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mardi 27 juin 2017
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Le Temps, 22 mai 2008

Informations internationales : Des gouvernements au service des plus riches

Suivi d’un commentaire

par Olivier PERRIN


Vue du New York Stock Exchange

« Ils édifient des musées, signent des chèques aux artistes maudits, vaccinent les enfants africains, secourent la veuve et câlinent l’orphelin. » Qui douterait de l’utilité sociale des hyper-riches ?, questionne « Manière de voir » dans sa dernière livraison, revue militante à l’aune du « Monde diplomatique », dont elle émane. Car « la pichenette philanthropique » fait partie de ce que le magazine appelle « le rapport de forces qui, depuis trois décennies, penche toujours plus lourdement en faveur des détenteurs du capital ».


En trois chapitres -« Le petit monde des grandes fortunes », « La fabrique des milliardaires » et « La planète comme casino »- Manière de voir détaille sa vision de « l’Internationale » des millionnaires de la planète, dont la fortune s’élèverait à plus de 50000 milliards de francs. Un chiffre vertigineux. Une représentation du monde où « les pauvres n’existent pas ». Les statistiques du magazine Forbes sont édifiantes : 209 milliardaires sur la planète en 1998, 1125 dix ans plus tard. Au point qu’« ils ont éclipsé les millionnaires ».

Tout le propos de ce numéro évidemment très critique envers l’ultralibéralisme est de démontrer, avec des textes littéraires en regard, que dans le fond, une certaine image du monde demeure : « Comment les inégalités les plus intolérables et les fortunes les plus ostentatoires peuvent-elles être majoritairement acceptées ? » se demande l’historien Philippe Videlier. Dans nos sociétés, économistes et autres « experts », relayés par les journalistes, justifient l’ordre établi. Au 19e siècle, le rôle était dévolu à des philosophes comme Alexis de Tocqueville. Le discours, lui, n’a pas tellement changé. »

Un résultat onirique concret de l’application ultime des capitalistes, « faire de l’argent uniquement avec de l’argent, sans rien produire directement » ? On en trouve un dans Business Week, qui recommandait récemment aux « über » de porter deux montres : « l’une -la Crazy Hours de Frank Muller à 20000 dollars avec ses chiffres inversés- pour attirer l’attention ; l’autre pour lire l’heure »...

Une Crazy Hours de Franck Muller

Mais qui sont-ils, ces porteurs de poignets à deux montres, ces grand « inconnus des statistiques » ? La question revient à se demander, selon Manière de voir : « Qui possède quoi ? La question est simple, la réponse beaucoup moins. Les données officielles peinent à rendre compte de la réalité des grandes fortunes. Et, s’il est facile de déterminer un seuil de pauvreté, le niveau à partir duquel on définit les riches varie énormément, selon qu’on prend en compte -ou non- les patrimoines (financier et immobilier). En haut de l’échelle, on peut vivre de ses rentes. » Et les sociologues Alain Bihr et Roland Pfefferkorn de développer : « Etre riche, c’est en effet disposer à la fois de revenus substantiels et d’un patrimoine important. Il existe évidemment un lien important entre ces deux aspects : les revenus alimentent l’accumulation patrimoniale ; en retour, celle-ci grossit le flux des revenus à la mesure de la part du patrimoine de rapport (logements et immeubles de rapports, actions et obligations) dans cette accumulation. »

L’argent nourrit son argent, en quelque sorte, ce que montre aussi la très riche et provocante iconographie de ce numéro. A la mesure, tout à fait exponentielle de constater « en Russie, en Inde, en Chine, en Turquie, par exemple », pays où -faut-il encore le dire, mais ça va mieux en le disant- la pauvreté domine et où les inégalités augmentent : « Le Programme des Nations Unies pour le développement, dans son rapport 2007-2008, rappelle le magazine, relève que « les 40 % de la population mondiale vivant avec moins de 2 dollars américains par jour reçoivent 5 % des revenus mondiaux. Les 20 % les plus riches rassemblent les trois quarts de ces revenus ». Sans surprise, ces derniers se retrouvent dans la finance et l’immobilier. Toutefois, l’industrie (tous secteurs confondus) demeure l’une des sources de ces grandes fortunes. »

Un enfant au travail à Kaboul, en Afghanistan

Exemples, relevés parmi les richissimes Inidens, par la journaliste de Bombay Cléa Chakraverty : « Certains sont des héritiers, issus de familles ayant prospéré durant l’ère britannique, tels les Godrej ou les Tata. D’autres ont créé de toutes pièces leur empire au cours des deux dernières décennies, notamment dans les services informatiques. » De quoi contraster avec « le sort de millions d’habitants de Bombay qui défèquent en plein air, et demeurent sans logement ni eau potable ». Même la Banque des règlements internationaux, qui « n’est pas vraiment un repaire de marxistes », le reconnaît : « La part des profits est inhabituellement élevée à présent (et la part des salaires inhabituellement basse). » Au passage, on observera les parenthèses.

Manière de voir détaille encore comment les pays du Golfe, après une longue période de rente pétrolière, se réorientent vers le tourisme ; comment « face à la crise financière qui, partie des Etats-Unis en août 2007, contamine la planète et l’économie entière, les détenteurs de gros patrimoines se tournent » vers un Etat transformé du coup en injecteur de liquidités et en épongeur de dettes ; comment le magnat de la presse mexicaine Carlos Slim s’est enrichi ; ou comment « le capitalisme mafieux s’est emparé de la Russie ».

Olivier PERRIN

Carlos Slim

Commentaire

On rappellera que le creusement des inégalités sociales n’est pas dû à une particulière intelligence des riches par rapport aux pauvres, ni à une quelconque "fatalité de la loi du marché". Il est dû à la politique délibérée de gouvernements foncièrement corrompus qui organisent, à travers la fiscalité et les lois sociales, le pillage systématique de la société au profit des plus riches. Dans le même temps, ces mêmes gouvernements, sous prétexte de "lutter contre les abus", s’attaquent systématiquement aux prestations sociales que reçoivent les plus démunis. Le véritable but de ces attaques contre les prestations sociales est d’éviter d’augmenter les taxes et impôts destinés à financer ces prestations sociales, alors même que la précarité et la paupérisation de la population ne cessent de s’aggraver. Autrement dit, à mesure que le nombre des pauvres se multiplie, il s’agit de leur donner toujours moins ou de les empêcher d’obtenir quoi que ce soit.

Un camp de Roms incendié par des Italiens, à Napoli

C’est-à-dire que les gouvernements plongent délibérément la majorité de la population dans la précarité et la pauvreté, afin d’éviter d’augmenter les impôts des plus riches. A vrai dire, la plupart des gouvernements sont même disposés à provoquer la banqueroute de l’Etat -la majorité des Etats vivent à crédit et paient des sommes astronomiques pour les seuls intérêts de leurs dettes- plutôt que d’augmenter les impôts des plus riches. Les peuples ont rarement été trahis par leurs gouvernements avec un tel cynisme et une telle absence de scrupules.

Dans le même temps, les médias passent leur temps à lécher les bottes des politiciens et à tourner en dérision l’idée même qu’on puisse concevoir une meilleure politique que la fuite en avant néolibérale.

Frank BRUNNER

Un vendeur de journaux à Abidjan, en Côte d’Ivoire

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