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mercredi 22 mai 2013
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Chronique d’un désastre socio-économique

Comment le néolibéralisme a été imposé aux populations


Les nouvelles générations, ont grandi dans un contexte de « mondialisation des marchés », de « restructurations », de fuite en avant dans la « compétitivité internationale », d’inégalités sociales grandissantes, de précarisation croissante du travail.

On leur a affirmé que tout ceci est « inéluctable » et résulterait d’une « fatalité » à laquelle les gens raisonnables n’ont qu’à se soumettre et s’adapter, s’ils le peuvent.

Pour les nouvelles générations, cette situation est « normale »…


Un phénomène local généralisé

Les politiciens et leurs « experts » économistes prétendent que « la mondialisation » des marchés empêcherait de remédier aux problèmes socio-économiques à l’échelle locale. Cette allégation est censée « justifier » l’impuissance des gouvernements. Il n’existerait plus qu’un marché mondialisé qu’aucun gouvernement ne contrôle et sur lequel aucun gouvernement ne peut efficacement influer.

En réalité, le phénomène de la mondialisation n’est pas supranational. Il paraît supranational, parce qu’il se manifeste dans tous les pays simultanément, mais, au sein de chacun des pays, on observe la même logique de relations de cause à effet agissant au niveau local. Il s’agit d’un phénomène local, mais généralisé. Et il est généralisé parce que tous les gouvernements ont subi l’influence dogmatique des mêmes « experts », que partout ils ont commis les mêmes erreurs, et que tous se sont lancés dans la même fuite en avant.

A titre de comparaison, imaginons une civilisation agricole comptant une centaine d’Etats. Un quelconque charlatan se faisant passer pour un grand savant, un « expert », parvient à persuader tous ces gouvernements d’améliorer la rentabilité des cultures en économisant sur l’irrigation. A chaque gouvernement, l’« expert » explique que les économies d’eau feront baisser le coût de la récolte, permettront de diminuer les prix de vente et d’exporter chez des voisins moins « compétitifs ». Par suite de la mise en œuvre des brillants conseils de l’« expert », dans chacun des pays la récolte est anéantie par la sécheresse… En apparence, il s’agit d’une sécheresse à l’échelle mondiale, et on pourrait croire que chacun des gouvernements était fatalement dépassé par l’ampleur du phénomène, incapable d’y faire face à l’échelle de son Etat.

En réalité, avec un minimum de bon sens, chacun des gouvernements aurait pu éviter cette sécheresse, en s’abstenant d’accorder une confiance aveugle à l’« expert », en réfléchissant au fait que les cultures doivent être irriguées en fonction de leurs besoins, faute de quoi elles périssent, et en anticipant les conséquences prévisibles d’un refus de s’adapter à cette réalité élémentaire.

Si cette sécheresse s’est produite dans tous les pays simultanément, c’est uniquement parce que tous les gouvernements ont commis la même erreur fondamentale et que cette erreur a entraîné les mêmes conséquences dans chacun des pays. Aucune « fatalité » ne contraignait l’un ou l’autre de ces gouvernements de suivre l’inepte politique qu’il a choisie de suivre. Il aurait suffi d’un minimum de lucidité et de compétence, à chacun des gouvernements, pour éviter ce désastre.

L’intelligentsia

A en croire « l’intelligentsia » -ou ce qui se fait passer pour tel- il n’y aurait pas d’alternative au néolibéralisme, à moins d’opter pour le système communiste. Or, l’idéal communiste, c’est que tout le monde soit pauvre, à l’exception d’une nomenklatura d’apparatchiks.

Les gouvernements seraient impuissants face à « la loi du marché » et, tout comme les citoyens, ils en seraient réduits à gérer le moins mal possible l’actuelle fuite en avant dans la compétitivité internationale. « Gérer », c’est faire en sorte que « la casse » se produise, autant que possible, chez le voisin plutôt que chez nous.

Ce discours est tenu en Suisse comme dans tous les pays du monde.

Raisonnement de technocrate

Au bout du compte, expliquent les « experts », pour espérer préserver leur emploi, les travailleurs des pays riches devraient se résigner à voir leur salaire dégringoler jusqu’au niveau de celui des pays pauvres. C’est-à-dire que la tiers mondisation de l’ensemble de la planète serait le prix préalable à payer pour résorber le chômage.

Selon les « experts », on assistera à une remontée générale des salaires, quand tous les travailleurs du globe seront aussi exploités et mal payés les uns que les autres, en sorte qu’ils n’y aura plus, entre eux, de différence de compétitivité. Autant dire que « la loi du marché » exige un nivellement social par le bas. Quasiment le rétablissement de l’esclavage…

Comment les dirigeants politiques de sociétés démocratiques ont-ils pu en arriver à admettre une telle perspective avec fatalisme et ne pas comprendre le caractère délirant des théories énoncées par les « experts » ?

Les syndicats

On a connu, en Suisse, une époque où le chômage était quasiment inexistant et où le pouvoir d’achat des salariés augmentait automatiquement, d’année en année, sans qu’il soit nécessaire de revendiquer quoi que ce soit.

Les syndicats suisses avaient d’ailleurs passé, avec les milieux patronaux, un accord appelé « la paix du travail » : pas de grèves en échange d’augmentations de salaire régulières.

Les syndicats encaissaient les cotisations des salariés et se contentaient de négocier, avec les associations patronales, le renouvellement des conventions collectives de travail. Le syndicaliste n’était pas un militant mais un bureaucrate faisant carrière dans un syndicat.

Les syndicats étaient complètement noyautés par les partis politiques. Ceux-ci s’y livraient à une lutte d’influence, s’efforçant d’accaparer, pour leurs marionnettes, un maximum de postes rémunérés, et de manipuler le syndicat dans un but électoraliste.

Au moment de l’élection du comité syndical, les apparatchiks rameutaient leurs petits copains du parti et se faisaient systématiquement réélire grâce à leurs votes massifs, même si la base ne voulait plus d’eux. Lors des assemblées générales, toutes les décisions des apparatchiks étaient imposées au moyen de l’habituelle « majorité automatique » de petits copains.

Les apparatchiks en étaient arrivés à considérer le syndicat comme « leur chose », quasiment leur propriété privée ou une annexe du parti.

L’argent des syndicats servait à financer les campagnes électorales des partis de gauche et la plupart des apparatchiks utilisaient le syndicat comme un tremplin politique.

Au sein du syndicat, les apparatchiks consacraient l’essentiel de leur énergie à des rivalités claniques et partisanes. Ils vivaient dans une atmosphère d’intrigues, de fausse camaraderie, et chacun se cramponnait à sa sinécure en attendant d’en obtenir une autre encore plus juteuse. Cet opportunisme se camouflait sous des oripeaux « idéologiques », si bien qu’entre rivaux de gauche on s’accusait de « dérive droitière », de « stalinisme » et on se dépeignait réciproquement comme des vendus ou des margoulins de la pire espèce.

