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jeudi 20 juillet 2017
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ATS, 19 avril 2004

Irak : Paul Bremer confirme que l’occupation et les massacres se poursuivront après le 30 juin 2004

Suivi d’un commentaire


BAGDAD - Les forces de sécurité irakiennes ne seront pas en mesure d’assurer seules la sécurité du pays après le transfert de souveraineté le 30 juin 2004, a déclaré l’administrateur américain Paul Bremer.

Les forces US devront rester au-delà de cette date, selon lui.


« Il est clair que les forces irakiennes ne seront pas capables, seules, de répondre aux menaces (posées par les résistants) d’ici au 30 juin, quand un gouvernement irakien assumera la souveraineté », a déclaré M. Bremer dans un communiqué diffusé lundi 19 avril 2004.

« Au lieu de ça, l’Irak et des troupes de nombreux pays, y compris les Etats-Unis, seront des partenaires pour fournir la sécurité dont les Irakiens ont besoin », a expliqué M. Bremer.

« Les événements des deux dernières semaines montrent que l’Irak est toujours en butte à des menaces pour sa sécurité et a besoin d’une aide extérieure pour y faire face. Au début du mois d’avril, des ennemis de la démocratie ont envahi des postes de police et saisi des immeubles publics à plusieurs endroits du pays, les forces irakiennes ont été incapables de les arrêter », a rappelé M. Bremer.

« Si ont veut empêcher d’anciens membres des gardes républicains, les Moukharabat (services de renseignement de Saddam Hussein), les Fedayine de Saddam et la milice de Moqtada (Sadr, jeune chef chiite radical) de prendre le pouvoir par les armes, les forces de sécurité de l’Irak doivent être aidées, jusqu’à ce qu’elles soient totalement équipées et entraînées, c’est ce que la coalition entend faire », précise M. Bremer.

Depuis le début du mois, des policiers ont abandonné leurs postes après avoir été menacés par des miliciens du chef chiite Moqtada Al-Sadr, un bataillon de la nouvelle armée irakienne a refusé de combattre à Falloujah et certains policiers ont même rejoint le camp des agresseurs des troupes de la coalition.

Agence télégraphique suisse

Commentaire

Le gouvernement des Etats-Unis n’a jamais dissimulé sa détermination de poursuivre l’occupation militaire de l’Irak après avoir officiellement restitué aux Irakiens une "souveraineté" qui se résumera, en réalité, au droit de se soumettre "souverainement" à l’oppression.

Alors que tout le peuple irakien est révolté contre les massacres perpétrés par l’occupant -pour ne pas mentionner la violation systématique des droits fondamentaux des Irakiens-, le gouvernement des Etats-Unis et ses satellites se donnent toujours des airs de bienfaiteurs et de protecteurs. Ils n’en sont pas à une hypocrisie près...

Dans l’esprit du gouvernement des Etats-Unis, "fournir la sécurité" aux Irakiens signifie les mitrailler ; bombarder leurs villes ; faire irruption dans leur domicile de jour comme de nuit pour tout fouiller et tuer quiconque leur résiste ; arrêter les Irakiens sur la base d’un simple "soupçon" -et ils sont toujours "soupçonnés" de quelque chose-, les torturer et les maintenir arbitrairement en détention dans n’importe quelle prison secrète, y compris hors d’Irak, en leur déniant toute espèce de droit, comme il est de règle avec les prisonniers de Guantanamo.

C’est précisément contre cette politique de "sécurité" que le peuple irakien est entré en révolte. C’est-à-dire que les divergences politiques qui existent entre Irakiens deviennent insignifiantes en comparaison de leur volonté commune de chasser les occupants.

Prisonnier de la logique hypocrite de son discours, le gouvernement des Etats-Unis affecte d’ignorer que le peuple irakien déteste -à juste titre- ses occupants et que c’est leur présence même en Irak qui suscite la résistance.

Plus la présence des troupes d’occupation se prolonge, plus la révolte du peuple irakien s’accroît, plus la résistance se renforce. Et le gouvernement des Etats-Unis prend prétexte de cette résistance pour affirmer que la poursuite de l’occupation est indispensable "afin de restaurer la paix civile et mettre fin à l’insurrection". C’est le pompier-pyromane qui se prétend indispensable pour éteindre l’incendie après l’avoir allumé...

