Golden Sands est, en Bulgarie, la plus rutilante des stations balnéaires de la mer Noire : hôtels, casinos à gogo... Mais à en croire les responsables de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (Onudc), ce nouveau havre touristique des confins orientaux de l’Union européenne est une destination empoisonnée. « Aujourd’hui, les secteurs les plus touchés par le blanchiment de l’argent sale sont ceux de la construction, du divertissement et du tourisme », explique son directeur Antonio Costa. Manière de rappeler que les soutes du boom immobilier, en Roumanie, en Bulgarie et dans l’ensemble des Balkans, sont tout sauf transparentes. « Ce n’est pas pour rien que Sofia comme Bucarest sont sous la surveillance permanente de la Commission européenne », complète un conseiller d’Olli Rehn, le commissaire chargé de l’Elargissement. En juillet 2008, les services de ce dernier publieront à nouveau une évaluation sévère sur la justice, la corruption et « l’économie grise » dans les deux pays. La coopération policière est limitée, pour éviter les fuites. Une partie des fonds communautaires qui leur sont dus est gelée. Plus grave : les autorités roumaines ont en partie suspendu en février 2007 -soit un mois après leur entrée dans l’Union européenne- deux lois cruciales sur les faillites et sur les financements des partis.
Vue de Bucarest, en Roumanie
Ce fléau mafieux est en lien direct avec ce qui se passe en Russie et dans les Balkans. Sans parler de la mafia italienne, toujours active. Le rapport de l’ONU insiste notamment sur l’importance du trafic de drogue en provenance d’Afghanistan, via l’Iran puis la Turquie. A nouveau, les cas des organisations criminelles albanaises et kosovares sont sous les projecteurs. L’Albanie comme le Kosovo sont des territoires à forte vitalité démographique, au fort taux de chômage (plus de 50 % dans le cas de l’ex-province serbe) et à l’urbanisation rapide (la population de Tirana est passée de 470000 habitants en 2000 à 620000), donc des proies faciles pour les organisations criminelles. « Les trafiquants d’héroïne d’ethnie albanaise demeurent l’une des principales menaces mafieuses en Europe », estime l’Onudc qui pointe aussi la Serbie et le Monténégro, dont la zone côtière attire quantité d’investisseurs russes.
Vue de Tirana, en Albanie
L’enquête des Nations Unies ne fait pas qu’énumérer les zones de danger en Europe. Elle désigne les pays directement touchés, comme la Suisse, où les détenus d’origine albanaise représentaient, en 2006, plus de 30 % des trafiquants de drogue interpellés. Elle révèle aussi des points noirs à faible autorité étatique, comme la Moldavie, et des « affaires » jusque-là passées sous relatif silence, telle l’explosion, en mars 2008, d’un dépôt de munitions près de Tirana : le Ministère de la défense y faisait empaqueter, par des intermédiaires, de vieux lots de munitions chinoises pour les revendre en Afghanistan. Mais le danger le plus grand est évidemment la collusion : « Dans les Balkans, les parrains mafieux cherchent la respectabilité. Ils sont hommes d’affaires, parlementaires et infiltrent les gouvernements », juge un expert. L’Union européenne, qui a promis d’intégrer à terme ces pays, est donc confrontée à un énorme défi. « La meilleure leçon que nous puissions tirer des élargissements récents est de rendre nos critiques plus sévères encore. Et surtout, de ne jamais promettre l’adhésion avant que l’Etat de droit ne soit vraiment consolidé », conclut le commissaire Olli Rehn.
Richard WERLY
Unodc : « Crime and its impact on the Balkans and affected countries ». http://www.unodc.org
Olli Rehn
« Les mafieux veulent intégrer le système »
Pour le directeur de l’Onudc, Antonio Costa, la criminalité balkanique se rapproche du pouvoir.
Question :
"Les Balkans sont-ils l’abcès mafieux de l’Union européenne ?"
Antonio Costa :
"Le poids de la criminalité organisée y est problématique, c’est évident. En revanche, la plupart de ces pays n’ont pas un taux élevé de criminalité ordinaire. Leur population vieillissante, le taux d’urbanisation limité, le boom économique, tout cela nuance l’influence des mafias. Le cas de l’Albanie et du Kosovo est, en revanche, plus inquiétant : beaucoup de jeunes agglutinés autour des villes et un chômage massif. Autant d’atouts pour les criminels et les trafiquants."
-"En intégrant ces pays, l’Union européenne s’expose donc aux mafias. On le voit en Roumanie et en Bulgarie..."
"Ce n’est pas aussi simple. S’il est clair que, dans les Balkans, les mafieux veulent intégrer le système et l’ont souvent déjà fait, le rapprochement avec l’Union européenne a aussi considérablement renforcé les structures démocratiques. Il ne faut surtout pas abandonner nos efforts. En consolidant partout où elle le peut l’Etat de droit, l’Europe finira par absorber les mafias. Les progrès accomplis au Kosovo sont de ce point de vue très importants. C’est en laissant des trous béants que le contraire peut, à l’inverse, se produire."
-"Quelles sont les mannes financières de cette grande criminalité ?"
"D’abord, la drogue en provenance d’Afghanistan. Mais aussi, la cocaïne importée d’Amérique latine par les cartels colombiens. Dans le domaine économique, les privatisations accélérées ont été une manne pour les ex-services de sécurité et autres gangsters. Heureusement, cet argent sale parti dans le système bancaire peut maintenant être stoppé, via la levée du secret bancaire en cas de crime. Je suis beaucoup plus inquiet pour d’autres secteurs, comme la construction ou l’industrie du divertissement. La prolifération des casinos est préoccupante. On sait, par exemple, que les seigneurs de la drogue afghans ne se font plus payer en espèces : ils reçoivent les clefs d’immeubles dans les centres-villes, des parts dans des centres commerciaux ou des piles de jetons sur les tables de jeu..."
Propos recueillis par Richard WERLY
Antonio Costa