Quand les salariés « tenaient le couteau par le manche »…

A l’exception de rares industries ou services d’urgence, le travail de nuit était inexistant et particulièrement bien payé. On n’avait jamais entendu parler de « travail sur appel ». Ce n’étaient pas les patrons, c’étaient les salariés qui « tenaient le couteau par le manche ». Généralement, les employeurs ne se faisaient guère prier pour accorder les augmentations de salaire demandées par tel ou tel employé. Un salarié auquel on persistait à refuser une augmentation n’avait qu’à changer d’entreprise pour l’obtenir.

N’importe qui, même sans aucune qualification, trouvait très facilement un emploi. Il suffisait de s’adresser à une quelconque agence de travail temporaire et, dès le lendemain, on se retrouvait au travail dans une entreprise.

Comme les salaires étaient élevés, on pouvait travailler six mois dans telle entreprise, économiser une partie de son salaire, puis s’offrir un voyage de plusieurs mois aux antipodes.

Si on le souhaitait, on trouvait facilement un emploi à temps partiel -tant d’heures par jour ou tant de jours par semaine- permettant de consacrer davantage de temps à ses propres intérêts.

On travaillait pour vivre ; on ne vivait pas pour travailler.

Comme la plupart des pays industrialisés, la Suisse manquait tellement de travailleurs qu’elle faisait massivement appel à la main d’œuvre étrangère. Ces ouvriers étrangers -principalement des Italiens, des Espagnols, des Portugais, des Yougoslaves ou des frontaliers français- parvenaient fréquemment à économiser, sur leur salaire, des sommes suffisantes pour financer la construction d’une maison dans leur pays, où le coût de la vie était plus bas qu’en Suisse.

L’époque des bonnes affaires

Comme la population était prospère, chacun était en mesure de s’offrir ce qui lui faisait plaisir. C’était l’époque des bonnes affaires pour le petit commerce, la restauration, les cinémas, les théâtres, etc… Les faillites étaient rares et généralement dues à une mauvaise gestion ou à une inadaptation à la demande de la clientèle.

En raison de la prospérité de la clientèle de masse, la concurrence, entre les entreprises, demeurait raisonnable et n’impliquait pas nécessairement, pour le patron, une diminution de sa marge bénéficiaire. Le client n’était pas regardant sur une petite différence de prix entre deux concurrents. On le fidélisait grâce à la qualité des produits et des prestations.

Pauvreté résiduelle

En Suisse, la pauvreté était devenue résiduelle. Il suffisait de peu de choses pour la faire disparaître complètement. Certains retraités n’avaient pas une situation enviable, mais une rente de retraite pouvait être complétée par des prestations sociales. Le plus souvent, les retraités pauvres étaient des personnes qui éprouvaient de la honte à réclamer les prestations sociales auxquelles elles avaient droit et préféraient s’en priver.

L’assistance publique était pratiquement limitée aux requérants d’asile ne bénéficiant pas encore d’une autorisation de travailler, aux détenus libérés, ou aux alcooliques chroniques. A l’exception de « cas sociaux » psychologiquement incapables de s’assumer, ou physiquement handicapés, les bénéficiaires de l’assistance publique parvenaient très rapidement à retrouver leur autonomie financière. On ignorait ce qu’était un chômeur « en fin de droit ». Il était tellement facile de trouver du travail qu’une personne quittant son emploi ne se considérait pas comme un chômeur et, le plus souvent, ne songeait même pas à aller s’inscrire comme chômeur.

On n’imaginait pas qu’il puisse y avoir, un jour, des mendiants dans les rues de Genève, ni même ailleurs en Suisse. Le spectacle de la mendicité était associé aux pays du tiers monde, à Bombay, à Calcutta.

Pendant la belle saison, des musiciens jouaient dans les trams et faisaient ensuite la quête auprès des passagers, mais il s’agissait de routards qui gagnaient un peu d’argent avant de poursuivre leur voyage.

Une ambition collective de progrès social

A l’époque, il paraissait évident, pour tout le monde, que la population allait devenir de plus en plus prospère, d’année en année, et que la prospérité croissante de la population assurerait la prospérité croissante de l’économie. Sur la scène internationale, la valeur d’un chef d’Etat était jugée en fonction du bien-être de la population qu’il gouvernait et des moyens engagés pour éradiquer la pauvreté là où il y en avait.

Le président des Etats-Unis Lyndon Johnson avec Martin Luther King

Les politiciens se disputaient essentiellement afin de déterminer si le moyen le plus efficace pour éradiquer la pauvreté dans le monde était le capitalisme ou le communisme et, pour l’écrasante majorité des Suisses, il ne faisait aucun doute que c’était le capitalisme. La preuve : dans les pays communistes, les gens étaient mal vêtus. Ils faisaient la queue, dans les magasins, pour la moindre savonnette. Ils éprouvaient les plus grandes difficultés pour acquérir un véhicule et devaient quasiment le commander dix ans à l’avance. Ils étaient tellement à plaindre, dans leur soi-disant « paradis des travailleurs », que leurs gouvernements devaient dresser des murs et des clôtures jalonnées de miradors pour les empêcher de s’exiler…

Le mur de Berlin

Cette compétition progressiste, menée parallèlement à la course aux armements entre « le bloc de l’Ouest » et « le bloc de l’Est », a été sapée et réduite à néant par un phénomène fondamental, pourtant prévisible, auquel les politiciens ont été incapables de s’adapter dans une logique d’intérêt général, et dont les « experts » n’ont tenu aucun compte, se contentant de ânonner dogmatiquement des théories de plus en plus « à côté de la plaque ».

Adam Smith, théoricien du libéralisme économique

Les mutations technologiques

Ce phénomène fondamental réside dans les mutations technologiques. Ces mutations sont régulières depuis l’âge de la pierre taillée, mais l’informatique et la robotique ont accéléré le phénomène et lui ont donné une nouvelle dimension.

Selon la théorie économique, les mutations technologiques devraient susciter de nouveaux métiers et de nouveaux emplois compensant largement ceux qu’elles font disparaître. En réalité, désormais, les nouveaux métiers s’informatisent et se robotisent eux aussi, de sorte qu’ils se traduisent par peu ou pas de nouveaux emplois, tout en faisant disparaître toujours plus massivement les emplois existants.

Conséquence fondamentale

Fondamentalement, d’un point de vue économique, la disparition des emplois entraîne la suppression des salaires liés à ces emplois. Ainsi, quand les mutations technologiques font disparaître toujours plus massivement les emplois, il faut que le pouvoir d’achat d’un individu cesse de dépendre du salaire. C’est une simple question de bon sens. Sinon, on fait disparaître les clients en même temps que les emplois et le système économique s’effondre.

