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Le Temps, 7 mars 2008

Informations internationales : Eni, ou l’histoire d’un agent double

par Pierre VEYA


Malgré toutes les apparences, la Guerre froide se poursuit. Elle a pour théâtre les champs de pétrole et de gaz de l’ex-Union soviétique, ses vassaux (l’Ukraine), ses satellites (les Etats du Caucase) et son agent double : Eni. La compagnie pétrogazière italienne, connue en Suisse sous son nom de marque Agip, est le premier client du géant russe Gazprom, son plus fidèle allié, la société occidentale qui peut s’enorgueillir ou rougir d’avoir traité avec tous les Etats « voyous » (Iran, Libye, Angola) au plus fort des crises. Chez Eni, c’est plus qu’une tradition, c’est même une stratégie. Et qui lui réussit assez bien.

Des gazoducs


Sans appui d’un Etat puissant, l’ex-monopole de l’énergie italien se maintient dans le haut du classement des « majors », parvenant à maintenir ses réserves là où les plus grands échouent. Eni, c’est une légende de l’industrie pétrolière dont le jeu sur le grand échiquier mondial des hydrocarbures fossiles permet de reconstituer des histoires que l’on ne raconte jamais. Ainsi, il y a quelques jours, Eni a annoncé avoir signé un accord avec le président vénézuélien, Hugo Chavez, la bête noire des majors du pétrole, pour exploiter un nouveau champ de gaz. Les dirigeants d’Eni apporteront à Hugo Chavez leur expertise reconnue mondialement dans l’exploitation du gaz mais, en échange, ils seront dédommagés pour la nationalisation de leur concession de pétrole.

Hugo Chavez

Eni, qui partage déjà avec Gazprom l’exploitation du plus grand gazoduc qui transporte l’or bleu en Europe, dirige les travaux qui permettront une nouvelle traversée sous la mer Noire, au grand dam des Occidentaux qui cherchent à contourner les territoires sous influence de Moscou. La Commission européenne, qui dénonce régulièrement l’activisme solitaire d’Eni, soutenu il y a peu encore par l’ancien commissaire... Romano Prodi, se fâche souvent, dit-on. Mais rien de grave. Car Eni a sans doute sauvé, il y a tout juste quelques mois, les intérêts occidentaux, en obtenant sa réintégration comme chef de file dans l’exploitation du gisement de Kashagan, les plus grandes réserves de brut découvertes depuis des décennies dans les territoires immergés du Kazakhstan. Le consortium que dirige Eni comporte du beau monde : Shell, Exxon Mobil Corp, Total, ConocoPhillips, INPEX Holdings Inc. (Japon), soit autant de grandes sociétés qui risquaient de perdre un accès à de précieuses réserves, mais difficiles à exploiter. Là où d’autres auraient préféré jeter l’éponge, Eni a négocié, en coulisse, avec le Kremlin, qui veille si jalousement sur l’indépendance énergétique de ses voisins. Une fois encore, l’agent double Eni aura été utile à tous dans cette Guerre froide de l’énergie qui ne dit pas son nom.

Les valves d’un gazoduc

Il en est ainsi depuis la création d’Eni. Ente Nazionale Idrocarburi (Eni) est née, en 1953, du génie d’Enrico Mattei, un homme d’affaires qui se distingua pour son combat contre les fascistes. On le récompensa en lui confiant le soin de liquider la compagnie pétrolière d’Etat créée par le dictateur Benito Mussolini. Enrico Mattei n’obéit pas aux ordres et fit exactement le contraire. Se moquant des lois et règlements, il lance Eni à l’assaut du monde. L’Italie assiste à la naissance d’un empire d’Etat qui, très vite, équipe le pays en stations essence, raffineries et usines. Enrico Mattei, qui contrôle également une bonne partie de la presse, est très populaire. L’homme symbolise, avec Fiat, la modernisation de l’Italie. Sur la scène mondiale, l’homme d’affaires parti de rien fait scandale en négociant des conditions de production jugées trop avantageuses avec les nouveaux princes du pétrole. En 1961, il est le premier à briser l’embargo décrété par les Occidentaux à l’encontre du pétrole des Soviets. On raconte qu’il tenta d’amadouer le Shah d’Iran en froid avec les Britanniques, par l’entremise d’une princesse italienne. En pleine guerre d’Algérie, Enrico Mattei négocie de futurs contrats pétroliers avec le FLN, provoquant la fureur du mouvement terroriste d’extrême droite OAS. Celui que l’on qualifie de « pétropopuliste » trouvera finalement la mort à bord de son jet privé, en 1962, dans un accident suspect survenu alors qu’il survolait Milan. Ce qui deviendra « l’affaire Mattei », et, plus tard, un film récompensé par la Palme d’or, à Cannes, demeure un mystère, même si, très vite, la thèse d’un attentat planifié par des services secrets s’est imposée.

Enrico Mattei

Eni, la firme légendaire et si respectée, a connu ses heures noires avec les affaires de corruption des années 1980 et la mort tragique, en 1993, de son PDG emprisonné. Privatisée en 1995, Eni a pourtant survécu à tous les aléas politiques qui secouent la Péninsule. Sa forte présence dans le gaz (la société écoule le quart du gaz vendu par Gazprom...) lui confère une position stratégique qu’on lui envie. Son jeu est évidemment très risqué. Le groupe Eni n’a jamais quitté la Libye, tient la France à distance en... Algérie, et joue un rôle très important en Iran qui cherche des débouchés pour ses gigantesques réserves de gaz. Quand le Kremlin décide de vendre les dépouilles de Yukos, le joyau de l’empire créé par l’oligarque déchu Mikhaïl Khodorkovski, Eni se porte acquéreur des bijoux avec une clause permettant à... Gazprom de les lui racheter. Eni, à qui la Commission européenne demande de vendre une partie de son réseau de distribution de gaz, trouve un acquéreur tout naturel... Gazprom, qui rêve de contrôler d’un bout à l’autre l’exploitation du gaz et de se rapprocher des clients finaux.

Construction d’un gazoduc de Gazprom en Russie

Propriétaires des gazoducs qui relient l’Italie et l’Autriche, et par conséquent la Suisse, c’est sans aucun doute sur le jeu géopolitique d’Eni que repose en bonne partie la sécurité de notre approvisionnement. D’ailleurs, c’est bien Eni qui est le grand architecte du projet gazier visant à relier les gisements de Gazprom à ceux de l’Algérie, de l’Iran et de l’Egypte, pour créer une boucle qui se terminera en Grèce et en Italie.

Pierre VEYA

Les valves d’un gazoduc

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