Li Rui :
"C’était à Yan’an, en 1940, lors d’une réunion de masse. Mao est monté sur l’estrade pour insulter des cadres du Kuomintang [le parti nationaliste alors allié des communistes pour la lutte contre l’occupation japonaise]. Je me souviens que c’était très violent. Deux ans plus tard, je collaborais au journal Libération, et Mao est venu assister à l’une de nos réunions.
A cette époque, on le vénérait, on l’admirait. Nous avions lu ses écrits stratégiques. Il pouvait être arrogant, parfois grossier dans ses discours. Il exagérait sans cesse et insultait les intellectuels, une classe inutile, selon lui. Il parlait d’égalité, mais il bénéficiait d’un traitement de faveur. Néanmoins tout le monde le respectait car il en avait bavé durant la Longue Marche."
Mao Zedong en 1940 (à droite de l’image)
-"En janvier 1958, vous devenez l’un de ses secrétaires personnels..."
"Oui, à temps partiel. J’étais également vice-ministre de l’Energie hydroélectrique. L’année suivante, j’ai été condamné pour avoir critiqué le Grand Bond en avant."
-"Avait-il changé, depuis Yan’an ?"
"De manière générale, Mao s’est conduit avec circonspection, lors de la guerre contre le Japon et face au Kuomintang. Il était plutôt pragmatique, objectif.
Après la libération (1949), il a commencé à exagérer en organisant sans cesse des mouvements politiques, la réforme agraire est allée trop loin. Mao raisonnait en termes de lutte des classes. Pour lui, tous les propriétaires terriens formaient une classe, mauvaise par définition. Seuls les ouvriers et les paysans étaient bons. C’était une erreur."
Mao Zedong en 1944
-"Le lui avez-vous dit ?"
"Arrivé au Grand Bond en avant (1958), il devint impossible de dire quoi que ce soit. Entre le début et la fin de sa vie, sa pensée a suivi une ligne : la philosophie de la lutte. Sa grande joie était de lutter contre la nature, lutter contre la terre, lutter contre l’homme. Plus tard, il sera d’un subjectivisme absolu. Après la mort de Staline, sa façon de diriger le pays a énormément changé."
Tableau représentant Joseph Staline en compagnie de Mao Zedong en 1950
-"Que change la mort de Staline ?"
"Mao pense désormais que l’univers est à lui, qu’il va diriger le monde. On parle alors de révolution mondiale, de révolution du tiers-monde. Les campagnes vont encercler les villes, le tiers-monde va encercler l’Amérique et la Grande-Bretagne."
-"Quelle était son ambition ? Moderniser la Chine, être un nouvel empereur ?"
"Il ne fut pas un empereur ordinaire. Les empereurs dirigeaient l’empire, Mao voulait diriger les esprits. De ce point de vue, il fut plus terrible que n’importe quel dictateur de l’histoire."
-"Mais quel était son but ?"
"Dépasser l’Amérique. Il était persuadé d’avoir raison, de pouvoir mener le monde vers le communisme. Le navire devait s’en remettre au Timonier. Tout le monde devait brandir Le Petit Livre rouge, porter un badge à son effigie et être aux ordres. Dans les années 1960, Mao se confondait avec Dieu ; le culte de sa personne a dépassé tout ce que le christianisme a pu inventer dans ce domaine."
Le culte de la personnalité dans la Chine de Mao Zedong
-"Mao n’a-t-il pas contribué à moderniser le pays ?"
"Mao est le produit d’une génération qui a connu l’oppression, les invasions. Les Occidentaux, puis les Japonais, ont voulu anéantir la Chine ! Au même moment, on découvre le marxisme, le manifeste du parti communiste, il y a l’avènement de l’URSS. Le marxisme, c’est la libération de l’humanité.
Mao a permis à la révolution de remporter la victoire. Il ne s’est pas trompé. Son portrait est toujours au-dessus de la porte Tiananmen."
-"Mais estimez-vous que c’est une réussite ?"
"Evidemment ! La révolution fut une victoire. Ses articles théoriques de l’époque étaient corrects."
-"Le parti a tranché : Mao a commis 30 % d’erreurs dans sa vie. C’est peu pour un despote de son envergure."
"Je résume Mao en trois phrases : réussite dans la révolution ; très grandes erreurs au pouvoir ; crimes lors de la Révolution culturelle. Sa faute principale a été de poursuivre un socialisme illusoire, une utopie. Après l’échec du Grand Bond en avant, il a éliminé les avis divergents, en lançant la Révolution culturelle. Le pays était au bord du gouffre."
Scène de la révolution culturelle chinoise. Chacun se doit de lire ostensiblement le Petit livre rouge des pensées de Mao Zedong
-"Quand, au juste, commence-t-il à faire fausse route ?"
"Dès le premier plan quinquennal. En apparence, la construction économique est au cœur du nouveau régime. En réalité, les mouvements politiques débutent aussitôt. On s’en prend d’abord aux intellectuels, puis aux capitalistes. Grave erreur. Les communistes étaient pour la plupart des paysans, ils ne connaissaient rien de la gestion économique.
D’un côté Mao détruit, de l’autre il construit. Avec quel argent ? En exploitant les paysans. Les finances, les revenus, tout provenait de l’exploitation de la misère paysanne. Savez-vous combien de paysans sont morts de famine, durant le Grand Bond en avant ? Vingt millions, trente millions ? Je parle de quarante millions. Récemment, un livre citait une recherche qui évoque le chiffre de cinquante-six millions de morts. Tu meurs de faim, la révolution remporte une victoire. L’homme est le bien le plus précieux du monde. Qui ose faire cela ?"