Nécessité d’instaurer un revenu individuel indépendant de l’emploi

Instaurer un revenu individuel indépendant d’un emploi était une nécessité économique et une exigence sociale, si on voulait éviter que la disparition des emplois soit synonyme de paupérisation toujours plus massive de la population et que cette paupérisation toujours plus massive ruine l’économie.

Si les politiciens avaient eu la lucidité et l’honnêteté intellectuelle d’admettre que les mutations technologiques interdisaient de faire dépendre plus longtemps la consommation de masse d’un revenu professionnel, et qu’il fallait introduire le principe du droit à un revenu inconditionnel équivalent au salaire, la disparition des emplois n’aurait nullement freiné la prospérité générale.

Erreur fondamentale

Or, au lieu de préserver le revenu -c’est-à-dire la prospérité de l’individu-, on s’est fixé pour politique de préserver son emploi. Et, afin de préserver cet emploi, on était prêt à consentir des diminutions de salaire, jusqu’à ce que le salarié, hier encore prospère, soit devenu un working poor.

Les « experts » affirmaient dogmatiquement que la diminution des salaires favorise l’embauche, et que la diminution du chômage se traduit par une augmentation de la consommation. Comme si un salarié pauvre était censé dépenser davantage qu’un chômeur pauvre…

La condition des chômeurs

Ainsi, le milieu politique a-t-il pris une succession de décisions ayant pour effet de dégrader toujours davantage la situation des chômeurs. D’abord, il s’agissait de contraindre les chômeurs d’accepter n’importe quel emploi correspondant à leur profession, même s’il était un peu moins rétribué que le précédent. Puis les chômeurs ont dû accepter n’importe quel emploi qu’on leur proposait. Puis ils ont dû accepter n’importe quelle diminution de salaire par rapport à leur emploi précédent. Puis la durée du paiement de leurs indemnités a été réduite, en sorte que les chômeurs sortent plus tôt des statistiques. Puis on a rendu toujours plus difficile l’inscription au chômage, par exemple en accroissant la durée des cotisations préalables exigées.

Parallèlement, on a créé des quantités d’emplois bidons payés au minimum vital, dépourvus de toute perspective à long terme, mais permettant de maintenir des chômeurs hors des statistiques.

Le chômage, qui aurait simplement pu être synonyme de temps libre ou de vacances, est devenu synonyme de paupérisation, et même de misère, puisque les chômeurs en fin de droit se retrouvaient au minimum vital de l’assistance publique.

Les immigrés

Les travailleurs étrangers ont été licenciés en grand nombre ou n’ont pas obtenu le renouvellement de leur contrat de travail.

Toute une politique visant à restreindre l’immigration, y compris au préjudice des requérants d’asile, s’est développée.

Dumping salarial

Bien entendu, comme on contraignait les chômeurs d’accepter n’importe quel emploi pour n’importe quel salaire, les patrons étaient incités à licencier les salariés « trop payés » -c’est-à-dire ceux dont on estimait retirer un profit insuffisant- pour embaucher, à la place, un chômeur payé moitié moins cher. Il en est résulté une baisse générale des salaires à l’embauche, de nouvelles vagues de licenciements et une précarisation générale du travail.

Tout ceci s’est traduit par une extension de la paupérisation de la clientèle de masse.

Comme les salariés redoutaient désormais le chômage, et que les entreprises les employaient fréquemment par l’intermédiaire d’agences de travail temporaire, ils n’étaient plus en position de revendiquer. Tout salarié était censé savoir que cinquante chômeurs ne demandaient qu’à prendre sa place…

Dans les grandes sociétés, les salariés revendicateurs étaient les premiers à être licenciés, à l’occasion des suppressions d’emplois.

Si un travailleur temporaire revendiquait, l’entreprise se contentait de ne plus faire appel à lui la semaine suivante, et il se retrouvait au chômage.

Quand un salarié perdait son emploi, le syndicat ne payait pas ses factures, son loyer, sa nourriture, l’entretien de ses enfants. Dans ces circonstances, « mobiliser » les salariés contre les patrons c’était, le plus souvent, les envoyer au casse-pipe, avec comme perspective, dans le meilleur des cas, une dérisoire et provisoire « concession » patronale, que les apparatchiks syndicaux présentaient comme « une grande victoire », « une reculade du patronat ».

Dégradation des conditions de travail

Là où, auparavant, on faisait volontiers carrière au sein d’une entreprise, là où la fidélité et le goût du travail bien fait étaient encouragés, il n’y avait plus que précarité, crainte d’être licencié, démotivation du salarié, et exigence patronale d’un rendement toujours accru pour un salaire en baisse. Les « augmentations » de salaire accordées ne compensaient même plus l’accroissement du coût de la vie. En réalité, le pouvoir d’achat de l’écrasante majorité de la population ne cessait de fondre.

La logique interne de l’injustice sociale

La paupérisation grandissante de la clientèle de masse locale a eu pour effet d’intensifier la concurrence entre les entreprises, tout en lui imprimant un caractère foncièrement pervers.

Un client qui se paupérise ne se contente pas de dépenser moins qu’un client prospère. Il dépense différemment. Il modifie ses habitudes d’achat.

D’abord, le client qui se paupérise renoncera aux voyages, aux restaurants, aux cinémas, aux théâtres, aux épiceries de quartier, et tendra à effectuer la quasi totalité de ses achats dans les supermarchés. Même là, le client qui se paupérise tendra à acheter les produits les moins chers. Et, finalement, ses achats se limiteront à l’indispensable.

C’est-à-dire que là où le client prospère, au moment de choisir un produit, voudra la meilleure qualité, quitte à en payer le prix ; le client paupérisé sera contraint d’acheter le produit le moins cher, même si sa qualité est médiocre.

Conséquences sur la production de masse

Quand la clientèle est massivement paupérisée, les critères de production s’adaptent en conséquence et on se met à produire massivement du médiocre bon marché. Par exemple, tel menuisier, capable de réaliser des merveilles en bois, et passionné par son métier, se mettra à produire exclusivement des étagères du modèle le plus impersonnel, parce que c’est ce qui coûte le moins d’heures à fabriquer, et que le prix peut demeurer suffisamment bas pour intéresser une clientèle au budget très limité. C’est-à-dire que l’artiste du bois se met à produire de l’IKEA, parce que son potentiel de créativité n’est plus rentable... On observe ainsi une tendance générale au nivellement par le bas.

Parasitisme économique

Les « experts » n’ont pas tenu compte d’une autre conséquence décisive des mutations technologiques.

