Marc Sageman :
"Oui.
J’ai commencé mon étude pour savoir qui étaient les auteurs du 11 septembre. On a assisté à un tel délire sociétal... J’ai trouvé qu’il ne s’agissait pas de terroristes traditionnels, nés dans un pays A, vivant dans le pays A et luttant contre le gouvernement du pays A. Il s’agit de gens d’un pays A, vivant dans un pays B et luttant contre un pays C : les Etats-Unis.
Marc Sageman
J’ai identifié ainsi 400 personnes, leurs points communs et découvert que tous les clichés véhiculés ne fonctionnent pas. Ils ne sont pas pauvres mais viennent de classes moyennes ou hautes. Ils sont issus de familles unies, souvent mariés et pères de famille. Ils joignent le djihad vers 26 ans.
Ce ne sont pas de jeunes naïfs, ils ont souvent fait des études supérieures. Ils ont des responsabilités professionnelles et les trois quarts sont qualifiés. Ce ne sont pas des gens vulnérables au lavage de cerveau. Je n’ai pas détecté de maladies mentales. Ce ne sont pas des criminels."
Mohammed Atta
-"Mais alors, comment le processus de radicalisation se fait-il ?"
"Seulement 13 % d’entre eux ont étudié dans des madrasas ( ndlr : écoles coranique). Il ne s’agit donc pas de religieux réactionnaires et obscurantistes mais de produits de l’émigration massive, de la globalisation. Sept sur dix décident de joindre le mouvement social de djihad salafiste à l’étranger.
Il existe deux types de migrants : l’élite venue étudier et les familles de migrants économiques. Les premiers, de par leur isolement dans un pays étranger, se sentent nostalgiques, dépaysés, marginalisés et fréquentent la mosquée pour retrouver des gens comme eux. Ils deviennent copains, habitent ensemble pour faire des économies, partagent la même nourriture halal. Une resocialisation se fait donc entre eux et une désocialisation par rapport au pays d’accueil. Les terroristes sont une bande de potes ! Les liens sociaux préexistent à l’idéologie."
L’attentat du 11 septembre 2001, à New York
-"Votre étude ne prend donc pas en compte les combattants locaux, les déshérités, qui se battent contre le système social de leur propre pays, comme dans le Caucase ou en Palestine ?"
"En effet. C’est à part. Cette forme existe, mais je me suis intéressé aux internationalistes."
L’attentat de Beesheba, le 31 août 2004
-"Qu’est ce qui motive le terroriste global et nihiliste ?"
"On ne peut pas comprendre le terrorisme de façon individuelle : c’est un phénomène de groupe.
La stratégie-utopie est toujours la même depuis dix ans : créer un Etat islamiste salafiste dans les pays arabes pour rétablir la communauté originelle musulmane du temps du prophète. Ne parvenant pas à renverser les régimes locaux parce que l’ennemi lointain les supportait, les leaders ont opté au début des années 90 pour l’expulsion des Américains du Moyen-Orient.
Cours de leadership à l’US Air Force Academy, en août 2003
Ils ne veulent pas faire la guerre directe aux Etats-Unis -ils savent qu’ils n’en auront pas les moyens avant deux ou trois cents ans- mais les expulser comme au Liban en 1983 ou en Somalie en 1994."
Contrôle d’identité à Bagdad, le 9 août 2004
-"Al-Qaida, c’est fini", disait un responsable de la DGSE française en 2003. Prématuré ?"
"Il a raison et tort.
L’ancien Al-Qaida de Ben Laden est terminé et ne contrôle plus rien. On le voit avec l’arrestation de l’informaticien Mohammed Noor Khan à Lahore. On assiste à la dégradation des moyens de communication de l’ancien réseau.
Mais reste ce djihad salafiste global. Il y a davantage d’attentats, une croissance organique."
L’attentat contre l’ambassade d’Australie, à Jakarta, le 9 septembre 2004
-"Mais le leadership s’est-il dissout ?"
"Il n’y a plus de contrôle sur le mouvement global.
