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mardi 27 juin 2017
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Le Temps, 5 février 2004

Corruption : La restitution des millions de Saddam Hussein tourne au bras de fer entre le gouvernement suisse et et le gouvernement américain

par Sylvain BESSON


Genève, vue par satellite

PRESSIONS. Washington s’impatiente et demande une restitution rapide des fonds irakiens placés en Suisse. A Berne, les réunions de crise se multiplient. Au cœur des discussions : la confiscation de plus de 100 millions de francs contrôlés par un proche de l’ancien régime.


C’est un rendez-vous inhabituel auquel s’est rendu, l’été dernier à Genève, Mohammed al-Tikriti, le neveu de Saddam Hussein. Dans un immeuble impersonnel situé au 14, rue du Rhône, le jeune homme, qui réside alors en Suisse, rencontre un « diplomate » américain -en réalité, un agent de la CIA- et un fonctionnaire suisse du Service d’analyse et de prévention, l’ancienne police fédérale. Objectif de cette opération helvético-américaine : forcer l’héritier du clan des Tikriti à révéler où sont cachés les fonds secrets du régime de Saddam Hussein.

Saddam Hussein

L’entretien s’est très mal passé. Mohammed, venu négocier des garanties pour lui et sa famille en échange d’informations, s’est senti menacé et est reparti furieux. Peu de temps après, il a commis une erreur fatale en se rendant en Jordanie, où il a été immédiatement arrêté et remis aux Américains, qui le détiennent aujourd’hui dans une prison de Bagdad. Mais les Américains ont un problème : Mohammed et son père Barzan al-Tikriti, demi-frère de Saddam Hussein, ancien ambassadeur d’Irak en Suisse et maître présumé des finances occultes de l’ancien régime, ne parlent pas.

Barzan Al-Tikriti

L’argent caché reste introuvable, et Washington compte désormais sur les enquêtes menées dans divers pays - dont la Suisse - pour le découvrir. Les capitaux retrouvés devront être versés au Fonds de reconstruction de l’Irak, contrôlé par la coalition dirigée par les Américains.

Depuis plusieurs mois, ceux-ci multiplient les démarches auprès de la Suisse pour obtenir la restitution des fonds irakiens placés dans les banques helvétiques. « Ils font pression, ils téléphonent sans arrêt, ils viennent rendre visite, accompagnés de différents fonctionnaires venus de Washington », témoignent des initiés. Au début, les Américains se montraient patients, mais aujourd’hui, ils dissimulent mal leur irritation. « Nous avons contacté toutes les branches du gouvernement suisse sur cette question, explique un officiel américain sous couvert de l’anonymat : le Ministère public, les Départements des finances, de la justice, de l’économie, des affaires étrangères, les services de renseignement... Il faut travailler avec tous ces gens pour obtenir des résultats. Parfois, c’est très frustrant. »

En mai dernier, les autorités helvétiques assuraient que le montant des fonds irakiens bloqués en Suisse en vertu des résolutions de l’ONU serait publié « d’ici une semaine ». Neuf mois plus tard, ce chiffre n’est toujours pas disponible. Les noms des proches de l’ancien régime ou des sociétés d’Etat disposant de fonds en Suisse n’ont pas été divulgués : « Les Suisses ne peuvent pas les publier, à cause du secret bancaire », soupire l’Américain précité. Mais les choses s’accélèrent. Un projet d’ordonnance autorisant la restitution des fonds des proches de l’ancien régime et des entreprises d’Etat irakiennes - dont certains sont bloqués depuis la première Guerre du Golfe, en 1991 - circule depuis quelques jours au sein de l’administration. Il devrait entrer en vigueur début mars, « avant que les Américains en aient vraiment assez », confie-t-on à Berne.

Washington a quelques raisons de penser que les fonds irakiens placés en Suisse sont importants. Dans les années 90, la Banque nationale suisse les évaluait à quelque 462 millions de francs. Selon les services de renseignement suisses, Barzan al-Tikriti, l’ambassadeur irakien à Genève, contrôlait alors un réseau financier secret depuis une société basée au Tessin, la MEDP. « La MEDP était le cœur de son système », expliquait au Temps, en septembre dernier, Ayad Allaoui, un membre du Conseil de gouvernement irakien formé après la chute de Saddam Hussein. En outre, le fils de Barzan, Mohammed, fait figure de véritable héritier du clan des Tikriti. Avant la chute du régime, il occupait depuis Genève les fonctions de représentant de la compagnie aérienne nationale, Iraqi airways.

