Si ces propositions sont adoptées, en 2008, par les gouvernements des Vingt-Sept et le Parlement européen, l’Union européenne sera en position de force pour aborder, en 2009, la négociation internationale qui s’ouvrira sur l’après-protocole de Kyoto. Les efforts prévus par cet instrument, qui expire en 2012 et dont les Etats-Unis ne font pas partie, doivent être redoublés. "Répondre au défi du changement climatique est le test politique suprême pour notre génération", a dit le président de la Commission, José Manuel Barroso.
José Manuel Barroso
La stratégie proposée, après une intense campagne des groupes de pression et des Etats membres défendant leurs intérêts, concrétise l’objectif adopté, en mars 2007, par les dirigeants européens, pour une réduction de 20 % des gaz à effet de serre par rapport à 1990, voire 30 % en cas d’accord international. Cela se fera en imposant de nouvelles contraintes aux industries, en produisant au moins 20 % d’énergies renouvelables en 2020 et en utilisant 10 % de biocarburants dans le total.
Répartition des sources des gaz à effet de serre aux Etats-Unis
Certes, a admis José Manuel Barroso, ces mesures auront un coût. La conversion de l’économie européenne entraînera des dépenses de 0,5 % du PIB de l’Union européenne en 2020, soit 60 milliards d’euros, et le prix de l’électricité augmentera de 10 % à 15 %. Mais cela ne représentera que trois euros par semaine et par citoyen européen et il faut comparer ces chiffres au coût de l’inaction estimé par les experts internationaux à 20 % du PIB dans le pire des cas et à 5 % du PIB dans le meilleur. Si l’Europe prend la tête du mouvement, elle aura l’avantage dans la lutte contre la pollution qui, rien que dans le domaine des énergies renouvelables, emploiera en 2020 plus d’un million de personnes dans l’Union européenne, et réduira de 50 milliards d’euros sa facture d’importation de produits fossiles.
Un ours polaire sur la banquise
Les réactions ont été globalement positives. Au Parlement européen, les trois plus grands groupes politiques ont salué la stratégie proposée. "Nous pensons que c’est l’acte le plus important de la Commission Barroso jusqu’à présent", a souligné le chef du groupe libéral, le Britannique Graham Watson. Les groupes de pression se sont d’ailleurs montrés modérés. Les industries chimiques, représentées par le Cefic, n’ont ainsi pas rejeté ces propositions, tout en plaidant pour que l’on fasse tout pour parvenir à un accord international, afin que l’Union européenne ne soit pas la seule à faire l’effort. A l’autre bout de l’échiquier, Greenpeace a parlé d’un "début bon, mais hésitant", critiquant surtout la promotion de biocarburants qui inspirent des doutes sur leur bilan.
Graham Watson
La Commission a d’abord proposé un mécanisme européen, et non plus national, d’échange de permis de polluer qui se basera sur les secteurs industriels, afin d’éviter les distorsions. A terme, en 2020, toutes les industries devront acheter aux enchères 100 % de leur CO2, afin de les responsabiliser. Certains secteurs, comme la production d’énergie, devront acheter 100 % de leurs droits à polluer dès 2013, mais, pour d’autres secteurs exposés à la concurrence, comme l’acier ou les raffineries, le mécanisme proposé est différent. Ils disposeront de quotas de CO2 "gratuits", en attendant un accord international et, faute de compromis, la Commission verra en 2010-2011 s’il convient, comme le demande Paris, de taxer les importations des produits des pays "sales". "Je suis pour donner l’exemple au reste du monde, mais je suis contre un suicide économique", a déclaré, mercredi 23 janvier 2008, à la télévision ARD, le commissaire à l’Industrie, Guenter Verheugen. La Commission estime que ces enchères pourraient rapporter jusqu’à 50 milliards d’euros par an en 2020 aux Etats membres, qui les utiliseront pour promouvoir les énergies renouvelables.
Günter Verheugen
Les secteurs qui ne sont pas couverts par le système d’échange de droits à polluer -transport, agriculture et habitat- devront réduire leurs émissions polluantes de 10 % en moyenne dans l’Union européenne d’ici à 2020, par rapport au niveau de 2005. Cet objectif général sera modulé selon la prospérité des Etats membres de l’Union européenne : les pays les plus riches, comme le Luxembourg, devront avoir réduit leurs émissions de 20 % en 2020 -14 % pour la France et l’Allemagne- et les plus pauvres pourront les augmenter de 20 % au maximum. La France, qui voulait que soit prise en compte le fait que son électricité est à environ 80 % d’origine nucléaire, une énergie qui ne produit pas de CO2, n’a pas été suivie.