Le gouvernement des Etats-Unis feint d’être "bien vu" par "les Irakiens respectables" -c’est-à-dire des collabos prêts à se faire les complices de l’oppression étrangère-, tandis que tous les Irakiens qui s’opposent à l’occupation seraient "des bandits, des voyous, des terroristes et des nostalgiques de Saddam Hussein" bons à tuer...

Lorsque des soldats Irakiens refusent de tirer contre d’autres Irakiens, le gouvernement des Etats-Unis affecte de n’y voir qu’un "défaut de commandement". Autrement dit, si les soldats irakiens étaient "mieux" commandés, ils devraient ouvrir le feu sur leurs compatriotes, sans la moindre hésitation, quand on leur donne l’ordre de tirer...

Si on laisse faire le gouvernement des Etats-Unis, le 30 juin 2004, il feindra d’avoir restitué "la souveraineté" aux Irakiens ; mais pour le commun des Irakiens, tout se poursuivra exactement comme sous le régime d’occupation.

Au lieu que le peuple irakien soit officiellement gouverné par l’Américain Paul Bremer, le peuple irakien sera officiellement gouverné par des potiches choisies par le gouvernement des Etats-Unis parmi les Irakiens les plus fortunés. Et ces potiches, bien évidemment, délégueront "souverainement" aux troupes d’occupation "le maintien de la sécurité", en sorte que les Irakiens arrêtés, torturés, terrorisés et massacrés aient la satisfaction de l’être "souverainement"...

Ce qui est frappant, quand on observe le ballet diplomatique, à propos de l’Irak, c’est que chacun s’accorde pour traiter le peuple irakien comme on traiterait un débile mental. Nous savons mieux que vous ce qui est bon pour vous. Inutile de vous demander votre avis. Nous voulons votre bien, et nous sommes prêts à vous tuer pour vous le prouver. Si vous résistez à notre "bienveillance", c’est parce que vous êtes "en proie au fanatisme", parce que vous êtes influencés par "des nostalgiques de Saddam Hussein", parce que Moqtada Al-Sadr réclame le départ des troupes d’occupation...

Dans les capitales étrangères, on décide, entre soi, que tel irakien sera parachuté au sein d’un "gouvernement représentatif", tandis qu’il est hors de question d’y admettre tel autre Irakien. A aucun moment on ne demande son avis au peuple. Et si quelqu’un s’oppose au gouvernement de ces potiches désignées par des étrangers, il sera désigné comme "un rebelle", "un incitateur à la violence", "un suspect", dont on sera en droit de bombarder la ville et de mitrailler les partisans...

Afin de "justifier" la poursuite de l’occupation militaire de l’Irak, on affirme que la fin de cette occupation se traduirait par une guerre civile entre Irakiens ; alors que les Irakiens se sont unis dans la résistance et qu’ils s’uniront toujours davantage dans la résistance.

Jusqu’à preuve du contraire, les Irakiens ne se massacrent pas entre eux. Ils se font massacrer par les troupes d’occupation. Pour les Irakiens, la menace posée par la présence de ces troupes est une réalité quotidienne, tandis que l’hypothèse d’une guerre civile n’est qu’une hypothèse.

A supposer même que, par suite du départ des troupes d’occupation, les Irakiens en arrivaient à s’affronter entre eux par les armes, ce serait leur affaire.

Ces combats entre Irakiens ne seraient en tout cas pas plus meurtriers que les raids terroristes menés par les troupes d’occupation.

Et la perspective de ces combats hypothétiques, entre Irakiens, ne saurait justifier la présence de troupes d’occupation incapables de se maintenir en Irak sans recourir à la terreur et aux massacres.

Il est certain que les divergences religieuses, et les divergences d’interprétations dans leur religion, ne simplifient pas la conception d’un système gouvernemental commun à tous les Irakiens et bénéfique pour tous. Il s’agit même là d’un problème fondamental dont la logique interne mérite d’être analysée.

Il faut bien voir qu’en général, chez les musulmans, le sentiment religieux est très réel et très profond. Les chrétiens ne vont plus à l’église et seule une petite minorité d’entre eux croit réellement en Dieu. Par contre, pour un musulman, la religion est aussi importante que le fait de manger à sa faim et d’avoir une maison où dormir. C’est-à-dire que là où un chrétien sera complètement indifférent à une attaque religieuse, un musulman se sentira profondément outragé.

