage du travail entre les actifs et les chômeurs.
Un raisonnement superficiel
Dans labsolu, en théorie, il est vrai quune discrimination dans la répartition du produit de la taxe permettrait daccroître la part des plus défavorisés. On peut soutenir que " les privilégiés " nont pas besoin de ce supplément de pouvoir dachat. On peut également soutenir quune discrimination entre " les vrais nécessiteux " et les privilégiés est " plus juste " dun point de vue moral. Néanmoins, ce raisonnement est superficiel.
En effet, une discrimination implique que le revenu de chacun soit surveillé par lEtat. Toute augmentation de salaire, de loyer, de facture délectricité, devrait être signalée afin de déterminer si la personne concernée na plus droit ou, au contraire, a de nouveau droit au produit de la taxe. Ces contrôles impliquent toute une administration, extrêmement coûteuse -sans doute beaucoup plus coûteuse que les sommes quon voudrait " économiser " au préjudice des " privilégiés ".
Avantages du système de larrosoir
Lavantage principal du " système de larrosoir " est que tout le monde, sans exception, se retrouve gagnant. Ainsi, dun point de vue politique, le " système de larrosoir " présente un avantage décisif.
Il est beaucoup plus simple à expliquer aux électeurs et son fonctionnement entraîne beaucoup moins de frais administratifs.
A quoi bon élaborer une répartition " plus juste ", pleine de finasseries, excluant diverses catégories de la population, ou exigeant des barèmes complexes, plus ou moins arbitraires et contestables, si le résultat est de créer un parti dopposants -ou dabstentionnistes- susceptible dempêcher ladoption du projet dans son ensemble ? Quel serait le bénéfice, pour " les vrais nécessiteux ", si la majorité des citoyens refusait ce projet ?
Noublions pas que " les privilégiés " du système actuel ne représentent quune infime minorité de la population. Cest donc une infime proportion du produit de la taxe qui aboutirait dans leur poche. La " perte ", pour " les vrais nécessiteux ", demeurera négligeable. De plus, la part des " privilégiés " contribuera à lintensification des mouvements financiers, améliorant le produit de la taxe et donc la part des " vrais nécessiteux ".
Un raisonnement mesquin est clairement contre-productif.
Pas dimpôt sur le revenu provenant de la taxation des mouvements financiers
Pour conclure, mentionnons cette évidence : le supplément de pouvoir dachat obtenu grâce à la taxation des mouvements financiers ne doit pas être soumis à limpôt, puisque cela équivaudrait à reprendre dune main ce quon donne de lautre.
Enfin, cette taxation des mouvements financiers et la distribution du revenu qui en résulte, si elles sont adoptées par les citoyens, ne pourront en aucun cas être remises en cause par la politique fiscale ou sociale du gouvernement fédéral suisse.
Frank BRUNNER
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