Vue de Nice, en France
L’Union européenne et la Russie font front commun sur la sécurité en Europe et la crise économique mondiale, tout en assumant leurs divergences sur le dossier géorgien. Réunis à Nice, Européens et Russes ont appelé à l’organisation, en 2009, d’un sommet, avec les Américains, sur un nouveau cadre de sécurité en Europe, et Nicolas Sarkozy a demandé à Moscou et Washington de s’abstenir, d’ici là, de tout déploiement de missiles sur le Vieux continent.
Un missile russe SS-26 Iskander
Début novembre 2008, le président russe, Dmitri Medvedev, avait annoncé le prochain déploiement de missiles dans l’enclave russe de Kaliningrad, entre la Pologne et la Lituanie, en réponse au projet américain d’installation de leur bouclier antimissile. "En tant que président de l’Union européenne, je propose une rencontre, mi-2009, dans le cadre de l’OSCE (Organisation de sécurité et de coopération en Europe), pour poser les bases d’un accord sur la sécurité pan-européenne", a déclaré le chef de l’Etat français, lors d’une conférence de presse. "Que d’ici là, on ne parle pas de déploiement de missiles, qui n’avancent à rien et qui ne font que compliquer la situation", a-t-il poursuivi. Le président français a indiqué que le président Medvedev avait répondu positivement à la proposition de geler tout déploiement de missile en Europe. "Cela va sans dire que ce sera une proposition qui sera discutée avec nos alliés américains", a dit Nicolas Sarkozy, suggérant que le sommet de l’OTAN, en avril 2009, serve à préparer cette réunion, qui pourrait avoir lieu en juin 2009. Selon le président russe, la guerre avec la Géorgie début août a démontré que les mécanismes de la sécurité en Europe pouvaient être améliorés et renforcés. "C’est pourquoi je suis revenu à l’idée d’un traité global", a dit le successeur de Vladimir Poutine au Kremlin, qui a approuvé l’idée de ce sommet. D’ici là, "nous devrons nous abstenir de toute mesure, de toute décision unilatérale" a-t-il convenu, demandant indirectement aux Américains d’en faire de même.
Nicolas Sarkozy en compagnie de Dmitri Medvedev
La République Tchèque -qui doit accueillir sur son sol un système de radars dans le cadre du déploiement en Europe de l’Est d’un bouclier antimissile américain- a aussitôt réagi en affirmant que le président français n’était pas mandaté pour tenir de tels propos. "La France ne nous a pas consultés auparavant sur une telle position", a déclaré le vice-premier ministre tchèque, Alexandr Vonda, dans un communiqué remis à la presse à l’issue du sommet. "En ce qui concerne le mandat de la présidence française pour le sommet Union européenne-Russie, il ne contient aucune mention du bouclier antimissile", ajoute le communiqué.
Tir d’un missile américain Patriot
Au delà de la question du bouclier antimissile, Européens et Russes se sont aussi retrouvés sur les réponses à apporter à la crise, notamment dès la réunion du G20, ce week-end à Washington. Tous deux considèrent que cette réunion doit déboucher sur des décisions concrètes, que le Fonds monétaire international (FMI) et les pays émergents doivent jouer un rôle plus important et qu’un renforcement des règles de régulation et discipline financière est nécessaire. Par ailleurs, a indiqué Dmitri Medvedev, "les échanges entre l’Union européenne et la Russie s’accroissent. Ce sont désormais des centaines de milliards d’euros et nous devons en tenir compte lorsque nous parlons de notre coopération". Alors que les propositions russes pour Washington ont été extrêmement bien reçues à Paris, Nicolas Sarkozy a, lui aussi, fait état d’un intérêt commun euro-russe à "changer les choses durablement, structurellement, fortement". Il est ainsi revenu sur son idée d’un espace économique et humain commun, qui aurait pour conséquence de bannir toute forme d’affrontement. "L’Europe et la Russie ont un intérêt mutuel à travailler ensemble. C’est l’intérêt de la Russie et c’est l’intérêt de l’Europe (...) On n’a pas besoin de divisions, on n’a pas besoin de guerres, on a besoin d’unité", a insisté le chef de l’Etat français. "Est-ce à dire qu’il n’y a pas de désaccords, ce serait absurde", a-t-il ajouté.
Un convoi russe quitte Karaleti, en Géorgie, le 8 octobre 2008
Choisissant la voie du pragmatisme pour s’adresser à Moscou, les Vingt-sept ont néanmoins répété à plusieurs reprises, avant et pendant le sommet, qu’il ne s’agissait pas d’un retour au "business as usual". Nicolas Sarkozy a ainsi rappelé que les Russes, même s’ils avaient pour l’essentiel rempli leurs engagements, devraient encore accomplir certains progrès dans le retrait de leurs troupes, notamment dans la vallée de l’Alkhagori et autour du village de Perevi. Tout en rappelant leurs divergences sur la reconnaissance des indépendances de l’Ossétie du sud et de l’Abkhazie, le président français et son homologue russe sont convenus qu’il n’y avait aucune alternative à des négociations directes et franches sur la situation future du Caucase. Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a d’ailleurs fait valoir que cette prédisposition russe avait été un élément important dans la décision en début de semaine de reprendre les négociations avec Moscou sur un nouveau partenariat stratégique. Ces discussions avaient été reportées, le 1er septembre 2008, après l’incursion russe en territoire géorgien, et José Manuel Barroso s’est dit prêt à les reprendre au plus haut niveau dès janvier 2009, alors que les réunions techniques reprendront le 2 décembre 2008. "Nous sommes prêts, au début de l’année prochaine, à aller à Moscou. L’avenir doit se faire par l’échange et l’économie, pas par les missiles", a-t-il fait valoir.
Julien TOYER, Jean-Loup FIEVET et Nicole DUPONT
José Manuel Barroso
Commentaire
Le gouvernement russe n’a pas cessé de s’opposer au projet américain de bouclier anti-missile en Europe de l’Est, car ce bouclier compromet l’équilibre de la dissuasion nucléaire entre l’OTAN et la Russie. Le gouvernement des Etats-Unis a refusé de tenir compte des objections russes et n’a pas donné suite à une proposition russe d’instaurer un bouclier anti-missile commun à la Russie, à l’Europe et à l’Amérique du Nord. La "menace" russe d’installer des missiles dans l’enclave de Kaliningrad n’est rien de plus qu’une monnaie d’échange, le gouvernement russe étant prêt à renoncer à ce déploiement de missiles à Kaliningrad si les Américains renoncent à leur bouclier anti-missile en Europe de l’Est.
L’intérêt à long terme de l’Europe réside dans l’abandon du bouclier anti-missile américain et dans l’organisation d’une défense anti-missile commune avec la Russie, que les Américains veuillent s’y joindre ou non. Une défense anti-missile commune sera moins coûteuse et plus efficace. En cas d’attaque provenant hors de cette immense zone commune, les délais d’alerte seront plus longs et les moyens d’interception disponibles seront beaucoup plus nombreux.
Frank BRUNNER
Une station de tir de missiles Patriot
|