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Le revenu individuel dans un contexte de disparitions d’emplois

Dans l’Antiquité, on affirmait que la société ne pouvait pas fonctionner sans l’esclavage.

De nos jours on voudrait faire croire que le fonctionnement de l’économie exige qu’il y ait des exploités.

La réduction du temps de travail

Comme les emplois disparaissent toujours plus massivement, la gauche préconise la réduction du temps de travail, ce qui permettrait de partager les emplois. Du moins aussi longtemps qu’il subsistera des emplois à partager...

Mais il est vrai que les apparatchiks sont disposés à « créer des emplois » totalement inutiles, dans le seul but de « lutter contre le chômage ». Si on suit cette logique, à force de robotisation et d’informatisation, on se retrouvera avec des armées de « travailleurs » occupés à « gagner leur vie » en confectionnant des cocotes en papier dans quelque administration…

Dans un contexte de dumping salarial, travailler moins signifie gagner moins. Or, les salariés dont le revenu est insuffisant ne peuvent pas se permettre de gagner moins. Quant aux autres, ils ne souhaitent pas non plus une diminution de leur pouvoir d’achat.

Pourquoi faire dépendre le pouvoir d’achat d’un salaire ?

Si on se laisse obnubiler par l’obsession du plein emploi, si on s’obstine à faire dépendre le pouvoir d’achat d’un salaire, le problème fondamental de la paupérisation de la population est insoluble. Mais il n’est insoluble que dans la mesure où on refuse délibérément de le résoudre, afin de préserver des intérêts particuliers, au préjudice de l’intérêt général...

La paupérisation de la population est un problème concret qu’il convient d’aborder avec pragmatisme, sans a priori idéologiques. Quand on réfléchit à une solution, il faut conserver sa liberté d’esprit, au lieu de se fermer d’avance les portes par dogmatisme.

Et d’abord, il ne faut pas s’enferrer dans l’idée reçue selon laquelle des impératifs économiques exigeraient que le pouvoir d’achat de M. et Mme Toutlemonde provienne d’un salaire. D’un point de vue économique, le fait que vous perdiez votre emploi est sans importance, à condition que votre pouvoir d’achat soit assuré d’une autre manière.

Pour que l’économie fonctionne sainement, il est indispensable que la clientèle de masse soit prospère et qu’elle dépense son pouvoir d’achat au profit des entreprises locales, mais il faut bien voir que l’origine de ce pouvoir d’achat n’a pas véritablement d’importance.

En effet, peu importe que vous achetiez un ordinateur, ou une pizza, avec le revenu provenant d’une rente de vieillesse, d’une aide sociale, d’un salaire ou des dividendes perçus sur les titres boursiers que vous posséderiez. Ce qui importe, c’est que l’ordinateur, ou la pizza, soient vendus à un client solvable.

Le faux problème des suppressions d’emplois

En soi, la disparition des emplois n’est pas une mauvaise chose, car le temps consacré à un emploi demeure du temps perdu pour le plus grand nombre. C’est du temps qu’on ne peut pas consacrer à ce qui nous passionne réellement. Tant mieux si un travail fastidieux ou pénible est effectué par un ordinateur ou un robot, tandis que l’individu se consacre à une tâche créative et préserve sa santé.

Depuis que l’homme est l’homme, n’a-t-il pas rêvé du jour où il pourrait se libérer des chaînes du travail ? Devrions-nous, subitement, reculer devant cette perspective, nous en effrayer, alors que le développement de la civilisation nous permet enfin de la concrétiser ?

Quand une entreprise remplace un travailleur par un robot ou un ordinateur, cela signifie que le travailleur n’est plus nécessaire et que son emploi a perdu sa raison d’être. Ceux qui voudraient empêcher la robotisation et l’informatisation de supprimer des emplois se trompent de cible et prétendent arrêter les progrès technologiques. Autant exiger que les agriculteurs renoncent aux tracteurs et retournent à la houe, sous prétexte de « sauver des emplois ».