Une multinationale est en mesure d’informatiser et de robotiser sa production au maximum, en sorte que, proportionnellement à l’ampleur de son chiffre d’affaires, elle paie beaucoup moins de salaires qu’une PME. A la limite, on pourrait imaginer une multinationale entièrement robotisée et informatisée, réalisant des milliards de chiffre d’affaires, et ne payant pas un centime de salaire parce qu’elle n’emploierait plus aucun salarié.

Etant donné que le géant réalise un énorme chiffre d’affaires en payant relativement peu de salaires, il est évident que ce chiffre d’affaires provient, pour l’essentiel, du pouvoir d’achat distribué par les petits concurrents. C’est-à-dire que la multinationale, en vendant ses produits, parasite le pouvoir d’achat distribué par les PME. Il en va de même entre les géants de l’agroalimentaire et les petites exploitations agricoles, ou entre les chaînes de supermarchés et les petits commerces. Les géants se livrent à un véritable parasitisme économique sur les petits.

C’est essentiellement parce que le géant paie relativement moins de salaires, par rapport à son chiffre d’affaires, que ses produits sont plus compétitifs.

En parasitant le pouvoir d’achat distribué par le petit -au lieu de contribuer équitablement au pouvoir d’achat de la clientèle de masse-, le géant peut casser ses prix, s’emparer de la part de marché du petit, et ruiner le petit, incapable de se montrer compétitif et déserté par une clientèle paupérisée.

Or, en cassant ses prix, le géant ruine une multitude de petits simultanément. Ces petits font faillite. Ils cessent de payer des impôts, des loyers, des assurances, des fournisseurs, des salariés. Les salariés dépendent de l’assurance chômage, puis de l’assistance publique.

La collectivité subit un énorme préjudice, dont le coût ne cesse de s’amplifier à mesure que le temps passe. Il y a une relation directe entre le préjudice collectif et les bénéfices des géants ou la fortune personnelle accumulée par les plus riches.

Sans abri

Les multinationales

Ainsi, dans tous les pays du monde simultanément, les multinationales ont-elles pu ruiner massivement les PME locales, provoquer des faillites en cascades, restreindre et tarir les ressources fiscales de l’Etat, faire exploser ses dépenses sociales à coups de vagues de licenciements.

Elles ont pu faire cela non seulement en bénéficiant d’une totale impunité, aussi bien fiscale que judiciaire, mais en se donnant encore des airs de bienfaitrices et en exigeant des faveurs que le milieu politique s’empressait de leur accorder.

Le portail de l’OMC, à Genève

Tous les traités commerciaux négociés par les Etats -qu’il s’agisse du GATT ou de l’Union européenne-, à cette époque, visaient prioritairement à favoriser les géants au préjudice des petits. Il s’agissait, essentiellement, de supprimer tous les obstacles tarifaires aux importations et, d’une manière générale, de supprimer tout ce qui pouvait limiter le dividende des spéculateurs internationaux. C’est cette suppression des obstacles tarifaires qui a été appelée « la mondialisation des marchés ».

Incompétence

Afin que le lecteur se fasse une idée de la manière dont les décisions politiques étaient prises, je vais citer une anecdote très révélatrice, qui se situe à l’époque des derniers accords du GATT : ceux qui ont précédé la création de l’OMC.

Une réunion s’était tenue au siège du parti d’extrême gauche Solidarités, à Genève. A l’ordre du jour figurait la question de savoir s’il fallait lancer ou non un référendum contre l’adhésion de la Suisse au GATT ou à l’OMC. Question d’importance. Un quart d’heure à peine lui a été accordé. Elle figurait d’ailleurs à l’ordre du jour entre la prochaine distribution de tracts et « Qui est volontaire pour aller coller des affiches ? ». Aucun des participants ne connaissait le contenu des accords internationaux dont on discutait. La durée moyenne des interventions était de trente secondes par personne -à cause de l’ordre du jour surchargé des habituelles vétilles. Et les « arguments » exprimés se limitaient à des niaiseries du genre : « Le GATT, c’est la solidarité avec les pays pauvres ! C’est bon pour l’image du parti ! »… Six mois plus tard, ces mêmes marionnettes manifestaient contre l’OMC. Il ne fallait surtout pas leur rappeler qu’elles s’étaient opposées à un référendum.

Les prédictions des « experts »

Au début de ce qu’on allait appeler « la mondialisation », les « experts » et les politiciens ont affirmé que la suppression des obstacles tarifaires donnerait un coup de fouet au commerce mondial et que l’augmentation du volume des affaires entraînerait la création des innombrables emplois espérés.

Cette promesse était fallacieuse, car l’essentiel du commerce international concerne les multinationales et que celles-ci s’efforcent continuellement de supprimer les emplois. La suppression des obstacles tarifaires avantage les entreprises exportatrices, car elles peuvent installer leur production là où les salaires sont les plus bas du monde et exporter leurs produits vers les pays où les clients disposent du pouvoir d’achat le plus élevé. Ainsi, elles réalisent un maximum de chiffre d’affaires en distribuant un minimum de pouvoir d’achat. C’est excellent pour la marge bénéficiaire et le dividende des actionnaires.

Par la suite, quand on a constaté que les « experts » se trompaient sur cela comme sur le reste, et que les vagues de licenciements massifs se multipliaient comme jamais, on a décrété que « la mondialisation » était « inéluctable » et qu’il était donc hors de question de la remettre en cause.

Les spéculateurs

Les spéculateurs passent leur temps à acheter et revendre des titres, en fonction des dividendes qu’ils peuvent rafler, ici ou là, sur les marchés boursiers internationaux. Quand une multinationale annonçait une vague de licenciements, les spéculateurs savaient que les salaires « économisés » iraient grossir le dividende et s’empressaient d’acheter les titres de cette multinationale. Ainsi, les licenciements massifs faisaient-ils grimper les cours de la bourse.

Pour éviter que les spéculateurs revendent leurs titres et aillent acheter ailleurs -ce qui aurait entraîné une baisse des cours-, il fallait prioritairement améliorer le montant du dividende, et donc diminuer les coûts de production. Pour diminuer ces coûts, il fallait licencier, baisser les salaires, remplacer les salariés par des ordinateurs et des robots. Pour acheter les ordinateurs et les robots, il fallait les capitaux des spéculateurs. On était pris dans une fuite en avant.

Bourse

Au lieu de reposer sur la prospérité de la clientèle de masse et d’y contribuer, le bénéfice des entreprises dépendait désormais essentiellement de l’exploitation à outrance du personnel, au prix d’une paupérisation massive de la clientèle. L’économie se trouvait manifestement prise dans une logique d’autodestruction.

