Retenez-moi ... Des précisions à propos du projet de taxe sociale
Même des personnes occupant des positions importantes dans le canton de Genève, y compris au sein des médias, n'ont absolument pas compris le principe -pourtant élémentaire- du fonctionnement de la taxe sociale. Elles ironisent en parlant de "recette miracle", de "tour de passe-passe" ou de "fiction". Cette incompétence ne les dissuade pas de prétendre expliquer au grand public ce qu'il convient de penser du projet
Il semble que l'idée même qu'on puisse distribuer un revenu inconditionnel à chacun les bloque complètement. Elles ne parviennent pas à raisonner lucidement et décrètent impossible ce qui ne leur est qu'inconcevable.
En fait, les éléments du projet fonctionnent déjà sous des formes différentes. La base est donc quelque chose de connu et d'éprouvé. Cela n'a rien de chimérique, ni même d'hypothétique.
La taxe sur les ventes
Bon nombre de commerces distribuent à leurs clients des cartes de fidélité -pensez à celles de Migros- donnant droit au client à un supplément de pouvoir d'achat proportionnel à la valeur de ce qu'il achète. C'est comme si Migros prélevait une taxe sur ses propres ventes. Le bonus du client correspond à un dividende sur le chiffre d'affaires réalisé grâce à ses achats. Il ne s'agit pas d'un cadeau, et moins encore d'une perte pour le commerçant, car il a calculé qu'en incitant ce client à acheter beaucoup le bénéfice réalisé grâce à lui est supérieur au montant des bonus qu'on lui ristourne.
Le projet de taxe sociale reprend ce principe, en le rendant systématique et en le soumettant à une logique d'intérêt général. C'est-à-dire que le montant de la taxe n'est plus "à bien plaire"; que son principe s'exerce sur toute l'activité économique dans la zone taxée; et, surtout, qu'au lieu de chercher à fidéliser le client de telle entreprise particulière, la taxe sociale vise à financer l'amélioration continuelle du pouvoir d'achat de la clientèle de masse, dans l'intérêt de toutes les entreprises locales.
Il ne sera plus possible de vendre un produit sans contribuer équitablement au pouvoir d'achat des clients. Actuellement, il faut savoir qu'un géant -multinationale ou chaîne de supermarchés-, par rapport à l'importance de son chiffre d'affaires, paie beaucoup moins de salaires qu'une PME. Actuellement, une entreprise entièrement robotisée et informatisée pourrait réaliser des milliards de chiffre d'affaires sans payer un centime de salaires. Ce chiffre d'affaires est réalisé en parasitant le pouvoir d'achat distribué par les concurrents à leurs salariés. L'introduction de la taxe sociale mettra fin à cette situation de parasitisme économique.
L'effet boule de neige
Si vous interrogez le secrétaire de la Fédération des métiers du bâtiment, il vous expliquera que "l'effet boule de neige" est un phénomène économique ayant pour effet de multiplier les richesses. Ainsi, on considère que 1.- FS investi dans le secteur du bâtiment génère 5.- FS pour l'économie dans son ensemble. Cela est dû au fait que les capitaux injectés dans le bâtiment sont répartis entre une multitude d'entreprises, souvent des PME, qui passent des commandes à des quantités de fournisseurs, paient des salaires, des loyers, etc Les salariés paient eux-mêmes des loyers et dépensent leur pouvoir d'achat au profit du commerce, lequel passe ses propres commandes à ses fournisseurs, etc C'est pourquoi on dit: "Quand le bâtiment va, tout va."
Il faut remarquer que "l'effet boule de neige" n'est pas spécifiquement lié au secteur du bâtiment. Il s'y manifeste parce que l'organisation du secteur du bâtiment obéit à une logique d'intérêt général.
Si le secteur du bâtiment se réduisait à une seule méga-entreprise, robotisée et informatisée, presque tous les capitaux investis aboutiraient dans la poche de quelques actionnaires, au lieu d'être redistribués à travers un réseau de PME et les salaires qu'elles paient. Le phénomène n'obéirait plus à une logique d'intérêt général et "l'effet boule de neige" ne se manifesterait plus.
Le projet de taxe sociale se sert de "l'effet boule de neige" en l'amplifiant et en l'étendant à l'ensemble de l'activité économique. Le phénomène redistributeur des richesses ne dépend plus des accords passés entre patronat et syndicats, ni des commandes qu'une entreprise passera à tel fournisseur plutôt que tel autre.
La taxe est prélevée sur toutes les ventes et directement redistribuée à la clientèle de masse locale. L'"effet boule de neige" s'étend ainsi à l'ensemble de l'économie et s'amplifie parce qu'il n'exclut personne des bénéfices. Il y a également une accélération du phénomène, puisque le produit de la taxe sociale est distribué directement, sans passer par l'employeur ou une institution sociale. Enfin, les clients sont égoïstement motivés pour dépenser leur supplément de pouvoir d'achat dans la zone taxée, puisque ces dépenses contribuent à amplifier "l'effet boule de neige", accroissent le produit de la taxe et améliorent continuellement la part de chacun. Chaque client devient, de facto, "actionnaire" des entreprises au profit desquelles il dépense son pouvoir d'achat. Sa part de taxe sociale est un dividende sur leur chiffre d'affaires.
