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mercredi 7 décembre 2016
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Le Temps, 9 août 2008

Georgia : L’Ossétie du Sud s’embrase

par Christian ZEENDER, Lorraine MILLOT et Marc SEMO


« Les chars russes sont en Géorgie ! » Cette information a rapidement fait le tour de la capitale géorgienne, vendredi 8 août, rappelant les pires souvenirs de l’époque soviétique aux habitants de la république caucasienne. Le président Saakachvili a déclaré la mobilisation générale et rappelé les mille hommes du contingent géorgien en Irak, des troupes aguerries qui risquent d’augmenter encore d’un cran la portée du conflit. Dans la nuit de jeudi 7 août à vendredi 8 août 2008, c’est Tbilissi qui a lancé l’offensive, en attaquant la province indépendantiste d’Ossétie du Sud.


Vendredi 8 août au soir, la Géorgie affirmait avoir totalement repris le contrôle du territoire séparatiste et déplorait 30 morts, tandis que le président ossète, Edouard Kokoïty, en annonçait plus de 1400. Côté russe, on déplore la mort de plus de 10 soldats des forces de maintien de la paix à Tskhinvali, capitale ossète. Le commandant des forces russes de maintien de la paix, le général Marat Koupakhmetov, a assuré que Tskhinvali avait été « presque entièrement détruite par les nombreux bombardements à l’arme lourde ». Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a demandé l’ouverture d’un « couloir humanitaire », afin d’évacuer les blessés des combats.

Dans la matinée de vendredi 8 août, plus d’une centaine de chars russes ont emprunté le tunnel reliant l’Ossétie du Nord et l’Ossétie du Sud et se trouvent actuellement à Tskhinvali, le chef-lieu de la République autoproclamée, occupé par les troupes géorgiennes. Chars et pièces d’artillerie russes ont « détruit » des positions géorgiennes autour de la capitale ossète. Le premier ministre russe, Vladimir Poutine, avait prévenu, depuis Pékin, où il était en déplacement pour l’ouverture des jeux olympiques, que l’offensive militaire de Tbilissi entraînerait des « mesures de rétorsion ». Pour les autorités de Tbilissi, la Russie a clairement violé les frontières d’un Etat souverain. Mais pour la Russie, il s’agit « d’éviter un bain de sang ». Dans la soirée, la Russie a annoncé l’interruption de toutes ses liaisons aériennes avec la Géorgie à compter de samedi 9 août. Pendant dix-huit mois, d’octobre 2006 à mars 2008, Moscou avait déjà suspendu les liaisons aériennes, terrestres et maritimes entre la Russie et la Géorgie, après l’arrestation, dans ce pays, de quatre officiers russes pour « espionnage ».

L’Abkhazie et l’Ossétie du Sud représentent les deux épines laissées en héritage à la Géorgie par la défunte Union soviétique. En 1992, l’Abkhazie s’est déclarée indépendante, suite à un violent conflit. Plus tôt déjà, l’Ossétie du Sud avait fait sécession, expulsant elle aussi les Géorgiens vivant sur son territoire. Depuis, la plaie est ouverte et chacun des gouvernements en place à Tbilissi a promis de ramener ces provinces au sein de la mère patrie. Bien que la Russie n’ait jamais reconnu les deux entités, à l’instar de la communauté internationale, elle les soutient militairement et économiquement. Une tension extrême avait déjà été atteinte, à l’été 2004, lorsque des unités géorgiennes ont ouvert le feu sur des milices ossètes. Lesquelles ont répliqué en faisant plusieurs morts du côté géorgien. Tbilissi a tenté une autre méthode, installant un gouvernement provisoire ossète à sa solde et tentant de grignoter le pouvoir du responsable local, Edouard Kokoïty, un ancien lutteur qui a passé quelques années comme homme d’affaires à Moscou. Celui-ci a rétorqué en lançant des attaques sur des villages géorgiens. Du côté de Tbilissi, on a estimé, peu à peu, que seule une action de grande envergure pourrait régler l’affaire. Après plusieurs jours d’intense malaise début d’août 2008, celle-ci a finalement été déclenchée.

Dans un entretien accordé, vendredi 8 août 2008 au soir au Temps, l’ancien directeur de cabinet du gouvernement géorgien et actuel député, Petre Mamradze, estime que les responsables ossètes étaient devenus de plus en plus agressifs ces dernières semaines. « Pour moi, ce qui arrive n’est pas une surprise. Les Ossètes étaient en train de procéder à un nouveau nettoyage ethnique. Monsieur Kokoïty n’agit pas comme un responsable. Il est un simple employé au service du FSB russe qui a succédé au KGB soviétique. Ces derniers temps, il ne contrôlait plus que le chef-lieu, Tskhinvali. Il lui fallait réagir. Le souci des Russes n’est pas l’Ossétie. Il leur fallait trouver un moyen de gêner la Géorgie dans sa volonté d’adhésion à l’OTAN. » A Moscou, le président, Dmitri Medvedev, a averti que la Russie ne laisserait pas « impunie » la mort de ses « compatriotes » en Ossétie du Sud et qu’elle défendrait les ressortissants russes « où qu’ils se trouvent ».

