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Le Temps, 18 mars 2008

Egypte : La crise du pain subventionné

par Tangi SALAÜN


Scène de rue au Caire

« Ouvre, Ahmed, ouvre, on a faim ! » Depuis le lever du soleil, les poings martèlent la porte en fer du four baladi (populaire) de Mounira, dans le centre du Caire. Le soleil est déjà haut, mais comme chaque jour, ils sont encore des dizaines à faire la queue dans l’espoir de rentrer chez eux avec une poignée de galettes de pain subventionné. Depuis des semaines, dans toute l’Egypte, les files d’attente s’allongent et les mêmes scènes de colère, voire de violence, se multiplient aux abords des fours baladi. La galette de pain de 100 grammes y est vendue 5 piastres (0,009 franc suisses). C’est dix fois moins cher que le pain ordinaire, de meilleure qualité, mais dont le prix ne cesse d’augmenter, le rendant inaccessible même pour le budget des classes moyennes.

Egypte


Signe de la paupérisation du pays, quinze millions d’Egyptiens viennent d’être ajoutés aux listes des bénéficiaires des produits subventionnés -comme le sucre, l’huile et le riz. Ces subventions, qui coûtent 75 milliards de livres égyptiennes (13 milliards de francs suisses) à l’Etat chaque année, sont devenues vitales pour une majorité des quatre-vingt millions d’Egyptiens, durement frappés par l’inflation galopante, provoquée, notamment, par la hausse du prix des matières premières agricoles. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), les dépenses d’un ménage égyptien ont augmenté de 50 % depuis le début de 2008...

Une boulangerie au Caire

Dans le cas du pain baladi, la pénurie est aussi le résultat de la corruption qui gangrène l’économie égyptienne. De nombreux boulangers ont en effet réduit leur production pour revendre la farine subventionnée sur le marché noir, et réaliser ainsi « d’énormes profits », dénoncés par le président, Hosni Moubarak. Devant une situation de plus en plus délétère, le raïs a demandé, dimanche 16 mars 2008, l’intervention de l’armée pour sortir de la crise. « Où est le problème ? Si c’est la production, alors elle devrait être augmentée. Si c’est la distribution, alors de nouveaux points de vente devraient être ouverts », a-t-il affirmé.

Une boulangerie au Caire

Certains fours subventionnés relèvent déjà du ministère de la Défense, leur production étant notamment destinée aux appelés du service national. Mais un tel recours aux militaires reste exceptionnel et illustre, selon les analystes, la nervosité du pouvoir à l’approche des élections municipales du 8 avril 2008. Les autorités n’ont pas oublié, en effet, que les violentes émeutes de 1977, dernier grand mouvement de colère sociale en Egypte, avaient éclaté après une hausse brutale du prix du pain. Un précédent préoccupant pour le pouvoir, au moment où les Frères musulmans, principale force d’opposition, mettent en garde contre une « explosion » du pays » après la disqualification de 90 % de leurs candidats aux municipales. « Notre démarche reste pacifique, mais il y a de grandes chances pour que cela explose. Les gens en ont ras-le-bol », a prévenu le guide suprême de la confrérie islamiste. Alors que dans la région rurale du Fayoum, des milliers d’habitants ont saccagé des bâtiments publics pour protester contre la pénurie de pain, l’appel à l’armée prend des allures d’assurance vie pour le régime.

Tangi SALAÜN

Un vendeur de pain au Caire

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