par Souhail FTOUH
Le dimanche 10 février 2008 n’a pas passé inaperçu pour les quelques 20000 Juifs originaires de la Tunisie vivant actuellement en Israël. En effet, la Cour de District de Tel-Aviv a décidé que « Les juifs tunisiens qui vivaient sous le régime nazi méritent le même statut que leurs homologues européens et ont droit à des dédommagements en tant que victimes des persécutions nazies ». C’est une première pour la communauté juive de Tunisie, car la législation israélienne considérait, jusqu’à ce moment, que loi des dédommagements ne s’appliquait qu’aux réfugiés juifs européens. Avec cette décision, les juifs tunisiens auront le droit d’être reconnus comme victimes des persécutions nazies au même titre que les juifs européens et ils auront droit à un dédommagement du gouvernement israélien.
Beaucoup ignorent le fait que les juifs tunisiens ont bien été victimes des persécutions allemandes, pendant l’occupation nazie, de novembre 1942 à mai 1943, alors même que le pays était sous protectorat français. En six mois d’occupation, sur une population de 75000 juifs, 4000 âmes seront envoyés aux travaux forcés dans des camps -sans compter les « Tunisiens de France » qui seront déportés à Auschwitz.
Les Allemands, qui étaient refoulés d’Egypte et de Libye depuis leur défaite à la bataille d’El Alamein, ont occupé la Tunisie aussitôt après les débarquements alliés au Maroc et en Algérie, le 8 novembre 1942. Les alliés ont lourdement bombardé Tunis, à cause de son port stratégique pour les troupes italiennes et allemandes. Mi-novembre 1942, le quartier des rues du Caire et Sadi Carnot ont été le théâtre de nombreux massacres. Tous les hommes juifs âgés de plus de 16 ans ont été pris au travail obligatoire sur le port de Tunis et il y a eu encore des morts, car les Allemands leur interdisaient de se protéger pendant les bombardements. A Tunis les conditions de vie des juifs étaient bien pires qu’à Sfax ou à Sousse.
Alors que les Allemands s’installaient dans le pays, les six mois de tous les dangers ont débuté. La France les avait abandonnés aux mains des nazis, alors qu’elle continuait à se soucier, attentionnée, du sort des Français non juifs. Durant ces terribles six mois d’occupation, des jeunes hommes de la communauté étaient conduits vers l’un des plus grands camps de travail forcé, du coté de Bizerte. Les familles des travailleurs forcés, quand à elles, subissaient l’humiliation et toute l’injustice de l’occupant nazi. Chaque famille juive commença à coudre sur ses vêtements « l’étoile jaune ». Les travailleurs juifs forcés l’ont portée. Défilant sur l’Avenue de Londres, la pioche ou la pelle sur l’épaule, ils se rendaient, tous les matins, à leur travail, sous les insultes et les huées des Arabes tunisiens et protégés par des soldats allemands. Les Allemands n’étaient pas les seuls à se réjouir de la situation des juifs de Tunisie. Français, Arabes, Maltais : tous manifestaient leur joie de voir les juifs martyrisés. Bien que les Allemands n’aient gouverné la Tunisie que pendant six mois, qu’ils étaient sans cesse harcelés par les alliés, qu’ils étaient incapables, sans la collaboration des indigènes, de mener à bien leurs sévices contre les juifs, il y a eu des réquisitions, des spoliations, des numerus clausus, des amendes infligées aux communautés, le tout sous les bombardements intensifs des forces alliées.
Durant la rafle des juifs de Tunis, le 10 décembre 1942, quelque 2000 juifs furent arrêtés. Les Allemands les ont raflés jusque dans les synagogues. Des centaines d’entre eux ont trouvé la mort et plusieurs d’entre eux ont été déportés. Les juifs qui ont vécu sous la botte nazie, en Tunisie, ont supporté les sévices, les souffrances, les humiliations, le travail obligatoire, l’étoile jaune, les privations, les assassinats. Une situation comparable à celle des juifs d’Europe.

Qu’elles se soient déroulées en Pologne ou en Tunisie, les souffrances endurées et les blessures qu’elles ont laissées dans les âmes étaient les mêmes pour toutes les communautés juives. Affamés, dépouillés, privés de leurs biens, de leurs droits, de leur dignité humaine : les nazis avaient tout prévu pour réduire les juifs tunisiens à la soumission. A Tunis, les nazis avaient mis en marche ces différentes étapes et avaient commencé à mettre en œuvre les moyens qu’ils avaient rodés en Europe pour atteindre leur but. Ils avaient même commencé à construire, à Djebel Djelloud et à Bou Kornine, non loin de Tunis, des fours crématoires qu’ils n’ont pas eu le temps d’utiliser. Dans ce pays, les juifs ont connu toutes les séquences, toute la suite ordonnée des éléments qui composaient la chaîne de la démarche qu’empruntait la haine nazie dans son application. Sauf la dernière séquence que les Allemands n’en ont pas eu le temps de mettre en application. Les alliés sont arrivés et les ont contraints à la capitulation.
Malgré leurs succès militaires, les Allemands se faisaient très peu d’illusions sur leurs chances de la vaincre les alliés qui étaient parvenus à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Tunis, au niveau de Medjez el-Bab. Les alliés disposaient d’un armement considérable et étaient maîtres de la mer et du ciel. Le 7 mai 1943 est le jour de la libération de Tunis par l’armée britannique. Les Allemands se sont repliés vers quelques ultimes poches de résistance et les prisonniers juifs ont été libérés.
Même si les nazis n’ont pas réussi à mettre à exécution l’ensemble de leur plan d’extermination à l’encontre des juifs de Tunisie, il y eut pourtant des morts, des déportés, des viols, des vols, des dommages physiques et psychologiques irréparables. Cette première reconnaissance, par un tribunal israélien, du statut de « victimes des persécutions nazies » pour les juifs de Tunisie devrait nous rappeler que la pérennité du peuple juif et d’Israël, découle de l’expérience de la souffrance de chaque juif. Comme en Europe, devant cette terrible période de l’Histoire, on attend qu’un jour des Tunisiens courageux lèvent le flambeau de la mémoire.
Souhail FTOUH
AUTEURS