L’atoll de Tupai ou Motu, vu par une navette spaciale
Tupai est un atoll de 998 hectares, à 17 kilomètres au nord de Bora-Bora. La Polynésie française l’a acquis, en 1998, pour 5,7 millions d’euros, dans le but annoncé d’y constituer une réserve foncière à vocation touristique et agricole. En 2001, deux arrêtés ont autorisé l’utilisation des installations de l’atoll pour la "réception de personnalités extérieures" et l’affectation des terres domaniales de Tupai à la présidence du gouvernement de la Polynésie française, exercée sans discontinuer par Gaston Flosse de 1991 à 2004.
Polynésie française
Ces années de pouvoir absolu du vieil ami de Jacques Chirac, toujours sénateur de l’UMP, ont été passées au crible de la chambre territoriale des comptes. Son rapport définitif a été examiné, le 9 mars 2006, par l’Assemblée de Polynésie française. S’il n’a donné lieu à aucun vote, le débat opposant les partisans de l’ancien président et ceux de son successeur, Oscar Temaru, ont été houleux. Jusqu’en 2004, et la perte de la majorité absolue enregistrée par son parti, le Tahoera’a Huiraatira, aux élections territoriales, M. Flosse a régné sur cet archipel de 250000 habitants, avec le soutien sans faille du chef de l’Etat, parrain d’un de ses neuf enfants, prénommé Jacques...
Oscar Temaru
En 2003, M. Chirac, en tournée dans le Pacifique sud, vient rendre visite à son ami "Gaston". Un nouveau bungalow est construit et des aménagements haut de gamme sont effectués à Tupai. La longueur de la piste d’atterrissage est portée de 730 mètres à 900 mètres, grâce à un remblai sur la mer, et sa largeur de 12 mètres à 23 mètres. Il faut creuser une des passes existantes pour l’acheminement des matériels. Le montant total des investissements représente 13,4 millions d’euros. Au dernier moment, M. Chirac renonce à séjourner à Tupai. Depuis, la chambre des comptes évalue à une quinzaine de jours par an la fréquentation de ces installations.
Jacques Chirac
Un autre atoll, celui de Fakarava, fait également l’objet d’importants travaux d’aménagement, entre janvier et juillet 2003, avant la venue du président de la République : élargissement et allongement de la piste d’aviation, construction d’une route de 22 kilomètres, d’un débarcadère près de l’aérodrome, d’un quai et d’une darse pour bateaux de plaisance, etc. Une des plages et la cocoteraie mitoyenne sont aménagées pour réaliser une "résidence protocolaire". Les travaux seront régularisés postérieurement à leur exécution. Ils ont coûté quelque 21 millions d’euros.
Vue de l’atoll de Tupai ou Motu
La chambre avoue, par ailleurs, avoir eu du mal à cerner certaines dépenses d’équipement. Elle évalue à 35,6 millions d’euros la construction et l’équipement du palais présidentiel, relève l’achat et l’aménagement d’un avion ATR 42-500 pour 13,9 millions d’euros ou encore les quelque 830000 euros consacrés à l’achat de véhicules entre 2001 et 2004. Cette année-là, le parc automobile de la présidence était composé de quelque 70 véhicules, dont plusieurs voitures de luxe, et d’une trentaine de deux-roues. Trente-sept automobiles possédaient une double immatriculation, permettant leur utilisation familiale et pas seulement professionnelle.
L’atoll de Fakarava
Pour établir la liste des services de la présidence, la chambre territoriale des comptes a procédé par recoupements. En janvier 2004, elle dénombrait 626 agents de cabinet -1 pour 400 administrés- et 768 agents des services rattachés, dont 617 pour le groupement d’intervention de la Polynésie française (GIP), sorte de "police territoriale" recrutée en dehors de tout contrôle. "Les missions assurées par les services de la présidence, et notamment par le cabinet, sont diverses et multiples, voire hétéroclites", note la chambre des comptes. Le recrutement est discrétionnaire. Les charges de personnel du cabinet progressent de quelque 20 % par an. Le montant des crédits ouverts -4 millions d’euros en 1993, 20 millions d’euros en 2003- a augmenté de 400 % en dix ans, pendant que les salaires polynésiens progressaient de 47,4 %. S’est ainsi constitué ce que la chambre qualifie de "fonction publique parallèle". Le service d’assistance aux particuliers (SAP), censé aider les Polynésiens à effectuer des démarches administratives, employait, par exemple, 18 personnes en 1994 et 140 en 2004. Sa productivité est faible : 0,6 dossier par jour et par agent...
Des membres du Groupement d’intervention de la Polynésie française occupent le port de Papeete, le 24 mars 2005
Autre curiosité : le service d’études et de documentation (SED), créé en 1997 et directement rattaché au président du gouvernement. Cette cellule -dotée de quatre voitures avec plaques d’immatriculation banalisées et de deux scooters, de Caméscopes, d’appareils photo et de récepteurs radio- agit comme un service de renseignement. En juin 2004, elle employait 16 personnes. Le responsable du service et son adjoint étaient deux anciens agents des services de renseignements français et l’encadrement était assuré par d’ex-militaires. La chambre n’a pu récupérer aucun document d’archive, tous les ordinateurs du SED ayant été "nettoyés" et leurs fichiers effacés.
L’atoll de Fakarava
De nombreux contrats de cabinet ont aussi été "détournés" et mis à disposition de personnes morales ou de communes. Selon la chambre, ces pratiques ont prospéré, car "le cabinet gérait seul" ses propres affaires. A la fin du mandat de M. Flosse, des mesures ont été prises pour mettre fin à ce système. Quelque 320 personnes, dont 250 pour les services de la présidence, ont perdu leur emploi.
Patrick ROGER
Gaston Flosse
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