Les bénéfices de la spéculation étaient tels que des grandes sociétés industrielles réalisaient une part importante de leur chiffre d’affaires en spéculant sur les marchés boursiers, au lieu de se consacrer exclusivement à la production industrielle. Pour les banques, il devenait beaucoup plus rentable de spéculer, ou de gérer la fortune des spéculateurs, plutôt que de prêter aux entreprises ou aux particuliers.

La ruine de l’agriculture

Dans tous les pays simultanément, les exploitations agricoles familiales ont été massivement ruinées par les importations des géants de l’agroalimentaire, qui s’emparaient de leur part de marché. Quand un paysan philippin voulait vendre son riz à la bourgade voisine, il constatait que le riz importé des Etats-Unis était vendu beaucoup moins cher que le sien.

Les géants de l’agroalimentaire cultivent d’énormes étendues avec un minimum de personnel très mécanisé, des avions pour répandre les pesticides, des systèmes d’arrosage automatiques, etc… Au moment de la récolte, ils embauchent des saisonniers payés au lance-pierre. Les coûts de production des géants de l’agroalimentaire sont dérisoires, en comparaisondes coûts de production d’un petit paysan s’efforçant de faire vivre sa famille et contraint de s’endetter pour acquérir le moindre tracteur.

Les délocalisations

Des secteurs entiers de l’économie étaient ruinés par une concurrence internationale déloyale.

Dans les pays du tiers monde, on exploitait à outrance des armées de travailleurs pour fabriquer des vêtements, des chaussures,etc…

Cette production était exportée vers les pays industrialisés, dont les entreprises, qui payaient alors des salaires comparativement beaucoup plus élevés, ne pouvaient pas faire face à une telle concurrence et perdaient leur part de marché, ce qui entraînait leur faillite ou les contraignait de délocaliser à leur tour leur production vers un pays du tiers monde.

La guerre des prix

En résumé, par une logique de relations de cause à effet, la paupérisation de la clientèle de masse induisait une concurrence déterminée, non plus par une recherche de la qualité, mais par une recherche du prix le plus bas. Cette concurrence perverse condamnait, par avance, le petit au profit du géant. La ruine massive des petits restreignait et tarissait les ressources fiscales de l’Etat, alors même que les besoins sociaux explosaient avec l’extension de la pauvreté et que cette extension de la pauvreté aggravait l’évolution de l’ensemble du phénomène par « effet boule de neige ».

Il faut savoir que des quantités d’entreprises nouvelles, incapables de se rentabiliser et de rembourser leurs emprunts bancaires, font faillite peu après leur création. Et une multitude de petites entreprises ne paient pas d’impôts parce qu’elles ne dégagent qu’un bénéfice dérisoire. Elles parviennent tout juste à payer salaires, charges, loyers, assurances et fournisseurs. Elles survivent. Or, d’un point de vue statistique, ces entreprises ne se distinguent pas des plus prospères multinationales.

Les géants, à force de se livrer, même entre eux, à la guerre des prix, devaient diminuer leurs coûts de production, mais ils devaient aussi s’efforcer de préserver et même d’accroître le dividende des actionnaires, faute de quoi ceux-ci se débarrasseraient de leurs actions. Les géants fusionnaient afin de réduire leurs coûts et supprimer les secteurs qui faisaient alors « doublon ». Les vagues de licenciements se multipliaient et s’amplifiaient.

Manifestation contre des licenciements

La politique du laisser faire

Selon les « experts », toute intervention politique ne pouvait qu’être néfaste et compromettre « la reprise » espérée, avec les multitudes d’emplois qui étaient censés en résulter.

Car les « experts » évoquaient une « crise » passagère, due aux inévitables fluctuations économiques. Les « experts » expliquaient l’évolution de la situation à la manière de météorologues, en pérorant à propos des prévisions d’« embellies » et du « climat de consommation »… On aurait presque pu croire que l’anticyclone des Açores était le principal responsable de la situation socio-économique.

L’endettement des Etats

Pour faire face à l’augmentation de leurs dépenses, les Etats se sont mis à emprunter toujours davantage d’argent aux banques. Comme, en raison de la politique de fuite en avant menée par les gouvernements, la situation socio-économique ne cessait de se dégrader, des Etats toujours plus nombreux se sont trouvés dans l’impossibilité de rembourser leur dette et certains devaient même emprunter à long terme pour payer des intérêts à court terme…

Comme une proportion toujours plus importante des contribuables -qu’il s’agisse de particuliers ou d’entreprises- n’était plus en mesure de payer les impôts, les finances publiques dépendaient toujours davantage d’un petit d’un nombre de très gros contribuables. Ceux-ci, en vertu de l’adage « qui paie commande », estimaient que le gouvernement devait être à leur botte.

Selon les « experts », « l’Etat-Providence » était responsable de « la crise ». Ils ont expliqué que le « trop d’Etat » nuisait à la prospérité économique, parce que « trop d’Etat » signifie « trop de fonctionnaires », « trop de prestations sociales », « trop d’impôts » et que les impôts diminuent le bénéfice des entreprises, c’est-à-dire le dividende des spéculateurs internationaux.

La privatisation des services publics

Devant cette évolution désastreuse, loin d’admettre leur incompétence, les « experts » ont préconisé la privatisation des services publics : chemins de fer, téléphone, poste, etc…

La vente des services publics -nécessairement à des multinationales- allait rapporter de l’argent à l’Etat, supprimer une source de dépenses et permettre de réduire le déficit.

Mais il ne pouvait s’agir là, dans le meilleur des cas, que d’un palliatif, puisqu’on ne remédiait pas au problème fondamental de la paupérisation de la population.

Bien au contraire, les sans abri et sans domicile fixe -les SDF- se multipliaient, dans les pays industrialisés. Le spectacle de la mendicité devenait courant dans les pays riches. Désormais, on trouvait des mendiants devant les supermarchés, les bureaux de poste, les gares, les églises, et on se faisait régulièrement aborder par des mendiants dans la rue, même à Genève. Si, quelques années plus tôt, quelqu’un avait prédit cela, personne n’aurait voulu le croire, tant cela aurait semblé impensable.

Quant aux multinationales qui avaient racheté les services publics, elles se sont empressées de procéder à des licenciements massifs et des diminutions de salaire, tandis que les prestations de services se dégradaient au préjudice des usagers.

Le butin

A mesure que la masse de la population se paupérisait et s’habituait à vivre dans la précarité, une infime minorité de profiteurs a, dans chacun des pays simultanément, accumulé des fortunes gigantesques.

