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Libération, 7 mai 2008

Proche Orient : Soixante ans d’attente à Balata

par Christophe AYAD


Un enfant palestinien tué par l’armée israélienne, à Balata, le 27 mars 2004

Balata est l’un des rares endroits en Cisjordanie, où l’on peut croire que la deuxième Intifada bat encore son plein. Les couleurs des affiches des « martyrs » n’ont pas passé comme ailleurs. Chaque mois, voire chaque semaine, de nouvelles viennent recouvrir les anciennes. Le dernier en date, Hani Qaabi, âgé de 21 ans, a été tué, lors d’un raid de l’armée israélienne, dans la nuit du 18 avril au 19 avril 2008. Il était un membre, paraît-il important, des Brigades des martyrs d’Al-Aqsa, la branche armée du Fatah, le parti du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas. Mais le Fatah de Balata et celui de Ramallah n’ont pas grand-chose à voir.

Un véhicule militaire israélien à Balata, le 30 juin 2005


Balata est un camp de réfugiés installé à l’entrée de Naplouse, un quadrilatère de béton de moins de 500 mètres de côté. Quelque 22000 habitants vivent dans les limites de cette enclave, la plupart originaires ou descendants de villageois de la région de Jaffa, près de Tel-Aviv. Abou Mohamed avait 8 ans au moment de la nakba, la « catastrophe » comme disent les Palestiniens pour désigner la défaite de 1948 et la fuite de centaines de milliers de Palestiniens. « Mon père était un agriculteur. Il vendait des fruits et du blé aux juifs. Tout se passait bien entre nous. Ce sont les Anglais qui ont créé tous les problèmes en disant aux juifs que la terre leur appartenait. On se moquait des juifs, parce qu’ils allaient s’entraîner dans les champs avec des fusils en bois. Puis la guerre a commencé. » Il se souvient des attaques, des coups de feu dans la nuit. « Quand on a entendu parler de massacres à Deir Yassine et à Lid, nous avons tous fui. On n’a rien emporté, que nos ânes et nos vêtements. » Six mois d’errance avant d’arriver à Naplouse. Le camp de Balata, lui, est installé, en 1952, sous l’égide de l’UNRWA, l’agence des Nations Unies chargée des réfugiés palestiniens. Pendant huit ans, les habitants vivent sous des tentes, dans la boue l’hiver et la chaleur l’été, sans eau ni électricité. Mais, quitter le camp, c’est renoncer au droit au retour promis par l’ONU. La Cisjordanie est administrée d’une main de fer par les autorités jordaniennes. « C’était la dictature », se souvient Abou Chawqat, un voisin d’Abou Mohamed. Naplouse est le fief de riches familles commerçantes, qui ne se sentent rien de commun avec les réfugiés.

A l’aube du 9 avril 1948, les commandos de l’Irgun (dirigé par Menachem Begin) et le Gang Stern ont attaqué Deir Yassine, un village palestinien d’environ 750 habitants. Plus de 150 personnes, dont la moitié étaient des femmes et des enfants, ont été systématiquement assassinés

Moins de vingt ans après la nakba, la défaite de 1967 est un second choc. Des dizaines de familles s’enfuient en Jordanie, mais la grande majorité refuse un second exil. L’occupation apporte, dans un premier temps, une amélioration du niveau de vie. Israël a recours à la main d’œuvre palestinienne. L’eau et l’électricité sont installées en 1976. Pour la première fois, les réfugiés peuvent retourner voir leurs maisons, leurs champs, détruits ou occupés par d’autres. Abou Mohamed n’a pas voulu rencontrer ceux qui habitent dans la maison de son père. C’est aussi durant les années 1970 qu’essaiment les colonies autour de Naplouse. Rapidement, les rapports se durcissent avec l’armée israélienne. Dès 1976, Balata entre en ébullition. Nouvelle poussée de fièvre à l’occasion de l’invasion israélienne du Liban, en 1982. Mais l’explosion intervient vraiment avec l’Intifada de 1987. Balata est la première à embrayer en Cisjordanie. « Nous avons mis vingt ans à nous réveiller, se souvient Abou Ibrahim, le boucher du camp, qui a connu la nakba. Mais soudain, les jeunes n’avaient plus peur d’affronter les soldats à mains nues. » Grâce à la témérité des « chebab » du camp, ces adolescents qui mènent la guerre des pierres, le Fatah prend le dessus sur les notables de Naplouse, ordonne les grèves générales. C’est la revanche des humiliés. Chèrement payée : 120 morts.

Des villageois palestiniens massacrés par les terroristes juifs, à Deir Yassine, le 9 avril 1948

« Nos dirigeants ont tout dilapidé lorsqu’ils ont signé les accords d’Oslo, en 1993 » , s’insurge Abou Ibrahim. Le sort des réfugiés a été repoussé à des négociations ultérieures. Ils comprennent vite que le sacro-saint « droit au retour » était le grand oublié du processus de paix. Ils voient débarquer la direction de l’OLP, qui ne met pas longtemps à se partager pouvoir et prébendes avec les notables de Naplouse. Sentant la colère gronder, Arafat refuse de céder plus de terrain à Camp David, lors des négociations sur le statut final de l’été 2000. La deuxième Intifada éclate dans la foulée et, une fois de plus, Balata est en pointe. Mais le combat a changé. Les pierres ont fait place aux fusils. Israël envoie l’aviation, les blindés. Cette guerre-là a fait près de 200 morts. Les incursions israéliennes dans le camp, à la recherche d’activistes, se succèdent. L’argent de l’UNRWA se fait rare, la vie est plus dure. Le jeune et charismatique chef local du Fatah, Hossam Khader, est emprisonné par Israël. Comme le député Fatah du camp, Jamal Tirawi, dont le père est Abou Ibrahim, le boucher.

Un ambulancier palestinien blessé par un soldat israélien, à Naplouse, le 23 février 2006

Décapitée par Israël, discréditée par ses compromis, la direction nationaliste n’est plus là pour canaliser la lutte. Résultat : les activistes sont en roue libre, voire s’adonnent au banditisme. Avant d’être abattu, Qaabi était allé se rendre, avec ses compagnons d’armes au nouveau gouverneur, mis en place par l’Autorité palestinienne pour reprendre Naplouse en main, à la demande d’Israël et des bailleurs de fonds. S’estimant maltraités, les activistes se sont évadés de la prison de Jneid, où ils étaient autant protégés qu’enfermés. Puis, un à un, ils ont été tués. Qaabi était soupçonné d’avoir incendié la voiture du gouverneur, lors d’une visite à Balata, une semaine avant sa mort. Depuis, les habitants soupçonnent le gouverneur d’avoir « donné » Qaabi aux Israéliens et jurent de le venger si l’officiel remet les pieds dans le camp. Abou Ibrahim ne croit plus dans ses dirigeants. « Qu’Israël me rende un demi-hectare des 60 que possédait mon père et j’irai m’installer là-bas. Je prendrai même la nationalité. Ce n’est pas chez moi ici. Je veux mourir près de la tombe de mes ancêtres. »

Christophe AYAD

Des véhicules militaires israéliens à Balata, en février 2007

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