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Le Figaro, 21 avril 2008

Informations internationales : Révélations sur le financement de Reporters sans frontières

par Marie-Christine TABET


Si l’activisme humanitaire était une discipline olympique, l’été 2008, à Pékin, les trois lettres de Reporters sans frontières brilleraient sur la plus haute marche du podium. Même un juge de la République populaire de Chine serait obligé de reconnaître la performance de l’organisation qui s’est juré de gâcher les jeux des Chinois.

Robert Ménard et Vincent Brossel devant le siège du comité d’organisation des jeux olympiques 2008, à Beijing, en Chine, en 2007


Des militants de Reporters sans frontières se sont rendus à l’assemblée générale des actionnaires de Coca-Cola, dans l’État du Delaware, aux États-Unis. Sous le regard abasourdi et bienveillant des petits porteurs américains, les dirigeants du principal sponsor du relais de la torche, ont dû répondre aux questions comminatoires de Lucie Morillon, la représentante à Washington de Reporters sans frontières. Elle a intimé à Neville Isdelle, le PDG de la firme, de prendre position en faveur des libertés en Chine et de créer un fonds de soutien aux familles de prisonniers politiques. Ce dernier, visiblement embarrassé, a éludé en rappelant les valeurs de l’olympisme et de sa compagnie. La bataille contre les marques qui se sont associées aux jeux olympiques vient de commencer. Prochaines cibles : McDonald’s toujours aux États-Unis, Adidas en Allemagne, Omega à Genève, Atos Origin à Paris... « Chaque fois nous allons leur proposer de signer une charte sur les droits de l’homme en Chine, précise Lucie Morillon, ils doivent prendre position. Sinon nous irons jusqu’à demander aux consommateurs de boycotter leurs produits. »

Une affiche de Reporters sans frontières

Reporters sans frontières, qui s’oppose, depuis 2001, à l’attribution des jeux olympiques aux Chinois, veut également obtenir des chefs d’État occidentaux qu’ils refusent de participer à la cérémonie d’ouverture du 8 août 2008. Les hostilités ont éclaté, le 30 mars, sur le mont Olympie, près d’Athènes, le jour du départ de la flamme. Robert Ménard, le fondateur de l’association, et deux comparses, ont déroulé, derrière un officiel chinois, une banderole sur laquelle des menottes avaient remplacé les célèbres anneaux. Quelques jours après ce premier coup d’éclat, à l’occasion du catastrophique passage de la flamme dans la capitale française, le même Robert Ménard a escaladé, de nuit, la façade sud de Notre-Dame, pour y hisser son emblème et le drapeau tibétain. En fin de semaine, il tiendra une conférence de presse, à Tokyo, qui accueillera la torche à son tour puis il devrait se rendre à Nagano pour manifester aux côtés de militants japonais.

Une affiche de Reporters sans frontières

En quelques mois, Reporters sans frontières, ONG française de vingt-cinq salariés à Paris, avec seulement cinq bureaux à l’étranger et une dizaine de sections à travers le monde, est devenu la bête noire du géant chinois. La facilité avec laquelle l’association spécialisée dans la défense de la liberté de la presse a pris la tête de l’opposition aux jeux olympiques de Pékin a ravivé les rumeurs qui circulent depuis plusieurs années sur son compte. Créée, en 1985, à Montpellier, en France, elle serait, dit-on, financée aujourd’hui par les anticastristes, l’extrême droite américaine, infiltrée et manipulée par les agents de la CIA. Des centaines d’articles lui sont consacrés sur Internet et le sujet anime nombre de forums de discussion aux relents conspirationnistes et antiaméricains. Les sources d’information proviennent majoritairement de médias cubains. Maxime Vivas, un romancier toulousain, actuellement en villégiature en Chine -cela ne s’invente pas-, vient de publier un ouvrage chez l’éditeur belge Aden, qui reprend cette théorie. Mais la démonstration de celui qui se présente comme le « référent littéraire » du groupe altermondialiste Attac n’est guère concluante. Parmi les détracteurs de Reporters sans frontières, on retrouve également Thierry Meyssan, l’homme qui présente les attentats du 11 Septembre 2001 comme un complot interne aux États-Unis et nie le crash d’un avion sur le Pentagone.

La couverture du livre de Maxime Vivas

En réalité, Reporters sans frontières perçoit, depuis 2005, une subvention de quelque 35000 euros de la National Endowement for Democracy (NED), association américaine de promotion de la démocratie dans le monde. La somme allouée à Reporters sans frontières est destinée à l’aide aux journalistes en Afrique. Depuis 2002, le Center for a Free Cuba, fondé par les anticastristes de Miami, lui verse quelque 64000 euros. Ces deux subventions représentent moins de 2,5 % du budget total de l’association. L’argent des deux fondations américaines n’en a pas moins provoqué des remous chez certains militants de Reporters sans frontières. Les sections allemande et espagnole ont notamment plaidé pour un abandon de ces subsides. « En y renonçant nous donnerions du crédit à ces calomnies fondées sur un antiaméricanisme nauséabond et une sympathie incompréhensible pour le régime castriste. Ce pays arrive juste après la Chine par le nombre de journalistes incarcérés dans ses geôles », s’insurge Robert Ménard. « Pourtant nous pouvons vivre très largement sans cet argent... », poursuit-il.