George Walker Bush : le gouvernement des riches pour les riches

Ces fortunes équivalaient à tous les salaires que ne payaient plus les entreprises ruinées ; toutes les augmentations de salaire que les salariés s’étaient vus refuser ; toutes les charges fiscales dont le grand patronat avait pu obtenir la suppression à coups de menaces de délocalisation et dont les finances publiques avaient été privées. Ces fortunes étaient le produit d’un pillage effréné, sur l’ensemble de la planète, par des affairistes ne reconnaissant pas d’autre loi que leur intérêt personnel le plus égoïste et le plus immédiat.

Sur les sept millions d’habitants de la Suisse, on a bientôt compté plus d’un millions de pauvres. On s’efforçait de les faire disparaître des statistiques en restreignant la définition officielle de la pauvreté. Le « seuil de pauvreté » était fixé arbitrairement. En Suisse, il suffisait d’augmenter de 20.- FS par mois le calcul du seuil de pauvreté pour que le nombre des pauvres s’accroisse de 5 % dans les statistiques.

Inéluctable

Loin de reconnaître leur incurie et l’incompétence des « experts » qui les conseillaient, refusant d’avouer qu’ils menaient la société à sa perte, qu’ils subissaient les événements au lieu de diriger leur évolution dans l’intérêt général, les politiciens ont affirmé qu’il n’y avait aucun moyen de s’opposer à l’aggravation de la situation, que cette évolution désastreuse était « inéluctable » et qu’il n’y avait donc rien d’autre à faire que d’accepter et de s’habituer à toujours davantage d’injustice sociale. Il n’était même plus question d’y mettre un terme. Quiconque suggérait le contraire passait désormais pour un utopiste ayant perdu le sens des réalités.

Esprit oligarchique

Il ne fallait surtout pas demander aux riches de partager leurs richesses avec la masse des gens qu’ils plongeaient dans la pauvreté. Face à une telle revendication, les riches étaient supposés s’enfuir aussitôt, avec leurs capitaux, vers quelque paradis fiscal. Ils pouvaient faire jouer la concurrence entre des gouvernements plus corrompus les uns que les autres.

Bien au contraire, il s’agissait de « responsabiliser » les pauvres en maintenant les prestations sociales le plus bas possible -ce qui évitait d’augmenter les impôts et favorisait la baisse des salaires.

Les dirigeants politiques s’identifiaient aux plus riches et menaient la politique à courte vue qui favorisait si manifestement les riches. Tout ce beau monde se considérait comme « l’élite » et cultivait un complexe quasiment aristocratique. Le commun des citoyens était considéré comme un idiot utile tenant lieu de chair à canon aux rivalités partisanes. L’esprit du milieu politique n’était plus démocratique. Il était devenu clairement oligarchique.

Le discrédit du milieu politique

Dans les partis de gauche et les syndicats, les apparatchiks se sont persuadés qu’il était « déraisonnable » d’exiger des progrès sociaux aussi longtemps que durerait « la crise ». On ânonnait docilement le blabla des « experts ». Les militants les plus motivés renonçaient à militer, devant l’inertie et le cynisme qu’on leur opposait. Seuls restaient les opportunistes espérant obtenir quelque avantage par l’intermédiaire du parti.

Quant aux partis de droite, ils n’étaient guère que les marionnettes des organisations patronales.

En Suisse, il est parfaitement légal et admis qu’un élu siège, à titre personnel, dans des dizaines de conseils d’administration de sociétés, dont chacune lui paie de juteux jetons de présence. Ce sont les intérêts de ces sociétés, et de ceux qui les possèdent, qui sont défendus au sein des parlements. Face à ces intérêts, le sort du pauvre ne compte absolument pas.

En quelques années, le milieu politico-syndical s’est complètement discrédité aux yeux de la population.

Politicien à vendre

Les médias et l’évolution du discours politique

Dans le même temps où se développait ce désastre socio-économique, le discours politique a subi une évolution complètement perverse, se caractérisant de plus en plus par sa duplicité et son cynisme.

Or, ce discours a toujours été relayé, avec la plus grande complaisance, par les principaux médias. Les éditorialistes et les chroniqueurs reprenaient à leur compte les affirmations des « experts ». Ces affirmations étaient présentées comme des vérités avérées.

Les médias s’extasiaient devant la politique néolibérale, la qualifiant de « révolutionnaire ».

A longueur d’éditoriaux, on se donnait des airs sentencieux en se gargarisant de « productivité », de « compétitivité internationale », de « mondialisation », d’« inéluctable », de « fatalité ». On avait tout compris…

Les « experts » s’exprimaient d’ailleurs eux-mêmes, dans les médias. Ils se servaient réciproquement de références. Ils se donnaient des airs très savants et nul ne pouvait prétendre avoir raison contre eux sans se couvrir de ridicule.

Quiconque s’opposait à ce désastre socio-économique était dépeint comme un passéiste, un nationaliste, un xénophobe, un protectionniste, et se voyait reprocher un prétendu « manque d’esprit d’ouverture ».

Les politiciens étaient mis en demeure, par les médias, de suivre docilement les recommandations des « experts », à défaut de quoi on leur reprochait un manque de « courage », des soucis électoralistes, une attitude « démagogique » et « populiste ». Avoir du courage, pour un politicien, c’était mener la « politique de rigueur » préconisée par les « experts », et se donner bonne conscience pour le motif qu’« on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ». Les médias vous décrivaient alors comme « un battant » qui relevait « les défis ».

Les gagnants et les perdants

C’est toujours en bénéficiant du soutien complaisant des médias que les politiciens ont développé leur discours sur « les gagnants et les perdants », lequel équivaut à la théorie raciste des « aryens » et des « sous-hommes ».

Selon ce discours, « les perdants » -c’est-à-dire tous ceux qui ne faisaient pas partie des profiteurs de ce système- n’avaient que ce qu’ils méritaient et devaient s’estimer heureux quand ils recevaient le minimum vital de l’assistance publique ; tandis que « les gagnants » devaient pouvoir jouir sans complexe de la fortune qu’ils amassaient en ruinant la société.

Arrogance et servilité

Loin de songer à réparer le préjudice qu’ils causaient, les géants se montraient arrogants. Ils menaçaient de délocaliser leurs usines, si on ne leur accordait pas tel et tel privilège, ou si on les empêchait de diminuer encore les salaires. Une délocalisation impliquait la suppression de tant d’emplois locaux, ce qu’on ne se privait pas de souligner...

Et les dirigeants politiques de s’aplatir, d’offrir des exonérations d’impôts, une diminution des charges sociales, des terrains gratuits, des primes à l’embauche, afin d’empêcher -provisoirement- une délocalisation dont les conséquences, sur la courbe du chômage, compromettraient les perspectives de la prochaine élection…

Les chocs pétroliers

Considérons les principales étapes de l’évolution du discours politique, tel qu’il a été relayé par les médias.