Un agriculteur chinois
-"A-t-il été pire que Staline ou Hitler ?"
"Les contextes sont différents. Mao fut un tyran qui n’attachait aucune importance à l’être humain. Au nom de la dictature du prolétariat, il s’est débarrassé des intellectuels. Les paysans, selon lui, n’avaient aucune utilité dans le progrès de l’histoire. De même, il dédaignait les commerçants. Or, sans commerce, pas d’industrie.
Mao, en réalité, violait les règles de l’histoire. En cela, il fut pire que Staline ou Hitler. Staline et Hitler respectaient les intellectuels. Le désordre de la Révolution culturelle est unique dans l’histoire humaine."
-"En Europe, Hitler incarne le mal absolu. Pourquoi Mao n’est-il pas davantage critiqué en Chine ?"
"C’est simple : Hitler a perdu, son régime s’est effondré. En Chine, le parti communiste est toujours là, même s’il ne suit plus la même voie. Hier, on s’opposait au capitalisme, aujourd’hui, on l’applique. L’économie se développe, la vie s’améliore."
Une ouvrière chinoise dans une usine de vêtements à Dongguan
-"Mais le capitalisme est précisément ce contre quoi Mao a toujours lutté... Alors, pourquoi l’épargner ?"
"Parce qu’il a renversé Tchang Kaï-chek. Sans Mao, pas de révolution, sans révolution pas de parti communiste, pas de 1949. Les Chinois forment une nation qui n’oublie pas ses racines."
-"Si Tchang Kaï-chek l’avait emporté, la situation serait peut-être meilleure aujourd’hui et il n’y aurait pas eu tant de morts..."
"On ne refait pas l’histoire."
Chiang Kai-shek
-"Il suffit de regarder Taïwan."
"Taïwan va bien, grâce à Chiang Chin-kuo [le fils de Tchang Kaï-chek qui a engagé des réformes politiques, à la fin des années 1970]. La Chine n’a pas de Chiang Chin-kuo. Hu Yaobang et Zhao Ziyang auraient pu l’être, mais Deng Xiaoping s’en est débarrassé. C’est notre malheur."
-"Que reste-t-il de l’héritage de Mao, si le communisme est mort ?"
"Son plus grand héritage, c’est le parti-Etat et tout ce qui en découle : le fait que les tribunaux ne soient pas indépendants, qu’il n’existe pas de liberté de la presse."
-"Jung Chang, dans sa biographie de Mao, affirme qu’il a été responsable de la mort de 70 millions de personnes."
"C’est très plausible."
-"Existe-t-il des statistiques internes au parti ?"
"Il y a des chiffres par bureau, par province, par région. Mais les archives ne sont pas ouvertes. Au niveau national, c’est un travail impossible à faire. On fera la lumière dans quelques décennies."
Scène d’exécution en Chine
-"L’économie décolle. La société évolue. Pourtant, l’influence de Mao demeure très grande. Pourquoi ?"
"C’est là une tradition chinoise. Vous, les Occidentaux, vous regardez autour de vous à l’horizontale. Nous avons pour habitude de tourner le regard vers le haut. Cela semble normal."
-"Tout de même, comment comprendre cette nostalgie, chez les ouvriers et les paysans en particulier ?"
"Du temps de Mao, l’économie n’était pas développée et les écarts de revenus n’étaient pas si terribles. Il y avait très peu de corruption. En apparence, la société était égalitaire. Les paysans étaient misérables, mais l’époque semblait plus stable. Les revenus étaient faibles, mais tout le monde logeait à la même enseigne."
Un sans abri chinois à Guangdong
-"Ce sont pourtant les paysans qui ont le plus souffert de la famine..."
"Les Chinois acceptent la mort. C’est une particularité qui intrigue les Occidentaux. Et puis, l’information ne circulait pas. La plupart des victimes de la famine vivaient à la campagne. Or les paysans ne communiquaient pas, d’un village à l’autre. Les journaux ne disaient rien. Personne ne savait combien il y avait de morts. A l’écart des villes, cette ignorance perdure."
-"En se modernisant, la Chine..."
"Il n’y aura pas de modernisation, tant que la réforme de l’économie ne s’accompagnera pas d’une réforme du système politique."
-"Mais le jour où la Chine commencera à moderniser son système politique, abandonnera-t-on Mao ?"
"Il est impossible de se débarrasser de Mao. Son ombre nous couvre toujours sous la forme du parti communiste. Dans le système qui est le nôtre, il n’y a que la parole d’un seul homme qui puisse faire autorité. Pourquoi ? Parce que la Chine est un pays de paysans et que les intellectuels sont obéissants."
Un policier chinois devant un portrait de Mao Zedong, à Beijing, le 7 octobre 2005
-"Vous êtes un des rares, précisément, à oser critiquer Mao et le régime. N’avez-vous pas peur ?"
"Nulle inquiétude, nulle peur. Ils ne peuvent plus m’arrêter."
-"Pourquoi ?"
"J’ai bientôt 90 ans. A part me tuer, on m’a tout fait subir. Ils ne vont pas recommencer aujourd’hui."
-"Etes-vous toujours membre du PC ?"
"Evidemment ! J’ai appartenu à ses plus hautes sphères."
-"N’avez-vous jamais songé à quitter ce parti qui vous a tant fait souffrir ?"
"J’y trouve mon intérêt. Ma maison n’est pas mal. J’ai un secrétaire. Je dispose d’une voiture avec chauffeur. Quitter le parti n’est pas chose facile. Surtout, il doit changer. Et pour cela, mieux vaut être à l’intérieur."
Propos recueillis par Frédéric KOLLER
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