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Le Temps, 12 février 2009

Interviews : Jean Claude Ameisen s’exprime à propos de Charles Darwin


HMS Beagle

C’était il y a 200 ans. Le 12 février 1809 naissait Charles Darwin, celui qui allait brutalement, mais presque à contrecœur, descendre l’homme de son piédestal. En 2009, on fête aussi les 150 ans de sa théorie : au hasard des mutations, des individus ont développé des caractéristiques leur permettant de mieux survivre que d’autres dans un environnement donné. C’est ainsi que les différentes espèces ont émergé à partir d’une origine commune. Darwin a mis vingt ans avant de se décider à publier sa théorie, de peur d’être détrôné par le jeune naturaliste Alfred Wallace. Mais elle n’a aujourd’hui pas pris une ride. Médecin immunologiste, Jean Claude Ameisen est fasciné par le pouvoir explicatif de la pensée darwinienne, en particulier dans son domaine de recherche, la mort cellulaire « programmée ». Son dernier livre explore « la lumière et les ombres »* de la théorie de l’évolution.

Charles Darwin


Question :

- "Dans quelle mesure Darwin a-t-il bâti sa pensée dans la culture de son époque, mais aussi contre la culture de son époque, comme vous l’écrivez ?"

Jean Claude Ameisen :

- "Il a su réarranger de manière nouvelle et profondément originale des idées et des observations qui existaient déjà. On est au début du 19e siècle, la période des grandes explorations. Et c’est au cours des cinq ans passés à bord du Beagle qu’un jeune créationniste comme lui sera amené à remettre en question la vision théologique du monde, alors largement prépondérante en Occident. Mais il n’a pas encore d’explication. Il élaborera sa théorie en s’inspirant des économistes, mais aussi des jardiniers, des éleveurs ou des géologues de son époque."

Une page du carnet B de Charles Darwin. On voit sur ce simple carnet, page 36, la première représentation de l’idée de variation des êtres vivants à partir d’une origine commune. La tradition darwinienne nomme cette esquisse de la théorie de l’évolution « le corail de la vie ». Le Transmutation Notebook B a été rédigé entre juillet 1837 et mars 1838. Darwin a commencé à rédiger la première version de L’Origine des espèces, en 1842

-"La théorie de l’évolution était en quelque sorte dans l’air du temps ?"

- "Bien que cette idée bouleverse la vision du vivant et de l’humain, la co-découverte de la théorie de l’évolution, vingt ans plus tard, par Alfred Russel Wallace, montre qu’elle est pourtant prête à être pensée. Deux personnes venant du même pays, ayant toutes les deux voyagé autour du monde et lu Malthus (qui décrit la lutte pour la survie chez les humains, ndlr), arrivent aux mêmes conclusions."

Une tortue galapago (Geochelone elephantopus). Cette tortue, symbole de l’archipel des Galápagos, mesure 1,5 m au sommet de la carapace et pèse jusqu’à 250 kg. La population est estimée à 15000 individus répartis sur toutes les îles

-"Mais cette théorie va complètement à contre-courant ?"

- "C’est une théorie révolutionnaire. Et c’est pourquoi Darwin va se taire pendant vingt ans. Il va développer ses idées en secret, devenant, pendant cette période, un scientifique connu et respecté pour des travaux qui ne remettent pas en cause la vision créationniste communément acceptée."

Un iguane marin et un crabe

-"Il écrit d’ailleurs à l’un de ses amis que parler de sa théorie serait comme confesser un meurtre."

- "Et avant, encore, il écrit, dans ses carnets secrets : « soit prudent » ou « si ma théorie est vraie, le tissu entier s’effondre ». Il a, d’un côté, une espèce de peur d’être considéré comme ridicule. Il veut être sûr de ne pas pouvoir être critiqué d’un point de vue scientifique. Mais je crois qu’il y a aussi, chez lui, qui est quelqu’un d’assez conservateur, d’assez calme, la crainte d’être à l’origine d’un véritable bouleversement qui dépasse de loin les sciences de la nature. Il y a une lettre de sa femme, qui est très belle. Elle lui écrit qu’il « ne peut avoir tort » de « tenter sincèrement de découvrir la vérité ». Mais elle lui dit aussi de faire attention à ne pas se détacher de ce qui n’est pas de l’ordre de la démarche scientifique, c’est-à-dire la foi. « Je serais extrêmement malheureuse, si je pensais que nous ne nous appartenons pas l’un à l’autre pour l’éternité. » Et Darwin gardera cette lettre, on la retrouvera après son décès. Il y a ajouté une phrase : « Quand je serai mort, sache que bien souvent, j’ai embrassé et pleuré sur ça. » Il perçoit ce qui est en jeu : la place de l’homme dans l’univers, le sens de la vie humaine. Et il n’est pas du tout certain que, s’il n’avait pas reçu un jour le manuscrit de Wallace, il se serait décidé à révéler publiquement sa théorie (les articles de Wallace et de Darwin seront présentés conjointement, un an et demi avant la publication de « L’origine des espèces », ndlr). Combien de temps aurait-il encore attendu ? Personne n’en sait rien. Et même dans L’origine des espèces, il ne dit toujours rien de l’homme. A part : « Dans le futur distant, la lumière sera jetée sur l’origine de l’homme et sur son histoire. » Il faudra encore attendre douze ans avant que, dans La filiation de l’homme, il ne traite de l’émergence de l’être humain."