Christian ZEENDER

Cinq questions pour comprendre les racines du conflit

1 Qu’est-ce que l’Ossétie du Sud ?

Une montagne de 3900 km2, peuplée de 70000 habitants, très pauvres : l’Ossétie du Sud est l’un de ces confettis du Caucase qui se distinguent avant tout par leurs passions nationalistes. Descendants des Alains, les Ossètes ont été chassés de leurs territoires du sud du Don par les hordes mongoles au Moyen Age et se sont réfugiés sur les contreforts du Caucase, qu’ils auraient aussi habité depuis l’Antiquité. Christianisés au contact des Géorgiens et de l’Empire byzantin, les Ossètes n’en ont pas moins gardé une culture et des ambitions politiques propres, qui s’étaient déjà manifestées, en 1917, lors de la Révolution russe. A l’époque, ils avaient pris parti pour la révolution bolchevique, tandis que la Géorgie profitait des troubles russes pour reprendre son indépendance. L’URSS divisa ensuite les Ossètes en deux entités, l’une rattachée au Caucase du Nord, et l’Ossétie du Sud rattachée à la Géorgie. En 1990, les Ossètes du Sud profitèrent du délitement de l’Union soviétique pour proclamer leur indépendance. Avec l’aide militaire de la Russie, ils réussirent à repousser les troupes géorgiennes et à imposer, en 1992, un cessez-le-feu fragile, qui leur a permis de créer un semblant d’Etat indépendant, reconnu par personne.

2 Pourquoi cette offensive ?

Mikhaïl Saakachvili, le jeune et bouillant président géorgien, avait besoin d’action pour sauver son régime. Le héros de la révolution des Roses, célébré, en 2003, comme un nouvel espoir démocratique pour tout le Caucase, était en train de tourner à l’autocrate, dispersant les manifestations d’opposition ou muselant les médias critiques. Elu avec 95 % de voix en 2004, Mikhaïl Saakachvili n’avait été réélu que par 53 % des suffrages en janvier 2008, avec force pressions et tripatouillages électoraux. Depuis 2003, Mikhaïl Saakachvili promettait aussi à son opinion le retour des deux provinces perdues, Ossétie du Sud et Abkhazie, et il était temps de passer à l’action. En lançant l’offensive, Mikhaïl Saakachvili peut certainement compter sur le nationalisme géorgien. « Le peuple est avec lui, car il comprend qu’il fallait faire quelque chose. Un opposant a déjà appelé à un moratoire de la lutte anti-Saakachvili », indiquait, vendredi 8 août 2008, le directeur du Centre de sécurité régionale du Caucase du Sud à Tbilissi, Alexandre Roussetski. Le statu quo jouait aussi en faveur des indépendantistes ossètes, qui pouvaient se prévaloir de leur propre gouvernement depuis plus de quinze ans maintenant. A la veille du changement d’administration aux Etats-Unis, Mikhaïl Saakachvili a sans doute voulu profiter de ses bons contacts avec l’équipe Bush, pour être sûr du soutien américain face à la Russie. « Son but est soit de reconquérir l’Ossétie du Sud, soit au moins d’entraîner la Russie dans une guerre, dans laquelle la petite Géorgie aura le soutien occidental », redoute l’analyste russe Fiodor Loukianov.

3 Que veut Moscou ?

Moscou s’est lié aux Ossètes, ces dernières années, en leur distribuant (de même qu’aux Abkhazes) des passeports russes. Les habitants de Tskhinvali, bombardés par Tbilissi, sont donc aujourd’hui des ressortissants russes que Moscou se doit de défendre. Sous prétexte humanitaire (les Ossètes et Abkhazes ne voulaient pas du passeport géorgien et n’avaient donc plus de passeports pour voyager), la Russie s’est ainsi, durant les années Poutine, mise elle-même dans un piège, souligne Dmitri Trenine, analyste du centre Carnegie à Moscou. « La Russie s’est engagée moralement à défendre les Ossètes, sans avoir de stratégie derrière pour résoudre le conflit, poursuit cet expert. Elle se retrouve maintenant avec ses citoyens en pleine zone de conflit. » A cause de ces engagements passés, la Russie « n’a pas le choix aujourd’hui : elle est obligée d’intervenir militairement », estime aussi Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs. « Refuser de soutenir les Ossètes au moment où ils en ont plus besoin que jamais serait une monstrueuse rupture de confiance », insiste Fiodor Loukianov.

