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Le Temps, 29 avril 2008

Informations internationales : Eviter les faux débats sur l’agriculture

Suivi d’un commentaire

par Gilbert ETIENNE


Un marché au Bénin

Les spéculateurs, le mauvais temps, l’éthanol ne sont que les détonateurs d’une crise qui couvait de longue date au sud du Sahara et en Asie.

La récolte du coton au Burkina Faso


En Afrique, depuis 1970, la courbe de la population (+ 2,5 % à 3%) dépasse celle de la production alimentaire, d’où la forte dépendance du grain étranger. Cette situation tient aux carences de l’aide étrangère et à celles des élites dirigeantes. Mis à part les pays rongés de troubles et de guerres civiles, même les pays en paix n’ont pas réussi à mettre en place un vigoureux développement agricole. Quant à la part de l’agriculture dans l’aide publique au développement, elle baisse de 6,6 milliards de dollars (12 %) en 1990 à 3,4 milliards (3,5 %) en 2004, et la qualité de l’assistance laisse à désirer. En 2005, l’Afrique est inondée de 10000 projets nouveaux, sans ordre ni coordination. Il y a peu, la Banque mondiale estimait à 30 % les détournements dans ses opérations.

Des greniers à grains au Burkina Faso

Là-dessus intervient l’obsession néolibérale antiprotectionniste. Le riz importé à bas prix, vietnamien et thaï, ne stimule pas les producteurs locaux. Les poulets congelés brésiliens dominent l’Ouest africain au détriment des poulaillers locaux. Pourquoi le Nigeria est-il le seul Etat à interdire ces importations ? Autre point, les subventions. Le Malawi s’est affranchi des avis négatifs de la Banque mondiale pour vendre à bas prix les engrais chimiques à ses paysans, ce qui a provoqué une hausse spectaculaire de la production du maïs, mesure appropriée à condition de ne pas durer trop longtemps.

Une Sénégalaise dans son potager

Restent des données techniques plus complexes qu’en Asie : absence de la roue, de la charrue et de la culture attelée, des techniques d’irrigation jusqu’à la colonisation, à la fin du 19e siècle. Il en découle une production à l’hectare plus faible que dans les agricultures traditionnelles d’Asie où ces intrants sont pratiqués de très longue date. Ces retards sont en train d’être comblés, ce qui exige du temps. Autre handicap en comparaison de l’Asie : les gros coûts de transport dans les pays enclavés loin des ports.

Des agriculteurs en Guinée

En Asie, après une première phase de progrès agricole, entre 1950 et 1965, survient la Révolution verte qui réunit toutes les conditions de succès. Dans plusieurs pays -Inde, Indonésie,- la volonté politique au sommet s’appuie sur une poignée de hauts fonctionnaires compétents pour promouvoir les innovations : nouvelles semences de céréales à haut rendement grâce aux engrais chimiques. Mais le couple semences-engrais exige plus d’eau que les variétés traditionnelles sans engrais. L’irrigation est donc le sésame du processus : inévitable en saison sèche, appoint à des pluies insuffisantes ou mal réparties. Ainsi, les vastes zones de plateaux de l’Iran à la Chine, d’un faible potentiel d’irrigation et victimes de pluies souvent faibles, demeurent exclues au profit des belles plaines alluviales qui jalonnent le continent. Dernière condition, les Fondations Ford et Rockefeller qui fournissent, par le biais de remarquables agronomes, les premières nouvelles semences de blé, de maïs, de riz, issues de leurs instituts de recherche au Mexique et aux Philippines. En quelques années, des millions de paysans, souvent illettrés, doublent leurs rendements avec 2000-2500 kg/ha, puis 3000 à 4000 kg/ha de riz décortiqué ou de blé. Le déficit en céréales de la plupart des pays disparaît ou est réduit. En même temps, les gouvernements constituent des stocks en prévision des mauvaises années. Pour la première fois, en Asie, la menace de famine disparaît.