Le bureau de Charles Darwin à Down House

-"Comment perd-il la foi ?"

- "Dans des lettres, dans les textes qu’il n’a pas l’intention de publier, Darwin révèle qu’il a perdu la foi petit à petit, choqué par le caractère tragique du rôle de la mort, de la destruction, et des « guerres de la nature » impitoyables qu’il a découvert à l’origine de « l’infinie diversité des formes les plus belles et les plus merveilleuses » du vivant. Ce n’est pas tant la foi en Dieu qu’il va perdre, que la foi en un Dieu bienveillant, qui se soucierait de chacune de ses créatures. Il renvoie la question au « mystère du début de toutes choses, qui est insoluble pour nous ». Il n’estime pas, comme certains de ses successeurs, que sa théorie exclut toute idée de Dieu."

Une couleuvre tente de capturer et d’avaler un iguane marin

-"Au fil des rééditions de « L’origine des espèces », il réintroduit d’ailleurs un créateur."

- "Dès la deuxième édition. C’est pour cela que la première est la plus intéressante. Les Editons successives seront profondément modifiées, parce que Darwin essaie de répondre à toutes les critiques. Et ce faisant, il alourdit et déforme sa pensée. A la place de la sélection naturelle, il introduit notamment la notion de survie du plus apte. C’est un terme extrêmement ambigu, parce qu’il induit un jugement qualitatif. L’ami et ardent défenseur de Darwin, Thomas Huxley, dira que ce concept transposé à l’homme a un parfum de jugement moral."

-"C’est cette notion qui va être récupérée ?"

- "Oui. Or, dans la nature, ce qui est par hasard plus apte dépend de l’environnement. Si celui-ci change, le plus apte peut devenir le moins apte. Il n’y a donc pas de critère qualitatif intrinsèque.

Mais c’est cette notion qui va être adoptée dans toutes les dérives sociales, raciales et sexistes du darwinisme. La théorie de l’évolution va être dévoyée pour tenter de légitimer par la « science » des préjugés ancestraux. Et il y aura une accumulation de travaux aberrants qui prétendront que les personnes de couleur de peau foncée, les femmes et les personnes de classes sociales défavorisées sont plus proches du singe que les autres. Ce qui justifie de les empêcher d’accéder à l’éducation ou au droit de vote !"

Un pélican

-"Ce sont ces dérives qui mèneront au concept d’eugénisme ?"

- "Il y aura cette idée lugubre que tout ce qui relève de la culture, de la civilisation, de la médecine, de la charité, qui aide les malades et les faibles, va à l’encontre des lois de la nature. Pour les eugénistes, il faut que l’homme se mette au service de ces forces aveugles qui lui ont donné naissance, idée que Darwin a condamnée pour des raisons morales. Aux Etats-Unis, au début du 20e siècle, le vote de lois restrictives sur l’immigration sera justifié par des travaux « scientifiques » concluant que les Européens du Sud et de l’Est sont, de manière héréditaire, mentalement déficients et asociaux. Dans le pays, on va stériliser de force des personnes atteintes de handicaps physiques, sensoriels, mentaux, mais aussi des orphelins, des chômeurs, des alcooliques, des prostituées, des vagabonds... La plus extrême et la plus tragique des dérives commises au nom de la théorie darwinienne aura lieu en Allemagne nazie."

Une grande frégate

-"Vous citez également les différences d’interprétation entre la Russie et le monde anglo-saxon. La théorie est-elle condamnée à être prisonnière des idéologies ?"

- "Non. Une des raisons pour lesquelles j’ai écrit ce livre était justement de montrer à quel point cette théorie est riche et ouverte. Et combien il est réducteur de ne vouloir en conserver que certains éléments, pour des motifs idéologiques. Elle inclut des mécanismes à la fois contradictoires et complémentaires, comme la sélection naturelle et la sélection sexuelle. Ou encore, l’importance de la lutte pour la survie, mais aussi de la coopération, de la sympathie, de l’attention à l’autre, notamment dans l’émergence de l’être humain. Il est à cet égard intéressant de noter que c’est en Russie, où apparaîtront plus tard les premières théories des symbioses, que l’héritage darwinien se focalisera sur l’idée de coopération. Alors que le monde anglo-saxon se concentrera sur l’importance de la notion des « guerres de la nature », du chacun pour soi."