Robert Ménard

C’est un fait indéniable. Reporters sans frontières dispose d’un confortable budget de près de 4 millions d’euros qu’il finance avant tout par ses activités éditoriales. Si Robert Ménard n’est pas un homme d’argent, ce fils de commerçant a un vrai sens du business. La vente de calendriers et de trois livres de photographie assure près de 60 % de ses revenus annuels. Les albums, généralement réalisés par de grands artistes qui abandonnent leurs droits, sont distribués gratuitement par les Nouvelles Messageries de la presse parisienne (NMPP) et les kiosquiers. Du coup, les 9,90 euros du produit de la vente de chaque exemplaire vont intégralement dans les caisses de Reporters sans frontières. Des opérations spéciales comme des ventes aux enchères ou la diffusion de produits dérivés améliorent encore l’ordinaire. En 2008, Reporters sans frontières pourra par exemple compter sur la vente des tee-shirts noirs Pékin 2008 avec les menottes en guise d’anneaux. Depuis le début de l’année, les commandes se sont envolées et le chiffre d’affaires réalisé dépasse le million d’euros... Un coup de chance ? Pas vraiment. Ils ont été dessinés par un bureau de style, et les tissus choisis avec soin... Robert Ménard a d’ailleurs, dans son équipe, une ancienne de chez Price Waterhouse, rompue aux techniques du marketing, qu’il paye presque aussi bien que lui, soit un peu moins de 5000 euros. Les dons d’entreprises et de fondations privées apportent plus de 20 % des ressources. Sanofi-Aventis est le plus généreux mécène de l’association. Chaque année la direction de la communication du groupe pharmaceutique lui signe un chèque de quelque 400000 euros. Le PDG de Sanofi, Jean-François Dehecq, a rencontré Robert Ménard à Montpellier où la firme possède l’un de ses plus importants sites de production. Et lui est resté fidèle. En 2007, François Pinault a fait son entrée parmi les « amis » de Reporters sans frontières. L’ancien patron de PPR a en effet permis à Robert Ménard d’acquérir 180 mètres carrés de bureaux rue Vivienne à Paris, à quelques mètres des Grands Boulevards de la capitale. Outre une aide financière, Pinault a également demandé à un de ses conseillers de gérer l’ensemble de l’opération immobilière d’un montant total de 2,5 millions d’euros. Reporters sans frontières peut également compter de façon plus ou moins occasionnelle sur le soutien de la Fondation de France, de l’Open Society Institute de George Soros, du Sigrid Rausing Trust ou encore de Benetton. Les subventions publiques comptent pour moins de 10 % du total des recettes, un niveau équivalent à celui des dons des particuliers. « Les journalistes ne suscitent pas la générosité du public », explique Fanny Dumont, ancienne responsable des finances de Reporters sans frontières. À côté de ces généreux mécènes, Robert Ménard s’appuie sur son carnet d’adresses pour relayer ses combats. De la comédienne Carole Bouquet à Patrick Poivre d’Arvor, Christine Ockrent en passant par le photographe Yann Arthus-Bertrand, les people n’hésitent jamais à lui venir en aide. Stéphane Courbit, fondateur d’Endemol France, va participer à l’augmentation de Médias, une revue d’analyse dont RSF détient 20 % du capital et que dirige Emmanuelle Duverger, l’épouse de Robert Ménard.

Un T-Shirt de Reporters sans frontières

Mais cette exposition permanente a un coût. En 2007, les opérations de mobilisation des médias ont englouti près de 20 % des dépenses de l’association. Avec l’opération Pékin, la note devrait être encore plus salée en 2008. « Cette visibilité nous permet d’aider près de 1500 journalistes chaque année et de soutenir financièrement les familles. Personne ne vient m’interviewer, lorsque je veux parler des problèmes des journalistes érythréens », justifie Robert Ménard. C’est en effet dans les cortèges des manifestations pour la libération d’Ingrid Betancourt, les tractations pour celle des journalistes pris en otages en Irak, Chesnot, Malbrunot et Aubenas, que Robert Ménard a imposé l’image de Reporter sans frontières. Plus que par la diffusion de ses rapports sur l’état de la presse dans le monde. Au Qatar, Reporters sans frontières vient de prendre en charge, pour le compte de Sheikha Moza, la mère du prince héritier, la création d’un Centre international de la presse, entre Villa Médicis et mémorial de la presse du monde arabe. Une nouvelle diversification pour cette singulière PME de l’humanitaire devenue spécialiste en événementiel.

Marie-Christine TABET

Une affiche de Reporters sans frontières

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source