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Le Temps, 31 mai 2008

Informations internationales : L’Etat contre les mendiants

par Joël GAVIN


Un mendiant rom à Genève, en Suisse

La mendicité revient dans les préoccupations de nos sociétés bien loties. On s’en désole. Certains s’en inquiètent, y voyant une source d’insécurité. Ils plaident pour son interdiction. Vieux débat.

Des moines mendiants au Moyen Age


Dans Les fils de Caïn, l’historien polonais Bronislaw Geremek date l’explosion de la mendicité du passage du Moyen Age aux temps modernes : « La montée du paupérisme marque l’évolution de la vie sociale en Europe au fur et à mesure que se désagrègent les structures féodales. Ce processus, très lent, s’est étalé sur plusieurs siècles, son intensité variant d’un pays à l’autre... C’est alors que les masses de misérables qui n’avaient plus de place à eux, ni à la campagne, ni en ville, sont entrées dans le paysage social de l’Europe pour en devenir l’un des éléments permanents. » Bronislaw Geremek ajoute que l’attitude à l’égard des pauvres change également à cette époque : encastrée, au temps médiéval, dans l’ordre du sacré, que ce soit par l’acceptation, la condamnation ou l’apothéose, elle n’est plus régie ensuite que par l’utilitarisme : les pauvres ne servent à rien !

Des mendiants peints par Pieter Bruegel l’Ancien

Dès le moment où le travail devient la valeur sociale par excellence, les pauvres versent dans la catégorie des incapables ou des fainéants, méritant au mieux la pitié et au pire la potence. Luther écrit, en 1520 : « Il est de la plus haute importance d’extirper la mendicité du monde chrétien. » Il préface la traduction allemande du Liber vagatorum, un pamphlet contre les vagabonds écrit vers 1500, où sont énumérées les ruses inventées pour obtenir une pièce. C’est le début de la notion de « vrais » et « faux » pauvres, les vrais, rares, étant à secourir et les autres -vingt-quatre catégories de simulateurs sont mentionnées- devant être chassés ou punis, y compris par la mort. Zwingli, Calvin sont d’accord, comme les humanistes, Erasme ou Thomas More. Ils voient la solution dans le travail obligatoire. En Suisse, Berne et Fribourg mettront en place, au début du 17e siècle, le « Schallenwerk » : le ramassage des ordures par les mendiants munis d’une clochette (Schelle) afin que les habitants les entendent et leur amènent leurs déchets.

Thomas More peint par Hans Holbein

« Les mendiants sont poursuivis parce qu’ils dérangent l’image idéale que la société se fait d’elle-même », écrivent Charly Veuthey et Martine Wolhauser, dans leur ouvrage sur Fribourg et ses vagabonds. En effet, selon un rapport de 1641 remis aux Conseils : « La fainéantise et la mendicité qu’on peut voir dans les rues menacent et importunent les gens de bien. » Un peu partout en Europe, on finit par interdire et l’aumône et la mendicité. Médiocre solution car l’une et l’autre n’en continuent pas moins.

Vue de la vieille ville de Fribourg, en Suisse

Au 17e siècle, l’esprit des Lumières inspire de nouvelles réflexions. En France, l’évêque Loménie de Brienne rédige pour Turgot un « rapport sur la mendicité »* qui doit amener à une loi. Il préconise la prévention de la pauvreté par le travail, l’administration rationnelle de la charité par une réorganisation générale des hospices et la pénalisation des hors-la-loi. Ce rapport fait l’objet d’un magnifique débat, point par point, avec les têtes pensantes du pays, y compris Malesherbes. Tous sont d’accord sur la prévention de la pauvreté et la réforme hospitalière. Mais trois points importants les opposent : la nécessité même d’une loi, avec ses conséquences pénales sur les contrevenants, la liberté de mendier, et l’identification obligatoire des mendiants, réclamée sous forme d’un certificat. Le plus libéral, Boisgelin de Cucé, archevêque d’Aix, ne voit pas au nom de quels principes prononcer des peines contre le mendiant qui ne fait que mendier : « S’il existe un acte libre, c’est celui de demander l’aumône, puisqu’il n’a d’autre effet qu’un refus libre... S’il existe un acte libre, c’est celui de dire son nom, son état, ses projets, et de les cacher quand on veut être ignoré. » Le prélat a aussi des doutes sur l’intention d’une loi répressive : « On dit que ceux qui suivent cette profession finissent toujours par troubler la société. Quel droit avez-vous sur eux quand ils ne l’ont point troublée ?... Vous punissez non ce que [le mendiant] a fait, mais ce qu’il peut faire, non ce que sa malice vous fait souffrir, mais ce que son ignorance même vous donne à craindre. » Il n’y aura pas de loi, Turgot est d’ailleurs écarté. Mais dès avant la Révolution, les grands principes de la prise en charge des pauvres par la société sont posés et débattus. Ils le restent.

Joël GAVIN

*Edité et présenté par Guy Thuillier (2002)

Jean de Dieu-Raymond de Boisgelin de Cucé

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