Les terroristes commettent beaucoup d’erreurs. Par exemple, ces décapitations que l’on voit sur les sites internet révulsent les gens, surtout les jeunes. Ce que souhaite le leadership, c’est inspirer les gens à entrer dans le mouvement et non pas à s’en distancer."
L’assassinat de douze otages népalais, en Irak, le 31 août 2004
-"Combien ont été éliminés en trois ans ?"
"Deux tiers à trois quart des anciens...
Mais le réseau s’est reconstitué autour de leaders locaux. Le Jordanien Zarkaoui en Irak, les Saoudiens Abu Walid en Tchétchénie et Al Mouqrin un Arabie saoudite...
Cependant, il n’y a pas de hiérarchie. Et on ne connaît pas le lien exact entre eux et Zawahiri ou Ben Laden."
Ayman Al-Zawahri
-"Comment le recrutement se fait-il ?"
"En fin de compte, il n’y a pas de recrutement. Ce sont des volontaires.
C’est comme les applications dans les Ivy Leagues -prestigieuses universités américaines. Il y a 15 % de sélectionnés. C’était pareil en Afghanistan : ceux qui voulaient faire partie du mouvement s’y rendaient pour s’entraîner et 20 % à 25 % étaient invités à faire le serment à Ben Laden.
Aujourd’hui il y a moins de sélection car il y a moins de dirigeants. Donc il y a une dégradation du niveau d’éducation."
La lettre de revendication de l’attentat d’Atocha, le 11 mars 2004
-"Pourrait-on assister à un nouvel 11 septembre ?"
"Non.
Le 11 septembre 2001 était une opération très organisée, conçue en trois ou quatre ans et complètement financée par le centre. L’environnement a complètement changé.
Avant le 11 septembre 2001, on pouvait importer une troupe d’éléphants revêtus d’une veste explosive, personne ne les aurait remarqués. Ça peut passer ailleurs mais pas aux Etats-Unis. Pas maintenant."
L’attentat du 11 septembre 2001 contre le Pentagone, à Washington DC
-"La politique américaine n’a-t-elle pas contribué à disperser la menace ?"
"En effet, les attentats sont quatre fois plus fréquents qu’avant le 11 septembre 2001. Et les leaders eux-mêmes sont prêts à se tuer, comme à Madrid ou à Casablanca. Ils sont presque plus insensés. Leurs chefs planifiaient plus soigneusement. Aujourd’hui c’est très rapide : on organise en quatre ou cinq semaines."
L’attentat de Casablanca, le 16 mai 2003
-"La solution n’est donc pas de les combattre militairement. Mais on ne peut leur céder. Alors comment lutter ?"
"Ils n’ont pas d’exigences, donc on ne peut pas négocier. Ils veulent seulement que les Occidentaux se retirent du Moyen-Orient.
Il n’y a pas non plus de bonnes cibles. Avant, on pouvait toujours attaquer les sanctuaires afghans. Aujourd’hui, c’est difficile de les détecter, car la première indication qu’on a de l’existence de ces groupes, c’est quand la bombe explose. Ces gens se forment spontanément.
Il s’agit en fait d’une guerre idéologique plutôt que militaire. Elle doit se faire sur deux fronts.
Discréditer l’utopie salafiste qui est une distorsion du Coran. C’est en train de se faire dans les milieux musulmans, surtout au Caire et à Londres. Et proposer une alternative : une communauté juste, en harmonie avec l’Occident."
Al Coran
-"Certains imaginent George Walker Bush sortir Oussama Ben Laden de sa poche peu avant le 2 novembre 2004.
Qu’en pensez-vous ?"
"La surprise d’octobre ? (Rires). C’est marrant, Ben Laden est plus important pour Bush que pour le mouvement. Mort ou vif, il n’est plus qu’un symbole. Pourtant, si Bush s’offre sa tête, ce pourrait avoir un effet important pour l’élection présidentielle américaine. Quelle ironie !"
George Walker Bush
-"Quels liens y avait-il entre Saddam Hussein et Al-Qaida ?"
"Aucun."
Propos recueillis par Kyra DUPONT TROUBETZKOY
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