Forage pétrolier

A l’origine, on le rappelle, les politiciens disaient vouloir éliminer la pauvreté et promouvoir la prospérité collective. On attribuait « la crise » aux « chocs pétroliers ». Les pays producteurs de pétrole s’étaient concertés pour augmenter le prix de vente du baril. La crise ne pouvait être que passagère et « la loi du marché » ne manquerait pas de remédier à ce qui n’allait pas. On était perpétuellement « en vue de la sortie du tunnel ».

Il faut relever que les médias n’accordaient aucune importance aux conséquences socio-économiques des mutations technologiques. Ces mutations technologiques étaient simplement présentées comme des « gains de productivité ».

La psychose de l’emploi

Face aux disparitions toujours plus massives d’emplois, les dirigeants politiques au pouvoir ont été mis en demeure, par l’opposition et les médias, non pas d’assurer la prospérité de la population malgré les mutations technologiques, mais de « créer des emplois ».

La création d’emplois était considérée comme l’objectif politique prioritaire auquel tout devait être subordonné, comme si le fonctionnement de la société dépendait du fait que les gens aient ou non un emploi.

Les milieux économiques redoutaient -et l’extrême gauche espérait- qu’une « explosion sociale » se produise si le chômage atteignait tel ou tel niveau.

Une véritable psychose de l’emploi s’est alors installée. Dans les médias, on dépeignait le chômage comme « un drame ». C’était « le drame du chômage ».

L’exclusion

Le chômeur était assimilé à « un exclu » qu’il s’agissait de « réinsérer », et cette « réinsertion » nécessitait qu’il se fasse exploiter dans une entreprise, c’est-à-dire qu’on lui trouve un emploi. On allait jusqu’à affirmer qu’une personne privée d’emploi perd le goût de vivre. Qu’elle finit même par perdre la raison, à force de se sentir exclue.

En réalité, l’exclusion n’a pas d’autre cause que la pauvreté. Un milliardaire oisif n’est exclu de nulle part. Par contre, le pauvre est exclu de tous les lieux dont l’entrée est payante. Un chômeur n’est donc exclu que dans la mesure où il est pauvre. Si le chômeur conserve un pouvoir d’achat convenable, il n’est pas plus exclu qu’un retraité aisé. Là encore, on constate que le chômage est un faux problème.

Le gouvernement des patrons

Néanmoins, en raison de cette psychose de la « création d’emplois », les dirigeants politiques, pour être élus, devaient promettre des créations d’emplois, encore des créations d’emplois et toujours des créations d’emplois.

Le patron d’entreprise faisait figure de philanthrope pour le seul motif qu’il exploitait du personnel, qu’il « créait des emplois ». Il était même censé « créer les richesses ».

Un gouvernement de « patrons » tenait subitement lieu d’idéal démocratique… Toute la politique du gouvernement était censée se fixer pour but prioritaire de favoriser les patrons. Ils allaient créer des emplois et régler une fois pour toutes le problème du chômage, à condition qu’on leur accorde une prime à l’embauche, des déductions fiscales, des exemptions d’impôts, que les syndicats renoncent à la prochaine augmentation de salaire (« il faut se serrer les coudes, nous sommes tous sur le même bateau ! »), qu’il acceptent des diminutions de salaire (c’est pour « sauver des emplois ! »), qu’ils acceptent le travail de nuit payé au tarif de jour, le travail précaire, le travail sur appel (« nous sommes en vue de la sortie du tunnel, il faut être compétitif ! »)…

Si le patronat voulait réduire les salaires de 25 %, il lui suffisait, d’abord, d’exiger une baisse de 50 %, en invoquant la « compétitivité internationale ». Les apparatchiks syndicaux commençaient par faire leur habituel « numéro de l’indignation ». Ensuite, on « négociait ». C’est-à-dire que le patronat acceptait de se « modérer », en se contentant d’une baisse des salaires de 25 %… En échange de cette « modération », les apparatchiks syndicaux acceptaient, par exemple, d’étendre la durée des heures d’ouverture des magasins, de renoncer au paiement d’une prime pour les heures supplémentaires, d’introduire le « travail sur appel ». Puis les deux parties se félicitaient publiquement de leur « compromis » et se décernaient la médaille des « sauveurs d’emplois »… Tous les acquis sociaux étaient abandonnés les uns après les autres.

Quiconque protestait contre le démantèlement social était aussitôt accusé de favoriser les suppressions d’emploi et dépeint comme un ennemi des chômeurs, un démagogue ou un populiste.

L’emploi n’était plus un moyen, parmi d’autres, d’assurer un revenu à la population. Il était devenu une finalité en soi. Pour les politiciens, l’essentiel était désormais de faire baisser la courbe statistique du chômage et, dans ce but, tout les emplois étaient bons, à commencer par les plus mal payés.

L’oreiller de paresse

Comme le chômage ne cessait de s’aggraver, au grand dam des « experts » et des politiciens au pouvoir, on s’est mis à accuser les chômeurs d’être des « faux chômeurs », de ne pas vraiment chercher du travail, de se complaire dans leur situation -« leur oreiller de paresse »-, de « profiter ». Quelques « abus » inévitables ont servi de prétexte aux réformes successives de la loi sur l’assurance chômage, toujours dans le sens d’une dégradation de la situation des chômeurs.

Ainsi, non seulement le chômeur était délibérément réduit au minimum vital, c’est-à-dire à la misère, mais on le désignait encore comme un parasite, un fainéant, « un perdant ». Certains chômeurs, incapables de supporter cette situation, se mettaient à boire et sombraient dans l’alcoolisme. Des couples se séparaient parce que l’un des conjoints avait perdu son emploi, n’en retrouvait pas, et représentait une charge financière intolérable pour l’autre conjoint. Le prétendu « drame de l’exclusion » n’était que le drame de la pauvreté.

Des salariés jamais assez compétitifs

Aux salariés, qui se voyaient refuser les habituelles augmentations de salaire, on a commencé par dire qu’ils devaient se montrer solidaires des chômeurs, toute augmentation de salaire étant censée se traduire par des suppressions d’emplois.

Puis le discours politique s’est mis à culpabiliser les salariés : ils n’étaient pas « compétitifs », ils ne savaient plus « ce que travailler veut dire », ils étaient « beaucoup trop payés, en comparaison internationale ».

Même quand les salaires se sont mis à diminuer, les salariés demeuraient mal venus de se plaindre. Bien au contraire, ils devaient s’estimer privilégiés, parce qu’on ne les avait pas encore licenciés. Avoir un emploi, même payé au lance-pierre, était présenté comme un privilège justifiant tous les sacrifices, à commencer par celui du salaire…

Par la suite, les salariés se sont entendus expliquer qu’ils devraient, désormais, accepter de travailler la nuit comme le jour, sans espérer de prime. Ils devraient prendre leurs vacances en fonction des intérêts du patron. Ne travailler que quand et si le patron avait besoin d’eux.