La fonte des glaces polaires due au réchauffement climatique entraîne une élévation du niveau des océans
Enfin, la Commission propose que chaque pays participe selon sa richesse et ses capacités à l’objectif européen d’utiliser au moins 20 % d’énergies renouvelables provenant de sources comme l’éolien, le solaire ou la biomasse, contre 8,5 % aujourd’hui. La France sera obligée d’atteindre un pourcentage de 23% d’énergies renouvelables en 2020 -Nicolas Sarkozy avait écrit à José Manuel Barroso pour lui dire qu’il refusait d’aller au-delà de 20 %-, l’Allemagne 18 %, la Suède détenant le record avec 39 %. Les pays défavorisés par la nature pourront acheter des certificats d’énergie renouvelable produite ailleurs. Enfin, l’objectif est d’utiliser 10 % de biocarburants dans le total des carburants, mais seuls les produits qui peuvent démontrer leur "durabilité" pourront être utilisés.
Yves CLARISSE
Il existe plusieurs types de biocarburants dont le bioéthanol et le biodiesel
Commentaire
José Manuel Barroso a mentionné que la politique préconisée par l’Union européenne, même si elle a un coût, sera beaucoup moins honéreuse que la poursuite de la logique actuelle. Cela est dû au fait que la politique préconisée par l’Union européenne obéit à la logique interne de l’intérêt général. A potentialités égales, une organisation d’intérêt général entraîne toujours une amélioration du rendement et de l’efficacité, en comparaison de n’importe quelle autre principe d’organisation. Lorsqu’une politique d’intérêt général est menée, il en résulte toute une logique de relations de cause à effet automatiques qui, toutes, tendent à renforcer la puissance et la cohérence de cette politique.
Par contre, une politique qui s’oppose à la logique interne de l’intérêt général provoque automatiquement, par des relations de cause à effet, des problèmes fondamentaux qui, eux-mêmes, provoquent des cascades de problèmes secondaires, dans une logique d’autodestruction. On le constate avec la fuite en avant néolibérale et ces problèmes fondamentaux que sont la paupérisation et la précarisation de la clientèle de masse de l’économie, la destruction des solidarités sociales, la destruction de l’environnement, le discrédit du milieu politique aux yeux de la population, etc...
Une Française expulsée de son domicile, à Paris
On relèvera également qu’il est absolument légitime de taxer les productions polluantes -qu’elles soient ou non importées- sur le principe du pollueur-payeur, en tenant compte du coût du traitement des déchets. En effet, les méthodes de production polluantes sont moins coûteuses et permettent donc d’empocher davantage de bénéfices à la vente. Il en résulte une situation de concurrence déloyale au préjudice des producteurs respectueux de l’environnement. C’est comme si ces derniers subventionnaient la part de marché de leurs concurrents pollueurs. En taxant les productions polluantes, on rétablit une situation de concurrence loyale et les produits respectueux de l’environnement en deviennent comparativement plus attractifs.
Une usine chinoise à Backang
Les réserves exprimées par Greenpeace à propos des biocarburants sont à retenir. Il semble, en effet, que la politique des biocarburants entraîne les conséquences d’un problème fondamental, en provoquant des cascades de problèmes secondaires : pertes de bonnes terres agricoles pour la production alimentaire, pénuries alimentaires, destruction des forêts tropicales pour étendre les cultures, à quoi s’ajoute un rendement énergétique des biocarburants relativement faible. Il vaudrait mieux investir dans la recherche, afin d’utiliser l’énergie non-polluante tirée de l’hydrogène. Il s’agit de mettre au point des méthodes de production et des moteurs efficaces et rentables.
Un chassur Yanomami dans la forêt amazonienne
Pour conclure, on relèvera que quand l’Union européenne mène une politique d’intérêt général, ses conséquences potentielles sont à la fois considérables et extrêmement favorables au bien public. En coordinant une telle politique à l’échelle de l’Union européenne, le résultat est plus efficace et moins coûteux que si chacun des Etats menait sa propre politique en ignorant les autres. Autrement dit, à potentialités égales, le résultat est supérieur à la somme des parties dont il se compose. Une telle politique menée à l’échelle de la planète serait encore moins coûteuse et encore plus efficace.
Frank BRUNNER
Un Jaguar