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Le Temps, 3 juin 2008

Algérie : Intolérance d’Etat

Suivi d’un commentaire

par Angélique MOUNIER-KUHN


Vue de Tiaret

Ils sont six jeunes Algériens, convertis au christianisme, à encourir jusqu’à deux ans de prison ferme et 500000 dinars (8300 francs suisses) d’amende. Le verdict devrait être rendu, mardi 3 juin 2008, par le tribunal de Tiaret, petite ville à 200 km au sud-ouest d’Alger. Leur faute ? « Exercice illégal d’un culte non musulman », fait valoir le procureur. Autrement dit, il leur est reproché d’avoir « prié ensemble au domicile de l’un d’entre eux. Attendus devant la maison, ils ont été conduits au commissariat », enrage le pasteur Mustapha Krim, le chef de l’Eglise protestante d’Algérie.

Cette affaire est emblématique des « mesures de pression » auxquelles sont de plus en plus confrontés les chrétiens d’Algérie, catholiques et protestants, dans l’exercice de leur culte, constate un prêtre sous le couvert de l’anonymat. Elle n’est pas isolée. La semaine passée, la presse s’est largement fait l’écho du procès d’Habiba Kouider. Depuis le 20 mai 2008, cette femme âgée de 37 ans comparaissait, également à Tiaret, pour « prêche d’un culte non musulman sans autorisation ». Arrêtée dans un bus en possession d’exemplaires du Nouveau Testament, elle risque jusqu’à trois ans de prison. Le verdict a été ajourné dans l’attente d’un « complément d’information ».

Algérie


Tout comme les six jeunes dans l’expectative de leur sentence, Habiba Kouider a été déférée en vertu d’une ordonnance signée, le 28 février 2006, par le président, Abdelaziz Bouteflika. Ce texte, qui réaffirme en préambule le principe constitutionnel de liberté de culte, impose aux lieux de culte et aux prêcheurs des religions chrétiennes d’obtenir un agrément des autorités. « Il s’agissait d’appliquer aux cultes non musulmans les règles qui encadraient déjà le culte musulman, explique le prêtre. Mais les choses se sont passées différemment. » Réquisitions de lieux de prière, non-renouvellement d’autorisation de résidence à un pasteur, expulsions de volontaires chrétiens... Les brimades se multiplient, qu’elles émanent du ministère de l’Intérieur, de la Justice ou des Affaires étrangères, et donc, du sommet de l’Etat. « En dépit de nos démarches auprès des autorités, nous n’avons jamais été consultés lors de l’adoption de cette loi. Nous en mesurons aujourd’hui les effets pervers. Les chrétiens n’ont plus que le droit de se taire », dénonce le pasteur Mustapha Krim.

Abdelaziz Bouteflika

Les circonstances qui accompagnent la mise en application de cette loi traduisent une volonté d’enrayer le développement des communautés d’obédience évangélique, la fameuse menace prosélyte agitée par la presse arabophone et les responsables musulmans. Lundi 2 juin 2008, dans une interview au quotidien Al Khabar, Cheikh Bouamrane, le président du Haut Conseil islamique, dénonçait ainsi « le mouvement d’évangélisation (qui) porte atteinte à l’islam, ce qui est inacceptable parce que l’islam est la religion d’Etat et la religion de la majorité des Algériens ». A l’aune des statistiques, la « menace prosélyte » apparaît sans fondement : l’Algérie compte tout au plus 50000 chrétiens pour 36 millions de musulmans. « Avec l’ouverture des frontières et les télévisions satellitaires, de plus en plus de gens se tournent vers le christianisme, commente Mustapha Krim. Mais la progression des conversions n’a rien d’alarmant. Si prosélytisme il y a dans ce pays, il est islamique. L’islam de nos parents était respectable et respectueux. Il n’était pas politisé. »

Vue de l’église Saint-Augustin, à Anaba

« L’Etat a accaparé le dossier religieux. Ce n’est pas propre à l’Algérie. Cela se voit aussi en Tunisie, au Maroc ou en Egypte. En se positionnant en gardien du temple, il veut asseoir sa légitimité auprès de la population et faire obstacle à la montée islamiste », enchaîne Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen. Et de s’interroger : « L’islam est-il si faible qu’il se considère menacé par une femme en possession de quelques bibles ? »

Hasni Abidi

Inquiétude face à la multiplication des entraves à la liberté religieuse

S’ils ne parlent pas encore de persécution, les représentants des chrétiens d’Algérie évoquent une « détérioration de la situation », attestée par la multiplication des tourments qui affligent leurs communautés.

Novembre 2006 : une trentaine d’étudiants africains sont sommés de rendre leurs cartes de résidents pour avoir assisté à une séance de formation des Groupe bibliques universitaires. Face à la mobilisation, cette mesure est ajournée.

Novembre 2006 : le pasteur suisse Ueli Sennhauser, responsable de l’Eglise protestante d’Algérie, se voit refuser le renouvellement de sa carte de résident. Il doit quitter le pays.

Ueli Sennhauser

20 novembre 2007 : quatre volontaires brésiliens reçoivent un avis d’expulsion. La mobilisation permet un report au 30 juin 2008.

Janvier 2008 : le prêtre catholique Pierre Wallez est arrêté après avoir prié avec un groupe d’immigrants camerounais chrétiens. En appel, sa peine a été ramenée d’un an de prison avec sursis à deux mois avec sursis. Le médecin musulman qui l’accompagnait n’a plus le droit d’exercer dans la fonction publique.

Février 2008 : le pasteur Hugh Johnson, présent depuis quarante-cinq ans en Algérie, doit lui aussi quitter le pays après le non-renouvellement de son titre de séjour.

Hugh Johnson

Pâques 2008 : des camps de travailleurs italiens en zone pétrolière n’ont pas pu recevoir la messe faute d’autorisation.

Depuis quelques mois, il semble de plus en plus difficile d’obtenir un visa pour rendre visite à un représentant d’une Eglise.

Angélique MOUNIER-KUHN

Vue d’Alger

Commentaire

Si les musulmans, en Europe, étaient traités exactement comme le sont les chrétiens en Algérie -pour ne parler que de ce pays-, tous les musulmans s’en indigneraient et dénonceraient, à juste titre, une violation de la liberté religieuse. Par contre, ces mêmes musulmans estiment légitime de bafouer cette liberté au préjudice des adeptes d’autres religions. Dans le même temps, ils nous affirment que l’islam est une religion de tolérance qu’on aurait tort d’assimiler au discours intolérant des islamistes.

Vue d’Alger

Non seulement l’intolérance d’Etat discrédite l’islam aux yeux des non musulmans, mais elle le discrédite aux yeux des musulmans eux-mêmes. En effet, pour un Algérien, être musulman n’est plus un libre choix résultant de la conscience individuelle, mais une obligation imposée par un régime despotique. Cela a pour conséquence d’assimiler l’islam au despotisme. Si les gouvernements européens cherchaient à imposer le christianisme au moyen de méthodes similaires, il ne fait aucun doute que le résultat serait totalement contre-productif. Le christianisme apparaîtrait comme la religion des oppresseurs, comme une menace contre les libertés individuelles, comme une tyrannie de la pensée, et la plupart des chrétiens s’en détourneraient. Il ne resterait au christianisme qu’un groupuscule fanatique et fasciste.

En pratiquant l’intolérance, l’islam s’oppose à la logique interne de l’intérêt général, se transforme en problème fondamental et provoque son auto-destruction.

Frank BRUNNER

Vue d’Alger

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