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mercredi 24 mai 2017
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15 avril 2008

Histoire : Les billets de banque dans la Chine de Marco Polo

par Marco POLO


Un billet de banque à l’époque de Kubilai Khan

Il est réel que la Monnaie [le lieu de frappe et d’émission de la monnaie] du Grand Sire est établie en cette ville de Cambaluc [Khanbaligh, la ville royale en mongol, l’actuel Pékin], et établie de telle manière qu’on peut bien dire que le grand Khan [l’empereur Kubilai Khan] possède parfaitement l’alchimie ; et vous le montrerai.

L’empire de Kubilai Khan


Or, sachez qu’il fait faire une telle monnaie comme je vous dirai ; à des hommes fait prendre l’écorce d’arbres que nous nommons mûriers et qu’ils appellent gelsus, ceux dont les vers qui font la soie mangent les feuilles, et qui sont en si grand nombre que toutes les campagnes en sont pleines. Ils prennent la peau mince qui est entre l’épaisse écorce extérieure et le bois, et qui est blanche ; de cette peau mince, il leur fait faire des feuilles semblables à celles du papier coton, et elles sont toutes noires. Et lorsqu’elles sont faites, il les leur fait couper de telle manière : la plus petite vaut chez eux environ une moitié de petit tornesel, et la suivante, un peu plus grande, un tournesel ; la suivante, encore un peu plus grande, un demi-gros d’argent de Venise ; la suivante, un gros d’argent, la suivante, deux gros, la suivante, cinq gros, la suivante, dix gros, la suivante, un besant d’or, et la suivante, deux besants d’or, et la suivante, trois besants d’or, et l’on va ainsi jusqu’à dix besants d’or. Toutes ces feuilles reçoivent le seau du Grand Sire, faute de quoi elles ne vaudraient rien. Elles sont fabriquées avec autant de garanties et de formalités que si c’était or pur ou argent, car maints officiers nommés pour cela écrivent leur nom sur chaque billet, y apportant chacun sa marque, et quand tout est bien fait comme il faut, leur chef, commis par le Seigneur, empreint de cinabre le sceau qui lui est confié et l’appuie sur le billet ; et la forme du sceau humecté de cinabre y demeure imprimée : alors cette monnaie est valable. Et si quelqu’un s’avisait de la contrefaire, il serait puni de la peine capitale jusqu’à la troisième génération. Différentes marques sont imprimées selon la destination du billet. Et en a fait faire de si grandes quantités, qu’il payerait avec tous les trésors du monde, et ça ne lui coûte rien.

Un billet de banque à l’époque de Kubilai Khan

Et quand ces feuilles sont faites, en la manière que je vous ai contée, il fait faire tous ses paiements et les fait distribuer en toutes les provinces et royaumes et pays dont il est le maître ; et nul n’ose les refuser, car il lui en coûterait la vie. Et personne des autres royaumes ne peut donner d’autre monnaie dans les territoires du grand Khan. Et vous dirai d’ailleurs que tous les gens et groupes d’hommes qui vivent sous ses lois prennent volontiers ces feuilles en paiement, car partout où ils vont, ils en font tous leurs paiements pour les denrées et pour les perles, les pierres précieuses, l’or et l’argent, et pour toutes les autres choses qu’ils emportent, achètent ou vendent, quelle que soit leur valeur, comme si vraiment elles étaient d’or ou d’argent. Et vous dirai même plus : elles sont si légères que la feuille qui vaut dix besants, elle n’en pèse même pas un...

La tenue d’un soldat mongol à l’époque de Kubilai Khan

Et vous dirai encore que plusieurs fois l’an viennent de nombreux marchands d’Inde ou d’autre part, avec des perles, des pierres précieuses, de l’or et de l’argent, des draps de soie et d’or ; et n’en font présent à personne en ville qu’au Grand Sire. Et le Grand Sire fait appeler douze sages hommes choisis pour contrôler ces choses, et très habiles en leur métier ; il leur commande de regarder avec soin les marchandises apportées par les marchands et de les faire payer ce qu’il leur semble qu’elles valent. Ces douze sages hommes regardent les choses, et quand ils les ont évaluées, ils les font payer ce qu’elles leur paraissent valoir avec ces feuilles que je vous ai contées. Les marchands les prennent très volontiers, car ils savent bien qu’ils n’obtiendraient point tant d’un autre, en second parce qu’ils sont payés comptant, et aussi parce qu’ils les vont changer ensuite pour tout ce qu’ils veulent acheter, tant sur place que par toutes les terres du Grand Sire. Et aussi parce que c’est plus léger que n’importe quoi d’autre à promener par les chemins. Et vous dis sans erreur que plusieurs fois par an, ces marchands apportent des marchandises qui valent bien quatre cents mille besants d’or ; et le Grand Sire en achète chaque année pour des sommes infinies, et les fait toutes payer avec ces feuilles qui ne lui coûtent que peu, ou rien, comme avez ouï.

Un vase en porcelaine de l’époque de Kubilai Khan

Et encore vous dis que plusieurs fois l’an, en la ville de Cambaluc circule un édit selon lequel tous ceux qui ont des pierres précieuses, perles, or et argent, les doivent porter à l’Hôtel des Monnaies du Grand Sire. Et le font très volontiers, et en apportent si grande abondance que c’en est sans nombre, et tous sont payés de feuilles sans délai ni perte. Et de cette manière a le Grand Sire tout l’or et tout l’argent, et les pierres précieuses et les perles de toutes ses terres.

Un canard peint à l’époque de Kubilai Khan

Et encore vous dis autre chose qu’il fait bon conter. Qui a ces feuilles si longtemps conservées qu’elles sont déchirées et qu’elles se gâtent -bien que soient fort durables- il les porte à la Monnaie où sont changées pour neuves et nettes, mais doit en laisser trois pour cent au Trésor. Et encore vous dirai un fait curieux, qu’il fait bon mettre en notre livre. Si un homme désire acheter or ou argent, ou pierres précieuses ou perles pour se faire vaisselle, ceinture ou autres belles choses, il s’en va à la Monnaie du Grand Sire avec quelques-unes de ces feuilles, et les donne en paiement de l’or ou de l’argent qu’il achète au Maître de la Monnaie. En somme, on ne paie jamais en or ni en argent ; les armées et les fonctionnaires sont payés de cette monnaie de papier, dont il a autant qu’il lui plaît. Or vous ai conté la manière et la raison pour quoi le Grand Sire doit avoir et a plus de trésor que nul homme de ce monde. Mais vous en dirai même plus : tous les seigneurs de la Terre ensemble n’ont point si grandes richesses que le Grand Sire tout seul.

Marco POLO

Kubilai Khan

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source