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Vous êtes ici Accueil Archives Archives Haïti (4ème partie) : Du 1er avril 2004 au 31 août 2004
Le Monde, 15 avril 2004

Comment la France a préparé son retour en Haïti

Suivi de : "Michèle Alliot-Marie à Port-au-Prince"

par Jean-Michel CAROIT


Manifestation anti-Aristide, à Cap-Haïtien, le 14 septembre 2003

Dans l’une des versions qu’il a données de son départ précipité, l’ancien président haïtien Jean-Bertrand Aristide a accusé la France de "complicité" dans son "enlèvement politique".

Paris aurait participé au "coup d’Etat moderne" fomenté par les Etats-Unis par mesure de rétorsion, à la suite de sa demande de restitution de la "dette de l’indépendance" évaluée à 21,7 milliards de dollars, a-t-il expliqué à l’un de ses proches, l’écrivain antillais Claude Ribbe.

Des insurgés haïtiens déplacent un véhicule de la police, aux premiers jours de l’insurrection, aux Gonaives, le 7 février 2004


M. Aristide affirme avoir été soumis à des pressions de l’intellectuel Régis Debray et de Véronique Albanel, la sœur de Dominique de Villepin, alors ministre français des affaires étrangères, qui lui auraient demandé, en décembre 2003, de quitter le pouvoir.

Régis Debray

Les avocats du président déchu ont annoncé qu’ils porteraient plainte pour "complicité d’enlèvement" contre Mme Albanel, contre M. Debray, ainsi que contre l’actuel ambassadeur de France à Port-au-Prince, Thierry Burkard, et contre son prédécesseur, Yves Gaudeul.

Prise d’un poste de police par les insurgés haïtiens, aux Gonaives, le 11 février 2004

Après s’être désintéressée de Haïti durant une dizaine d’années, la France y joue à nouveau un rôle important, fournissant, après les Américains, le plus gros contingent de la force multinationale déployée au lendemain du départ de M. Aristide. Après la brouille provoquée par l’Irak, la crise haïtienne a permis d’afficher "la parfaite coordination franco-américaine", soulignée par M. de Villepin.

Marie-Denise Claude, André Apaid et Evans Paul, membres de l’opposition politique, réclament la démission de Jean-Bertrand Aristide, à l’occasion de l’une de leurs conférences de presse, à Port-au-Prince, le 12 février 2004

Dans les heures qui ont suivi la démission du président haïtien, le ministre français des affaires étrangères a eu plusieurs contacts téléphoniques avec son homologue américain, Colin Powell, qui ont abouti au choix de la République centrafricaine comme terre d’accueil provisoire.

Jean-Bertrand Aristide, réfugié à Bangui, le 8 mars 2004

Plusieurs semaines auparavant, les deux hommes avaient évoqué le dossier haïtien lors d’une rencontre à Washington, à la fin d’une tournée latino-américaine de M. de Villepin.

Des manifestants anti-Aristide se font systématiquement agresser à coups de pierres, voire à coups de fusil, par les gangs à la solde de Jean-Bertrand Aristide, comme lors de cette manifestation, à Port-au-Prince, le 16 février 2004

Le ministre des affaires étrangères venait de lire, attentivement, le rapport du comité indépendant de réflexion et de propositions sur les relations franco-haïtiennes, présidé par Régis Debray.

Prise du poste de police et libération d’Hinche par les insurgés haïtiens, le 17 février 2004

Sans être directement liée à la campagne sur la "restitution de la dette de l’indépendance" lancée en avril 2003 par Jean-Bertrand Aristide, la formation de ce comité apparaissait néanmoins, vue de Port-au-Prince, comme la réponse française à cette demande, deux mois avant le bicentenaire de l’indépendance de la première république noire, célébré le 1er janvier 2004.

Prise d’un poste de police, par les insurgés haïtiens, et libération de Cap-Haïtien, le 22 février 2004

D’autant qu’à la notoriété de Régis Debray s’ajoute la présence parmi les experts du comité -au titre de l’association Fraternité universelle- de Véronique Albanel, sœur de Dominique de Villepin et épouse du général de division aérienne Baudoin Albanel.

Guy Philippe et Louis-Jodel Chamblain, revenus d’exil, dirigent l’insurrection depuis Cap-Haïtien

Dans un "avertissement" liminaire, les signataires du rapport annonçaient leur volonté de "transcender la conjoncture politique", dont ils ne pensaient pas qu’elle aurait un dénouement aussi proche. Leur réflexion, qui évoquait "une concertation avec les Etats-Unis dans un esprit d’équilibre et de prévoyance" et "une force de paix à dominante francophone (...) pour répondre à l’appel d’un futur gouvernement de transition confronté à de graves désordres", a préparé le retour de la France dans l’île caraïbe.