Pour donner un exemple caricatural, d’un point de vue économique, on pourrait fort bien remplacer tous les commerces par des self-services, dans lesquels on ne trouverait plus une seule vendeuse ni un serveur. Les marchandises pourraient être livrées par des véhicules sans pilote, installées dans les magasins par des robots, et les clients payeraient avec des cartes de crédit pour accéder à la marchandise. La production industrielle pourrait, elle aussi, être entièrement automatisée. Une telle économie fonctionnerait sans problème, à condition que la clientèle soit solvable, c’est-à-dire que son pouvoir d’achat ne dépende pas d’un salaire, puisqu’il n’y aurait plus du tout de salariés.

En résumé, d’un point de vue économique, ni les emplois ni les salariés ne sont indispensables ; seul le pouvoir d’achat des clients est indispensable.

Différents moyens de financement du revenu individuel

A priori, il existe différents moyens pour financer un revenu individuel indépendant du salaire. Il s’agit essentiellement de choisir celui qui s’adaptera le mieux à l’évolution de la réalité tout en favorisant la prospérité commune.

L’impôt sur le capital

Les apparatchiks sont favorables à l’impôt sur le capital parce qu’il est censé « faire payer les riches ». Exiger une augmentations de l’impôt sur le capital, ça fait « de gauche ». Cela permet au plus embourgeoisé des apparatchiks de se donner des airs de Che Guevara.

L’inconvénient de cette « solution », c’est que le capital ne se présente pas nécessairement sous une forme matérielle -usine, mine d’or, ou puits de pétrole- impossible à soustraire à l’impôt. Bien souvent, le capital est constitué par des titres susceptibles d’être vendus d’une minute à l’autre, ou transférés tout aussi rapidement vers quelque paradis fiscal, en sorte qu’ils échappent à l’impôt.

Les impôts traditionnels

Si on finance le revenu individuel au moyen des impôts traditionnels, il est évident que toute la charge fiscale retomberait sur les contribuables solvables -particuliers ou entreprises-, et d’autant plus lourdement que ces contribuables seraient moins nombreux. Ces contribuables subiraient une hausse massive des impôts.

Cette hausse se traduirait par une perte considérable de pouvoir d’achat pour les particuliers et une diminution de la marge bénéficiaire des entreprises, dont bon nombre seraient poussées à la faillite et dont les autres seraient incitées à licencier ou à diminuer les salaires.

C’est-à-dire qu’une hausse des impôts traditionnels aurait pour conséquence de diminuer le nombre des contribuables solvables. On se trouverait contraint d’augmenter les impôts, à mesure que le nombre des contribuables solvables diminuerait.

C’est une logique de fuite en avant, et donc une « solution » inadaptée à l’évolution de la réalité.

Les cotisations salariales ou patronales

Si on finance le revenu individuel au moyen de cotisations salariales ou patronales, on se lie aux emplois.

Les disparitions d’emplois se traduisent par des suppressions de cotisations. Il faudrait donc augmenter le montant des cotisations à mesure que les mutations technologiques feraient disparaître les emplois. La charge reposerait sur un nombre toujours plus réduit de salariés et d’employeurs, ces derniers étant d’autant plus incités à supprimer les emplois subsistant.

La taxe sociale

Par contre, une taxe sociale relativement modique peut remédier simultanément et définitivement au problème fondamental de la paupérisation de la clientèle de masse locale, ainsi qu’au parasitisme économique résultant de la robotisation et de l’informatisation des entreprises.

L’idée fondamentale est élémentaire.

Le pouvoir d’achat des clients

Avant l’apparition des ordinateurs et des robots, quand toute la production était salariée, le patron intégrait le coût des salaires dans le prix de vente des produits. Ainsi, en achetant ces produits, le client finançait automatiquement les salaires, c’est-à-dire le pouvoir d’achat de M. et Mme Toutlemonde. Cette part salariale représentait un pourcentage du prix de vente d’un produit, au même titre que les autres coûts de production.

Par contre, si le produit est fabriqué par un robot, l’entreprise supprime la part salariale, ce qui permet d’augmenter le bénéfice ou d’abaisser le prix de vente du produit. Dès lors, l’achat du produit n’a plus pour conséquence de financer le pouvoir d’achat de M. et Mme Toutlemonde.