Les capitaux
S'agissant des capitaux, le véritable investisseur n'est nullement pénalisé. Si vous possédez des titres ou un immeuble, ils ne sont pas taxés aussi longtemps que vous ne les revendez pas. Seul le paiement des dividendes est soumis à la taxe. Par contre, le spéculateur, qui passe son temps à acheter et revendre des titres de sociétés -au gré des licenciements massifs permettant d'"offrir" la masse salariale aux actionnaires-, est taxé à chaque transaction. De même, les spéculateurs pratiquant "le jeu de l'avion" en achetant et revendant un immeuble toujours plus cher sont taxés à chaque transaction.
Evolution pour les entreprises locales
Du point de vue des entreprises, il est clair que l'amélioration systématique du pouvoir d'achat de chacun se traduit par une part de marché dont la valeur augmente à mesure. Le chiffre d'affaires s'améliore. Avec lui s'améliore le montant du bénéfice et la rentabilité de l'entreprise.
Petit aperçu des conséquences sociales
D'un point de vue social, les conséquences sont nombreuses et d'une portée considérable.
Tout d'abord, à mesure que le pouvoir d'achat de la clientèle de masse s'améliorera, les habitudes d'achat des pauvres se modifieront. Actuellement, le problème de la pauvreté est délibérément sous-estimé par les autorités.
Officiellement, seuls certains chômeurs et les personnes bénéficiant de l'assistance publique sont considérés comme pauvres. Mais, par exemple, dans le canton de Genève, l'Etat doit prendre en charge les primes d'assurance maladie de la moitié de la population. Une proportion importante de cette population est aux poursuites, parce qu'elle est incapable de faire face à toutes ses factures et doit renoncer à payer certaines d'entre elles. Des quantités de gens, même s'ils travaillent, disposent d'un pouvoir d'achat à peine supérieur au minimum vital. Quand un ouvrier de chantier ou une vendeuse a payé son loyer, son assurance maladie, sa facture de téléphone, etc , il lui reste à peine de quoi se nourrir en attendant le prochain salaire, et c'est d'autant plus critique s'il y a des enfants. Il suffit d'ajouter 20.- FS par mois au calcul du seuil de pauvreté pour que le nombre des pauvres s'accroisse de 5 % dans les statistiques.
Concrètement, il en résulte qu'actuellement une grande partie de la clientèle de masse effectue l'essentiel de ses achats dans les supermarchés. Le reste du pouvoir d'achat passe dans le loyer et les primes d'assurance. Ces gens n'ont pas les moyens d'aller au restaurant, au cinéma, au théâtre, et ne s'aventurent qu'occasionnellement chez l'épicier du coin.
Dès l'instant où leur pouvoir d'achat se mettra à augmenter régulièrement, ils diversifieront leurs achats. Ils retourneront chez l'épicier, le boulanger, le restaurateur, au cinéma, au théâtre, etc En diversifiant leurs dépenses, ils participeront de plus en plus à l'amplification de "l'effet boule de neige", et l'amélioration de la part sociale de chacun en sera accélérée.
Quand on aura atteint le stade où la part sociale de chacun équivaudra à un bon salaire, il est clair qu'on ne pourra plus exiger n'importe quoi des salariés. Qui acceptera encore le travail sur appel ? Qui acceptera de demeurer un working poor ? Qui acceptera encore des horaires irréguliers ? Il est évident que, pour améliorer les conditions de travail et de salaire, l'introduction de la taxe sociale sera plus efficace que tous les syndicats réunis.
On pourrait poursuivre ainsi cette analyse logique sur de nombreuses pages, mais il semble que l'essentiel est dit. Ce qu'il faut voir, c'est que ce projet de taxe sociale a d'énormes potentialités. Il déclenche une logique complètement différente de la logique libérale. Ce qui paraît actuellement inconcevable se mettra à couler de source.
Une chance probablement unique
Depuis des années, partis de gauche et syndicats s'efforcent d'empêcher leur base de prendre connaissance de ce projet et affectent de l'ignorer, tout en se prétendant dédiés aux exploités et désireux de progrès social.
Un choix fondamental
La question n'est pas de savoir si mon projet de taxe sociale est économiquement réaliste. Il l'est sans l'ombre d'un doute.
La véritable question est de savoir qu'elle idée on se fait de l'être humain. Le considère-t-on comme une sorte d'esclave né pour se faire exploiter, ou le considère-t-on comme un être réellement libre auquel il convient de donner les moyens financiers d'exercer sa liberté ?
Frank BRUNNER
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