Les chrétiens ont connu une situation similaire à l’époque de la réforme, quand le protestantisme a provoqué un schisme au sein de l’Eglise catholique, et que toutes sortes de sectes protestantes sont apparues. La réaction des catholiques, là où ils contrôlaient le gouvernement, a été de persécuter férocement les sectes protestantes, qui devaient choisir entre l’exil et le bûcher. Ces persécutions ont considérablement contribué à discréditer l’Eglise catholique et à accroître l’influence des protestants. Elles étaient donc contre-productives.

A partir du moment où les chrétiens ont admis que chacun devait pouvoir pratiquer sa religion, à condition qu’il ne tente pas de l’imposer aux autres par la contrainte, il n’y a plus eu de problème religieux entre les chrétiens. C’est-à-dire que la solution résidait dans la tolérance -pas le fanatisme- et le respect réciproque -pas l’anathème.

En Irak, si les intolérants s’efforcent chacun d’imposer leur intolérance religieuse, il en résultera évidemment des problèmes. Mais ces problèmes seraient fondamentalement identiques à ceux que provoquerait n’importe quelle forme d’intolérance arbitraire.

Au bout du compte, si l’occupant suscite la révolte du peuple irakien, c’est d’abord parce qu’il se montre intolérant et arbitraire. Ainsi, la question de la tolérance ne saurait se limiter à l’aspect religieux. Ce qui est nécessaire, c’est un état d’esprit de tolérance en toutes choses.

Les Chiites, les Kurdes et les Sunnites devraient pouvoir vivre chacun à leur manière, dans le respect de leurs croyances et de leur culture, pour autant que nul n’essaie d’imposer son système aux autres par la contrainte.

A supposer que l’un des différents systèmes soit meilleur que les autres, les Irakiens finiront par le choisir librement, démocratiquement, après l’avoir vu à l’oeuvre chez les Chiites, les Kurdes ou les Sunnites, tandis qu’ils le rejetteront à coup sûr si on veut le leur imposer par la contrainte. De même les Irakiens rejettent tout ce que le gouvernement des Etats-Unis veut leur imposer, précisément parce qu’il veut l’imposer par la contrainte.

Actuellement, les minorités religieuses se sentent menacées, parce que le gouvernement des Etats-Unis s’efforce de les assimiler à des organisations terroristes. Ainsi, aux yeux du gouvernement des Etats-Unis et de ses satellites, les partisans de Moqtada Al-Sadr sont "bons à tuer". Ce sentiment d’être menacé entraîne une réaction de révolte et un phénomène identitaire qui se traduit par une logique de fanatisme.

Mais si ces minorités ne se sentent plus menacées, si elles sont respectées dans leur spécificité, le fanatisme peut céder à la tolérance. Il perd l’essentiel de sa raison d’être.

Dans n’importe quelle société, on trouve des individus aux idées plus ou moins extrémistes, à propos d’un sujet ou d’un autre. En temps normal, ces individus n’ont aucune influence et ne menacent absolument pas l’ordre public. Il suffit de les laisser vitupérer librement. C’est en cherchant à les criminaliser, sous prétexte de "politiquement correct", qu’on suscite le problème.

Depuis la chute de Saddam Hussein, à aucun moment une guerre civile n’a menacé en Irak, alors que le gouvernement des Etats-Unis s’est continuellement efforcé de faire tirer des Irakiens sur d’autres Irakiens.

Le gouvernement des Etats-Unis s’est continuellement efforcé de faire croire aux Sunnites qu’ils n’étaient pas concernés par la répression contre les Chiites ; il s’est efforcé de faire croire aux Kurdes qu’ils n’étaient pas concernés par la répression contre les Sunnites ; et il s’est efforcé de faire croire aux Chiites qu’ils n’étaient pas concernés par la répression contre les partisans de Moqtada Al-Sadr.

Loin de se diviser, les Irakiens se sont unis dans la résistance et dans leur volonté commune de chasser l’occupant.

Il y a tout lieu de croire que les Irakiens ne seront pas moins capables de s’entendre dans la paix que dans la résistance. Il suffit que l’esprit de combat se transforme en esprit de tolérance. Et ce phénomène obéit à la logique interne de l’intérêt général.

C’est cette même logique qui veut le départ des troupes d’occupation et que traduit la résistance légitime du peuple irakien.

Frank BRUNNER

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