Concurrence déloyale

Ainsi, le chiffre d’affaires de l’entreprise robotisée est-il subventionné par le concurrent dont la production est salariée, et celui-ci subit un véritable parasitisme économique de la part de l’entreprise robotisée. Jamais personne ne vient lui acheter quelque chose avec un salaire distribué par l’entreprise robotisée, puisque celle-ci ne distribue pas de salaires en proportion de ce qu’elle vend.

On observe le même parasitisme économique de la part d’un employeur adepte du dumping salarial, au préjudice d’un employeur qui paie correctement ses salariés.

Le remède

Pour remédier à cette situation de parasitisme, il faut introduire, dans le prix de vente du produit, une taxe sociale destinée au financement du pouvoir d’achat de M. et Mme Toutlemonde, en sorte que même la vente d’un produit entièrement fabriqué par des robots contribue équitablement au pouvoir d’achat de la clientèle de masse.

C’est-à-dire que M. et Mme Toutlemonde, par l’intermédiaire de la taxe sociale, recevront une sorte de dividende sur le chiffre d’affaires de toutes les entreprises de la zone taxée. Peu importe que M. et Mme Toutlemonde soient des retraités, des salariés ou des chômeurs. Ce sont des clients de l’économie locale.

Du point de vue du client qui achète un produit, il n’y a pas de différence entre le fait qu’on intègre au prix de vente une « taxe sociale » destinée à financer le pouvoir d’achat de tout un chacun, plutôt que la part salariale de telle entreprise en particulier. Or, dans un cas comme dans l’autre, le financement de ce pouvoir d’achat est automatiquement assuré par la vente du produit.

Un système équitable

Le client aisé, qui achète beaucoup, contribue beaucoup au produit de la taxe sociale -c’est-à-dire à la part de M. et Mme Toutlemonde-, tandis que le client plus modeste, qui achète moins, contribue modestement. Chacun contribue en proportion de son pouvoir d’achat, ce qui rend le système foncièrement équitable. Comme tout le monde bénéficie d’un revenu individuel provenant de cette taxe, il n’y a pas de « perdants ».

La part de marché des entreprises

Du point de vue d’une entreprise, il est évidemment préférable de vendre à une clientèle prospère plutôt qu’à une clientèle paupérisée ou carrément insolvable. Une clientèle prospère se traduit par une juteuse part de marché. Dès l’instant où les concurrents sont, eux aussi, soumis à la taxe sociale, celle-ci ne présente que des avantages pour la part de marché et le chiffre d’affaires.

La part de marché d’une entreprise ne se situe pas dans un paradis fiscal. Elle ne se situe pas non plus dans le pays où la production a été délocalisée. Cette part de marché se situe là où se trouvent les clients. Ainsi, au moyen d’une taxe sociale sur les ventes, on parvient à « piéger » fiscalement l’entreprise.

Pour donner une image, c’est comme si un chasseur, au lieu de s’épuiser à poursuivre des antilopes à travers le désert, attendait tranquillement qu’elles viennent boire à la mare. Les antilopes ne peuvent pas renoncer à l’eau. Elles sont piégées par la mare. De même, l’entreprise ne peut pas se soustraire à la taxe sociale sans renoncer à la clientèle de la zone taxée. Si l’entreprise renonce à cette clientèle, un concurrent s’emparera aussitôt de sa part de marché.

Une solution adaptée à l’évolution de la réalité et à la logique interne de l’intérêt général

Ainsi, on constate que, pour financer un revenu individuel, le système de la taxe sociale évite d’augmenter les impôts. Il ne dépend pas des emplois. Il est adapté à un contexte de mutations technologiques. Il met un terme à l’injustice sociale, partout où on l’applique. Il favorise une prospérité économique durable dans la zone taxée, en assurant le financement du pouvoir d’achat de la clientèle de masse. Il n’est pas du tout gêné par les délocalisations d’entreprises ou « la mondialisation ». L’adoption de la taxe sociale n’exige nullement un accord international. Cette taxe fonctionne à l’échelle locale, bien qu’on puisse la transposer n’importe où et à n’importe quelle échelle. Rien ne s’oppose à sa mise en œuvre. Il suffit d’une volonté politique pour la concrétiser.

Frank BRUNNER