L’Ossétie du Sud et l’Abkhazie sont d’autant plus chères au cœur de Moscou que ce sont aujourd’hui les derniers territoires du Caucase où les Russes se sentent bienvenus. Partout ailleurs, y compris dans le Caucase du Nord resté intégré à la Russie, ils paient aujourd’hui pour leur politique coloniale passée : les Russes ont pratiquement tous été chassés de Tchétchénie ou d’Ingouchie, même si formellement ces régions relèvent de la Fédération de Russie. En elle-même, l’Ossétie du Sud n’a rien de « stratégique », mais pour Moscou c’est aussi une question d’amour-propre : refoulée du Caucase, où elle a perdu des positions clés en 1991 (surtout l’Azerbaïdjan et la Géorgie), la Russie veut garder pied dans la région.

4 L’Abkhazie, prochaine étape ?

« Les troupes abkhazes sont en marche vers la frontière géorgienne », annonçait, dès vendredi 8 août 2008 au matin, le « président » de la république autoproclamée d’Abkhazie, Sergueï Bagapch, promettant son soutien inconditionnel aux frères ossètes. L’Abkhazie, 250000 habitants sur un territoire guère plus grand que la Corrèze, est une autre petite région sécessionniste de Géorgie, au sort tout à fait semblable à celui de l’Ossétie, sauf qu’elle est beaucoup plus convoitée. Il y a ses superbes plages au bord de la mer Noire, qui auraient attiré, en 2007, quelque 1,5 million de touristes russes. Et il y a surtout l’enjeu stratégique, le débouché du Nord-Caucase sur la mer Noire, tout près de la ville russe de Sotchi où se tiendront les jeux olympiques d’hiver de 2014.

Islamisés au 16e siècle, les Abkhazes émigrèrent massivement vers l’Empire ottoman en 1864 plutôt que de se soumettre à la conquête russe. Minoritaires dans leur région, ils s’affrontèrent durement avec les Géorgiens au début des années 1990. Les combats firent plusieurs milliers de morts et 250000 Géorgiens durent quitter l’autoproclamée République abkhaze. Le président géorgien, Mikhaïl Saakachvili a promis de reconquérir ce territoire, indépendant de facto depuis 1992. « Il y a un vrai danger que les séparatistes abkhazes tentent des provocations pour ouvrir un deuxième front, estime à Tbilissi le directeur du Centre de sécurité régionale, Alexandre Roussetski. Mais la Géorgie est prête et tout à fait capable de mener la guerre des deux côtés. »

5 Quels sont les enjeux du Caucase ?

Les immenses réserves gazières et pétrolières de la mer Caspienne ont accru l’importance géostratégique du Caucase, à nouveau au cœur d’un « grand jeu » opposant la Russie et les Etats-Unis. En Transcaucasie d’anciennes républiques soviétiques comme l’Azerbaïdjan, puissance émergente grâce à ses richesses en hydrocarbures, et la Géorgie se sont rapprochées des Occidentaux. Ces derniers ont financé la construction de l’oléoduc BTC, qui porte le pétrole azéri jusqu’à la Méditerranée. Un gazoduc, Nabucco, est en projet avec, pour les Européens, l’idée de réduire leur dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. L’administration américaine appuie en outre la candidature géorgienne à l’OTAN. L’Azerbaïdjan, musulman et turcophone, entretient d’étroites relations avec la Turquie, pilier du flanc sud-est de l’Alliance atlantique.

Les Russes dénoncent « un encerclement ». S’ils contrôlent le nord du Caucase, intégré à la Russie, cette mosaïque de peuples en majorité musulmans reste explosive, d’autant que la rébellion indépendantiste tchétchène persistante produit des métastases en Ingouchie, au Daguestan ou en Kabardino-Balkarie. Moscou contre-attaque en poussant ses cartes en Transcaucasie, aux dépens de la Géorgie, mais aussi de l’Azerbaïdjan, appuyant à fond l’Arménie dans le conflit du Nagorny-Karabakh, gelé depuis 1994. Cette enclave arménienne en Azerbaïdjan s’était libérée en 1992, avant de se rattacher à la mère patrie, occupant au passage 20 % du territoire azéri. Cela complique un peu plus les relations déjà complexes entre Erevan et Ankara, même si une ébauche de normalisation se dessine.

Lorraine MILLOT et Marc SEMO

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