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dimanche 27 juillet 2014
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24 heures.ch, 7 août 2005

Interview : François Géré s’exprime à propos des armes de destruction massive et du terrorisme

par Kyra DUPONT TROUBETZKOY


Troupes d’occupation américaines à Abou Ghraib, en Irak, le 11 juillet 2005

Question :

- "Est- il envisageable que des terroristes se procurent le matériel nécessaire à la fabrication d’une arme nucléaire ?"


François Géré :

- "Il faut distinguer les intentions des capacités.

Certains groupes, le plus célèbre étant Al-Qaïda, n’écartent pas l’utilisation d’armes de destruction, dont nucléaires. Mais le maniement et la fabrication d’une arme nucléaire impliquent des compétences très sophistiquées que les groupes terroristes sont très loin d’avoir. Seuls des Etats sont en mesure de réaliser une bombe nucléaire et ont la capacité de la transporter pour la mettre au bon endroit et au bon moment. La possibilité est donc très éloignée mais la probabilité n’est jamais nulle."

François Géré

-"Mais un groupe pourrait se procurer une arme déjà mise au point en la volant dans les stocks des Etats ou en l’achetant ?"

- "On a fait état de contacts entre Ben Laden et ses proches avec le Pakistan. Il est possible de corrompre des gens en charge de la garde de matériel nucléaire. Mais ensuite, il faut convoyer cette arme, la maintenir en état car c’est un composé fondamentalement instable qui dégage une chaleur intense. De même, la détonation ne réussit que si la bombe est manipulée par des gens extrêmement compétents."

Une bombe nucléaire américaine B 61

-"Jusqu’à quand ?"

- "C’est évidemment difficile à déterminer. J’aurais tendance à penser que, si les services de sécurité et la communauté internationale qui luttent contre le terrorisme s’y prennent suffisamment bien, les terroristes animés de ce genre d’intentions seront neutralisés avant qu’ils n’aient la capacité de se doter d’une arme nucléaire."

Oussama Ben Laden

-"En dehors des groupes terroristes, il y a la crédibilité du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) que certaines puissances dotées de l’arme ignorent ?"

- "La Corée du Nord est sortie du TNP quelques semaines après l’intervention des Etats-Unis en Irak. D’autre part, l’Inde et le Pakistan ont fait des essais nucléaires, en mai 1998, et ne sont pas membres du TNP.

La position de Téhéran consiste à dire qu’il veut développer un vaste programme civil dans le cadre du traité. Mais, si les inspections ne sont pas parfaites, loin de là, ces dispositifs ont une capacité de contrainte non négligeable. Lorsque les Nord-Coréens, alors qu’ils étaient dans le TNP et assujettis à des contrôles de l’AIEA, ont voulu clandestinement retraiter du plutonium, ils se sont fait prendre la main dans le sac."

Les installations nucléaires de Yongbyon, en Corée du Nord, vues par satellite

-"Devrions-nous craindre les Etats-Unis, un pays qui a déjà utilisé la bombe A à deux reprises ?"

- "Cela pose le problème de la doctrine stratégique de tout Etat. Les pays disposant de l’arme nucléaire ont tous mentionné qu’elle ne visait qu’à une stratégie de dissuasion. Cela dit, pour qu’elle soit efficace, il faut que l’adversaire croie que vous seriez capable de l’utiliser. Il faut donc maintenir une certaine incertitude quant au comportement que l’on aurait en cas de crise majeure. C’est ce que font les Etats-Unis en faisant savoir qu’ils pourraient utiliser des armes nucléaires de faible puissance contre les installations clandestines d’un adversaire jugé particulièrement dangereux. Mais je ne vois pas de chefs d’Etat aujourd’hui prendre la décision de l’employer.

Immédiatement après le 11 septembre, les Etats-Unis se sont demandé s’il n’y avait pas lieu de contre-attaquer avec des armes nucléaires. Mais frapper qui, quoi, où ?"

Un bombardier américain B2 Spirit

-"Justement, la course au nucléaire ne date-t-elle pas d’une autre époque, celle de la guerre froide, alors que l’on connaissait son ennemi ?"

- "Il est vrai que la menace terroriste ne relève absolument pas de la dissuasion nucléaire. Et pour le moment, compte tenu des relations entre les grandes puissances, l’arme nucléaire est sans objet. Néanmoins, elle continue à produire un certain nombre d’effets. Un responsable militaire chinois a déclaré que dans le cas d’un conflit avec Taïwan, si les Etats-Unis frappaient le territoire chinois, ils pourraient faire l’objet de représailles nucléaires de la part de Pékin. Le rôle de la dissuasion nucléaire est latent, il n’a pas disparu."

Des soldats chinois

-"D’autant plus pour des pays qui pourraient être des cibles potentielles des Etats-Unis ?"

- "Incontestablement, l’attaque américaine contre l’Irak a envoyé le plus mauvais signal possible. L’Irak n’avait aucun moyen de se défendre face à la machine de guerre conventionnelle américaine, dont on sait qu’elle est capable d’écraser n’importe quelle armée à travers le monde, en l’espace de quelques semaines.

Face à cette supériorité écrasante des armes conventionnelles américaines, il y a trois parades. La première : se doter de l’arme nucléaire, pour dissuader les Américains. C’est la logique de la Corée du Nord et peut-être de l’Iran. La deuxième : pratiquer une guerre de type guérilla, comme en Irak. Troisièmement : mener des actions terroristes ponctuelles."

Propos recueillis par Kyra DUPONT TROUBETZKOY

Troupes d’occupation américaines à Taji, en Irak, le 28 juillet 2005

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