La fortune placée en Suisse par la famille al-Tikriti est, selon ses avocats genevois, relativement modeste : moins de deux millions de francs « provenant de la vente de terrains à Bagdad ». L’ordonnance en préparation permettrait la restitution de cette somme au Fonds de reconstruction de l’Irak, mais la famille s’y opposera énergiquement : « Une telle restitution serait honteuse, choquante, un vrai Guantanamo judiciaire », estime Alain Bionda, un défenseur genevois de la famille Tikriti. Le Tribunal fédéral tranchera en dernier recours.

Le cas le plus délicat est celui de Khalaf al-Dulaimi, un puissant homme d’affaires, chef de tribu et présumé membre des services de renseignement irakiens. Selon nos informations, plus de 100 millions de francs détenus par sa société panaméenne, Montana Management, sont actuellement bloqués dans une banque suisse. « Nous savons qu’Al-Dulaimi est lié à l’ancien régime, mais nous devons prouver qu’il est vraiment le propriétaire de ces fonds », explique un fonctionnaire. L’Irakien et sa société n’ont pas été placés sur la liste des sanctions de l’ONU. Le Conseil fédéral doit très prochainement décider du sort de cet argent. S’il ordonnait sa restitution, il ferait un très beau cadeau au Fonds de reconstruction de l’Irak - et aux Américains.

Sylvain BESSON

Le régime irakien générait des fonds occultes grâce au pétrole

Hommes d’affaires et acteurs du marché pétrolier décrivent un véritable système de corruption

Les douanes et le Trésor américain estiment que le régime de Saddam Hussein a récolté, en violation de l’embargo imposé par l’ONU, quelque 3,3 milliards de dollars depuis juin 2000, grâce notamment aux exportations de pétrole. Selon des sources actives dans ce secteur à Genève, les Irakiens ont exigé de toutes les sociétés étrangères, à partir de l’automne 2000, le versement d’une « surtaxe » de 15 à 35 cents par baril en échange de contrats conclus dans le cadre du programme « pétrole contre nourriture », qui permettait à l’Irak de s’approvisionner en biens de première nécessité. Les contrats étaient approuvés par l’ONU, mais les « surtaxes » étaient illégales. « Le directeur de la société irakienne de commerce du pétrole, Saddam Hassan, un cousin de Saddam Hussein, m’a fait comprendre que ceux qui ne payeraient pas n’auraient pas de contrats, explique un cadre d’une société pétrolière genevoise, qui assure avoir refusé l’offre. Les ordres venaient de Saddam Hussein lui-même. Les fonds devaient être amenés en liquide à la banque centrale jordanienne. »

Cinq sociétés suisses concernées

Ce témoignage est corroboré par Michel Grimard, qui dirigeait alors l’association franco-irakienne de coopération économique. « La surtaxe était tout-à-fait illégale, et les sociétés sérieuses ont refusé de la payer », explique-t-il. D’autres se sont pliées aux nouvelles règles, et traitaient avec les Irakiens par l’intermédiaire de sociétés écrans.

La semaine dernière, le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) a annoncé qu’il recherchait des informations sur l’éventuelle implication de sociétés suisses dans ce commerce illégal mais lucratif. Cette décision fait suite aux révélations du journal irakien al-Mada, qui a évoqué les contrats dont auraient bénéficié plusieurs entreprises suisses. Le Seco s’intéresse à cinq sociétés suisses qui ont participé au programme « pétrole contre nourriture », mais refuse de divulguer leurs noms.

La genevoise Lakia Sàrl figure sur la liste d’al-Mada. Son directeur, Gazi Lougouev, confirme l’existence du système de corruption : « Oudaï Hussein, le fils de Saddam, m’avait promis un contrat pétrolier. J’ai voulu faire un geste pour l’Irak en versant 60 000 dollars en Jordanie, à une fondation en faveur des enfants irakiens. Mais je n’ai jamais reçu de pétrole, et je me suis aperçu plus tard que la fondation en question n’existait pas. » Gazi Lougouev a dénoncé les faits auprès de l’ONU à New York.

Oudaï Hussein

A Berne, on estime que les fonds occultes ainsi créés ne sont pas en Suisse, mais en Jordanie et aux Emirats arabes unis -« chez les alliés des Américains ».

Sylvain BESSON

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