Parmi les onze sociétés suisses citées, le nom du principal bénéficiaire présumé - avec 12 millions de barils - a ainsi été transcrit en Occident "Klinko". Qui se serait douté qu’il fallait lire "Glencore" ?
La société zougoise, l’un des plus grands négociants mondiaux de matières premières, a notamment chargé du pétrole irakien sous l’égide de l’ONU.
Au cours officiel de l’époque, 12 millions de barils équivaudraient à quelque 240 millions de dollars. A Zoug, "Glencore rejette avec la plus grande fermeté" les allégations d’Al Mada, "dénuées de tout fondement" et "tient absolument à préciser n’avoir jamais négocié de pétrole irakien hors du programme de l’ONU Pétrole contre nourriture."
Selon Al Mada, qui se fonde sur des documents de la régie d’Etat irakienne de commercialisation du pétrole SOMO, les autres sociétés domiciliées en Suisse et au Liechtenstein se seraient partagé douze autres millions de barils, à raison d’un à deux millions chacune.
Parmi elles, le journal nomme clairement Medea, Delta Service, Lakia, Taurus, Petrogaz, Alcon et Fenar. L’identité de trois autres firmes suisses, transcrite phonétiquement, reste l’objet de supputations offusquées, blasées ou amusées, au gré des interlocuteurs interrogés.
Sociétés genevoises
A Genève, la société Taurus, la première en Suisse à avoir acheté du pétrole irakien depuis la chute du régime de Saddam Hussein, repousse ces accusations d’un revers de la main : "Comment voulez-vous que nous ayons fait quoi que ce soit d’illégal, si cela devait compromettre la reprise de nos activités en Irak ?" rétorque un employé sous couvert d’anonymat.
Ses patrons précisent : "Al Mada n’accuse pas Taurus Petroleum Ltd d’avoir agi en dehors du programme onusien pétrole contre nourriture" et "le premier contrat de Taurus Petroleum avec l’Irak remonte à juillet 2003, après la dernière guerre". Si c’est vrai pour Taurus Petroleum Ltd, inscrite au registre du commerce de Genève le 20 janvier 2003, la question reste posée pour Taurus Petroleum SA, fondée à Genève en décembre 1993, entre-temps rebaptisée Sunset PetroleumSA en liquidation. L’ancienne et la nouvelle Taurus sont à la même adresse et avaient le même administrateur unique jusqu’à son décès à l’automne dernier.
Vue de Genève
Le Français Richard Meynis de Paulin de Petrogaz Distribution, une autre genevoise très sollicitée par les médias, récite d’un trait : "Je démens totalement toutes ces allégations. Nous avons toujours travaillé avec l’accord des autorités suisses et des Nations Unies."
Aveux maladroits de Lakia SàRL
Chez Lakia, autre société domiciliée à Genève, la fille de Gazi Lougouev transmet sans difficulté le numéro du portable russe de son directeur de père "actuellement à Moscou", où il est malheureusement resté injoignable. Lakia est une émanation du géant pétrolier russe Rosneftegazstroy, dont Lougouev a racheté la participation en l’an 2000.
Réservoirs de gaz illustrant le site web de Rosneftegazstroy
Dans une plainte aux Nations Unies citée par l’hebdomadaire Newsweek, il a dénoncé la pratique des pots-de-vin à laquelle il a été soumis en Irak. Une candeur qui lui vaut aujourd’hui toute l’attention de la Berne fédérale. Le responsable de l’application des sanctions au Secrétariat d’Etat suisse à l’économie (seco), Othmar Wyss, confirme qu’une enquête est en cours, sans citer la société concernée. Une violation des sanctions peut valoir à son auteur en Suisse jusqu’à un demi-million de francs d’amende et la corruption jusqu’à cinq ans de réclusion.
Parmi les sociétés suisses qu’Al Mada accuse, Berne se borne à indiquer que cinq d’entre elles, que le seco est jusqu’ici parvenu à identifier, avaient le droit de commercer avec l’ancien régime sous l’égide de l’ONU. Pour les autres, l’ambassade de Suisse en Irak est chargée de recueillir des informations plus complètes. Les diplomates n’auront pas trop à se fatiguer. Al Mada promet de publier une deuxième liste "dans les jours qui viennent".
Corruption généralisée
Pour le journal irakien Al Mada, "l’ancien régime irakien, depuis qu’il a accepté le programme onusien "Pétrole contre nourriture" (ndlr : en décembre 1996) l’a transformé en un jeu politico-commercial infâme et l’a utilisé pour financer ses acquisitions clandestines d’armes, d’onéreux matériaux pour les palais présidentiels et mosquées et pour des objets de luxe frivoles". Les personnalités et sociétés que le journal accuse dans cinquante pays y auraient contribué...
Saddam Hussein
De fait, des nombreuses sources documentaires, dont un rapport au Congrès américain, font état de détournements systématiques des profits de l’or noir sous l’ancien régime.
Le plus légalement du monde, l’Irak de Saddam Hussein a ainsi imposé une "surcharge" de 30 UScents par baril, qui échappait à l’ONU. Soit, sur ses exportations officielles en 2001, au moins 180 millions de dollars. Mais les gains occultes les plus importants étaient ailleurs : un accord de livraison avec la Jordanie n’a jamais été homologué par l’ONU, pas plus que des livraisons de brut irakien à moitié prix que la Syrie raffinait pour son marché domestique. La Syrie pouvait alors exporter au prix du marché des quantités équivalentes de son propre brut. Qu’est-il advenu de la différence de prix sur ces volumes ?
Une autre pratique consistait à charger un tanker d’une cargaison homologuée, puis d’y ajouter une quantité illégale de pétrole négocié au noir. En plus de la fraude par camions citernes vers la Turquie au profit des mouvements de résistance kurdes - tolérée en Occident pour des motifs politiques évidents -, ces mécanismes auraient permis à l’ancien régime d’empocher en douce de 1997 à 2002 jusqu’à 2,3 milliards de dollars, affirme Washington. D’où cette question : combien sont passés par la Suisse ?
Frédéric BLASSEL
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