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23 mars 2008

Corruption : Gérard Tschopp, le directeur de la Radio suisse romande, couvre un employé amateur de photos pédophiles, en licencie un autre qui a dénoncé l’affaire, et ment aux médias en invoquant l’avis de prétendus « experts » manipulés par lui

par Frank BRUNNER


Vue de la Tour de la radio-télévision suisse romande, à Genève

En 2005, un cadre de la Radio suisse romande (RSR) télécharge, sur son lieu de travail, des centaines -voire un millier- de photos pornographiques dont une dizaine, représentant des filles impubères, ont un caractère pédophile. Jorge Resende, un informaticien employé par la RSR, découvre les images et alerte la direction. Celle-ci, au lieu de dénoncer les faits à la justice, ne se soucie que d’imposer l’omerta sur cette affaire. Jorge Rosende sera licencié pour avoir refusé de se soumettre à l’omerta.

Suisse


Gérard Tschopp explique n’être pas resté les bras croisés : « Le cadre qui a téléchargé ces photos a eu un blâme, une menace de licenciement, une mise à l’épreuve de trois ans et demi et une obligation de suivre une thérapie. On lui a même demandé son casier judiciaire. Par la suite, nous l’aurions licencié à la moindre récidive. Mais il a été irréprochable. » Par ailleurs, Gérard Tschopp nie que les photos téléchargées par l’employé aient eu un caractère pédophile et, en guise de preuve, il se retranche derrière trois mystérieux « experts » -dont il refuse de divulguer l’identité- auxquelles les photos téléchargées auraient été présentées. « Nous avions immédiatement convoqué trois experts. S’ils avaient jugé que les photos avaient un caractère pédophile, j’aurais transmis le dossier à la justice. Mais ils ont jugé que les photos étaient limites, mais pas illicites », affirme Gérard Tschopp. Quant à Jorge Resende, Gérard Tschopp s’efforce de le faire passer pour une sorte de mythomane avide de scandale et indigne de confiance.

Jorge Resende

Scandalisé par la tournure des événements, Jorge Resende ameute ses collègues de la RSR. L’affaire est médiatisée par la presse locale. Début 2008, les photos sont examinées par un juge d’instruction qui en identifie treize comme étant pédophiles. En guise d’explication, Gérard Tschopp déclare : « Ces photos pornographiques étaient toutes horribles et je n’en ai vu personnellement que quelques-unes. Je ne pense pas que les experts aient mal travaillé. Mais ils ont dû analyser 1000 à 1200 photos ou séries d’images en moins de deux heures. Je reconnais qu’on aurait peut-être dû leur laisser davantage de temps. » Il s’affirme toutefois en paix avec sa conscience.

Gérard Tschopp

Or, dans un interview accordé à Alexis Favre et publié par Le Matin du 22 mars 2008, Gérard Salem, psychiatre et l’un des prétendus « experts » invoqués par Gérard Tschopp dénonce une manipulation :

Question :

- « Gérard Salem, pourquoi vous exprimez-vous aujourd’hui, après trois semaines de silence ? »

Gérard Salem :

- « Parce que la manière dont les choses évoluent nous incite, nous, les trois personnes concernées, à répondre aux questions. Jusqu’ici, Georges Glatz, l’avocat Franck-Olivier Karlen et moi-même nous étions contentés d’écrire au juge. Nous considérions qu’il aurait été nuisible à l’enquête de parler à la presse. Mais nous avons envie de rétablir les faits, comme ils se sont passés, et non pas comme on nous les présente. »

-« Alors, que vous a précisément demandé la direction de la RSR, en 2005 ? »

- « Georges Glatz (qui a travaillé à la RSR, ndlr.) a été sollicité par la direction de la RSR -en sa qualité de délégué à la prévention de la maltraitance des enfants et des adolescents- pour donner un avis informel et oral sur des fichiers informatiques. Georges Glatz, prudent, nous a demandé, à Me Karlen et à moi, si nous étions d’accord de monter à la Radio pour donner notre avis. Sur place étaient présents Gérard Tschopp et Blaise Rostan, le secrétaire général de la RSR. On nous a montré vingt-cinq à trente photos qu’un employé, dont nous ne connaissions pas l’identité, aurait téléchargées. »

George Glatz

-« On ne vous a montré que vingt-cinq à trente photos ? On parle pourtant de plus de trois cents images... »

- « Vingt-cinq à trente photo en tout et pour tout, je le précise. Pendant une petite heure. Et nous sommes absolument formels : aucune de ces photos n’avait le moindre caractère pédophile. Nous avons demandé s’il y avait d’autres photos. On nous a répondu que oui, mais qu’elles étaient du même acabit. On ne nous les a donc pas montrées. Mais nous avons signifié à la direction que si d’autres images -à caractère pédophile cette fois- devaient tomber entre leurs mains, notre conseil était de dénoncer le cas à la justice. On nous a ensuite demandé notre avis sur l’attitude à adopter envers le détenteur des images et nous avons suggéré de lui proposer un suivi psychologique. »

-« Pourquoi un suivi, si ces photos n’étaient pas pédophiles ? »

- « Simplement parce que nous jugions qu’il n’était pas banal pour un employé de télécharger du matériel pornographique sur son poste de travail. »