Le héros des temps modernes

Quant au patron il n’avait pas à se préoccuper de savoir si le salarié parvenait ou non à vivre de son salaire. Le patron devait penser à sa compétitivité. Il était soumis à « la fatalité de la loi du marché », qui lui imposait ses dures réalités et faisait de lui un héros des temps modernes : « un gagnant ».

La classe moyenne

Puis les éditorialistes ont descendu en flammes « l’Etat-Providence », qui « écrase d’impôts la classe moyenne » au lieu de « responsabiliser » les pauvres avec toute « la rigueur » nécessaire.

Dans l’espoir de préserver leur image, les partis politiques affectaient de défendre les intérêts de « la classe moyenne », c’est-à-dire de ceux qui n’avaient pas encore été réduits au minimum vital.

La défense des soi-disant intérêts de cette « classe moyenne » tenait lieu de camouflage et d’alibi à une politique qui, en réalité, ne défendait que les intérêts des plus riches. Ainsi, quand les plus riches s’opposaient à une augmentation d’impôts, les politiciens affirmaient que cette augmentation accablerait « la classe moyenne ». C’est par égard pour le pouvoir d’achat de « la classe moyenne » qu’il fallait laisser « les perdants » s’enfoncer dans la pauvreté et la misère.

De même, au lieu de dire que la suppression des accords tarifaires favorisait les exportations des multinationales, on affectait de se soucier des petits producteurs du tiers monde, à l’égard desquels il était « politiquement correct » de se montrer solidaire en favorisant, au nom de « l’esprit d’ouverture », les importations provenant de leurs pays…

Bien fait pour eux !

Quand les exploitations agricoles familiales se sont mises à faire faillite en cascades, les agriculteurs ont été dépeints comme « des privilégiés subventionnés », « des profiteurs » refusant de « s’adapter à la loi du marché ». Il fallait supprimer leurs subventions, les contraindre de baisser leurs prix, jusqu’au niveau du cours mondial, etc… Tel était, soi-disant, « l’intérêt des consommateurs ».

Les PME et les petits commerces qui faisaient faillite en cascades ont, eux aussi, commencé par être victimes de « la fatalité de la loi du marché ». Puis, devant la multiplication des faillites, le discours est devenu dédaigneux : toutes ces entreprises en faillite n’étaient que « des canards boiteux ». Leur faillite était dans l’ordre des choses. Il n’y avait pas lieu de s’en émouvoir.

Le climat de consommation

Un rédacteur en chef « responsable » se devait de « favoriser la reprise » en évitant de mettre l’accent sur les mauvaises nouvelles -voire en les censurant-, ou en les présentant, du moins, sous un jour optimiste.

Ainsi, par exemple, au lieu d’expliquer que les exploitations agricoles familiales étaient massivement ruinées par les géants de l’agroalimentaire, on affirmait que les faillites en cascades correspondaient à une « restructuration », une « modernisation » de l’agriculture… De même, la faillite des épiceries était présentée comme une « modernisation » du commerce de détail. Tous les secteurs économiques se « modernisaient », grâce aux bienfaits de la « révolution néolibérale »…

L’augmentation du chiffre d’affaires des géants -qui raflaient la part de marché des petits-, et des bénéfices des spéculateurs internationaux, était présentée comme une preuve de « croissance économique ». D’ailleurs, il n’était pas « politiquement correct » d’utiliser le mot « spéculateur ». Il fallait dire « investisseur »…

Cette désinformation systématique était censée avoir une influence positive sur le « climat de consommation ». Le « climat de consommation » est une invention des « experts » affirmant que les gens dépensent davantage quand ils croient que la situation économique s’améliore. Mais les « experts » n’expliquent pas comment les gens pourraient dépenser davantage -à moins de s’endetter- quand leur pouvoir d’achat ne cesse de s’effondrer...

Sensibilité sociale

Les journalistes ne se souvenaient des miséreux qu’épisodiquement, à condition qu’ils meurent de froid dans la rue. Encore les décrivaient-ils alors comme « des paumés » auxquels il était vain de venir en aide et qui devaient se réjouir parce que le gouvernement prouvait sa « sensibilité sociale » en subventionnant des soupes populaires.

Le gouvernement se complaisait à souligner « l’augmentation des dépenses sociales », alors que cette augmentation se contentait de traduire l’aggravation du phénomène de paupérisation. Les pauvres n’étaient pas moins pauvres ; ils étaient plus nombreux.

Au lieu d’interviewer le mendiant, on interviewait le responsable du service social, lequel, dûment chapitré, évoquait « la générosité » du gouvernement en matière de prestations sociales, et expliquait que « les pauvres ne sont pas à plaindre », qu’« ailleurs, c’est pire », etc…

Une population larguée

Dans les partis de droite, on ne se préoccupait que de démantèlement social, de prolongation de la durée d’ouverture des magasins, de baisse des impôts.

Dans les partis de gauche, on s’efforçait de noyauter les associations de chômeurs, afin de les instrumentaliser, tout comme les syndicats, dans un but d’agitation électoraliste.

Les apparatchiks affirmaient que, face à la mondialisation des marchés, il était indispensable que tous les salariés de la planète s’unissent. En attendant cette union hypothétique, reportée dans un avenir nébuleux, il demeurerait infructueux de lutter contre « le capital ».

L’état d’esprit, au sein des milieux « de gauche », était totalement défaitiste. Cette passivité était présentée comme une attitude de « résistance ». La préoccupation prioritaire des « leaders de gauche » était tout simplement de se maintenir en place. Quiconque les critiquait était accusé de « susciter la division » et « faire le jeu de la droite ».

La gauche avait renoncé à tout idéal et ses élus gouvernaient exactement comme ceux de droite, tout en affirmant que, sans eux, « ce serait pire »...

Le discours « de gauche » n’était plus qu’un fonds de commerce. Il n’y avait plus de politique « de gauche ». Il ne restait que du charity business politique. On dénonçait l’injustice sociale afin d’en retirer un profit électoraliste, mais on ne croyait même plus à la possibilité d’y remédier et on n’avait pas la moindre intention d’y mettre un terme..

En résumé, le discours politique, au lieu de considérer la population dans son ensemble, d’encourager un sentiment de solidarité générale, d’accorder une attention prioritaire aux plus faibles, divisait la population par catégories, les dressait les unes contre les autres, chacune étant présentée comme un « coupable » aux yeux des autres et l’ensemble de la société étant systématiquement dissuadé de se solidariser avec « les perdants », ces soi-disant « profiteurs » qui se faisaient dépouiller ou ruiner. Les victimes étaient coupables de l’être…

Frank BRUNNER

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éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source