Des albatros

-"Et créationnisme actuel ?"

- "Il y a une vision extrême qui considère que la lecture littérale des textes religieux explique l’ensemble de la nature. Elle est donc incompatible avec les réponses apportées par la démarche scientifique de questionnement et d’expérimentation. Mais, en dehors de cette vision extrême, il y a souvent une difficulté à réconcilier une vision humaniste ou spirituelle avec la théorie darwinienne. C’était le cas du codécouvreur de la théorie, Wallace, qui a fini par considérer que l’émergence de l’être humain ne pouvait résulter que d’une « intelligence supérieure ». Il y a aussi ce que Freud a appelé la blessure narcissique. Elle a commencé avec Copernic et Galilée, révélant que notre Terre n’était pas le centre autour duquel tournait l’univers. Puis Darwin dira que l’être humain n’est qu’une émergence tardive et aveugle de la nature, apparue en dehors de tout projet. Plus récemment, le fait de s’apercevoir que nous n’avons pas plus de gènes que la souris a blessé beaucoup de gens. Alors que cela ne dit rien de la nature humaine, comme le fait que nous soyons composés des mêmes atomes qu’un arbre. Mais il y a toujours cette idée que nous devrions être faits d’un matériel particulier. Pour moi, un tout est plus que la somme de ses parties."

Des otaries

-"Mais avez-vous l’impression qu’un retour en arrière est en train de s’opérer, en ce qui concerne la théorie de l’évolution ?"

- "Il y a toujours eu des gens qui ont eu du mal à l’accepter. Je pense personnellement que la théorie darwinienne, comme toutes les démarches scientifiques, est compatible avec une vision religieuse, spirituelle ou métaphysique du monde, du moment que chacune d’entre elles se garde d’empiéter sur le territoire de l’autre. Lorsque c’est le cas, il y a une forme de totalitarisme qui s’instaure."

Un manchot

-"Darwin ne connaissait pas l’existence des gènes. Pourtant, sa théorie a été adaptée sans problème à la génétique et à la découverte de l’ADN."

- "Elle s’est aussi adaptée à un univers qu’il connaissait à peine, qui commençait tout juste à être découvert : celui des cellules, des virus et des bactéries. Sa théorie a intégré la génétique, mais aussi la découverte des symbioses, ou, plus récemment, des neurones miroirs, qui jouent un rôle important dans l’empathie (ils nous permettent de mimer en nous les gestes et les expressions de nos semblables et sont aussi présents chez les primates non humains, ndlr)."

Un lézard

-"La théorie de l’évolution n’a jamais été prise en défaut ?"

- "Jamais sur le fond, pour l’instant. Elle a bien sûr été enrichie. Elle a évolué et a parfois aussi été redécouverte, dans certaines dimensions qui avaient été oubliées ou rejetées par les successeurs de Darwin. Notamment l’influence de l’environnement sur l’hérédité. Depuis une quinzaine d’années, un nouveau domaine en pleine expansion, qu’on appelle l’épigénétique, montre que l’environnement peut exercer une influence sur l’hérédité. En outre, la découverte des neurones miroirs a redonné une grande actualité à l’importance que Darwin attachait à la coopération, à la sympathie chez les animaux. Alors que ses successeurs trouvaient cette vision naïve. Il y a aussi le domaine de l’Evo-devo. Tout ce qui concerne le lien entre le développement embryonnaire et l’évolution des espèces, qui constituait une partie centrale de la théorie darwinienne, a été redécouvert récemment. Mais sa théorie est aujourd’hui utilisée dans beaucoup de domaines autres que la biologie. Comme l’étude des langues, la robotique, ou encore, la physique, pour penser l’évolution de l’univers depuis une origine commune, le Big Bang."

Charles Darwin

-"Quelles sont les pistes « d’évolution de la théorie de l’évolution » ?"

- "Il y a les recherches qui commencent sur l’origine de la vie et de la conscience, dont Darwin disait qu’il s’agissait de « problèmes pour le futur distant, si tant est qu’ils soient jamais résolus ». Mais si la biologie progresse vraiment, il est probable que la théorie darwinienne apparaîtra un jour, non pas fausse, mais incomplète. Comme cela a été le cas pour la physique newtonienne, quand ont émergé la théorie de la relativité et la physique quantique."

Propos recueillis par Lucia SILLIG

* Dans la lumière et les ombres, Darwin et le bouleversement du monde, Jean Claude Ameisen, Ed. Fayard/Seuil, 2008.

Jean Claude Ameisen

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