-« A vous entendre, cet examen d’une heure n’avait rien d’une expertise formelle... »

- « Ça n’avait absolument rien d’une expertise. Une expertise se fait sur un mandat précis, implique un rapport écrit, des honoraires, l’intervention de spécialistes techniques qui doivent déterminer si les images n’ont pas été truquées, etc. Notre intervention n’avait rien de tout cela. Nous avons simplement donné un avis amical et informel. En fait de défraiement, puisque M. Tschopp en parle dans la presse, nous avons reçu quelques bouteilles quelques jours plus tard, à titre amical. Et nous n’avons plus entendu parler de cette affaire jusqu’au 28 février 2008. »

Gérard Salem

-« Que s’est-il passé ce jour-là ? »

- « Le 28 février 2008, soit deux ans et demi plus tard, nous recevons un e-mail de Blaise Rostan qui nous explique que, dans le cadre d’un conflit avec un informaticien, il lui serait utile d’obtenir une attestation d’experts. Une attestation qui confirme que les fichiers que nous avions examinés en 2005 n’avaient aucun caractère pédophile. Dans le même e-mail, il nous fournit même une proposition de texte que nous n’avons plus qu’à signer. Le soir même, il réitère sa demande en soulignant le caractère d’urgence de l’attestation, compte tenu de la pression médiatique. »

-« Avez-vous accepté d’envoyer cette attestation ? »

- « Bien sûr que non ! Ce qu’on nous demandait de signer ne correspondait pas du tout à la réalité. De quelle expertise parle-t-on ? Nous n’avons donc pas répondu. Ce n’est que quelques jours plus tard que nous avons appris, dans les médias, la nature du conflit entre la RSR et son informaticien. »

-« Comment avez-vous réagi ? »

- « Nous avons compris que nous avions été instrumentalisés par la Radio, de manière peu honnête. Nous avons donc écrit au juge, le 3 mars 2008, pour lui exposer la véritable nature de notre intervention. En rappelant que si nous avions eu le moindre doute sur le caractère pédophile des images, nous aurions fermement invité la RSR à dénoncer le cas à la justice. Et qu’en cas de refus, nous l’aurions dénoncé nous-même. Dans ce courrier, nous avons aussi signifié au juge notre sentiment d’avoir été instrumentalisés. »

-« Avez-vous été entendu par le juge, depuis ? »

- « Non. Ni par le juge, ni par la police. »

-« Quel regard portez-vous sur l’attitude de la direction de la RSR ? »

- « Nous sommes choqués par le rôle qu’elle nous a fait jouer dans cette affaire. Nous n’avons jamais fonctionné comme experts et nous sommes très étonnés d’avoir été présentés comme tels. »

-« Estimez-vous avoir fait une erreur en acceptant de donner votre avis sur ces photos ? »

- « Nous donnons souvent notre avis sans que les choses ne prennent cette tournure. Mais, en l’espèce, nous avons été utilisés de manière abjecte par la RSR. C’est une première. »

Vue du Palais de Justice de Genève

On relèvera que, dans le canton de Genève, des procédés comme ceux de Gérard Tschopp n’ont rien d’inhabituel. Quand on dénonce une quelconque affaire impliquant des politiciens -détournements de fonds publics, escroqueries, etc...- ceux-ci commencent par essayer d’imposer l’omerta, sous prétexte de préserver l’image du parti, ou du milieu politique, ou de telle institution dans laquelle les faits ont eu lieu. Ensuite, ils se mettent à nier, en affectant la vertu indignée, calomnient l’accusateur -« un menteur, un mythomane qui veut faire parler de lui »- et se donnent des airs de martyrs -« à travers moi, c’est mon parti qu’on s’efforce de discréditer ».

Dans le canton de Genève, les ripoux politicards bénéficient systématiquement de la complicité de la magistrature. D’ordinaire, le Parquet classe les plaintes en refusant d’enquêter. Si l’affaire aboutit devant un tribunal, les juges ferment les yeux devant les preuves produites, refusent d’auditionner les témoins ou refusent purement et simplement d’enquêter. On mentionnera qu’en Suisse un témoin peut mentir de A jusqu’à Z sans que ses mensonges soient pour autant constitutifs de faux témoignage. En effet, pour qu’un faux témoignage soit reconnu pour tel, il faut que le juge ait donné lecture au faux témoin de l’article du code pénal qui réprime le faux témoignage. Même alors, les magistrats genevois n’hésitent pas à couvrir les faux témoins en « justifiant » leurs mensonges avérés : « Là, le mensonge ne porte pas sur les faits ; là, il s’agit d’une appréciation personnelle ; là, il s’agit d’une interprétation »- et celui qui a dénoncé les ripoux s’expose à une condamnation pour « diffamation ».

Au su de ce qui précède, on n’est donc pas surpris d’apprendre que Gérard Tschopp a bénéficié de la complaisance d’Armin Walpen, le directeur général de SRG SSR idée suisse, qui lui a renouvelé sa confiance, tandis que Jorge Resende fait figure de paria. Tout cela est on ne peut plus « normal ».

Frank BRUNNER avec Le Matin

Armin Walpen

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