Les insurgés haïtiens à l’aéroport de Cap-Haïtien, le 23 février 2004

Prémonitoire, Yves Gaudeul avait annoncé une "tempête" lors de l’un de ses derniers dîners au Manoir des Lauriers, la résidence de l’ambassadeur de France à Port-au-Prince, le 16 septembre 2003.

Louis-Jodel Chamblain, foulant des portraits de Jean-Bertrand Aristide, à l’aéroport de Cap-Haïtien, le 23 février 2004

"Au cours des quatre années que j’ai passées ici, j’ai eu l’impression que la communauté internationale préférait trop souvent la perpétuation d’une situation que l’on savait mauvaise, mais plus ou moins sous contrôle", confiait-il quatre jours plus tôt devant la Chambre franco-haïtienne de commerce.

Jean-Bertrand Aristide a fait installer des mitrailleuses devant le palais présidentiel, afin de pouvoir tirer sur la foule, à Port-au-Prince, le 24 février 2004

Politique de l’autruche

Arrivé des Balkans, M. Gaudeul avait assumé sa mission avec sérieux. "Je me réjouis d’avoir contribué notablement à la mobilisation de la société haïtienne et à la préservation d’un minimum de démocratie et de liberté d’expression en Haïti", disait-il. Les responsables du régime Lavalas l’accusaient d’être le porte-parole de l’opposition anti-Aristide.

Les gangs de tueurs à la solde du parti Lavalas de Jean-Bertrand Aristide sévissent encore impunément, dans les rues de Port-au-Prince, le 27 février 2004, deux jours avant le départ du dictateur-gangster

Paris semblait alors ignorer Haïti, s’abritant, comme Washington, derrière les résolutions de l’Organisation des Etats américains (OEA).

L’une des victimes des tueurs de Jean-Bertrand Aristide, la veille du départ du dictateur-gangster, à Port-au-Prince, le 28 février 2004

Yves Gaudeul avait assisté à l’élection de novembre 2000 qui avait ramené M. Aristide au palais présidentiel. Un scrutin boycotté par l’opposition, contesté par la communauté internationale, et marqué par une très faible participation et par un climat de violence.

Un policier haïtien sur les lieux du "Massacre du jour des élections"

Après un temps d’hésitation, les "pays amis" avaient opté pour la politique de l’autruche, en acceptant de reconnaître Jean-Bertrand Aristide comme le "président démocratiquement élu", tout en punissant Haïti, le pays le plus pauvre des Amériques, par la suspension de l’aide internationale.

Une foule en liesse accueille les libérateurs d’Haïti à Port-au-Prince, le 1er mars 2004, le lendemain du départ de Jean-Bertrand Aristide

Et l’on avait détourné les yeux, malgré les dérives antidémocratiques de plus en plus flagrantes et régulièrement rapportées par l’ambassadeur Gaudeul et par plusieurs de ses homologues.

Jean-Michel CAROIT

Guy Philippe et les libérateurs d’Haïti, devant le palais présidentiel, à Port-au-Prince, le 1er mars 2004

Michèle Alliot-Marie à Port-au-Prince

La ministre de la défense, Michèle Alliot-Marie, effectue une visite en Haïti jeudi 15 avril 2004, la première d’un membre du gouvernement français depuis le départ de Jean-Bertrand Aristide.

Michèle Aliot-Marie

Le voyage de Dominique de Villepin, prévu le 1er avril 2004, a été suspendu alors que les préparatifs étaient accomplis, à la suite du remaniement ministériel consécutif aux élections régionales en France.

Le nouveau ministre des affaires étrangères, Michel Barnier, a préféré prendre son temps avant de se rendre en Haïti. Cela a permis à son homologue américain, Colin Powell, d’être le premier représentant d’un "pays ami" à conforter les nouvelles autorités à Port-au-Prince, lundi 5 avril 2004.

Le Premier ministre intérimaire Gérard Latortue, en compagnie du Secrétaire d’Etat américain Colin Powell, à Port-au-Prince, le 5 avril 2004

La force multinationale est composée de militaires de quatre pays : Etats-Unis, France, Canada et Chili. Le ministre canadien de la défense a été le premier à passer en revue ses troupes sur place, jeudi 8 avril 2004.

Jean-Michel CAROIT

David Pratt, en compagnie des troupes d’occupation canadiennes, à Port-au-Prince, le 9 avril 2004

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