Des rizières sur l’île de Bali, en Indonésie

A partir de 1980-1985, du Pakistan à la Chine, les gouvernements réduisent leurs investissements publics et dépenses courantes dans l’agriculture alors que, malgré leurs performances dans les autres secteurs, de 80 % à 60 % des populations restent rurales et 40 % à 55 % des actifs dépendent encore de l’agriculture. La croissance agricole ralentit. En 2006, l’Inde renoue avec les importations de blé. Le Pakistan est en difficulté. Quant à la Chine, pour répondre à la hausse de la consommation de viande -surtout du porc-, elle voit monter ses importations de soya. Cette étrange myopie commence à être corrigée. En 2004, pure coïncidence, un peu partout les dirigeants redécouvrent leurs paysans et amorcent des programmes de relance du secteur agricole.

Des rizières en Chine

Alors que l’Asie dispose de ressources humaines et matérielles en général suffisantes pour s’en sortir, l’Afrique au sud du Sahara a besoin de gros soutiens. Mais encore faut-il s’entendre sur les remèdes. Imaginer un Plan Marshall est illusoire, car la situation de l’Europe, en 1947, n’avait aucun point commun avec l’Afrique d’aujourd’hui. Proposer, comme on l’entend, une Révolution verte sur le modèle asiatique ne l’est pas moins : 4 % des terres sont irriguées au sud du Sahara en 2007, contre 35 % à 70% en Asie en 1965. Les seuils de productivité de productivité sont plus bas au départ, les infrastructures beaucoup plus faibles. De gros progrès sont néanmoins possibles, moyennant du temps : routes et électricité, recherche et services de vulgarisation, irrigation, nouvelles terres. Enfin, les paysans africains l’ont souvent prouvé, ils sont capables d’innovations comme n’importe quel autre paysan.

Un riziculteur en Somalie

Dans ces perspectives, évitons le faux débat à propos des deux continents : faut-il privilégier les cultures vivrières au détriment de produits agricoles tels que fruits, légumes, fleurs qui, de ces pays, arrivent dans nos supermarchés ? Qu’un seuil minimal de sécurité en céréales soit nécessaire va de soi, surtout dans les régions à forts rendements. En revanche, beaucoup de paysans s’en sortent mal sur un hectare de grain qui ne dépend que des pluies. Avec une petite parcelle supplémentaire irriguée par un puits, le producteur a tout intérêt à produire des légumes et/ou des fruits de meilleur rapport. Au niveau global, lorsque les rendements céréaliers sont déjà élevés, comme en Chine, jouer la carte fruits, légumes, voire fleurs, permet de gagner beaucoup plus, de créer plus d’emplois, d’utiliser moins d’irrigation que pour les céréales. Du même coup, les paysans répondent à la demande locale en hausse et, selon les cas, exportent une partie de leurs produits.

Un agriculteur au Rwanda

Les gouvernements d’Asie et d’Afrique au sud du Sahara vont-ils mettre « le paquet » ? Ce n’est pas certain, à voir l’écart entre élites urbaines et monde rural. Quant au revirement de la Banque mondiale en faveur de l’agriculture, il est encourageant et pourrait influencer les aides bilatérales.

Gilbert ETIENNE

Une pompe au Malawi

Commentaire

Gilbert Etienne omet de mentionner un moyen fort simple et très efficace pour améliorer le rendement de l’agriculture. Il s’agit de planter des acacias albida sur le pourtour des champs. Cet arbre, adapté aux régions arides, vit en symbiose avec des bactéries et produit un engrais naturel non polluant : « une plantation de mil sous un Acacia albida fait plus que tripler les rendements protéiques de la plante. Par exemple, une culture de mil classique fournit 52,2 kg de protéines par hectare, tandis qu’une culture de mil sous couvert d’acacia permet d’en récolter 179 kg. En effet, l’arbre enrichit non seulement le sol en azote par ses racines, mais favorise la croissance des plantes grâce aux six autres éléments minéraux que contiennent les feuilles mortes : le calcium, le potassium, le magnésium, le sodium, le phosphore et le soufre. Bref, de l’engrais vert tombant du ciel. »

Ci-dessous, on trouve un lien hypertexte avec un article scientifique consacré à cet arbre sur le site interet-general.info.

Frank BRUNNER

Des acacias albida

Liens liés a l'article.L’acacia et la logique interne de l’intérêt général

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source