retour article original

vendredi 26 mai 2017
Vous êtes ici Accueil Corruption Corruption en Suisse
Le Matin, 2 mars 2008

Corruption : Roche et Novartis imposent en Suisse un remède vingt-trois fois plus cher qu’un autre. Le gouvernement fédéral est complice

Suivi d’un commentaire

par Ludovic ROCCHI


Roche et Novartis imposent en Suisse un remède vingt fois plus cher qu’un autre pour le traitement de la dégénérescence maculaire. La suite de notre enquête révèle comment Pascal Couchepin et des proches du ministre radical [en Suisse, le parti radical est le parti des multinationales] font le jeu de l’industrie pharmaceutique. Le camp adverse aiguise ses arguments.

Suisse


La semaine dernière, « Le Matin Dimanche » publiait une enquête démontrant comment un médicament vingt-trois fois plus cher qu’un autre a été autorisé, en Suisse, sans grande résistance, alors que, partout en Europe et aux Etats-Unis, les autorités sanitaires et les assureurs se battent pour que le médicament le moins cher l’emporte. Depuis, les langues se délient et la résistance prend de l’ampleur en Suisse aussi. A mesure que s’éclaire le scandale du prix imposé par Roche et Novartis pour le traitement de la dégénérescence maculaire -une maladie des yeux fort répandue et liée à l’âge-, le rôle des services du ministre de la Santé, Pascal Couchepin, et de certains de ses proches amis politiques devient troublant.

Pascal Couchepin

Remontons aux origines du scandale. Fin 2006, les autorités fédérales sont approchées par Novartis pour faire reconnaître le médicament le plus cher (le Lucentis), alors que l’autre (l’Avastin) est déjà largement utilisé par les hôpitaux publics et les ophtalmologues privés. Pour mettre toutes les chances de son côté, Novartis commande une expertise économique. Surprise : l’expert mandaté n’est autre que Felix Gutzwiller, alors chef du groupe radical aux Chambres fédérales, spécialiste de médecine préventive et proche de Pascal Couchepin. Son expertise, dont nous révélons aujourd’hui l’existence, n’est pourtant pas passée inaperçue parmi les initiés qui fixent le prix des médicaments. Elle est rapidement qualifiée de « complaisante ». Les représentants des assureurs, de Monsieur Prix et même de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) ont surtout de la peine avec le prix recommandé par le rapport de M. Gutzwiller : 2400 francs suisses la dose de Lucentis, alors que le médicament non homologué, l’Avastin, revient à 80 francs suisses la dose. S’ensuit une négociation biaisée. Le remboursement du Lucentis par l’assurance-maladie de base est finalement arrêté à 1832 francs suisses la dose.

Felix Gutzwiller

Après une année de ce régime, le bilan est catastrophique : le Lucentis a déjà entraîné un surcoût de quelque 19 millions de francs suisses et les projections d’un traitement généralisé pour la population suisse font état de 50 millions à 70 millions de francs suisses de dépenses supplémentaires par rapport à l’Avastin. Dans le même temps, des ophtalmologues résistent, scandalisés qu’ils sont par la politique de l’Office fédéral de la santé publique dictée par Novartis. Ils continuent donc d’injecter le médicament le moins cher, qu’ils estiment tout à fait sûr. Problème : les assurances maladie qui suivent scrupuleusement la loi ne sont pas autorisées à rembourser ce traitement à l’Avastin, car ce médicament n’a été enregistré que pour son usage premier contre le cancer. Le plus zélé des assureurs, prêt à mettre ses clients aux poursuites s’ils ont le malheur d’avoir accepté le traitement le moins cher, se trouve être le Groupe Mutuel dirigé par Pierre-Marcel Revaz, autre proche de Pascal Couchepin. Il refuse tout remboursement. A l’opposé, Assura défie la loi et rembourse les patients qui sont d’accord de se faire traiter à l’Avastin. « Nous sommes prêts à finir devant les tribunaux, s’il le faut », lance Frédy Bacchetto de la direction d’Assura. Président d’Helsana, plus grande caisse de Suisse, Eugen David indique, pour sa part, que sa caisse décide au cas par cas pour l’instant.

Eugen David

Mais, surtout, Eugen David, qui est aussi sénateur, révèle que le problème vient d’être évoqué à la commission de santé du Conseil des Etats [la chambre des cantons du parlement fédéral]. Et son jugement n’est pas tendre : « Pascal Couchepin ne cache pas qu’il défend d’abord la politique industrielle de la Suisse et donc l’industrie pharmaceutique. Je peux comprendre cet enjeu économique pour la Suisse. Mais dans le cas du Lucentis, il est inacceptable de faire payer aux assurés le prix de cette politique ! » Ministre vaudois de la santé, Pierre-Yves Maillard partage cette indignation et promet de « tout faire pour aider à faire reconnaître le traitement le moins cher ». En face, les partisans du Lucentis agitent le spectre du risque sanitaire, alors que son usage massif dans le monde entier sans aucune complication tend à établir son innocuité. Pascal Couchepin ne désarme pas pour autant. Devant la commission des Etats, il a même dramatisé et effrayé les parlementaires : « Il y a eu des morts avec l’Avastin ! » Il a juste oublié de préciser qu’il s’agit de rares cas d’hémorragie survenus dans l’application de ce médicament à très, très haute dose dans le traitement du cancer du côlon, et pas du tout dans celui de la dégénérescence maculaire.

