Vue de Camp X-Ray
Jupe et foulard indiens, boucles noires et rebelles, yeux brun vert perçants. Qui se douterait que cette femme dans la quarantaine, à l’allure gitane, noyée dans le flot des diplomates et des défenseurs des libertés venus pour le Conseil des droits de l’homme, coordonne un réseau de plus de 600 avocats engagés dans la défense des détenus de Guantanamo ? Barbara Olshansky travaille pour le Centre for Constitutional Rights basé à New York.
En 2002, Barbara Olshansky et une équipe de juristes ont été à la Cour suprême des Etats-Unis pour obtenir le droit de défendre les prisonniers du camp. Il leur a fallu deux ans pour gagner cette bataille élémentaire. Elle est venue récemment à Genève écouter les rapports accablants des experts onusiens sur les tortures et mauvais traitements à Guantanamo. Dans la grande salle où se déroulent les séances du Conseil, elle approche chaque mission diplomatique pour faire signer une résolution demandant la fermeture du centre de détention.
Barbara Olshansky
« Moi-même, je n’ai pas le droit d’aller à Guantanamo. » En revanche, Barbara prépare les avocats qui partent sur la base américaine et les débriefe à leur retour : « Pour eux, c’est un choc brutal. La plupart sont des New-Yorkais qui ont vu leurs tours jumelles s’écrouler. Certains sortent de grandes études comme Shearman & Sterling ou Wilmer, Hale. Ce sont des commerciaux spécialisés dans les faillites, les transactions financières, qui n’ont jamais touché aux droits de l’homme. Un bon nombre sont des juifs -et ils vont s’investir pour des présumés islamistes. » « Ils reviennent horrifiés par ce qu’ils ont vu. Ces détenus confinés pendant des années en cellules d’isolement, amaigris, brutalisés, humiliés. Ils ne pouvaient pas imaginer que leur propre gouvernement puisse traiter des gens de cette manière. Et j’ai vu ces brillants avocats, qui côtoient de puissants décideurs, changer leur regard sur le monde », poursuit l’Américaine, issue d’un père israélien et d’une mère d’origine arabe. Barbara a cet art de faire alterner continuellement gravité et humour. « Quand ils commencent à travailler avec nous, les avocats me disent : « Barbara, je vais à Guantanamo, mais ne t’y trompe pas, je vote Bush. » Six mois plus tard, ils ne disent plus rien... » Un rire lui échappe. « En travaillant sur les dossiers, ils réalisent que les fondements mêmes de l’Etat de droit sont bafoués. Sur les 450 détenus de la base, seuls dix ont été jugés par les Commissions spéciales. Pour tous les autres, il n’y a aucune charge alors que cela fait des années qu’ils sont interrogés et torturés ! »
Vue de Camp X-Ray
La juriste américaine est encore très secouée par trois suicides survenus en juin 2006 : « C’étaient des adolescents, quand ils ont été arrêtés. Deux d’entre eux étaient inconnus de nos fichiers. L’administration Bush ne nous donne aucune liste des prisonniers. Nous devons les constituer nous-mêmes, par recoupements, en allant dans leurs pays d’origine récolter des indices sur les disparus. Je venais d’identifier l’un de ces jeunes, nous devions lui rendre visite le 12 juin. Il ne le savait pas. Il s’est donné la mort le 10. » « Nous avons eu une bagarre terrible avec l’administration pour rapatrier les corps à temps pour les funérailles et pour empêcher l’autopsie qui est interdite par la religion. Rien à faire. » Dans quelques jours, Barbara retournera à New York poursuivre ses investigations. Comme à chaque fois, elle sera arrêtée, fouillée et interrogée à l’aéroport. « Ils veulent connaître mes sources. Car beaucoup de militaires ou d’anciens employés de Guantanamo, écœurés par la politique de Bush, me contactent. »
Carole VANN
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