Pierre-Yves Maillard

Le ministre de la Santé compte-t-il en rester là ? « Le Lucentis et l’Avastin présentent une situation exceptionnelle et posent problème. Nous souhaiterions qu’une solution à ce sujet puisse être trouvée, mais il n’est pas indiqué de changer la loi en fonction de circonstances particulières », fait savoir son porte-parole, Jean-Marc Crevoisier. Pour Eugen David, il n’y a nul besoin de changer la loi : « Le Conseil fédéral a tout pouvoir pour autoriser l’Avastin. Il s’agit d’une décision politique à assumer. »

Comment est né le scandale

2003 : Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes de l’industrie pharmaceutique. Après trente ans de recherche, selon Roche, une molécule miracle a pu être mise sur le marché pour lutter contre le cancer, celui du côlon en premier lieu. L’Avastin était né. Appliqué à très hautes doses aux cancéreux, il se révèle très rentable et booste l’action Roche.

2005 : Deux ans plus tard, le même médicament, appliqué à doses infinitésimales, se révèle être également efficace contre une maladie des yeux très répandue chez les personnes âgées, la dégénérescence maculaire, qui peut rendre aveugle. Les ophtalmologues du monde entier se ruent sur cette nouvelle application découverte presque par hasard. Des centaines de milliers de patients reçoivent aujourd’hui des injections d’Avastin avec succès et sans complications avérées.

2006 : Roche voit d’un mauvais oeil cette application qu’elle n’a pas prévue et sort un nouveau produit, le Lucentis, basé sur la même molécule que l’Avastin et développé dans ses mêmes laboratoires, Genentech, aux Etats-Unis. Son prix s’avère vingt à quarante fois plus élevé qu’une injection d’Avastin, selon les pays. Pour l’aider à imposer ce médicament développé spécifiquement pour les yeux, Roche laisse le brevet à Novartis, qui doit le commercialiser hors des Etats-Unis. Cet échange de bons procédés entre concurrents s’avère rapidement rentable. Roche continue de flamber avec l’Avastin (4,1 milliards de chiffre d’affaires en 2007) et encaisse sa part sur le Lucentis aux Etats-Unis (991 millions). Novartis enregistre des ventes à peu près égales dans le reste du monde avec le Lucentis.

Des Etats-Unis aux Etats européens, les autorités sanitaires et les assureurs engagent un puissant bras de fer avec les deux géants pharmaceutiques, pour qu’ils cessent d’imposer le Lucentis à prix fort alors que l’Avastin fait ses preuves à moindre coût. Plusieurs Etats vont jusqu’à lancer des tests cliniques avec l’Avastin contre la volonté des multinationales pharmaceutique, qui arguent que seul le Lucentis est fiable pour les yeux.

Ludovic ROCCHI

La rétine d’un malade victime de dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA)

Commentaire

On rappellera que le gouvernement fédéral, sous prétexte d’inciter les malades à dépenser moins, n’a pas cessé de diminuer la liste des médicaments remboursés par l’assurance maladie de base obligatoire. Dans le même temps, le montant des franchises -somme que l’assuré doit payer de sa poche avant que le coût des soins commence à lui être remboursé- n’a pas cessé d’augmenter, pour le plus grand bénéfice des compagnies d’assurance. On constate que les économies réalisées sur le dos des assurés sont sabotées par une politique visant à remplir les poches des petits copains d’une industrie pharmaceutique multimilliardaire qui contribue généreusement au financement des partis politiques de droite et distribue quantité de pots-de-vin, sous forme de jetons de présence offert aux politicards qui siègent dans ses conseils d’administration.

La trahison du peuple par ses élus n’est qu’une conséquence logique d’un système politique caractérisé par la légalisation de la corruption au profit des politiciens eux-mêmes. Les agriculteurs ont été trahis au profit des multinationales de l’agro-alimentaire. Les salariés et les chômeurs ont été trahis au profit du grand patronat. Les assurés sont trahis au profit des compagnies d’assurance et des multinationales de l’industrie pharmaceutique. Une fois de plus, on constate que la prétendue "représentativité populaire" des ripoux qui nous gouvernent est une fiction. En réalité, les politicards suisses ne sont représentatifs que de ceux auxquels ils se prostituent.

Frank BRUNNER

La rétine d’un malade victime de dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA)

AUTEURS 

  • Ludovic ROCCHI

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source